Ce convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie des mesures de terreur (exécutions et déportations d'otages) ordonnées par Hitler pour tenter de dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs actions armées contre des officiers et des soldats allemands. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus. Le dernier rescapé est décédé le 30 mai 2018.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent initiées en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux livres parus en 1997 et 2005.



CHARLES Eugène, Joseph, Théodore



Eugène Charles
Matricule "45354" à Auschwitz


Rescapé

Eugène Charles est né le 9 octobre 1913 à Nantes (Loire-Atlantique). Il habite à Nantes au 16 avenue Sainte-Anne au moment de son arrestation. 
En 1925, il est manœuvre maçon et habite au 59 rue Joseph-Blanchard, puis au 9 avenue des Châtaigniers à Nantes.

Il épouse Jeanne Le Floch, née en 1914 à Beuzec-Cap-Sizun. Elle est mécanicienne chez Kervadec.
A partir de 1934, il travaille comme forgeron aux Chantiers de Bretagne à Nantes.
Il est le responsable de la cellule du Parti communiste de Sainte-Anne à Nantes, il y milite avec André Lermite (déporté avec lui à Auschwitz), Marguerite Joubert sa femme (elle aussi déportée à Auschwitz), Alphonse Braud (déporté avec lui à Auschwitz) et le responsable de Nantes, Raymond Sémat (1).
Eugène Charles a rempli plusieurs questionnaires,
ici celui de la FNDIRP, en 1974
A la déclaration de guerre, il est "affecté spécial" aux Chantiers de Bretagne. 
Après la débâcle et l'armistice, aussitôt les Chantiers occupés par les Allemands, Eugène Charles et ses camarades communistes (Gaby Goudy (2) est son responsable) mettent en place une organisation clandestine. 
Leur mission : effectuer des sabotages sur les presses et des outillages, ralentir le travail et distribuer des tracts contre l'occupant et le régime de Vichy qui pratique la collaboration.
Eugène Charles est arrêté le 23 juin 1941 à son domicile par les Allemands, dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theoderich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française.
Il est interrogé par un officier qui parle parfaitement le français et qui lui fait la liste détaillée de ses activités militantes d'avant-guerre. Ce qui montre que les Allemands tenaient ces renseignements des autorités françaises. 
Liste des 17 otages nantais "fusillables"


Il est ensuite incarcéré à la prison du Champ de Mars de Nantes, puis transféré au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122), le 13 juillet. 
Il y devient un otage "fusillable" le 20 avril 1942 : son nom est inscrit sur une des 2 listes de 36 et 20 otages envoyés par les services des districts militaires d’Angers et Dijon au Militärbefehlshaber in Frankreich (MbF), après l’attentat contre le train militaire 906 à Caen et suite au télégramme du MBF daté du 18/04/1942. Le Lieutenant-Général à Angers suggère de fusiller les otages dans l’ordre indiqué (extraits XLV-33 / C.D.J.C). Les noms de cinq militants d’autres départements, qui seront déportés à Auschwitz, figurent également sur ces 2 listes (André Flageollet, Jacques Hirtz, Alain Le Lay, René Pailolle, André Seigneur).
17 militants de Loire-Inférieure internés à Compiègne sont ainsi déclarés otages «fusillables ». 10 d’entre eux seront déportés à Auschwitz : Alphonse Braud, Eugène Charles, Victor Dieulesaint, Paul Filoleau, André Forget, Louis Jouvin,  André Lermite, Antoine Molinié, Gustave Raballand, et Jean Raynaud. Les sept autres internés déjà à Compiègne sont Maurice Briand (déporté à Sachsenhausen / décédé en 1943), Roger Gaborit (déporté à Buchenwald / rescapé), Jules Lambert (déporté par le convoi du 24 janvier 1944), François Lens (déporté à Sachsenhausen / décédé lors de l’évacuation en 1945), Jean-Baptiste Nau (déporté à Buchenwald où il décède), Raoul Roussel (mutilé de guerre). L’Abwehr-Angers confirme cette liste, dans un courrier du 19 mars 1942 (n° 6021/42 II C3).
Depuis le camp de Compiègne, Eugène Charles va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Eugène Charles est déporté comme otage communiste à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.

