A la croisée des deux grandes catégories de la Déportation

Le convoi d’otages parti de Compiègne vers Auschwitz le 6 juillet 1942 occupe une place particulière dans les déportations de France (cliquer sur le texte souligné). Placé sous la bannière de la croisade hitlérienne contre le "judéo-bolchevisme" et dispositif de "la politique des otages" destinée à dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des troupes de l'armée d'occupation, il s’apparente par ses origines aux fusillades massives d'otages communistes et juifs de septembre 1941 à juillet 1943 et aux premiers convois de Juifs de France dirigés sur Auschwitz-Birkenau entre mars et juin 1942.

Sur les 1170 hommes (plus de 1100 "otages communistes" et 50 "otages juifs") qui furent immatriculés le 8 juillet 1942 à Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326 - d'où leur nom de "45000" - seuls 119 restaient en vie au jour de la victoire sur le nazisme.

L’histoire de ce convoi atypique - dont les premières recherches furent entreprises en 1971 par Roger Arnould (résistant déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP) - a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (éd. Graphein, Paris, 1997 et 2000, épuisé) qui publie le contenu de sa thèse avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) - et le livre grand public Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 (éd. Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, mis à jour en 2015) édité avec le soutien de la Direction du Patrimoine et de l'Histoire et de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

Compiègne, la solidarité


La solidarité s'organise, témoigage de Georges Dudal

Depuis le camp d’Aincourt, Georges Dudal est transféré le 18 février 1942 au camp de Voves. 

Le camp de Voves
« Le camp de Voves était formé de baraques en bois. Nous n'y sommes restés que trois mois, et le 10 mai, les quatre-vingt détenus étaient sélectionnés pour une destination inconnue. Mis en quarantaine dans une baraque vide, nous avons attendu pendant plus de deux heures l'arrivée des allemands. Nous sommes partis en chantant la Marseillaise. Les camarades nous donnaient friandises et vivres et nous criaient, les larmes aux yeux : "courage les copains nous gagnerons la bataille".
Dans le train bien gardé par les sentinelles allemandes, nous nous sommes empressés de manger tout ce que nous avions reçu. Le train s'est arrêté un bon moment près d'une carrière. Premier réflexe : nous sommes arrivés, c'est là qu'ils ont décidé de nous faire disparaître. De nouveau nous avons chanté la Marseillaise, pas fiers, mais lucides. Mais le train a repris son parcours et ce fut Compiègne notre point de chute. C'était le 10 mai 1942.
A Compiègne la solidarité s'organisait, nombre de nos camarades ne recevaient pas de colis. Je faisais partie de ceux-là.
Nous avions formé un petit groupe de 15, tous venant de Voves, dont Désirat et Kesterman qui se sont évadés de Compiègne, Caplier, Bourneix, Meroteau. J'étais le responsable de la fabrication de la nourriture. Lorsque les colis arrivaient, après les avoir réceptionnés et avoir récupéré les affaires personnelles, les camarades donnaient toute la nourriture à notre « économe » et chaque jour je touchais biscuits, chocolat, pâtes, conserves, suivant les réserves. 
Charge m'était donnée de faire le maximum pour donner à chacun un peu de nourriture. 
Il y avait de l'herbe, du plantain, cela faisait la verdure. Les pâtes, les conserves permettaient d'inventer des plats. Je faisais cuire des petits gâteaux au soleil. Notre camarade Chaussinant, ancien secrétaire du syndicat des pâtissiers venait me voir chaque jour. 
Le 8 juillet 1942 à Auschwitz
Ce pauvre Chaussinant est mort à Birkenau à Noël 1942. J'ai préparé la veille du 6 juillet pour tous nos camarades un litre pour chacun de nouilles au chocolat. 
Et ce fut le 6 juillet, le départ pour Auschwitz. Jamais nous n'aurions pu imaginer ce qui nous était réservé.


