A la croisée des deux grandes catégories de la Déportation

Le convoi d’otages parti de Compiègne vers Auschwitz le 6 juillet 1942 occupe une place particulière dans les déportations de France (cliquer sur le texte souligné). Placé sous la bannière de la croisade hitlérienne contre le "judéo-bolchevisme" et dispositif de "la politique des otages" destinée à dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des troupes de l'armée d'occupation, il s’apparente par ses origines aux fusillades massives d'otages communistes et juifs de septembre 1941 à juillet 1943 et aux premiers convois de Juifs de France dirigés sur Auschwitz-Birkenau entre mars et juin 1942.

Sur les 1170 hommes (plus de 1100 "otages communistes" et 50 "otages juifs") qui furent immatriculés le 8 juillet 1942 à Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326 - d'où leur nom de "45000" - seuls 119 restaient en vie au jour de la victoire sur le nazisme.

L’histoire de ce convoi atypique - dont les premières recherches furent entreprises en 1971 par Roger Arnould (résistant déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP) - a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (éd. Graphein, Paris, 1997 et 2000, épuisé) qui publie le contenu de sa thèse avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) - et le livre grand public Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 (éd. Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, mis à jour en 2015) édité avec le soutien de la Direction du Patrimoine et de l'Histoire et de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

Comités populaires et tracts anti-allemands. L'arrestation d'Auguste Monjauvis



Auguste Monjauvis à 86 ans
En dépit de sa spécialité d'ajusteur-outilleur, Auguste Monjauvis est mobilisé en 1939 (en 1939 Alsthom, la société où il travaille, fabriquait entre autre des locomotives diesels-électriques utiles à la défense nationale - il aurait donc dû être mobilisé sur son poste de travail). 
"En juin 1940, ma compagnie réussit à sortir de l'encerclement fait sur les routes allant vers Belfort - les troupes allemandes firent là beaucoup de prisonniers - ma compagnie se replia et se cantonna dans l'Aveyron. Au camp du Larzac, je fus démobilisé en juillet 1940 et rejoignis Paris occupé".
Après sa démobilisation, en liaison avec Maurice Lacazette (qui sera fusillé en 1942), il met sur pied un petit groupe qui reçoit pour mot d'ordre : saboter l'outillage des entreprises travaillant pour l'occupant
Il prend la parole à la porte des usines, transporte des armes.
"La vie devait continuer, ma femme, mes parents n'avaient aucune ressource, il fallait travailler. Je repris contact avec les camarades de l'usine des Compteurs de Montrouge, mais la direction, toujours aussi ferme dans ses principes de classe, m'avait rayé de son personnel, le patronat avait ses listes rouges ou noires, ses ennemis n'étaient pas les occupants allemands. 
Maurice Lacazette © Le Maitron


Plusieurs de mes camarades ouvriers militants étaient dans mon cas, en août et septembre 1940, nous nous réunissions dans les terrains vagues pour organiser notre résistance, en liaison avec Maurice Lacazette, secrétaire du syndicat des métaux de la région parisienne (fusillé en 1942 par les Allemands).Dès cette époque, septembre 1940, nous avons formé des groupes de trois des comités populaires de la C.G.T. clandestine. Nous distribuions des tracts anti-allemands, nous en remettions à quelques chefs de groupe que nous avions formé dans l'usine. J'avais trouvé du travail chez un artisan maquettiste à Montrouge, mais très mal rétribué. En octobre ou novembre 1940 je trouvai du travail dans ma profession chez Ragonot à Malakoff. 
Je continuai mon activité au sein des comités populaires. De très bonne heure les matins avant d"entrer à l'usine, nous mettions des tracts dans les boites aux lettres et nous collions des papillons donnant des mots d'ordre contre l'occupation de notre pays. M'apercevant que j'étais repéré par la direction de cette usine, je la quittai pour aller travailler dans une petite entreprise du XIe arrondissement de Paris, en mars 1941. 
Je pris liaison avec l'organisation résistante et fis le même travail de propagande. Au début de juin 1941, un camarade de mon ancienne usine des Compteurs vint me proposer d'entrer à la Société Industrielle des Téléphones - Paris XVe. Elle était une des plus grandes usines de l'arrondissement. De suite à mes premiers jours de travail, il me mit en liaison avec un responsable du triangle local pour organiser les distributions de tracts et des prises de paroles dans la rue des Entrepreneurs à la porte de l'usine. 
Nous mobilisions nos triangles intérieurs pour la sauvegarde des résistants, distributeurs et orateurs. Nous avons entrepris la parution d'un journal d'usine, il fut retardé par suite de changements continuels de nos imprimeries clandestines. Nous avions comme mot d'ordre le sabotage d'outillages servants à la fabrication d'appareils de transmissions téléphoniques destinés à l'ennemi et nous avons eu la mission d'un transport d'armes pour les groupes de l'O.S. (l'Organisation spéciale du Parti communiste clandestin), plus tard F.T.P.F.
Le 16 septembre 1941, je m'aperçus d'une filature en prenant le premier métro du matin, descendant à "Grenelle" actuellement "Bir Hakeim" où j'assurai une liaison avec le chef de triangle local. Le lendemain au petit jour, j'étais arrêté.
"Le 17 septembre 1941, j'étais arrêté à mon domicile, au 143, rue Nationale - Paris 13ème, à 5 heures du matin par deux policiers en civil. Si j'ai été arrêté ce n'est pas seulement que mes idées étaient contraires au gouvernement de collaboration avec Hitler, mais bien que je ne cessais de propager par différentes actions, les idéaux de la Résistance" (Auguste Monjauvis, témoignages)