A l'Immatriculation le 8 juillet 1942
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45.354". 
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (3) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
La forge (ww.auschwitz.org)
Il est affecté au Block 16 et au Kommando de la Forge. 
Il y travaille avec Ferdinand Bigaré, Raymond Boudou, Gabriel Lacassagne, Marceau Lannoy, Jules Le Troadec et Victor Louarn. Robert Gaillard raconte "En plus de ce qu'il endurait dans sa chair, comme toute le monde, il était atteint d'une fistule. A la Forge, il chauffait un fer au rouge blanc, le plongeant dans un seau d'eau et se lavait le cul devant tout le monde. C'est sans doute çà qui l'a sauvé".
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.
Le 7 septembre 1944, il fait partie du groupe des 29 "45.000" transférés à Gross-Rosen, où il reçoit le matricule "40985".
Eugène Charles y contracte un érésipèle dont il guérit grâce aux soins d'un médecin polonais qui travaille comme détenu à l'infirmerie du camp (en 1972, ayant lu un article du Dr Karol Jonca dans le Patriote Résistant, il pense qu'il s'agit de lui et cherche a entrer en contact avec celui "qui m'a soigné et même sauvé la vie". Mais le Dr Jonca n'est pas un ancien déporté). 
Il est ensuite évacué sur le camp d'Hersbrück le 22 mars 1945 (matricule 84391), puis vers Dachau où il arrive le 24 avril. Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Il est libéré le 29 avril par l'armée américaine et rapatrié à Nantes le 19 mai 1945, via Paris (Hôtel Lutétia).
Eugène Charles, années 70
Il reprend sa place aux Chantiers de Bretagne jusqu'en 1963, mais à la suite d'une grave opération - liée aux séquelles de sa déportation - il doit renoncer à travailler. Il va habiter Le Lavoir (Sucé) près La Chapelle sur Erdre .
Mars 1980 René Aondetto, Eugène Charles et
 Marie Claude Vaillant-Couturier
Il reçoit la carte de "Déporté Résistant" le 9 janvier 1956, et possède plusieurs décorations : la Médaille militaire, la Croix des Volontaires de la Résistance, la Légion d'Honneur (chevalier, puis officier). 
Militant de la FNDIRP, Eugène Charles participe aux rassemblements des "45.000" (ci-contre photo du rassemblement des "45000" et des "31000" au Havre en mars 1980 : Derrière lui Marie Claude Vaillant Couturier pose une main sur son épaule. Devant lui René Aondetto). En 1980, il quitte sa résidence "Les Plantes" route de la plaine à Saint-Michel Chef-Chef pour "Kerjeanne", également route de la Plaine à Saint-Michel Chef-Chef.
Eugène Charles est mort le 14 décembre 1996.
  • Note 1 : Raymond Semat : « À partir de 1932 et jusqu’en 1935, le Parti communiste le chargea de réorganiser la Région Atlantique. Raymond Semat dirigea la 15e URU à Nantes (…). Il fut aussi secrétaire du syndicat unitaire des Métaux et secrétaire de l’UL-CGTU de Nantes (…) Il appartenait aussi au bureau fédéral de Loire-Inférieure du Parti communiste. À partir de 1935, il se consacra à son poste de secrétaire de la Fédération des Métaux et prit part aux pourparlers nationaux qui devaient conduire à la réunification syndicale » (in Le Maitron). 
  • Note 2 : Gabriel Goudy est en 1936 secrétaire de l’Union locale CGT des syndicats unifiés de Nantes, jusqu’en 1939.  Résistant, déporté à Dachau, il fut membre (pour la CGT) du premier comité départemental de la Résistance puis député à l’Assemblée consultative provisoire en juillet 1945. 
  • Note 3 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis par Kazimierz Smolen (ancien détenu dans les bureaux du camp d'Auschwitz, puis directeur du Musée d’Auschwitz) à André Montagne, alors vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 
Sources
  • Lettres d'Emmanuel Michel au Patriote Résistant (1972).
  • Correspondance (1979-1980)
  • Questionnaire biographique rempli par Eugène Charles le 21 octobre 1987.
  • Photo FNDIRP.
  • Liste des 17 otages nantais (transmise par M. Louis Oury).
  • Cassette enregistrée à Rambouillet chez Roger Arnould lors d'une rencontre entre des rescapés du convoi. Robert Gaillard y décrit les souffrances de son camarade, et parle de lui avec admiration, "un type formidable".
Biographie rédigée en avril 2002 (complétée en 2009 et 2017) pour la deuxième exposition de l’AFMD de Nantes, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005.
Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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