Ce convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie des mesures de terreur (exécutions et déportations d'otages) ordonnées par Hitler pour tenter de dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs actions armées contre des officiers et des soldats allemands. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus. Le dernier rescapé est décédé le 30 mai 2018.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent initiées en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux livres parus en 1997 et 2005.



Block 11 : René Maquenhen témoigne des fusillades et tortures des civils polonais


Fusillades et tortures des civils polonais à Auschwitz. Récit de René Maquenhen

René Maquenhen, auto portrait
En 1943, les «45000» bénéficient de mesures exceptionnelles prises par les SS en direction des détenus politiques français. En mars, 17 sur 25 des «45000» ayant survécu à l'enfer de Birkenau retournent au camp principal. Le 4 juillet, tous les «45.000» survivants, exception faite du seul survivant portant l’étoile des Juifs (David Badache), sont autorisés à écrire en France et à recevoir des colis.
Entre août et décembre, les quelques 150 survivants sont placés (à quelques exceptions près) en quarantaine au premier étage du block 11, la prison du camp, où ils connaissent quatre mois d'un relatif répit. Ils n’ont plus à travailler, ni à subir les coups des SS et des kapos. Lire l’article dans le blog : Les "45000" au Block 11 - (14 août-12 décembre 1943). Le Block 11 est situé dans l'angle sud-est du camp, il donne sur une cour fermée par deux hauts murs qui le réunissent au block 10. 

Claudine Cardon-Hamet

Le témoignage de René Maquenhen est particulièrement saisissant. Depuis le Block 11, les « 45000 » voient et entendent les fusillades et tortures journalières (carnet, pages 93 à 99 recopiées par son fils Patrick Grosjean).