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

L’arrestation mouvementée de Léon Lecomte


Un témoignage anonyme reçu à la FNDIRP en 1972.

Dans une lettre adressée à André Tollet le 21 novembre 1972 afin d’avoir des confirmations concernant Léon Lecomte surnommé « le Percepteur » à Compiègne, Roger Arnould, documentaliste à la FNDIRP,  lui cite un témoignage anonyme qu'il a reçu à la FNDIRP le 14 juin 1972, témoignage accompagné d’une photo (reproduite ci-contre), dont il pensait qu’il pouvait provenir de sa veuve, remariée en 1952. Il m'a également raconté cette arrestation, enregistrée sur cassette et il en a fait un article pittoresque qui paraît dans le « Patriote Résistant » n° 511 de mai 1982. 
Claudine Cardon-Hamet

"Concernant le convoi des "45000" d'Auschwitz, tu m'avais parlé un jour d'un nommé Lecomte, percepteur. Je viens de recevoir un témoignage anonyme, avec une petite photo, qui semble correspondre ; il s'agit de Lecomte Léon, de Paris Aise, il était fonctionnaire du ministère des finances (on ne dit pas percepteur) arrêté deux fois fin 1940 ou début 41 ; un an de prison, revient chez lui (rue de Joinville 19ème) mais on vient le reprendre et il se retrouve à Compiègne. Il avait 30 ans. Le témoin anonyme (je suppose sa veuve remariée) donne la relation suivante de sa première arrestation : "...sur sa première arrestation. Il collait des affiches dans une rue du 19ème  arrondissement, pris sur le fait par des agents du 19ème, il s'échappe et champion dans la course les distance facilement, mais les agents sifflent continuellement en le poursuivant. Il franchit le 10ème arrondissement où les autres agents (du 10ème) parvinrent à l'arrêter en lui lançant une pèlerine sur la tête. Il est emmené dans un commissariat du 10ème. Là devant lui, c'est la bagarre entre les agents du 19ème et du 10ème pour savoir qui aura la prime (de 20 F je crois) pour son arrestation !... C'était fin 1940".

Roger Arnould en a fait un article pittoresque, paru dans le « Patriote Résistant », n° 511, mai 1982.