Noël 1942 à Auschwitz

Georges Dudal le 8 juillet 1942 à Auschwitz

Témoignage de Georges Dudal

Noël, Noël, Noël, les enfants sont heureux, émerveillés. C'est un beau jour qui reste gravé en mémoire. Le père Noël apporte les jouets, les friandises et la joie des petits et des grands. 
Le Noël 1942 fut pour moi le plus triste de mon existence et reste aussi gravé dans ma mémoire. Sur 1170 hommes, du convoi dit "45000", arrivés le 8 juillet 1942 au camp de la mort d'Auschwitz, à Noël, à peine 6 mois après notre arrivée, plus de 1000 camarades nous avaient quittés. Morts dans des conditions atroces, les coups, la faim, le soif, le travail forcé jusqu'à épuisement, les épidémies, la chambre à gaz, vers laquelle nos amis partaient en chantant la Marseillaise. Dans ce block 5 à Birkenau nous ne restions plus que 5 ou 6 de notre convoi. La semaine était de 7 jours pleins, sans repos. Pour ce Noël 1942 des bruits circulaient, nous devions nous reposer toute la journée pour fêter ce beau jour... Les SS avaient planté un sapin très haut, tout illuminé, qui nous rappelait les arbres de Noël de notre France.
Le 24 décembre, le soir nous avons chanté des chansons de notre jeunesse pendant plus d'une heure. Grand moment de bonheur pour nous et nos camarades Polonais qui nous fit oublier pour quelques instants notre triste destin. Mais à 3 heures du matin de ce 25 décembre : branle bas de combat, réveil à coups de matraques. Appel à l'extérieur par moins 20°C en dessous de zéro pendant plusieurs heures au garde à vous.
L'appel terminé, départ pour le travail forcé, nous étions des milliers, peut-être plus de 10.000. Le but de l'opération prévue par les SS était d'empierrer la route centrale de Birkenau environ 1 km de long. Sur chaque côté de la route, des SS, des chiens féroces, des coups frappant à cœur joie, mortellement parfois. Les pierres étaient transportées dans nos vestes, enfilées à l'envers, c'est à dire le dos devant pour former une poche en remontant les deux angles de la veste, dans laquelle deux pelles de pierres étaient versées. Il fallait courir sous les coups et les morsures des chiens pendant plus de 500 mètres et sans arrêts, toute la journée sans toucher de nourriture. 
Noël 1940 à Auschwitz, peinture de Wladyslav Siwek (Musée d'Auschwitz). On y voit les cadavres 
alignés au pied du sapin. L'horrible et macabre tradition est amplifiée en 1942 !  In Musée d'Auschwitz.
Peintre polonais connu,  Wladyslav Siwek  est interné  à Auschwitz de 1940 à 1944, puis à Sachsenhausen.
Résultat : des centaines des morts estimés à plus de 2000. Le soir les SS jouissaient de cette journée dramatique et pour comble les corps des victimes étaient empilés au pied de l'arbre de Noël comme des cadeaux.
Ce n'était qu'une de ces dures épreuves endurées : il y en a eu bien d'autres. Nous étions là pour mourir. Le sort a voulu que je rentre en France en 1945. Je pesais 32 kilos, la peau et les os. Pourquoi suis-je rentré, la chance ? Le destin ? Mais surtout la solidarité et le moral. Tous nos camarades qui ont laissé leur vie dans cet enfer sont morts dans des conditions inhumaines, pour la Patrie après avoir lutté contre l'envahisseur. Mais la reconnaissance de la France est plus que discutable (1).
Il ne faut pas oublier, pour ne plus revoir cela.

Ce Noël 1942 à Birkenau est également raconté dans l'ouvrage de Julien Unger, Le Sang et l’Or, Editions Le Manuscrit, 2007, p.114.-116.

Note 1 : Georges Dudal fait ici référence aux discriminations dont furent l'objet les déportés communistes, pourtant victimes de La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942), lorsque leurs familles ou les rares rescapés voulurent faire prendre en compte leurs actes de résistance à l'occupant. Lire dans le blog, l'article : La carte de "Déporté-Résistant". Georges Dudal lui-même mit de nombreuses années pour faire reconnaître son combat : D'abord homologué "Déporté Politique", il ne sera homologué "Déporté Résistant" que sur la fin de sa vie. "Jojo" a reçu la Croix du Combattant et la médaille du Combattant volontaire de la Résistance.

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/
Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 



24 communistes, chevilles ouvrières de l’appareil clandestin, arrêtés en région parisienne entre le 13 et le 23 septembre 1941

Une de l’Œuvre du 14 oct. 1941

Entre 1940 et 1942, la « Brigade spéciale » des Renseignements généraux traque et arrête des centaines de militants communistes clandestins, qui seront fusillés ou déportés par les Allemands. Des dizaines d’entre eux seront déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942. lire dans le blog : La Brigade Spéciale des Renseignements généraux. 
Parmi les 24 militants arrêtés fin septembre 1941, cinq d’entre eux sont fusillés, six autres déportés, dont quatre à Auschwitz (Raoul Bertrand, Maurice Coulin, René Espargillière, et Constant Le Maitre). Les autres militants sont condamnés à des peines de prison, et pour certains des internements administratifs.