« En juillet 1943, passa un ordre au camp « tous les Français des environs d’Auschwitz devaient être en quarantaine, ce qui voulait dire en repos, pour soi-disant nous diriger par la suite dans des camps de travail plus doux. Tout cela était des « on-dit ». Toujours est-il qu’à partir de cette date ont eut le droit d’écrire et de recevoir des colis et l’on nous dirigea tous au Block 11, Block spécial. Notre bref séjour nous a laissé des souvenirs marquants. Nous étions dirigés par nous même et avions 150 français, dont 133 de notre transport de 1200.
Nous avions désigné un chef de chambre parmi nous. Nous avions pris les chambres du haut, celles du bas contenaient des civils entassés les uns sur les autres. Il y avait aussi la chambre des chefs chargés de s’occuper des prisonniers, puis des cachots de punition de 90 sur 90 ou l’on entassait jusqu’à 8 hommes. Mon camarade Gillot était venu y faire un tour quelques mois auparavant pendant 10 jours pour avoir volé une petite bouteille d’huile. C’est dans ces Blocks que l’on condamnait les civils. Le nazi Maximilan Grabner (1) a reconnu avoir donné l’ordre d’en exterminer 800.000 dont il avait examiné personnellement les dossiers (2).
On s’arrangeait bien entre nous. Je recevais à ce moment un paquet toutes les semaines. Malgré la faim, je partageais avec mon camarade Gustave Raballand de Nantes qui aujourd’hui est rentré. On faisait souvent des parties d’échec avec mes amis : Georges Goudon de Creil, Francis Viaux d’Amiens et Montégut.
Le Block 11 est à gauche. En face le mur des fusillés (FNDIRP 1995)
Mais presque journellement ils doivent les interrompre : ordre de sortir immédiatement des chambres et de s’allonger dans le corridor. C’était le signe d’une fusillade. Nous avons compté jusqu’à près de 200 le nobre de fusillés en une journée. Ils faisaient l’appel des civils dans les chambres. Ceci fait, ils les invitaient à se déshabiller, puis ils passaient devant une table, où étaient assis les juges SS. Après leur avoir expliqué les causes de leur condamnation, ils les faisaient passe dans le corridor qui donnait sur la cour. Avec une couverture on leur couvrait le devant de la tête. Ils étaient maintenus par un colosse prisonnier Juif appelé « Jacob ». Puis après avoir franchi le dernier escalier de la cour, un SS était posté sur le côté de la porte et avec un pistolet les tuait derrière la nuque. Alors le colosse les allongeait serrés les uns contre les autres. Un camion arrivait et les emmenait au four crématoire. Tous les jours, le matin, ils faisaient sortir les femmes une heure, puis les hommes civils. Seuls les prisonniers comme nous restaient dans leur cachot.
Il y en avait des nouveaux chaque jour. En regardant les femmes faire leur ronde (il y en avait de tous âges, des enfants, des jeunes filles, des jeunes femmes et des vieilles). Un des gars, penché à la fenêtre fut attiré par la présence d'une belle jeune femme, tenant par la main deux fillettes, une de sept ans, l'autre de cinq, se demandant quel sort allait lui arriver à delle et à ses filles. Seraient-elles fusillées ? Pendant les exécutions nous comptions les coups pour connaître le nombre de morts. L’opération terminée, on nous permettait d’aller dans la cour. Alors c’était la course à celui qui serait descendu le premier pour se jeter sur les vêtements et chaussures des exécutés, pour les échanger contre une boule de pain. On fouillait les poches pour trouver briquet ou tabac, ceinture. Après la fouille on regardait l’aspect de la cour, le sang recouvert par du sable. Tout autour il y avait des murs de 6 m de haut, de chaque côté du Block 11, les fenêtres du bas étaient encadrées par des barres de fer, puis en bas il y avait des petites fenêtres entourées de ciment d’où il nous était interdit de regarder. Mais nous bravions la consigne. C’est à travers ces bareaux que nous reçûmes les sourires qu’une prisonnière nous fit à la pensée d’avoir devant elle des Français. Bien souvent, lorsqu’on pouvait avoir un peu de tabac en sortant le soir (nous avions par moment 1 heure de sortie), nous le mettions dans du papier, et pendu par les pieds, maintenu par les copains à l’aide de ma ceinture, nous le faisions passer à mes compagnons d’infortune.
Un jour, couché sur mon lit au troisième, je fus brusquement appelé par mon copain Francis, et m’invita à regarder : « dis-moi si par cette fenêtre du vois quelque chose ? ». Je voyais parmi les femmes 4 vieilles, qui vêtues d’une couverture sur la tête, formant écharpe ancienne à la mode polonaise. Je vis aussi deux enfants se tenant par la main, sans leur maman. Ils avaient du fusiller la mère. Je vis les deux petites se diriger vers la « trague » où étaient habituellement les vêtements des fusillés. La plus grande, en fouillant, saisit la robe de sa mère. Les larmes jaillirent de ses yeux. Sa maman n'était plus. La plus petite trouva la combinaison. Elle se retourna, prit la main de sa soeur et continua, la tête baissée, à faire la ronde habituelle. Trois semaines se passèrent. Jamais on ne pu revoir un sourire sur les lèvres enfantines. Un jour, comme d’habitude, je descendis avec les copains fouiller les vêtements. Nous découvrîmes les petits souliers des deux enfants : après la mère, les fillettes !
Une autre fois, dans la cour, une mère tenait dans ses bras un bébé de 3 ans environ. A travers les barreaux, le père était enfermé, l’enfant pleurait de ne pouvoir embrasser, ni toucher son papa, et la pauvre maman se doutait que son mari allait être fusillé dans les 24 h. En effet, il le fut et les deux êtres qui le pleuraient, le rejoignirent plus tard.
Une autre fois encore, nous vîmes à l’appel des civils un homme râlant sur des brancards : il avait reçu la veille 150 coups de schlague.
Nous étions vraiment au bloc des fusillades. Rares étaient les journées où l’on n’entendait pas les cris et les râles de ceux qui passaient à la chambre de torture ».
  • Note 1 : Chef de la Gestapo du camp. Son rôle était de lutter contre la résistance intérieure du camp, d'organiser les interrogatoires et la surveillance des déportés et de contrôler l'activité des chambres à gaz.  Avec Stark, Grabner a personnellement pris part au tir des commissaires politiques russes. Grabner a été pendu le 28 Janvier 1948.
  • Note 2 : Il n’a en fait reconnu que sa participation en tant qu’exécutant : « La honte de ce forfait repose sur le national-socialisme. [...] j'ai seulement participé à l'assassinat de 3 millions de personnes par égard pour ma famille ». Mais il était connu dans le camp comme  "maître de la vie de centaines de milliers de personnes" [Seweryna Szmaglewska, Smoke over Birkenau, p. 290], «brute fanatique» [Lingens-Reiner, Prisonniers de la peur, p. 149], «infâme et redouté» [Oszkar Betlen, Leben auf dem Acker des Todes, p. 134], «le pire ennemi des juifs dans tout Auschwitz» [Irene Weiss, in Shelley, Secrétaires de la Mort p. 60],  

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