Ce convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie des mesures de terreur (exécutions et déportations d'otages) ordonnées par Hitler pour tenter de dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs actions armées contre des officiers et des soldats allemands. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus. Le dernier rescapé est décédé le 30 mai 2018.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent initiées en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux livres parus en 1997 et 2005.



BINARD, Jean, Raymond



Plaque de rue
Matricule "46219" à Auschwitz

Jean Binard est né le 14 août 1922 à Amfreville-la-Mivoie (Seine Inférieure / Seine-Maritime) où il habite 3 rue André Durand.
Il est le fils d’Emilienne, Léontine Quéval, 44 ans (née le 8 décembre 1880 à Rouen), sans profession, et de Louis, Henri Binard, 38 ans, garçon de magasin son époux.
Jean Binard a trois frères, Louis, né en 1908, Lucien, né en 1911 et Henri.
Célibataire, il est peintre en bâtiment.
Fiche d'internement à Compiègne
Jean Binard adhère aux Jeunesses communistes en 1936 et est membre de la CGT de 1936 à 1939. 
Selon sa fiche allemande d’otage, il est connu de la police française pour avoir distribué des tracts et par le S.D, l’un des services de la Police de sécurité allemande, comme un «communiste toujours actif».
Les troupes allemandes entrent dans Rouen le dimanche 9 juin 1940. Après la capitulation et l’armistice du 22 juin, La Feldkommandantur 517 est installée à l’hôtel de ville de Rouen et des Kreiskommandanturen à Dieppe, Forges-les-Eaux, Le Havre et Rouen. A partir de 1941, les opérations de sabotage par la Résistance se multipliant, la répression s’intensifie à l’encontre des communistes, syndicalistes ou présumés gaullistes.
Jean Binard est arrêté par la police française le 21 octobre 1941 à son domicile, comme « membre du Parti communiste ». Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le "brûlot" de Rouen. Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés les 21 et 22 octobre. Selon une source que je n’ai pu vérifier, Jean Binard aurait été emprisonné à la caserne Phillipon de Rouen. Mais il est plus vraisemblablement écroué à la caserne Hatry avec tous les autres militants arrêtés le même jour puis remis, comme ses camarades, aux autorités allemandes qui le transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) le 25 octobre 1941. Trente neuf des militants arrêtés seront déportés à Auschwitz.
Liste de la Feldkommandantur 517
Le 8 décembre 1941, en réponse aux demandes du Haut commandement militaire dans le but de former un convoi de 500 personnes vers l’Est, la Feldkommandantur 517 de Rouen établit une liste de 28 communistes dans laquelle Jean Binard figure : liste de communistes «actuellement au camp de Compiègne et pour lesquels est proposé un convoi vers l’Est. Cette liste a été complétée de quelques personnes arrêtées à la suite de l’attentat du Havre du 7 décembre 1941».
Dans les commentaires qui accompagnent son nom, on peut lire qu’il est à la CGT entre 1936 et 1939, qu’il est membre de la Jeunesse communiste, qu’il a distribué des tracts et qu’il n’a pas parlé lors de l’interrogatoire. Le terme «verstocht» (endurci, entêté), se retrouve également sur sa fiche d’otage établie le 24 février 1942.

En avril 1942, sa mère fait des démarches auprès du Préfet de Seine-Inférieure pour essayer d’obtenir la libération de son fils, qui est son seul soutien (elle a alors 74 ans). Mais les Renseignements généraux de Rouen rendent un avis négatif, dont la teneur se retrouve sur sa fiche d'otage.
Recensement des communistes 
nés entre 1912 et 1922
Le 23 décembre 1941, il figure sur la liste de recensement des 131 jeunes communistes du camp de Compiègne nés entre 1912 et 1922, «aptes à être déportés à l’Est», en application de l’avis du 14 décembre 1941 du commandant militaire en France, Otto von Stülpnagel (archives du CDJC).
Recueil de Chansons de Jean Binard à Compiègne
A Compiègne où il reçoit le numéro matricule 1917, Jean Binard est affecté au au bâtiment A3, chambre 8. Pour la Noël 1941, il est "invité" au bâtiment A2, chambre 8 : plusieurs internés indiqués sur ce menu seront déportés à Auschwitz avec lui. Sur ce "menu" de Noël 1941 d’Albert Vallet, repas fraternel organisé avec les pauvres colis reçus, on reconnait les noms ou signatures d'Emile Billoquet, Jean Binard, Emile Bouchacourt, Marcel Le Dret, tous déportés dans le convoi du 6 juillet 1942. Ursin Scheid est fusillé le 10 mai 1942 à Compiègne.
Menu de Noël  1941 à Compiègne
Le 8 juin 1942, il commence un recueil de chansons pour «se désennuyer» Sur les paroles d’une des chansons les plus connues du Front populaire «Allons au devant de la vie» (paroles françaises de Jeanne Perret (1935) et musique de Dimitri Chostakovitch), il écrit «la chanson du camp» : «allons amis restons confiants / nous reverrons les foyers / et les chers absents que nous aimons». Et «Le sommeil» où il rêve à  la Liberté.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation

Jean Binard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
L'entrée du camp d'Auschwitz I
Fiche d'Auschwitz de Jean Binard
Il est immatriculé le 8 juillet 1942 sous le numéro "46219" (numéro figurant aux archives du SIR Bad Arolsen). 
Le numéro « 45250 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules, rendue compliquée par l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules.Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Jean Binard meurt à  Auschwitz le 5 janvier 1943.
1957 :acte de disparition
Sa mère, Emilienne Binard, reçoit un acte de disparition émanant du Ministère des Anciens combattants le 27 avril 1957.
La mention «Mort en déportation» a été apposée sur son acte de décès (J.O. du 8 août 2008). Une rue d'Amfreville-la-Mivoie porte son nom : la plaque indiquait «Rue Jean Binard, militant communiste, résistant, arrêté le 23 octobre 1941». Une nouvelle plaque indique seulement son nom.
Monument aux morts
Son nom est gravé sur le monument aux morts de la commune avec celui de Gabriel Lemaire déporté avec lui à Auschwitz, ainsi que ceux de Paul Seite et Robert Turquier, déportés, et ceux de deux FFI, Maxime Alin et Georges Duval.

Sources
  • Liste d’otages du 8 décembre 1941 : CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) XL III - 56.
  • Fiche d’otage : CDJC, XLV - 42.
  • Liste de jeunes communistes nés entre 1912 et 1922, «aptes à être déportés à l’Est» (archives du CDJC. XLIV-198).
  • Liste d'otages, traductions de Mme Lucienne Netter, professeur au lycée Jules Ferry, Paris.
  • Acte de disparition (17 avril 1957) et avis du transport de Compiègne "vers un autre camp" (15 juillet 1942), documents photocopiés par Louis Jouvin le 27 mai 1945.
  • Liste Louis Eudier (février 1973).
  • ITS Archives (Bad Arolsen : Karteikarte des Konzentrationslagers Auschwitz, Archives Digitales,  Doc. No. 504833#1 (1.1.2.1/0001-0123/0055A/0009).
  • © Menu d’Albert Vallet : courriel de son arrière petit-fils, Didier Rivière (19/12/2012).
  • Monument aux morts in © Geneanet CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons
Notice biographique rédigée par Claudine Cardon-Hamet en 2000 pour l’exposition de Rouen de l’association « Mémoire vive » sur les “45000” et les “31000” de Seine-Maritime, complétée en 2006, 2012, 2017 et 2018. Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette notice. Pour la compléter ou corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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