Récapitulatif des activités de la Brigade spéciale des RG
Le récapitulatif des activités de la Brigade spéciale anticommuniste des Renseignements généraux pour le mois de septembre 1941 indique, le 20 septembre: « Au terme de nombreuses enquêtes et surveillances, les services de la Préfecture de Police viennent de mettre fin à l’activité des principaux éléments d’un centre clandestin de détention et de diffusion de tracts communistes dans la région parisienne ». 
Main courante de la BS1 des RG
La main courante du 19 septembre 1941 mentionne l'arrestation de 13 militantes et militants (1). 
Une deuxième vague d’arrestations va suivre, après la mise en place de filatures et souricières. 
Soient au total 24 militantes et militants qui sont arrêtés et déférés au tribunal pour jugement dans la même affaire qui débute ainsi avec l'arrestation de Marie Dubois le 13 septembre 1941.
Le 13 septembre 1941, une jeune militante communiste, Marie Dubois est arrêtée dans des circonstances pour le moins troublantes : selon le journal collaborationniste « l’Œuvre » (2) elle est en effet accusée de « vol à l’étalage ». Or il se trouve qu’elle transporte des fonds pour le Parti communiste clandestin. « Elle était en possession d'une somme de 13.000 francs, dont elle refusa d'indiquer la provenance, d'une correspondance suspecte et d'un carnet de rendez-vous portant les noms de nombreux membres du Parti communiste ».
Déférée au Service des Renseignements généraux, Marie Dubois se refuse à toute explication selon le journal. Mais les services de la Brigade Spéciale des RG découvrent lors de la perquisition de son domicile « une liste de militants communistes qui tenaient habituellement réunion dans un local, au 12 bis rue de la Goutte d’or (Paris 18ème) ». 
Par la notice biographique en ligne de Marie Dubois réalisée par le regretté Jean-Pierre Besse (Le Maitron : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article23062 nous savons que Marie Dubois fait partie des militants de confiance auxquels ont été confiés des fonds à dissimuler et à tenir à la disposition du Parti dès la mise en place de l’appareil clandestin. Après l’interdiction du P.c., elle est en contact en décembre 1939 avec Mounette Dutilleul (la fille du trésorier clandestin du PCF) à qui elle remet une somme importante de 20.000 francs (soit l’équivalent de 23 millions d’anciens francs de 1967 écrit Mounette Dutilleul). En juin 1940, les deux femmes font équipe pour transférer des fonds vers la zone sud, où elles retrouvent Charles Tillon. Elles reviennent ensuite en zone occupée. « Après la démobilisation de son mari qui redevint l’un des bras droits du « National Cadres », Marie Dubois assura ses liaisons »(3).
Perquisitions et souricières
 l’Œuvre du 14 oct. 1941
Remarquant sur sa carte d’alimentation que Marie Dubois était inscrite chez des commerçants de Viroflay, les inspecteurs des RG découvrent bientôt le logement clandestin du couple Dubois, au 12, rue Michel Letellier à Chaville (3). Nouvelle perquisition, nouvelles saisies qui conduisirent à localiser un troisième logement clandestin au 12, rue Gouthière à Paris. Une souricière y est installée, et permet l’arrestation de Pierre Le Corre. Ce que « l’Œuvre » du 14 octobre - qui cite quasiment mot-à-mot le PV d’interrogatoire qui a dû lui être obligeamment fourni - rapporte ainsi « interrogé, il déclara qu'il venait ici, selon les instructions d'un certain Jules, sur lequel il ne put donner aucune autre précision. Conduit à son domicile (…), où une perquisition fut effectuée en sa présence, Le Corre dût reconnaître devant l’importance des tracts, documents, brochures retrouvés, ainsi que de nombreuses boites de conserves et denrées alimentaires, qu'il assurait le ravitaillement des militants recherchés par la police. Pour ce faire, et pour les héberger et au besoin les soustraire aux recherches de la police, Le Corre qui jouissait de la confiance de l'organisation, recevait des sommes importantes ».
PV d'arrestations du 19 septembre 1940
Selon les conclusions du PV d’arrestation (peu lisibles en bas du document ci-joint): « Dubois et sa femme, en collaboration avec leur sœur et belle-sœur Treux Suzanne, disposent de fonds, de pièces d’identité, de locaux et de vivres, permettant d’assurer le travail clandestin de militants importants vivant dans l’illégalité. La découverte au domicile de la femme Dubois, de biographies d’anciens militants communistes dont certains sont par ailleurs arrêtés, établit que les époux Dubois jouissent de la confiance des dirigeants actuels de l’action communiste clandestine et disposent d’une documentation qui ne se trouve, à l’heure actuelle, qu’entre les mains de hauts dirigeants de cette organisation».
Et « l’Œuvre » renchérissait le 14 octobre sous l’intertitre « Un nouveau centre de propagande » : « Au cours de perquisitions effectuées chez un de ces individus, on a découvert des documents ne laissant aucun doute sur leur activité. En outre, les perquisitions permirent d'établir que l'organisation avait un autre centre de ravitaillement et de propagande, 99 rue de la Glaciaire, à Paris. Une descente de police y fut aussitôt effectuée, et, là encore les enquêteurs découvrirent un nombre important de documents divers. Tous ces individus ont été mis à la disposition du Parquet de la  Seine ».

Les communistes arrêtés

Les informations qui suivent sur ces 24 militant.e.s ne sont pas exhaustives. Elles résultent de nos premières recherches dans les archives de la Préfecture de police (main courante du 16 septembre 1941 et PV d’interrogatoires), listes du camp de Voves où certains des militants arrêtés ont été internés (documents CDJC), notices biographiques du « Maitron », dictionnaire du mouvement ouvrier, base de « Mémoire des hommes » concernant les fusillés, et le site « Rail et mémoire ».

Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon

Bertrand Raoul, 28 ans, ajusteur-outilleur à Colombes. lire dans ce blog : https://politique-auschwitz.blogspot.com/search?q=Bertrand+ déporté et mort à Auschwitz.
Bourdin Gaston : 36 ans, plombier à Saint-Denis.
Brabant André, 45 ans, menuisier à Soisy-sous-Montmorency
Condamnée à mort le 22 décembre 1941 par un tribunal militaire allemand, Marie Dubois vit son dossier remis à la justice française. Déportée le 17 novembre 1942 vers l’Allemagne, classée « NN », elle fut internée à Lubeck avant d’être conduite au camp de Ravensbrück, puis à Mauthausen où elle mourut le 8 avril 1945. 
Clérambourg Lucien, 31 ans, musicien, de Saint-Germain-en-Laye. Éditeur de musique et compositeur (V'la l'champion : one-step / de Lucien Clérambourg. « Une chanson... c'est Paris ! » (1948).
Chrétien Emile  https://railetmemoire.blog4ever.com/chretien-emile  30 ans, manœuvre à la Compagnie Française des Métaux à Saint-Denis, syndicaliste et communiste. Arrêté le 23 septembre 1941 et incarcéré à la prison de la Santé, livré aux allemands, il est condamné à mort par le tribunal allemand de Saint Cloud,  le 25 décembre 1941. Il est fusillé le 5 Janvier 1942 au Mont Valérien.
Coulin Maurice : lire sa notice dans ce blog : https://politique-auschwitz.blogspot.com/search?q=Coulin. 30 ans. Déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942, il y est mort le 21 septembre 1942.
Delalande René, 47 ans (né le 27 janvier 1893 à Massy), tréfileur. Habite 29 rue Ernest Renan à Saint Denis. Ecroué à la Santé, il est transféré depuis la Santé au camp de Voves le 6 février 1942.
Drape Roger, 43 ans, menuisier, de Saint-Denis
Espargillière Marcel, 33 ans, monteur en téléphone, de Paris 14ème , lire dans le blog https://politique-auschwitz.blogspot.com/search?q=Espargilli%C3%A8re. Déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942.
Le Corre Pierre, né le 7 août 1904 à Le Cmoïtre Pleyben (Finistère). Mécanicien à Paray-Vieille Poste (Seine et Oise / Essonne), fusillé le 5 janvier 1942 au Mont Valérien.
Ledru Lucien, 39 ans, contrôleur, de Bezons
Leca Marie-Antoinette, 37 ans institutrice à Enghien-les-Bains
Lemaitre Constant : lire sa notice biographique dans ce blog : https://politique-auschwitz.blogspot.com/search?q=Le+maitre. 40 ans, chaudronnier, syndicaliste et communiste. Il est un des organisateurs de la Résistance dans les usines Renault (diffusion de tracts de la CGT clandestine et recrutement pour l’OS). Déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942, où il meurt le 2 septembre 1942.
Née Peraudin. 47 ans, Confectionneuse, membre du Parti communiste depuis 1928, elle est arrêtée le 23 septembre 1941. Un rapport de police précisait qu’elle jouait « un rôle de premier plan dans l’organisation ». Déportée le 31 janvier 1944 vers le camp de Ravensbrück puis transférée à celui de Mauthausen, et enfin libérée en 1945. Son mari, Emile, conseiller municipal de Montreuil, meurt à Fresnes en 1944, des suites des coups reçus.
Martin André, 36 ans, jardinier, de Colombes
Petit Gaston, 37 ans, de Boulogne
Petit Marcel, 43 ans, fraiseur, de Versailles
26 ans. Comptable, chef de service à France Navigation ; militant communiste. Fiché comme ami de l’ancien député d’Aubervilliers, Charles Tillon et du secrétaire général du PCF, Maurice Thorez. Condamné à mort le 23 décembre 1941 à Saint-Cloud par un tribunal militaire de la Wehrmacht (FK 758), il est fusillé le 5 janvier 1942.
46 ans, tôlier chez Floirat à Saint-Denis, ancien trésorier de la section communiste d’Aubervilliers. Condamné à mort le 22 décembre 1941 pour « intelligence avec l’ennemi » par le tribunal de la Feldkommandantur 758 de Saint-Cloud . Pierre Prual est fusillé le 5 janvier 1942 au Mont-Valérien.
Saint-Mézard Robert:  28 ans, soudeur, de St Denis.
31 ans. Ajusteur-monteur, agent hospitalier ; militant syndicaliste ; militant communiste ; ancien membre de la direction des JC de Garches. Il est fusillé comme otage le 31 mars 1942 au Mont-Valérien.
Treux Suzanne, 21 ans, elle est la sœur de Marie Dubois. Elle habite au 14 rue Jessaint. Elle assurait les liaisons de l’organisation communiste clandestine avec son beau-frère Roger Dubois.
Turpin Maurice, 33 ans, manœuvre, de Montesson.

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : « Article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/.

Note 1 : Bertrand Raoul, Clérambourg Lucien, Coulin Maurice, Dubois Marie, Espargillière René, Le Maitre Constant, Ledru Lucien, Martin André, Petit Gaston, Petit Marcel, Treux Suzanne, Toulza Clément, Turpin Maurice.
Note 2 : Quotidien du RNP de Marcel Déat (130000 exemplaires par jour entre septembre 1940 et août 1944).
Note 3 : « Robert Dubois, charpentier en fer. Il fut l'un des responsables des tout premiers groupes de l'Organisation Spéciale armée (l'O.S.), d'abord conçue pour la protection des propagandistes illégaux, et qui fournit par la suite les premiers noyaux de francs-tireurs et partisans quand il fallut passer à la guérilla contre l'occupant ». in Souvenirs de Mounette Dutilleul.
Note 4 : Dans ses souvenirs in http://trcamps.free.fr/Mounette%201939.html (Chap. XII), Mounette Dutilleul explique les 3 types de « planques » mises en place. « La recherche de "planques", la répartition des dépôts d'argent, de papier pour imprimer ou ronéoter, de machines à écrire, à imprimer, à polycopier, etc. est toujours fertile en incidents de parcours, tantôt insipides de routine, tantôt tout échevelés de romantisme, parfois gênants.   On travaillait à trois degrés. En vérité, nous étions partagés sur trois conceptions différentes de ce que devait être une mise en illégalité. La première était celle de Mourre, de son vrai nom René Maurier, secrétaire administratif du Comité Central. Lui, avec d'autres camarades de l'équipe constituée par Tréand, installaient leurs planques dans des pavillons, voire de petites fermes, disséminées et rapprochées à la fois dans la grande banlieue du sud-ouest parisien, sur un rayon de quelque 100 Km. (…)
La seconde conception était celle d'une catégorie nettement supérieure. Il s'agissait de maisons cossues s'échelonnant vers le nord de la France, en Belgique, en Hollande, au Danemark et jusqu'en Suède. Je l'appelais "la chaîne des châteaux" (…). Elle s'étayait - je l'ai pensé alors - sur des relations prises en dehors du pays, établies pour la plupart dans le grand mouvement d'aide à l'Espagne.
Quand à la troisième conception, c'était celle que Dallidet défendait. Pour Dallidet, rien de tel que s'ancrer dans les petits pavillons ouvriers de la banlieue, dans des logements des Habitations à Bon Marché (les H.B.M. d'avant-guerre) à plusieurs issues, et dans les logements plus "classes moyennes" construits de fraîche date sur les boulevards extérieurs de Paris, qu'on appelle maintenant les "maréchaux". Dallidet pensait que plus on s'enfonçait dans la population quotidienne, plus on avait de chance de passer inaperçu. Il tenait beaucoup à cette conception
 ». 