« Léon Lecomte habitait dans le quartier de la Villette, à Paris, un quartier qu’il connaissait bien pour y avoir milité durant les années du Front Populaire. Il était fonctionnaire des contributions indirectes et ses camarades l’appelaient familièrement “le percepteur”. Il avait une corde à son arc : champion de course à pied (demi-fond). Il avait été sélectionné à ce titre pour les Jeux Olympiques de 1936, mais il pratiquait surtout son sport favori dans le club local du 19ème de la FSGT. La guerre de 39, puis l’occupation, avait sans doute réduit son entraînement, il avait cependant gardé du muscle et du souffle, comme on va le voir.
Une nuit de novembre 1940, malgré le couvre-feu, il allait dans les rues de Crimée, de Flandre et avoisinantes, coller des papillons sur les murs, glisser des tracts sous les portes, dénonçant le pillage du pays et la collaboration, les causes des restrictions, enfin, appelant ceux qui refusaient l’occupation et la collaboration à agir, à s’unir. C’était l’aube de la Résistance.
Tout à coup, il fut surpris par une patrouille d’agents de police qui voulut l’appréhender. Le champion n’hésita pas un instant ; son salut n’était-il pas dans ses jambes ? Alors commença une poursuite folle dans le dédale des rues obscures qu’il connaissait bien. Les sifflets à roulettes retentissaient, mais en vain. Les agents ignoraient certes qu’ils avaient affaire à un sélectionné des Jeux Olympiques du quinze cents mètres. Aussi l’homme poursuivi gagnait du terrain. Tant et si bien qu’il parvint aux limites du 19ème arrondissement, du côté du boulevard de la Villette, pour entrer sur le territoire du 10ème arrondissement. Ses poursuivants, dont on entendait toujours les sifflets, ne pouvaient plus guère espérer l’atteindre.
C’est alors que le drame se produisit. Parvenu vers les rues de l’Aqueduc, rue Chaudron, en haut de la rue du Faubourg-Saint-Martin, il tomba brusquement sur une autre patrouille d’agents qui, alertée par les coups de sifflets, se trouva sur son chemin, en position de le capturer sans coup férir, en le coiffant de leurs pèlerines. Menottes aux mains, il fut conduit, sans ménagement, au commissariat de police du 10ème arrondissement le plus proche ; celui dont dépendaient les agents qui venaient de l’arrêter. Cependant, les agents du 19ème, ceux qui avaient engagé la poursuite, arrivèrent à leur tour au dit commissariat, à bout de souffle. Ils prétendaient reprendre le prisonnier. Alors, Lecomte, enchaîné, assista à une bien étrange bagarre entre agents dont il était l’enjeu. On se le disputait. Motif : il y avait une prime d’arrestation, à ce qu’il crut comprendre environ 2000 francs [de l’époque]. Ceux du 10ème ne voulant pas céder la prise à ceux du 19ème, c’est donc de ce commissariat que Lecomte prit le chemin du dépôt.
Dans les prisons et les camps, le récit de cette arrestation défraya la chronique. À Compiègne, en 1941, on disait : “Eh, Lecomte, raconte un peu comment tu t’es fait cravater”. Le champion racontait et tout le monde éclatait, de rire, mais aussi de dire son mépris envers les chasseurs de prime de Pétain ».

On aura noté que le « champion dans la course » du courrier anonyme reçu par la FNDIRP est devenu sous la plume de Roger Arnould un « sélectionné des jeux Olympiques du 1500 m », ce dont les archives des JO de Berlin n’ont pas gardé trace. Selon George Dudal, Léon Lecomte était spécialiste du 3000 m, spécialité qui n’était d'ailleurs pas au programme des J.O. de Berlin (on y pratiqua seulement le 3000m steeple). Par contre, en France la Fédération Sportive et Gymnique du travail lance le slogan : « Pas un sou, pas un homme pour les JO de Berlin ! » et lance une grande campagne pour envoyer des athlètes français à Barcelone. Il est donc probable que, sportif « travailliste » (c'est ainsi que sont nommés les adhérents de la FSGT en opposition au sport "fédéral"), Léon Lecomte ait été sélectionné pour les « Olympiades populaires » de Barcelone (6000 athlètes y sont inscrits qui appartiennent à 22 pays différents) organisées pour protester contre les JO de Berlin dont Hitler fait sa vitrine. Elles sont officiellement soutenues (mais pas financièrement) par le gouvernement français du Front populaire, qui n’aura pourtant pas pas été jusqu’à boycotter les JO de Berlin. Ces Olympiades populaires qui devaient se dérouler du 22 au 26 juillet n’auront pas lieu, car le 17 juillet, jour où les sportifs français quittent Paris, c’est aussi le début du « pronunciamento » militaire du général Emilio Mola. Les combats commencent dans Barcelone et si les troupes fidèles au Front populaire et les milices ouvrières repoussent les séditieux à Barcelone, c'est néanmoins le début de la guerre civile. Les Jeux sont annulés. La délégation française est rapatriée par deux bateaux venus de Marseille, affrétés par le gouvernement français  (mais les athlètes doivent payer leur passage !). Certains sportifs resteront à Barcelone et participeront aux combats contre le fascisme.

