Ce convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie des mesures de terreur (exécutions et déportations d'otages) ordonnées par Hitler pour tenter de dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs actions armées contre des officiers et des soldats allemands. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus. Le dernier rescapé est décédé le 30 mai 2018.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent initiées en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux livres parus en 1997 et 2005.



DIEULESAINT Victor, Gustave


Victor Dieulesaint est né au domicile de ses parents le 6 août 1895 route de Paris à Nantes, 2ème canton (Loire-Inférieure / Loire-Atlantique) où il habite, 52 rue des Chambelles au moment de son arrestation.
Il habite, 52 rue des Chambelles à Nantes au moment de son arrestation.
Il est le fils d’Alexandrine, Louise, Marie, Vallée, 19 ans, blanchisseuse et de Victor, Louis, Marie, Dieulesaint, 28 ans, couvreur, son époux.
Lors du conseil de révision, Victor Dieulesaint habite à Nantes, avec sa mère (son père est décédé). Il y travaille comme couvreur zingueur. 
La "Manu"
Très tôt, vers 1919 il sera embauché manutentionnaire à la "Manu" (Manufacture des tabacs).
Victor Dieulesaint épouse Henriette, Marie, Françoise Delay le 15 mai 1914 à Nantes.
Le couple aura deux enfants.
Son registre matricule militaire indique qu’il mesure 1m 58, a les cheveux bruns, les yeux gris, le front et le nez moyens et le visage ovale. Il a un niveau d’instruction « n°3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
Conscrit de la classe 1915, mais soutien de famille, il est recensé avec la classe 1917 et déclaré « bon pour le service armé). Il est toutefois mobilisé par anticipation le 8 septembre 1915 en application du décret de mobilisation générale. Il est incorporé au 64ème régiment d’infanterie. En 1916, il est évacué du front pour maladie.
Lors de la bataille de la Somme, dans les ruines du village d’Estrées et ce qui fut le bois de Déniécourt, il est grièvement blessé par 2 éclats d’obus différents le 3 septembre 1916 (plaie dans la région pariétale occipitale). Deux fois trépané, il est hospitalisé jusqu’au 12 février 1917. Le 17 février, il est alors classé « service auxiliaire » par la commission de réforme d’Ancenis (Loire-Inférieure). Le 29 mars 1917, il « passe » au 65ème régiment d’infanterie : la commission de réforme de Nantes du 24 mai le maintient « service auxiliaire ». Le 7 mai 1918, il est proposé pour une réforme temporaire n° 1 « avec gratification » pour « double perte de substance osseuse crâne). Le 6 novembre 1918 il est officiellement « réformé temporaire n° 1 » et il habite alors au 15 rue de Coulmiers à Nantes, tout proche de la Manufacture des tabacs, où il va travailler comme manutentionnaire (au n° 15 existe toujours un « bistro de la Manu »).
Cité à l’ordre du jour du corps d’armée le 26 mai 1920, il reçoit la croix de guerre avec palme : « Bon soldat, dévoué et courageux. A été blessé très grièvement en se portant à l’attaque le 3 septembre 1916 à Estrée ».
Il habite à sa libération au 2 rue de la Havane à Nantes.
En 1920 il devient titulaire d’un emploi réservé aux militaires pères de deux enfants, comme ouvrier du cadre de fabrication (J.O. du 20 septembre 1920).
En 1926, le couple s’est installé Chemin des Chambelles (aujourd’hui rue des Chambelles). 
Victor Dieulesaint adhère à la CGT et Parti communiste, où son frère, cheminot, est un militant très actif. 
La commission de réforme de janvier 1930 lui accorde une pension de 70% (addition des différentes imputations) et reconnait souffrir du syndrôme subjectif des trépanés (crises nerveuses à base d’énervement).
Un décret du 31 février 1932 lui octroie la médaille militaire avec traitement.
Il est très investi dans la solidarité ouvrière et la Mutualité. En 1934, il est administrateur de la Société de secours mutuels des ouvriers de la Manufacture des Tabacs de Nantes. A ce titre, il reçoit du Président de la République la « mention honorifique » récompensant les services rendus à la Mutualité (JO du 15 février 1934).. 
La commission de réforme de Nantes le reconnait « Réformé Définitif n° 1 à 75 % » en novembre 1937 et  le 19 septembre 1940.
Victor Dieulesaint est arrêté le 23 juin 1941, à son travail, à la Manufacture des Tabacs, par les Allemands (qui lui demandent s'il a travaillé à la SNCF, le confondant sans doute avec son frère). Il est regroupé avec d'autres militants, dont Antoine Molinié, au camp du Cham de Mars à Nantes.
Cette arrestation a lieu dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
D'abord incarcéré à la prison du Champ de Mars de Nantes, il est transféré au camp allemand de Compiègne le 13 juillet 1941. Il y reçoit le matricule "1248".
Liste allemande des otages nantais fusillables



Il y devient un otage "fusillable" le 20 avril 1942 : son nom est inscrit sur une des 2 listes de 36 et 20 otages envoyés par les services des districts militaires d’Angers et Dijon au Militärbefehlshaber in Frankreich (MbF), après l’attentat contre le train militaire 906 à Caen et suite au télégramme du MBF daté du 18/04/1942. Le Lieutenant-Général à Angers suggère de fusiller les otages dans l’ordre indiqué (extraits XLV-33 / C.D.J.C). Les noms de cinq militants d’autres départements, qui seront déportés à Auschwitz, figurent également sur ces 2 listes (André Flageollet, Jacques Hirtz, Alain Le Lay, René Pailolle, André Seigneur).

17 militants de Loire-Inférieure internés à Compiègne sont ainsi déclarés otages «fusillables ». 10 d’entre eux seront déportés à Auschwitz : Alphonse Braud, Eugène Charles, Victor Dieulesaint, Paul Filoleau, André Forget, Louis JouvinAndré Lermite, Antoine Molinié, Gustave Raballand, et Jean Raynaud. Les sept autres internés déjà à Compiègne sont Maurice Briand (déporté à Sachsenhausen / décédé en 1943), Roger Gaborit (déporté à Buchenwald / rescapé), Jules Lambert (déporté par le convoi du 24 janvier 1944), François Lens (déporté à Sachsenhausen / décédé lors de l’évacuation en 1945), Jean-Baptiste Nau (déporté à Buchenwald où il décède), Raoul Roussel (mutilé de guerre). L’Abwehr-Angers confirme cette liste, dans un courrier du 19 mars 1942 (n° 6021/42 II C3). 
Depuis le camp de Compiègne, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Il est déporté comme otage communiste à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
A Auschwitz, il travaille sur les chantiers. Mais son numéro d’immatriculation n’est pas connu. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Victor Dieulesaint meurt le 3 octobre 1942 d’après les registres du camp. Le titre de "Déporté politique" lui a été attribué.

Sources

  • Témoignages de Gustave Raballand et d'Eugène Charles.
  • Questionnaire rempli par sa belle-fille, Mme Veuve Jeanne Dieulesaint, le 19 novembre 1990 et conversation téléphonique avec Claudine Cardon-Hamet en novembre 1990.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés). 
  • Liste des 17 otages nantais (transmise par M. Louis Oury).
  • © Etat civil et Registres matricules militaires de Loire-Atlantique.
Biographie réalisée en avril 2002 (complétée en 2009, 2015 et 2017) pour l’exposition de l’AFMD de Nantes, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005.  Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  

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