Comités populaires et tracts anti-allemands. L'arrestation d'Auguste Monjauvis



Auguste Monjauvis à 86 ans
En dépit de sa spécialité d'ajusteur-outilleur, Auguste Monjauvis est mobilisé en 1939 (en 1939 Alsthom, la société où il travaille, fabriquait entre autre des locomotives diesels-électriques utiles à la défense nationale - il aurait donc dû être mobilisé sur son poste de travail). 
"En juin 1940, ma compagnie réussit à sortir de l'encerclement fait sur les routes allant vers Belfort - les troupes allemandes firent là beaucoup de prisonniers - ma compagnie se replia et se cantonna dans l'Aveyron. Au camp du Larzac, je fus démobilisé en juillet 1940 et rejoignis Paris occupé".
Après sa démobilisation, en liaison avec Maurice Lacazette (qui sera fusillé en 1942), il met sur pied un petit groupe qui reçoit pour mot d'ordre : saboter l'outillage des entreprises travaillant pour l'occupant
Il prend la parole à la porte des usines, transporte des armes.
"La vie devait continuer, ma femme, mes parents n'avaient aucune ressource, il fallait travailler. Je repris contact avec les camarades de l'usine des Compteurs de Montrouge, mais la direction, toujours aussi ferme dans ses principes de classe, m'avait rayé de son personnel, le patronat avait ses listes rouges ou noires, ses ennemis n'étaient pas les occupants allemands. 
Maurice Lacazette © Le Maitron


Plusieurs de mes camarades ouvriers militants étaient dans mon cas, en août et septembre 1940, nous nous réunissions dans les terrains vagues pour organiser notre résistance, en liaison avec Maurice Lacazette, secrétaire du syndicat des métaux de la région parisienne (fusillé en 1942 par les Allemands).Dès cette époque, septembre 1940, nous avons formé des groupes de trois des comités populaires de la C.G.T. clandestine. Nous distribuions des tracts anti-allemands, nous en remettions à quelques chefs de groupe que nous avions formé dans l'usine. J'avais trouvé du travail chez un artisan maquettiste à Montrouge, mais très mal rétribué. En octobre ou novembre 1940 je trouvai du travail dans ma profession chez Ragonot à Malakoff. 
Je continuai mon activité au sein des comités populaires. De très bonne heure les matins avant d"entrer à l'usine, nous mettions des tracts dans les boites aux lettres et nous collions des papillons donnant des mots d'ordre contre l'occupation de notre pays. M'apercevant que j'étais repéré par la direction de cette usine, je la quittai pour aller travailler dans une petite entreprise du XIe arrondissement de Paris, en mars 1941. 
Je pris liaison avec l'organisation résistante et fis le même travail de propagande. Au début de juin 1941, un camarade de mon ancienne usine des Compteurs vint me proposer d'entrer à la Société Industrielle des Téléphones - Paris XVe. Elle était une des plus grandes usines de l'arrondissement. De suite à mes premiers jours de travail, il me mit en liaison avec un responsable du triangle local pour organiser les distributions de tracts et des prises de paroles dans la rue des Entrepreneurs à la porte de l'usine. 
Nous mobilisions nos triangles intérieurs pour la sauvegarde des résistants, distributeurs et orateurs. Nous avons entrepris la parution d'un journal d'usine, il fut retardé par suite de changements continuels de nos imprimeries clandestines. Nous avions comme mot d'ordre le sabotage d'outillages servants à la fabrication d'appareils de transmissions téléphoniques destinés à l'ennemi et nous avons eu la mission d'un transport d'armes pour les groupes de l'O.S. (l'Organisation spéciale du Parti communiste clandestin), plus tard F.T.P.F.
Le 16 septembre 1941, je m'aperçus d'une filature en prenant le premier métro du matin, descendant à "Grenelle" actuellement "Bir Hakeim" où j'assurai une liaison avec le chef de triangle local. Le lendemain au petit jour, j'étais arrêté.
"Le 17 septembre 1941, j'étais arrêté à mon domicile, au 143, rue Nationale - Paris 13ème, à 5 heures du matin par deux policiers en civil. Si j'ai été arrêté ce n'est pas seulement que mes idées étaient contraires au gouvernement de collaboration avec Hitler, mais bien que je ne cessais de propager par différentes actions, les idéaux de la Résistance" (Auguste Monjauvis, témoignages)

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

L’arrestation mouvementée de Léon Lecomte


Un témoignage anonyme reçu à la FNDIRP en 1972.