Pierre Cardon

La « DJ » à Aincourt. Témoignage de Georges Dudal


La « division des jeunes » au C.S.S d’Aincourt

Georges Dudal à Auschwitz le 8 juillet 1942
George Dudal à son retour de déportation a apporté de nombreux et précieux témoignages manuscrits portant sur sa clandestinité, son arrestation à 17 ans, son passage au  « mitard » à la prison de Fresnes à 18 ans,  la « DJ » au camp d'Aincourt à 19 ans, la solidarité à Compiègne, Auschwitz, Gross Rosen...

« A ma sortie de prison (Fresnes), - après avoir été acquitté "ayant agi sans discernement ", n'étant pas majeur -, la police m'attendait pour me conduire au dépôt où un convoi en direction du premier camp d'internement de la région parisienne, Aincourt, était formé. Ce camp avait pour appellation "Centre d'éducation surveillée" (en fait "Centre de Séjour surveillé").
Le directeur de ce camp, le commissaire Andrey, considérait que les jeunes ne devaient pas être en contact avec les vieux militants. Un dortoir fut donc aménagé, portant le nom de « DJ » : dortoir des jeunes. La majorité des jeunes était membre des JC et ce fut par la suite une pépinière d'otages, de fusillés et de déportés.
Nous restons très peu de cette « DJ » ; deux seulement du convoi des 45000, Devaux et Dudal. Mario Ripa est rentré en 1945 et depuis 1947 nous n'avons plus de nouvelles. Quant à Robert Lambotte, il est décédé depuis le retour d'Auschwitz. Déportés le 6 juillet 1942, parmi les anciens de la « DJ » qui ne sont pas rentrés il y avait, Bourneix, Caplier et Maroteau, tous trois de Puteaux ; Daoudal de Villejuif, Fréssineau de Paris, Lambolley de Saint-Denis, Preuilly, Roger Guy, Saint-Yves et notre Camarade Benoit, plus âgé que nous, qui se trouvait on ne sait pourquoi à la « DJ ». La majorité de ces camarades était passée par Voves ou Rouillé. Nombre faisait partie du convoi vers Compiègne en partance de Voves le 10 mai 1942. De ce convoi la majorité à été déportée le 6 juillet 1942 à Auschwitz.
Seuls Aondetto, Guilbert Marcel, Lambotte, Dudal sont rentrés en 1945. Dans ce camp d'Aincourt se trouvaient beaucoup de responsables, tant du PC que des syndicalistes : Léon Mauvais, Eugène Hénaff, Fernand Grenier, Henri Raynaud, Poulmarch, Jean-Pierre Thimbaut, Guy Mocquet, Roger Seurat, Maurice Niles, Auguste Delaune, Français - maire de Vitry-, Dino Scolari, Michels, et j'en passe.
Le CSS d'Aincourt in © blog de Roger Colombier
A la « DJ », nous étions environ 60. Combien en reste-t-il aujourd’hui ? Des fusillés : Guy Mocquet, Grimbaum, Jurquet ; des déportés...
La vie au camp d'Aincourt n'était pas très dure mis à part l'isolement. La nourriture était légère, mais nous recevions des colis. Les familles faisaient des miracles pour nous soutenir dans cette période de restrictions. Nous faisions du sport, des jeux, les camarades professeurs nous donnaient des cours: français, allemand, maths, économie politique etc... Un camarade avait pu passer à la suite d'une visite le bouquin " Histoire du parti bolchévique de l'URSS. " Un matin, des bruits circulent qu'une perquisition va avoir lieu.
Dans la « DJ » il fallait faire disparaître ce bouquin, sans traces. A dix, nous l'avons mangé, page par page. Chaque soir notre camarade Merotin (illisible...), mort en déportation à Buchenwald, nous faisait la lecture à la lueur d'une lampe électrique après le couvre feu. Nous chantions aussi, le moral était au beau fixe.
Un certain nombre de camarades étaient partis pour Rouillé en octobre 41. Le 18 février 1942 un nouveau convoi partait vers Voves. Il fallait démanteler cette " DJ " qui aux yeux du commissaire Andrey devenait trop politique.
Le camp de Voves était formé de baraques en bois. Nous n'y sommes restés que trois mois, et le 10 mai, les quatre-vingt détenus étaient sélectionnés pour une destination inconnue. Mis en quarantaine dans une baraque vide, nous avons attendu pendant plus de deux heures l'arrivée des allemands.
Nous sommes partis en chantant la Marseillaise.

