Ce convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie des mesures de terreur (exécutions et déportations d'otages) ordonnées par Hitler pour tenter de dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs actions armées contre des officiers et des soldats allemands. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus. Le dernier rescapé est décédé le 30 mai 2018.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent initiées en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux livres parus en 1997 et 2005.



BIGARE Ferdinand, Charles


A Auschwitz, le 8 juillet 1942
Matricule 45247 à Auschwitz

Rescapé

Ferdinand Bigaré est né le premier juillet 1906 à Pont-à-Mousson (PAM / Meurthe-et-Moselle), où il habite au 4 rue de Colmar au moment de son arrestation.
Il est le fils de Clotilde, Marie Huard, née en 1873 à Metz et de Charles Bigaré né en 1868 à la Ville au Val, mouleur en fonte, son époux.
Ferdinand Bigaré a 7 sœurs et frères : Jeanne, née en 1896, Charlotte, née en 1901, ouvrière en laque chez Adt, comme sa cadette Léontine née en 1903 et la jumelle de celle-ci, Adèle, Marié née en 1911, Emile né en 1914 et Raymon, né en 1920, tous nés à PAM.
Il travaille à l'usine dès l'âge de 12 ans.
Le 25 mars 1929, il épouse Anne-Marie Andrieux, sa compagne depuis 1926. Le couple aura cinq enfants (Charles, né en 1925, Jean né en 1932, Gilbert, né en 1934) tous nés à Pont-à-Mousson. Les cinq enfants sont âgés de 14 ans, 7 ans, 5 ans, 3 ans, et onze mois au moment de l'arrestation.
Ferdinand Bigaré est forgeron à la "Société anonyme des Hauts fourneaux et fonderie" de Pont-à-Mousson.
Militant communiste, il adhère au Parti communiste en 1926 et milite activement à la cellule de Maidières (section de P.A.M).
En 1936, la famille habite au 1263 Cité de Boozville (PAM), lotissement construit par la SAHF pour loger ses ouvriers. Ses parents habitent alors au n°1232.
Il est licencié par la SAHF après les grèves de 1936, pour son activité pendant la grève. Conscrit de la classe 1926, il effectue un service militaire de deux ans.
En 1939, à la déclaration de guerre, il est mobilisé malgré le fait qu'il soit père de quatre enfants à cette date (il est à ce titre reclassé classe 1918) et qu'il travaille dans une aciérie (il a du être classé "affecté spécial"). Il a vraisemblablement été radié de "l'affectation spéciale", comme pratiquement tous les communistes connus ou supposés tels à cette période.
Fin juin 1940, La Meurthe-et-Moselle est occupée : elle est avec la Meuse et les Vosges dans la zone réservée allant des Ardennes à la Franche-Comté. La résistance communiste est particulièrement active dans le « Pays-Haut » (in Magrinelli, Op. cité pages 229 à 251). Le Préfet de Meurthe-et-Moselle collabore avec les autorités allemandes, il « ne voit aucun inconvénient à donner à la police allemande tous les renseignements sur les communistes, surtout s’ils sont étrangers » (Serge Bonnet in L’homme de fer p.174).
Camille Thouvenin, responsable régional du PC clandestin forme le « triangle de direction » du PC au niveau régional, organisant les groupes de l’Organisation spéciale qui devaient former par la suite les FTP. Gabriel Andrieux, le frère de Marie Bigaré est en contact avec lui et devient le premier responsable du « groupe de 3 » de Pont-à-Mousson, avec son frère Maurice et son beau-frère, Ferdinand Bigarré, qui a été démobilisé. Il est "chargé de la publication, du transport et de la diffusion de tracts et journaux clandestins" écrit-il. 
Ferdinand Bigaré est arrêté par un gendarme français de la brigade de Pont-à-Mousson le samedi 9 août 1941, à son domicile, pour "diffusion de tracts et journaux clandestins", en même temps que ses deux beaux-frères, Maurice et Gabriel Andrieux. Le même jour que Charles Jacquet et Lucien Pierson.
« Mon mari est arrêté le samedi 9 août 1941 par un gendarme français de la brigade de Pont-à-Mousson et remis à la prison civile du commissariat principal, d’où le lendemain 10 août, il fut livré aux Allemands en compagnie de mes deux frères, Maurice et Gabriel ainsi que 15 camarades, dont deux non-membres du PCF » (lettre de Marie Bigaré à André Montagne, 30 septembre 1991). Elle précise que « tous ces camarades, militants des grèves de 1936, avaient demandé à la Préfecture de Nancy l’autorisation de diffuser la presse communiste » (avec la création des Comités de Défense de l’Humanité, vers 1929, les « CDH » présentent des demandes en préfecture pour obtenir l’autorisation de vente en public. La préfecture avait donc, sans enquête, des listes de militants à sa disposition).