Dans une lettre adressée à André Tollet le 21 novembre 1972 afin d’avoir des confirmations concernant Léon Lecomte surnommé « le Percepteur » à Compiègne, Roger Arnould, documentaliste à la FNDIRP,  lui cite un témoignage anonyme qu'il a reçu à la FNDIRP le 14 juin 1972, témoignage accompagné d’une photo (reproduite ci-contre), dont il pensait qu’il pouvait provenir de sa veuve, remariée en 1952. Il m'a également raconté cette arrestation, enregistrée sur cassette et il en a fait un article pittoresque qui paraît dans le « Patriote Résistant » n° 511 de mai 1982. 
Claudine Cardon-Hamet

"Concernant le convoi des "45000" d'Auschwitz, tu m'avais parlé un jour d'un nommé Lecomte, percepteur. Je viens de recevoir un témoignage anonyme, avec une petite photo, qui semble correspondre ; il s'agit de Lecomte Léon, de Paris Aise, il était fonctionnaire du ministère des finances (on ne dit pas percepteur) arrêté deux fois fin 1940 ou début 41 ; un an de prison, revient chez lui (rue de Joinville 19ème) mais on vient le reprendre et il se retrouve à Compiègne. Il avait 30 ans. Le témoin anonyme (je suppose sa veuve remariée) donne la relation suivante de sa première arrestation : "...sur sa première arrestation. Il collait des affiches dans une rue du 19ème  arrondissement, pris sur le fait par des agents du 19ème, il s'échappe et champion dans la course les distance facilement, mais les agents sifflent continuellement en le poursuivant. Il franchit le 10ème arrondissement où les autres agents (du 10ème) parvinrent à l'arrêter en lui lançant une pèlerine sur la tête. Il est emmené dans un commissariat du 10ème. Là devant lui, c'est la bagarre entre les agents du 19ème et du 10ème pour savoir qui aura la prime (de 20 F je crois) pour son arrestation !... C'était fin 1940".

Roger Arnould en a fait un article pittoresque, paru dans le « Patriote Résistant », n° 511, mai 1982.

« Léon Lecomte habitait dans le quartier de la Villette, à Paris, un quartier qu’il connaissait bien pour y avoir milité durant les années du Front Populaire. Il était fonctionnaire des contributions indirectes et ses camarades l’appelaient familièrement “le percepteur”. Il avait une corde à son arc : champion de course à pied (demi-fond). Il avait été sélectionné à ce titre pour les Jeux Olympiques de 1936, mais il pratiquait surtout son sport favori dans le club local du 19ème de la FSGT. La guerre de 39, puis l’occupation, avait sans doute réduit son entraînement, il avait cependant gardé du muscle et du souffle, comme on va le voir.
Une nuit de novembre 1940, malgré le couvre-feu, il allait dans les rues de Crimée, de Flandre et avoisinantes, coller des papillons sur les murs, glisser des tracts sous les portes, dénonçant le pillage du pays et la collaboration, les causes des restrictions, enfin, appelant ceux qui refusaient l’occupation et la collaboration à agir, à s’unir. C’était l’aube de la Résistance.
Tout à coup, il fut surpris par une patrouille d’agents de police qui voulut l’appréhender. Le champion n’hésita pas un instant ; son salut n’était-il pas dans ses jambes ? Alors commença une poursuite folle dans le dédale des rues obscures qu’il connaissait bien. Les sifflets à roulettes retentissaient, mais en vain. Les agents ignoraient certes qu’ils avaient affaire à un sélectionné des Jeux Olympiques du quinze cents mètres. Aussi l’homme poursuivi gagnait du terrain. Tant et si bien qu’il parvint aux limites du 19ème arrondissement, du côté du boulevard de la Villette, pour entrer sur le territoire du 10ème arrondissement. Ses poursuivants, dont on entendait toujours les sifflets, ne pouvaient plus guère espérer l’atteindre.
C’est alors que le drame se produisit. Parvenu vers les rues de l’Aqueduc, rue Chaudron, en haut de la rue du Faubourg-Saint-Martin, il tomba brusquement sur une autre patrouille d’agents qui, alertée par les coups de sifflets, se trouva sur son chemin, en position de le capturer sans coup férir, en le coiffant de leurs pèlerines. Menottes aux mains, il fut conduit, sans ménagement, au commissariat de police du 10ème arrondissement le plus proche ; celui dont dépendaient les agents qui venaient de l’arrêter. Cependant, les agents du 19ème, ceux qui avaient engagé la poursuite, arrivèrent à leur tour au dit commissariat, à bout de souffle. Ils prétendaient reprendre le prisonnier. Alors, Lecomte, enchaîné, assista à une bien étrange bagarre entre agents dont il était l’enjeu. On se le disputait. Motif : il y avait une prime d’arrestation, à ce qu’il crut comprendre environ 2000 francs [de l’époque]. Ceux du 10ème ne voulant pas céder la prise à ceux du 19ème, c’est donc de ce commissariat que Lecomte prit le chemin du dépôt.
Dans les prisons et les camps, le récit de cette arrestation défraya la chronique. À Compiègne, en 1941, on disait : “Eh, Lecomte, raconte un peu comment tu t’es fait cravater”. Le champion racontait et tout le monde éclatait, de rire, mais aussi de dire son mépris envers les chasseurs de prime de Pétain ».

