Ce convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie des mesures de terreur (exécutions et déportations d'otages) ordonnées par Hitler pour tenter de dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs actions armées contre des officiers et des soldats allemands. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus. Le dernier rescapé est décédé le 30 mai 2018.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent initiées en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux livres parus en 1997 et 2005.



RABALLAND Gustave, Pierre, Joseph


Matricule "46029" à Auschwitz

Rescapé

Gustave Raballand est né à Saint-Jean-de-Monts (Vendée) le 24 août 1907. Il habite 9 place Moreau à la Haute-Ile, Pont-Rousseau à Rezé au sud-Ouest de Nantes (Loire-Atlantique) au moment de son arrestation. 
Il est le fils de Marie-Louise Viaud, 25 ans, cultivatrice et de Pierre, Auguste Raballand, 26 ans, cultivateur, son époux.
Gustave Raballand est appelé au service militaire en 1927 (recrutement de Fontenay-le-Comte, matricule "1937"). Il est incorporé au 9ème régiment de Zouaves le 11 novembre 1927 (troisième bataillon, dixième compagnie). Il est affecté à la Compagnie saharienne du Hoggar (note de service du général commandant la 19. CA - 20 mars 1928) arrivé à Blida le 17 avril 1928. Il est libéré de ses obligations militaires le 10 mai 1929.
Il épouse Reine, Emilie, Marie Guillaume à La Barre des Monts, le 19 avril 1930.  
Le couple aura deux enfants.
Il adhère au Parti communiste en 1933. En 1936, il est le secrétaire adjoint du Comité de Front populaire de Rezé. Il est aussi responsable de la propagande au Parti communiste et des Comités de défense de l'Humanité (CDH) pour le sud de la Loire à Nantes et à Rezé. Il travaille comme ajusteur à la SNCASO, une usine d'aviation, située à Bouguenais. Lors de la mobilisation générale en septembre 1939, il est d'abord «affecté spécial» à la SNCAO de Bouguenais. Mais comme la plupart des «Affectés spéciaux» communistes ou syndicalistes, son « AS » est radiée. 
Il est alors mobilisé à la base militaire de Chartres, le 24 janvier 1940. Dès son arrivée, il est traité de « mauvais français » par le commandant, qui ne donne pas ses raisons… « D’après lui, je devais le savoir » dit Gustave Raballand. De Chartres il est « mis en route » vers l’Algérie au BA 201 de Blida. Et là, "au retour d’une permission", il est envoyé à Ouargla (1) à la compagnie disciplinaire 11/201. Les 180 hommes de la Compagnie ressortissent d’un traitement proche de celui des « Indésirables français » (2) placés sous contrôle de l’autorité militaire.
Bulletin n° 2 de l'Amicale des anciens déportés de Ouargla 
Gustave Raballand va travailler à la construction de la piste Touggourt-Ouargla, du 23 août 1940 au 3 septembre 1940, ce que confirme son livret militaire « en exécution des prescriptions du message n° 432/IM en date du 19-8-1940 du général commandant la région militaire d’Algérie ».
« Gardés par des sentinelles en armes, comme des criminels », Gustave Raballand constate que « la plupart » de ses compagnons « sont des délégués venant des usines aéronautiques de France ». Pour échapper à ce bagne, il demande à être volontaire pour les corps-francs. Mais "le capitaine Noza me menace des "cages à poules" si je persiste" dans sa demande. Il est démobilisé le 3 septembre 1940 à Courbessac (Gard).
Gustave Raballand démobilisé le 3 septembre 1940, retourne à Pont-Rousseau, retrouve son travail et reprend clandestinement ses activités politiques et syndicales. Il devient monteur-ajusteur à la SNCAO le 25 septembre 1940 mais est licencié dès le 27 novembre car il est soupçonné d’avoir distribué des tracts et collé des papillons communistes dans les ateliers. « Militant actif et dangereux » pour les autorités, des policiers de la P.J. d'Angers l'arrêtent à 2 heures du matin, à son domicile, le 7 décembre 1940, et l'enferment à la prison de Nantes, en application du décret du 4 décembre 1940. Mêlés aux prisonniers de droit commun, les communistes protestent et réclament le régime politique. Il est placé au "centre de séjour surveillé" du Croisic, gardé par des gardes mobiles français, le 28 décembre 1940. Il est libéré le 16 avril 1941 (s’étant engagé "à ne plus avoir d’activité politique"). Il retrouve du travail le 21 avril 1941 aux Chantiers de la Loire à Nantes. 
Années 1980 © Pauline Montagne
Ces chantiers effectuaient des réparations sur les navires allemands. Il organise le sabotage des compresseurs et de l'outillage. Il recrute pour l'O.S. (la première organisation armée du Parti communiste), récupère "au nez des Allemands" des armes jetées dans la Sèvre Nantaise lors de la retraite française, et des explosifs dans une carrière de pierre, qui seront remises en état par "un camarade armurier" (il s'agit d'un ancien armurier, Henri Adam, qui sera fusillé par les Allemands). 
Papillon (ADLA)
Il distribue tracts et journaux clandestins dénonçant la collaboration pratiquée par le régime de Vichy.
Le 23 juin 1941, Gustave Raballand est de nouveau arrêté sur son lieu de travail par des Allemands, enfermé à la Prison du Champ de Mars, puis transféré le 13 juillet 1941 au camp de Royallieu à Compiègne. Cette arrestation a lieu dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”. 
Les nantais, d'abord incarcérés à la prison du Champ de Mars, sont transférés à Compiègne, le 13 juillet 1941. Il y reçoit le matricule "1249.
Extrait de la liste des 17 otages nantais "fusillables"