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

L'arrestation de Georges Dudal, témoignage d'André Tollet

André Tollet
Fiche de la Préfecture de Police


Dans un article de « La Vie Nouvelle » des années 1980, André Tollet (1) évoque la parution des « Vie Ouvrière » clandestines, sous l’Occupation, éditées à partir d’août 1940. Evoquant les imprimeries clandestines et les difficultés de confection des feuilles ronéotés de ces premières « V.O. », il raconte les arrestations d’octobre 1940, consécutives selon lui à la trahison d’un des membres de l’appareil clandestin, Albert Clément, ex rédacteur en chef de la « V.O. » (la police française l’a arrêté sur dénonciation de son épouse. Il finira par donner tous les rendez-vous du groupe. Libéré en mai 1941, il devient rédacteur en chef du journal de Doriot. il sera exécuté par la Résistance en juin 1942). Dans le passage cité, André Tollet évoque George Dudal, jeune communiste de 17 ans, qui doit apporter des paquets de la « V.O. » qu’il a contribué à imprimer à Levallois.

Jojo Dudal à Auschwitz
Le rendez-vous avait lieu « …dans un atelier de rempailleur de chaises au fond d'un passage. Je devais en premier y voir notre cycliste, on appelait ainsi le camarade qui répartissait les « V.O. », bien qu'il utilisait parfois une voiture à bras. C’était un jeune gars de 17 ans, Georges Dudal, un petit gars sérieux, volontaire et ponctuel. L'heure du rendez-vous ce jour-là était passée largement et notre Jojo n'était pas là. Inquiétant n'est-ce pas ? J'aurais dû quitter les lieux, mais j'attendais encore Michels, Vonet et Poulmarch,  impossible de les laisser. J'attendais donc, et dès leur arrivée je les fis déguerpir sans attendre pour nous retrouver un peu plus loin. Il était temps, la police arrivant presque sur nos talons. Les policiers avaient utilisé des gosses qui jouaient dans le passage pour les renseigner sous un quelconque prétexte. Cela ne faisait plus de doute, notre cycliste était arrêté, mais nous devions apprendre par la dactylo, qu’Adèle Mijoin et son mari responsable de l'ensemble et tireur à la ronéo étaient aussi tombés. Clément avait tout donné. Seul le dernier gros coup ne s'était pas fait, pour peu de temps hélas, car le 3 Michels, et Poulmarch étaient arrêtés, le 5 c'était Timbaud, le 16 c'était moi et le 18 Hénaff. Quelle tuile, quel travail pour ceux qui restaient, car il eut en outre une soixantaine d'arrestations de responsables syndicaux et quelques dizaines d'autres militants ouvriers. J'eus forcément la preuve de la trahison de Clément, car c'est bien lui qui sous prétexte d'éviter une filature me conduisit à une station de métro où m’attendait la BS ! La brigade spéciale. Le métro arrive, je suis ceinturé, Clément fait un écart et monte dans le wagon sans être inquiété. J'avais les stencils de la « V.O. » qui avec tout cela, ne paraîtra pas cette fois. De tous les camarades arrêtés certains furent fusillés, d'autres évadés, certains comme Vonet arrêté une autre fois et fusillé. Quant à nos trois amis de l'appareil technique, c'est ainsi qu'on le nommait, ils ont été en prison 5 années. Adèle a accouché dans des conditions épouvantables à la Roquette. A Fresnes, je retrouvais André qui, ensuite, traîna de prisons en camps jusqu'à la déportation. Quant au jeune Dudal, il était au secteur des mineurs. Transféré aussi de camp en camp je le retrouvais à Compiègne, en attente de la déportation. Je m'évadais, mais il fut du convoi des 45.000 (les numéros matricules) d'Auschwitz. Partis le 6 juillet 42, ils étaient 1.170, 6 mois après un millier déjà étaient morts. 112 seulement connurent la Libération. Cinq années passées dans ces épouvanta-les conditions pour que vive notre « Vie Ouvrière », cela mérite le respect et notre affection. Et dire qu'après de tels sacrifices, un tel courage des politiciens et des plumitifs chantent allègrement encore un chant funèbre pour porter le mouvement ouvrier en terre aux premières difficultés. Ils n'ont rien appris, rien compris. Hitler et Pétain n'ont pas eu la peau du mouvement ouvrier. Qu’espèrent-ils donc d'autre ?
10 oct. 1947
Certificat d'André Tollet pour
l'homologation de Georges Dudal
  • Note 1 : André Tollet (1913-2001), militant CGTU, puis CGT, secrétaire du syndicat des tapissiers, secrétaire de l’Union régionale parisienne ; militant à la JC puis au Parti communiste ; résistant ; président du Comité parisien de Libération ; président du Musée national de la Résistance à Ivry-sur-Seine puis à Champigny-sur-Marne) (Seine, Val-de-Marne).
Lire également le témoignage de Georges Dudal sur son arrestation : Georges Dudal. Août 1940 : impression de la « V.O. ». A 18 ans, au mitard à Fresnes