Emprisonné, Ferdinand Bigaré est transféré le 10 août 1941 à Nancy où il est gardé pendant une dizaine de jours. Il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent le 18 août 1941 au camp de Royallieu à Compiègne (il y reçoit le matricule "1555").
Affecté au bâtiment A5, il participe à la réalisation du tunnel d'évasion, dont il connaît l'un des évadés, Camille Thouvenin. Lire dans le blog : 22 juin 1942 : évasion de 19 internés
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Ferdinand Bigaré est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Il est immatriculé à Auschwitz le 8 juillet 1942
Ferdinand Bigaré est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro 45247.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Kommando de la Forge, image de propagande nazie
A Auschwitz I, il est affecté au Block 16 et au Kommando de la Forge.  Il y travaille avec Raymond Boudou, Eugène Charles, Gabriel Lacassagne, Marceau Lannoy, Jules Le Troadec et Victor Louarn.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des détenus politiques français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.
Le 7 septembre 1944, il fait partie du groupe de trente "45 000" qui sont transférés (avec des déportés d’autres nationalités) d'Auschwitz au camp de Gross-Rosen où ils sont enregistrés. ). Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Carnet de Johann Beckmann
Ferdinand Bigaré y reçoit le matricule n° « 40975 ». Après leur quarantaine, les "45 000" sont répartis dans divers kommandos dont une dizaine (dont lui) sont affectés aux usines Siemens. Johann Beckmann, un "45.000" hollandais qui parle plusieurs langues est chef de chambrée. Il a noté les noms de ses camarades sur un carnet.
Le 9 février 1945, le camp de Gross-Rosen est évacué devant l’avancée des armées soviétiques. Entre le 9 et le 11 février 1945, dix-huit "45 000" sont transférés à Hersbrück où ils sont enregistrés. Le 20 avril 1945, les dix-sept "45.000" restants partent à pied d’Hersbrück pour Dachau où ils arrivent, le 24 avril 1945. Ils y sont libérés le 29 avril 1945 par les troupes américaines. 
Dix jours plus tard, il arrive à Mulhouse. De lourdes séquelles l'affecteront sa vie durant. Il souffre d'un ulcère au duodénum en 1959 et ne peut reprendre son emploi.
Jusqu'à cette maladie handicapante, il a conservé ses activités politiques et syndicales aux usines SADA à Dieulouard.
Homologué "Déporté politique", le titre de Déporté résistant lui a été refusé à deux reprises (en 1949 et 1953)
En 1988, très fatigué, il n'avait pu rédiger lui-même son questionnaire biographique. Sa femme, elle-même âgée de 80 ans écrit "à 81 ans, malade, sa tête ne va plus. C'est la rançon de beaucoup de ceux qui ont beaucoup souffert et souffrent encore de ce qu'ils ont vu dans ce camp maudit". En mars 1989, il fait une rupture d'anévrisme.
Ferdinand Bigaré meurt le 7 septembre 1991 d'une embolie cérébrale.
Dans une lettre qui suit son décès, Charles Bigaré, l'un de ses enfants, évoque au nom de sa mère l'hommage que lui ont rendu les déportés de la région (porte drapeaux et allocution du président) et la présence d'une délégation du Parti communiste (allocution du secrétaire de section).
  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 
Sources
  • Lettre de son fils Claude Bigaré (septembre 1991), remise à André Montagne. Hommage lors de l'enterrement de son père.
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par son épouse.
  • Recensement de population à Pont à Mousson, Maidières, Boozville PAM 1921-1936.
Notice biographique  rédigée en 1997 (modifiée en  2001, 2016 et 2018),  pour la conférence organisée par la CGT et le PCF de la vallée de l’Orne, à Homécourt le 5 juillet 1997 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteure des ouvrages  "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

1 commentaire:

Anonyme a dit…

je vous remercie pour ce temoignage emouvant que vous rendez à mon grand pere
merci pour sa mémoire