Il y devient un otage "fusillable" le 20 avril 1942 : son nom est inscrit sur une des 2 listes de 36 et 20 otages envoyés par les services des districts militaires d’Angers et Dijon au Militärbefehlshaber in Frankreich (MbF), après l’attentat contre le train militaire 906 à Caen et suite au télégramme du MBF daté du 18/04/1942. Le Lieutenant-Général à Angers suggère de fusiller les otages dans l’ordre indiqué (extraits XLV-33 / C.D.J.C). Les noms de cinq militants d’autres départements, qui seront déportés à Auschwitz, figurent également sur ces 2 listes (André Flageollet, Jacques Hirtz, Alain Le Lay, René Pailolle, André Seigneur).
17 militants de Loire-Inférieure internés à Compiègne sont ainsi déclarés otages «fusillables ». 10 d’entre eux seront déportés à Auschwitz : Alphonse Braud, Eugène Charles, Victor Dieulesaint, Paul Filoleau, André Forget, Louis JouvinAndré Lermite, Antoine Molinié, Gustave Raballand, et Jean Raynaud. Les sept autres internés déjà à Compiègne sont Maurice Briand (déporté à Sachsenhausen / décédé en 1943), Roger Gaborit (déporté à Buchenwald / rescapé), Jules Lambert (déporté par le convoi du 24 janvier 1944), François Lens (déporté à Sachsenhausen / décédé lors de l’évacuation en 1945), Jean-Baptiste Nau (déporté à Buchenwald où il décède), Raoul Roussel (mutilé de guerre). L’Abwehr-Angers confirme cette liste, dans un courrier du 19 mars 1942 (n° 6021/42 II C3). 
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Gustave Raballand est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Pendant le transport, il tente en vain de s'évader.
Le 8 juillet 1942
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "46029". 
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (3) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
D.A.W. (Deutscher Aufrustungswerk)
A Auschwitz I, Gustave Raballand est affecté à un Kommando de terrassement, puis dans un atelier de la D.A.W. (Deutscher Aufrustungswerk), entreprise d’armement Krupp, services généraux d’équipement), où il travaille à l'affûtage des machines à bois, avec René Aondetto et Maurice Rideau. 
Il sabote les lames d'affûtage : « Je laissais tomber sur le sol en ciment des fers ou couteaux de raboteuses d’un mètre de long. Inutile de dire qu'ils ne faisaient pas un pli ! Avec les plus longs morceaux, je faisais des couteaux, genre couteaux de boucher pour couper le pain au block. Mais uniquement pour les politiques. C'étaient, pour beaucoup, des anciens des Brigades Internationales et j'avais l'espoir qu'ils s'en serviraient un jour contre les SS. D'autre part, avec un curé polonais, je mettais des pointes de 200 à rouiller avec du sel et de l'eau (le sel que les maçons utilisaient pour mettre dans le ciment pour l'empêcher de geler). Une fois bien rouillés, nous allions tous les deux les enfoncer. Comme c’était moi qui montais et démontait les scies à lames multiples je voyais les dégâts que cela faisait ».
L'entrée du camp d'Auschwitz
Comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, il reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments (en application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres). Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le blog : Le droit d'écrire pour les détenus politiques français.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 28 août 1944, il est transféré à Flossenbürg où il reçoit le matricule "19904" et travaille dans une usine métallurgique où il lui est de nouveau possible d'effectuer des sabotages. 
Il est ensuite transféré, le 12 avril 1945, à Wansleben (n° 93418) qui dépend de Buchenwald. 
"Je ne suis descendu que deux jours au fond de la mine, se souvient Gustave Raballand. (Après) on m'a mis (...) au sciage des métaux, avec une sentinelle pour nous garder la nuit. Là aussi, il y avait du sabotage, quand le temps était clair, il y avait souvent un "bout du milieu" qui allait dans les wagons de sel".
Il en est évacué par une de ces terribles "Marches de la Mort" qui dure 36 heures et qui l'amène à Halle (am Saale) en avril 1945.
Gustave Raballand est libéré le 14 ou le 15 avril par les troupes américaines et regagne Paris (Hôtel Lutétia), le 13 mai 1945.
Sa santé est très affectée par une pleurésie contractée à Auschwitz.
Il est homologué comme "Déporté résistant", et homologué sergent au titre de la Résistance intérieure française (RIF).