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Georges Dudal. Août 1940 : impression de la « V.O. ». A 18 ans, au mitard à Fresnes


"Jojo" Dudal à Auschwitz
il a 21 ans
George Dudal à son retour de déportation a apporté de nombreux et précieux témoignages portant sur sa clandestinité, son arrestation à 17 ans, le mitard à la prison de Fresnes à 18 ans,  La DJ au camp d'Aincourt, la solidarité à Compiègne, Auschwitz, Gross Rosen...

Dès août 1940, l'organisation clandestine de la CGT était de plus en plus sollicitée pour sortir la V.O. J'étais jeune (17 ans), et je voulais lutter contre les envahisseurs allemands. 
Mon rôle, en collaboration avec André Tollet, était de transporter du matériel d'imprimerie d'une planque à l'autre avec un vélo et une petite remorque et de faire le tirage de la V.O. A tout moment, je risquais d'être contrôlé par la police allemande aux portes de Paris et même par la police française. Aussitôt arrivé à une nouvelle planque se posait le problème du bruit de la Gestetner et les amis qui avaient accepté notre présence commençaient à paniquer.
in ©  BNF Gallica
La "VO" clandestine du 21 septembre 1940
(région parisienne) que Georges Dudal a sans doute
imprimée à Levallois (la suivante est datée du 9 octobre).
Ce fut le cas à Fontenay-aux-Roses dans un pavillon où nos amis fabriquaient des chapeaux ; il y avait donc des machines à coudre. Nous avions pensé que le bruit des machines couvrirait le bruit des Ronéos. La mise en route était à peine terminée qu'il nous fallut déguerpir, les gens tremblant comme des feuilles. 
C'est ainsi que le jour même « Toto » (surnom de Tollet) décidait de changer de lieu. C'est à Levallois - Perret dans une petite usine désaffectée, qu'après bien des soucis nous nous retrouvâmes avec Jeannette Brénot, femme du secrétaire de l'union des syndicats. Toute la nuit la machine fit un bruit insolite. Bruit amplifié par les lieux vides. Toute la nuit nous avons tiré la V.O., une des premières après la débâcle. Il fallait livrer ces V.O. avenue Daumesnil où des camarades devaient nous attendre pour faire la distribution dans les usines. Traverser Paris par le métro avec deux paquets assez volumineux n'était pas rassurant. De plus j'avais les mains pleines d'encre, car il n'y avait pas d'eau dans le local. C'était le début de l'après-midi du 2 octobre 1940, le métro n'était pas très fréquenté, tout allait pour le mieux.
Le manuscrit
Avenue Daumesnil rien d'anormal, mais aussitôt après avoir frappé à la porte du local, ce sont quatre flics en civil qui courtoisement, à grands coups de poings et de pieds, me firent entrer. Aussitôt, transport rapide en Traction-Avant au commissariat du 12° et ensuite au commissariat des affaires spéciales à Boulogne. L'interrogatoire fut particulièrement gratiné. Je pesais à l'époque 55 kilos, entre ces mastodontes je ne faisais pas le poids. Je passais de l'un à l'autre avec rapidité, parfois sans toucher terre. Inutile de dire combien la carrosserie fut bosselée. Après ce petit jeu, j'étais méconnaissable. Quatre jours d'interrogatoire, rien. Je refusais de connaître ou de reconnaître tous les amis que l'on me présentait. Ma tête de breton légendaire n'avait pas de défaillance. Je me suis retrouvé au dépôt parmi les droits communs de toutes sortes. 
