A la croisée des deux grandes catégories de la Déportation

Le convoi d’otages parti de Compiègne vers Auschwitz le 6 juillet 1942 occupe une place particulière dans les déportations de France. Placé sous la bannière de la croisade hitlérienne contre le "judéo-bolchevisme" et dispositif de "la politique des otages" destinée à dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des troupes de l'armée d'occupation, il s’apparente par ses origines aux fusillades massives d'otages communistes et juifs de septembre 1941 à juillet 1943 et aux premiers convois de Juifs de France dirigés sur Auschwitz-Birkenau entre mars et juin 1942.

Sur les 1170 hommes (plus de mille "otages communistes" et 50 "otages juifs") qui furent immatriculés le 8 juillet 1942 à Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326, seuls 119 restaient en vie au jour de la victoire sur le nazisme

Après les décès d'André Montagne en mai 2017 et de Fernand Devaux en mai 2018, Richard Girardi serait désormais le dernier survivant du convoi.

L’histoire de ce convoi atypique - dont les premières recherches furent entreprises en 1971 par Roger Arnould (résistant déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP) - a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (éd. Graphein, Paris, 1997 et 2000, épuisé) qui publie le contenu de sa thèse avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) - et le livre grand public Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 (éd. Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, mis à jour en 2015) édité avec le soutien de la Direction du Patrimoine et de l'Histoire et de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