Limoges juin 1974. Au centre Gustave Raballand
A gauche Bernadette  Maquenhen
et à droite Reine Raballand

Photo prise par René Maquenhen
Gustave Raballand est décoré de la Médaille militaire avec citation à l'ordre de l'Armée (4 décembre 1975), de la Légion d'Honneur (le 13 avril 1984). 
Il est décoré de la Médaille de Combattant volontaire de la Résistance.
Gustave Raballand participe à la plupart des commémorations honorant ses camarades du convoi du 6 juillet 1942. 
Gustave Raballand à gauche, 1988.
Sur la photo ci-contre, prise en septembre 1988 à l'occasion de l'hommage à Roger Abada au village du Belvédère (Alpes maritimes) on le voit à gauche de la photo. A l'extrème droite de celle-ci René Aondetto.
Rond-point à Rézé
Gustave Raballand est mort à Rézé (Loire Atlantique) le 4 janvier 1994. Un rond-point de Rézé porte son nom.
  • Note 1Le bulletin n° 2 de l'Amicale des anciens déportés de Ouargla (FNDIRP) écrit en juillet 1947 : "...Ouargla, premier stade dans l'art de l'odieux. Ouargla, oasis avancé dans le Sahara, peut faire rêver tel touriste (…) Mais les dunes de Sidi-Khouiled, à 10 kilomètres de Ouarla au pied desquelles se trouvait le camp de la 11/201, restera un affreux cauchemar pour tous ceux qui y ont séjourné. En moins de 15 jours, des Français, qui n'avaient commis d’autres crimes que celui d'être des patriotes clairvoyants, attachés à la liberté et à la démocratie, furent ''transplantés" en plein Sahara, sans piqûres préventives pour certains (…). La chaleur torride engendrait une soif inextinguible. La compagnie comptait environ 180 hommes, presque tous ouvriers ou techniciens qualifiés de l'aéronautique. On nous faisait pelleter du sable ou casser des cailloux, alors que les journaux d'Alger ou de Constantine réclamaient, chaque jour des professionnels pour Maison-Carrée".
  • Note 2: Il s’agit d’internés administratifs, les “ indésirables français ”. Ils sont parfois désignés sous leurs seules initiales : “I.F.”. Sur les feuilles de mouvements hebdomadaires, l’administration du camp les nomme “ cas spéciaux ”. C’est au préfet que revient la responsabilité d’interner les “ indésirables ”, aussi longtemps qu’il le juge nécessaire au motif du maintien de l’ordre public. cf les articles de Jacky Tronel sur les « indésirables français ». 
  • Note 3 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d'Auschwitz, puis directeur du Musée d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 
Sources
  • Questionnaire biographique et documents remis par Gustave Raballand.
  • Entretien enregistré par Claudine Cardon-Hamet.
  • Témoignages de Maurice Rideau et de René Aondetto.
  • Photo années 1980 prise par Pauline Montagne lors d'une rencontre des "45000".
  • Photo de septembre 1988, in n°30 du bulletin de l'Association "Mémoire Vive des 45000 et 31000", p. 9.
  • Etat civil de Saint-Jean-de-Monts.
  • Photo à Limoges - 1974, prise par René Maquenhen "45.826". envoi de M. Patrick Grosjean, petit-fils de René Maquenhen.
  • Papillon contre Vichy (Archives départementales de Loire-Atlantique).
Biographie réalisée en avril 2002 (mise à jour en 2009 et 2017) pour l'exposition de la FMD de Nantes, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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