Le lendemain, direction la Santé où je ne suis resté que deux jours avant de partir à Fresnes, section des mineurs. Après avoir touché l'habit de bure, je fus affecté à la cellule 494, que trois autres jeunes occupaient déjà : un voleur de vélos - c'était la mode à l'époque -, un cambrioleur de cinéma et un souteneur qui avait mis sa mère sur le trottoir. J'étais le "cave" comme ils disaient, car se faire " enchrister" pour la Résistance, ils ne pouvaient le comprendre. 
La maison d'arrêt de Fresnes
Ce fut une triste journée. Heureusement pendant la promenade dans la cour, je finis par prendre contact avec des camarades des JC dont Guy Moquet. Là, le moral fut vite au beau fixe. Nous avons organisé une journée de revendications pour obtenir le régime politique. Des tracts écrits à la main étaient diffusés pour demander aux jeunes de faire du bruit dans les cellules. En faisant la distribution de ces tracts je me suis fait prendre par un gardien. Aussitôt, Pretais, le directeur de la prison me disait : " ici ce n'est pas une usine, toute revendication est interdite ". Nouvel interrogatoire pour savoir d'où et de qui venaient les directives. Bouche cousue comme toujours. Verdict : huit jours de mitard. C'est là que le 11 décembre 1940, j'ai eu mes 18 ans. Les " droits communs " condamnés à un mois de mitard en sortaient tuberculeux. Situé au sous-sol, il n'y avait pas de clarté, le noir pendant huit jours. Le soir, il fallait se mettre à poil et remettre les habits de bure au gardien qui nous donnait en échange une couverture. c'est sur le sol que toute la nuit la recherche du sommeil était problématique. L'eau ruisselait sur les murs. La température ne dépassait pas cinq degrés. Nous recevions un litre de soupe tous les quatre jours. J'ai bien cru passer l'arme à gauche, mais ce n'était qu'une plaisanterie par rapport à ce qui m'attendait à Birkenau. Sorti du mitard après huit jours, le directeur me rappela de nouveau pour me dire que j'étais affecté à la cellule 498 : " tu seras beaucoup plus calme lorsque tu sortiras de cette cellule " me dit-il. Dans cette cellule il y avait deux lits et un seul occupant, un dénommé Borneo, 32 ans d'âge, 18 ans de prison. Il faisait partie des meubles et rien ne lui était refusé. Ce monstre se prenait pour un grand chirurgien. La prison était infestée de vermines, puces, poux, cafards, souris, rats etc... 
Les amis de Borneo lui apportaient chaque jour une dizaine de souris ou de rats, suivant la récolte. Toute la journée avec une lame de rasoir il opérait les souris et les rats pour faire, disait-il, avancer la recherche. Un petit clou à chaque patte de l'animal et il sortait les boyaux, faisait ses expériences et recousait. La nuit passée toutes les bestioles étaient mortes. Je ne dormais plus la nuit et dans la journée j'avais peur d'une éventuelle crise de folie. Quatre jours et je retrouvais ma cellule 494 et mes trois délinquants. Je suis resté à Fresnes jusqu'à la fin du jugement c'est à dire fin janvier 1941. 
A ma sortie de prison (Fresnes), après avoir été acquitté "ayant agi sans discernement ", car n'étant pas majeur, la police m'attendait pour me conduire au dépôt où un convoi en direction du premier camp d'internement de la région parisienne, Aincourt, était formé. Ce camp avait pour appellation "Centre d'éducation surveillée".

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/Adresse mail :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