MARTY Marcel, Ferdinand


Marcel Marty © DAVCC

Marcel Marty est né le 28 décembre 1895 à Puteaux (ancien département de la Seine) au domicile de son père. Il habite au 93 rue des Rosiers à Nanterre (Seine / Hauts-de-Seine) au moment de son arrestation. 
Il est le fils d’Adrienne Parent et de Ferdinand, Gustave, Marty, 29 ans, journalier, domicilié au 103, rue Voltaire.
Son registre militaire nous apprend qu’il mesure 1m 61, a les cheveux châtains, les yeux noirs, le front et le nez petit droits, le visage ovale. Au moment du conseil de révision, il habite chez ses parents au 24 rue des Rosiers à Nanterre. Il est peintre en bâtiments. Il a un niveau d’instruction "n° 2" pour l’armée (sait lire et compter).
Le 10 novembre 1914 à Nanterre, Marcel Marty épouse Gabrielle, Rosalie, Marie Reverdy. Le couple a un enfant qui naît en 1915.
Conscrit de la classe 1915, il est recensé dans le département de la Seine (matricule 5888 du 2ème bureau de la Seine). Il est mobilisé par anticipation (en vertu du décret de mobilisation générale) à la fin de 1914, comme tous les jeunes hommes de sa classe depuis la déclaration de guerre. Il est affecté le 19 décembre 1914 au 24ème Régiment d’infanterie. Après la formation militaire (les « classes »), il est envoyé au front du 30 mai 1915 au 20 mai 1916. Il a été affecté au 1er Régiment de zouaves le 20 mars 1916. Puis à la 3ème compagnie du 6ème Régiment de tirailleurs le 6 juin 1916. Il revient à l’arrière du 20 mars 1916 au 3 juin 1916. Il retourne au front du 6 juin 1916 au 17 avril 1917. Il est blessé à la jambe gauche par éclats d’obus le 17 avril 1917 lors de la bataille de Moronvilliers, à une vingtaine de kilomètres de Reims, le premier jour de l’offensive qui enregistre une progression de 2 kilomètres, « inégalement fructueuse » écrit un témoin. Hospitalisé, convalescent à l’arrière jusqu’au 17 avril 1918. Il est réformé temporaire « inapte deux mois, pour névrite sciatique consécutive à blessure de guerre » jusqu’au 8 août 1918, jour de sa démobilisation, « certificat de bonne conduite accordé ». Les 6ème et 4ème commissions de réforme de la Seine lui accorderont une pension permanente d’invalidité de 10 % (1920, 1924). Il ne sera pas mobilisé en 1939.
Devenu veuf, Marcel Marty se remarie le 28 mars 1925 à Nanterre avec Jeanne Lovergeon, née le 15 décembre 1903 à Mesves-sur-Loire (Nièvre), ouvrière sur machine. 
Ils ont deux enfants, nés en 1925 et 1927.
Marcel Marty travaille comme peintre en bâtiment ou électricien au chantier de La Folie (il s'agit des ateliers SNCF de Nanterre).
Société d’Histoire de Nanterre
Vendredi 14 juin 1940 l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. Un  premier  détachement  allemand  occupe  la mairie de Nanterre et l'état-major  de la Wehmacht s'y  installe. La nuit du 14 au 15 juin, de nombreux soldats réquisitionnent maisons et villas de plusieurs quartiers de la ville. En ce début de l’été 1940, l'effectif  des  troupes  d'occupation s’élève à 3500 hommes de troupe et près de deux cents officiers. 
Militant communiste avant-guerre il a fait l’objet de fiches policières comme cela a été le cas dans la plupart des communes de la Seine (lire à titre d’exemple dans le blog : Le rôle de la police française (Rouen, Ivry et Vitry, BS1). Ces données sont reprises à l’Occupation par la Brigade spéciale des RG (BS1) et transmises à l’occupant.
Marcel Marty est arrêté le 9 octobre 1940, à Nanterre, par la police française, "en flagrant délit de propagande communiste" (distribution de tracts). Cette arrestation entre dans le cadre des grandes rafles organisées, avec l’accord de l’occupant, par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes et syndicalistes d’avant-guerre de la région parisienne : les militants parisiens sont regroupé au Stade Jean Bouin et sont emmenés par cars à Aincourt. Au total, plus de 300 militants communistes, syndicalistes ou d’organisations dites «d’avant-garde», sont envoyés à Aincourt à partir du 5 octobre 1940 jusqu’à la mi-décembre.
Lire dans le blog Le camp d’Aincourt .
Fiche des renseignements généraux adressé au directeur du camp.
Il est interné 9 novembre 1940, au camp de « séjour surveillé » d’Aincourt, près de Mantes dans la Seine-et-Oise (aujourd’hui dans le Val d'Oise), ouvert spécialement, en octobre 1940 pour y enfermer les communistes arrêtés. Sur la liste des militants communistes internés le 9 novembre 1940 émanant des Renseignements généraux reçue par la direction du camp, figurent des mentions caractérisant les motifs de leur internement. Pour Marcel Marty on peut lire « Meneur dangereux et particulièrement actif ». La mention "propagandiste" a été remplacée manuellement par celle de "meneur" pour caractériser sa "dangerosité"..
Puis il est transféré au camp de Rouillé le 6 septembre 1941. 
Liste des RG, surcharge sur le nom de Marcel, Ferdinand Marty
 qui est interné à Compiègne depuis fin juin 1941
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé (1) une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122). Le nom de Marcel Marty (n° 126 de la liste) y figure. 
On notera que cette liste a été raturée et qu'initialement y figurait le nom de son homonyme, Marty Marcel, né à Bordeaux et habitant Gennevilliers. Celui-ci est interné à Compiègne depuis fin juin 1941 (il y a reçu le matricule n° 288).
Le 22 mai 1942 c’est au sein d’un groupe de 168 internés (4) que Marcel Marty est transféré arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet.  
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis Compiègne, Marcel Marty est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (1170 déportés immatriculés à Auschwitz dans la série des matricules « 45.000 » et « 46.000 », d'où le nom "convoi des 45000" que les rescapés se sont donné). Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
L'entrée du camp d'Auschwitz
Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro "45851 ?" figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage Triangles rouges à AuschwitzLire dans le blog le récit du premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale".
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Dessin de Franz Reisz, 1946
Marcel Marty meurt à Auschwitz le 2 novembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 784).
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué. Il a été déclaré "Mort pour la France" le 7 juillet 1947.
  • Note 1 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 2 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.Il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne, le 22 mai 1942, en vue de sa déportation comme otage.
Sources
  • Liste des déportés politiques (archives de la mairie de Nanterre (février 1991).
  • Liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne en mai 1942. Archives du Centre de documentation juive contemporaine : XLI-42 N° 126.
  • ACVG : juin et juillet 1992.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • © Photo au DAVCC, Caen.
  • © Archives en ligne de Puteaux.
  • Registres matricules militaires de la Seine. 
  • Société d’Histoire de Nanterre : « Nanterre 1939-1945 » article de Marianne Pastor-Andréucci. Soldats allemands à Nanterre, photo page 6
Notice biographique rédigée en novembre 2007 (mis à jour en 2017 et 2019) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

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