On aura noté que le « champion dans la course » du courrier anonyme reçu par la FNDIRP est devenu sous la plume de Roger Arnould un « sélectionné des jeux Olympiques du 1500 m », ce dont les archives des JO de Berlin n’ont pas gardé trace. Selon George Dudal, Léon Lecomte était spécialiste du 3000 m, spécialité qui n’était d'ailleurs pas au programme des J.O. de Berlin (on y pratiqua seulement le 3000m steeple). Par contre, en France la Fédération Sportive et Gymnique du travail lance le slogan : « Pas un sou, pas un homme pour les JO de Berlin ! » et lance une grande campagne pour envoyer des athlètes français à Barcelone. Il est donc probable que, sportif « travailliste » (c'est ainsi que sont nommés les adhérents de la FSGT en opposition au sport "fédéral"), Léon Lecomte ait été sélectionné pour les « Olympiades populaires » de Barcelone (6000 athlètes y sont inscrits qui appartiennent à 22 pays différents) organisées pour protester contre les JO de Berlin dont Hitler fait sa vitrine. Elles sont officiellement soutenues (mais pas financièrement) par le gouvernement français du Front populaire, qui n’aura pourtant pas pas été jusqu’à boycotter les JO de Berlin. Ces Olympiades populaires qui devaient se dérouler du 22 au 26 juillet n’auront pas lieu, car le 17 juillet, jour où les sportifs français quittent Paris, c’est aussi le début du « pronunciamento » militaire du général Emilio Mola. Les combats commencent dans Barcelone et si les troupes fidèles au Front populaire et les milices ouvrières repoussent les séditieux à Barcelone, c'est néanmoins le début de la guerre civile. Les Jeux sont annulés. La délégation française est rapatriée par deux bateaux venus de Marseille, affrétés par le gouvernement français  (mais les athlètes doivent payer leur passage !). Certains sportifs resteront à Barcelone et participeront aux combats contre le fascisme.

Pierre Cardon

La « DJ » à Aincourt. Témoignage de Georges Dudal


La « division des jeunes » au C.S.S d’Aincourt

Georges Dudal à Auschwitz le 8 juillet 1942
George Dudal à son retour de déportation a apporté de nombreux et précieux témoignages manuscrits portant sur sa clandestinité, son arrestation à 17 ans, son passage au  « mitard » à la prison de Fresnes à 18 ans,  la « DJ » au camp d'Aincourt à 19 ans, la solidarité à Compiègne, Auschwitz, Gross Rosen...

« A ma sortie de prison (Fresnes), - après avoir été acquitté "ayant agi sans discernement ", n'étant pas majeur -, la police m'attendait pour me conduire au dépôt où un convoi en direction du premier camp d'internement de la région parisienne, Aincourt, était formé. Ce camp avait pour appellation "Centre d'éducation surveillée" (en fait "Centre de Séjour surveillé").
Le directeur de ce camp, le commissaire Andrey, considérait que les jeunes ne devaient pas être en contact avec les vieux militants. Un dortoir fut donc aménagé, portant le nom de « DJ » : dortoir des jeunes. La majorité des jeunes était membre des JC et ce fut par la suite une pépinière d'otages, de fusillés et de déportés.
Nous restons très peu de cette « DJ » ; deux seulement du convoi des 45000, Devaux et Dudal. Mario Ripa est rentré en 1945 et depuis 1947 nous n'avons plus de nouvelles. Quant à Robert Lambotte, il est décédé depuis le retour d'Auschwitz. Déportés le 6 juillet 1942, parmi les anciens de la « DJ » qui ne sont pas rentrés il y avait, Bourneix, Caplier et Maroteau, tous trois de Puteaux ; Daoudal de Villejuif, Fréssineau de Paris, Lambolley de Saint-Denis, Preuilly, Roger Guy, Saint-Yves et notre Camarade Benoit, plus âgé que nous, qui se trouvait on ne sait pourquoi à la « DJ ». La majorité de ces camarades était passée par Voves ou Rouillé. Nombre faisait partie du convoi vers Compiègne en partance de Voves le 10 mai 1942. De ce convoi la majorité à été déportée le 6 juillet 1942 à Auschwitz.
Seuls Aondetto, Guilbert Marcel, Lambotte, Dudal sont rentrés en 1945. Dans ce camp d'Aincourt se trouvaient beaucoup de responsables, tant du PC que des syndicalistes : Léon Mauvais, Eugène Hénaff, Fernand Grenier, Henri Raynaud, Poulmarch, Jean-Pierre Thimbaut, Guy Mocquet, Roger Seurat, Maurice Niles, Auguste Delaune, Français - maire de Vitry-, Dino Scolari, Michels, et j'en passe.
Le CSS d'Aincourt in © blog de Roger Colombier
A la « DJ », nous étions environ 60. Combien en reste-t-il aujourd’hui ? Des fusillés : Guy Mocquet, Grimbaum, Jurquet ; des déportés...
La vie au camp d'Aincourt n'était pas très dure mis à part l'isolement. La nourriture était légère, mais nous recevions des colis. Les familles faisaient des miracles pour nous soutenir dans cette période de restrictions. Nous faisions du sport, des jeux, les camarades professeurs nous donnaient des cours: français, allemand, maths, économie politique etc... Un camarade avait pu passer à la suite d'une visite le bouquin " Histoire du parti bolchévique de l'URSS. " Un matin, des bruits circulent qu'une perquisition va avoir lieu.
Dans la « DJ » il fallait faire disparaître ce bouquin, sans traces. A dix, nous l'avons mangé, page par page. Chaque soir notre camarade Merotin (illisible...), mort en déportation à Buchenwald, nous faisait la lecture à la lueur d'une lampe électrique après le couvre feu. Nous chantions aussi, le moral était au beau fixe.
Un certain nombre de camarades étaient partis pour Rouillé en octobre 41. Le 18 février 1942 un nouveau convoi partait vers Voves. Il fallait démanteler cette " DJ " qui aux yeux du commissaire Andrey devenait trop politique.
Le camp de Voves était formé de baraques en bois. Nous n'y sommes restés que trois mois, et le 10 mai, les quatre-vingt détenus étaient sélectionnés pour une destination inconnue. Mis en quarantaine dans une baraque vide, nous avons attendu pendant plus de deux heures l'arrivée des allemands.
Nous sommes partis en chantant la Marseillaise.