LISTE ALPHABÉTIQUE DES DÉPORTES DU 6 JUILLET 1942




On ignore le nombre précis d'otages communistes, juifs et "asociaux" déportés le 6 juillet 1942 car la liste de départ du convoi n'a pas été retrouvée. Plusieurs rescapés ont indiqué qu'ils étaient 1175 au moment de leur départ du camp de Compiègne. 
Le 8 juillet 1942, 1170 déportés furent immatriculée le jour de leur arrivée au camp principal d'Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326 d'où l’appellation de "45000"  qui leur furent attribués au camp - les détenus désignant par leur numéro ou par celui de leur série d'immatriculation leurs compagnons de misère - .  
Au cours du transport, trois détenus (plus un autre qui reste incertain) s’évadèrent. Selon un (seul) témoignage, une autre déportés aurait été "liquidé comme mouton" par ses camarades qui le soupçonnaient de les avoir dénoncés.   Dans sa lettre jetée depuis le wagon qui l'emportait vers Auschwitz, le 6 juillet 942, Israël Neiman avait écrit à sa femme qu’ils étaient «54 Juifs + 1120 du camp […] communistes)» (suivre le lien pour lire sa lettre publiée dans la notice biographique d' Israël Neiman).
Cependant le chiffre le plus vraisemblable est celui de 1175 détenus déportés à partir du camp de Compiègne. 
Certaines notices qui suivent sont illustrées par des photos fournies par les familles des déportés et/ou, pour près de la moitié d'entre elles,  par celle prise par l’administration du camp d'Auschwitz lors de leur enregistrement le 8 juillet 1942. 
Cachées par des détenus résistants au moment de l’évacuation du camp, 522 de ces photos ont été retrouvées après la guerre et conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. 
Un tirage de ces photos ont été remis à André Montagne, rescapé du convoi, alors vice président de l’Amicale d’Auschwitz (France)
Les notices et photos des 45000 ont commencé d'être saisies sur ce blog à partir de novembre 2007.

A
ABADA ROGER 22/12/1920
AMAND RENE DESIRE 07/04/1906
ANDRE HENRI 13/01/1916
ARBLADE ALOYSE 18/08/1901
AUMONT Roger 13/12/1903
BARDEL ANDRE 21/10/1903
BATAILLE ROGER 16/02/1906
BEAURE ALBERT 24/11/1887
BERTRAND RAOUL 11/05/1905
BOUDEAUD FRANCOIS 17/11/1899
BOUDOU RAYMOND 15/02/1895
BRAUD ALPHONSE 24/03/1908
BUSSY RENE 13/07/1900
CASTILLE BERNARD 09/03/1922
COLLIGNON ROGER 26/08/1914
DESPLANQUES EMILE 13/01/1914
DESSAUX ANDRE 30/07/1905
DROMARD CLAUDE JOSEPH 31/10/1910
DUDAL GEORGES 11/12/1922
DUPUY MARCEL AUGUSTIN 25/04/1898
FAVRO RENE 13/06/1921
FORGET ANDRE 04/07/1893
GAUTHIER MARCEL 04/11/1897
GIRARD LOUIS 23/05/1904
GOURDON GEORGES 14/03/1899
GUILBERT MARCEL 05/12/1907
HERVE RAYMOND 22/07/1908
HUON JULES 20/01/1890
JAHAN YVES 30/12/1908
JOLY FRANCIS 07/06/1912
JONQUAIS GUSTAVE 18/11/1910
JOUVIN LOUIS 28/12/1907
KILLIAN LOUIS 24/02/1920
KRAEMER JULIUS 18/02/1897
LABUXIERE ANDRE 19/03/1922
LAMBOLEY RENE 24/05/1920
LE BIHAN FRANCOIS 11/01/1893
LECOMPTE ANDRE 20/01/1910
LEFEBVRE RENELDE 28/01/1897
LEHMANN EMILE 18/01/1895
LEPETIT ARTHUR 02/03/1907
LERMITE ANDRE 21/08/1908
LIGNEUL ROBERT 20/12/1914
MAHILLON AUGUSTIN 09/12/1902
MANCEAU RENE 30/05/1897
MARCHAND HENRI LUCIEN 22/03/1899
MARCHAND ROGER 02/10/1901
MARTI JEAN HENRI 14/09/1909
MARTY MARCEL 19/08/1901
MARY CHARLES 24/03/1911
MARY HENRI EMILE 28/08/1903
MONIOTTE JEAN 31/12/1921
MOURA ROBERT EMILE 14/11/1898
PEIFFER HENRI 01/02/1910
RAYNAUD JEAN 12/08/1906
REILLON FELIX 29/01/1890
RIGAUD RENE 27/01/1914
ROY HENRI ERNEST 13/01/1898
SALOY EMILE 08/06/1904
SCHNEIDER JOSEPH 23/04/1898
SERREAU CELESTE 09/03/1912
SOLAR RENE CONSTANT 09/01/1892
SOYEUX ROLAND 16/01/1912
VERGNE GASTON 18/04/1923
WALTER RAYMOND 07/05/1907