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

L'arrestation de Georges Dudal, témoignage d'André Tollet

André Tollet
Fiche de la Préfecture de Police


Dans un article de « La Vie Nouvelle » des années 1980, André Tollet (1) évoque la parution des « Vie Ouvrière » clandestines, sous l’Occupation, éditées à partir d’août 1940. Evoquant les imprimeries clandestines et les difficultés de confection des feuilles ronéotés de ces premières « V.O. », il raconte les arrestations d’octobre 1940, consécutives selon lui à la trahison d’un des membres de l’appareil clandestin, Albert Clément, ex rédacteur en chef de la « V.O. » (la police française l’a arrêté sur dénonciation de son épouse. Il finira par donner tous les rendez-vous du groupe. Libéré en mai 1941, il devient rédacteur en chef du journal de Doriot. il sera exécuté par la Résistance en juin 1942). Dans le passage cité, André Tollet évoque George Dudal, jeune communiste de 17 ans, qui doit apporter des paquets de la « V.O. » qu’il a contribué à imprimer à Levallois.

Jojo Dudal à Auschwitz
Le rendez-vous avait lieu « …dans un atelier de rempailleur de chaises au fond d'un passage. Je devais en premier y voir notre cycliste, on appelait ainsi le camarade qui répartissait les « V.O. », bien qu'il utilisait parfois une voiture à bras. C’était un jeune gars de 17 ans, Georges Dudal, un petit gars sérieux, volontaire et ponctuel. L'heure du rendez-vous ce jour-là était passée largement et notre Jojo n'était pas là. Inquiétant n'est-ce pas ? J'aurais dû quitter les lieux, mais j'attendais encore Michels, Vonet et Poulmarch,  impossible de les laisser. J'attendais donc, et dès leur arrivée je les fis déguerpir sans attendre pour nous retrouver un peu plus loin. Il était temps, la police arrivant presque sur nos talons. Les policiers avaient utilisé des gosses qui jouaient dans le passage pour les renseigner sous un quelconque prétexte. Cela ne faisait plus de doute, notre cycliste était arrêté, mais nous devions apprendre par la dactylo, qu’Adèle Mijoin et son mari responsable de l'ensemble et tireur à la ronéo étaient aussi tombés. Clément avait tout donné. Seul le dernier gros coup ne s'était pas fait, pour peu de temps hélas, car le 3 Michels, et Poulmarch étaient arrêtés, le 5 c'était Timbaud, le 16 c'était moi et le 18 Hénaff. Quelle tuile, quel travail pour ceux qui restaient, car il eut en outre une soixantaine d'arrestations de responsables syndicaux et quelques dizaines d'autres militants ouvriers. J'eus forcément la preuve de la trahison de Clément, car c'est bien lui qui sous prétexte d'éviter une filature me conduisit à une station de métro où m’attendait la BS ! La brigade spéciale. Le métro arrive, je suis ceinturé, Clément fait un écart et monte dans le wagon sans être inquiété. J'avais les stencils de la « V.O. » qui avec tout cela, ne paraîtra pas cette fois. De tous les camarades arrêtés certains furent fusillés, d'autres évadés, certains comme Vonet arrêté une autre fois et fusillé. Quant à nos trois amis de l'appareil technique, c'est ainsi qu'on le nommait, ils ont été en prison 5 années. Adèle a accouché dans des conditions épouvantables à la Roquette. A Fresnes, je retrouvais André qui, ensuite, traîna de prisons en camps jusqu'à la déportation. Quant au jeune Dudal, il était au secteur des mineurs. Transféré aussi de camp en camp je le retrouvais à Compiègne, en attente de la déportation. Je m'évadais, mais il fut du convoi des 45.000 (les numéros matricules) d'Auschwitz. Partis le 6 juillet 42, ils étaient 1.170, 6 mois après un millier déjà étaient morts. 112 seulement connurent la Libération. Cinq années passées dans ces épouvanta-les conditions pour que vive notre « Vie Ouvrière », cela mérite le respect et notre affection. Et dire qu'après de tels sacrifices, un tel courage des politiciens et des plumitifs chantent allègrement encore un chant funèbre pour porter le mouvement ouvrier en terre aux premières difficultés. Ils n'ont rien appris, rien compris. Hitler et Pétain n'ont pas eu la peau du mouvement ouvrier. Qu’espèrent-ils donc d'autre ?
10 oct. 1947
Certificat d'André Tollet pour
l'homologation de Georges Dudal
  • Note 1 : André Tollet (1913-2001), militant CGTU, puis CGT, secrétaire du syndicat des tapissiers, secrétaire de l’Union régionale parisienne ; militant à la JC puis au Parti communiste ; résistant ; président du Comité parisien de Libération ; président du Musée national de la Résistance à Ivry-sur-Seine puis à Champigny-sur-Marne) (Seine, Val-de-Marne).
Lire également le témoignage de Georges Dudal sur son arrestation : Georges Dudal. Août 1940 : impression de la « V.O. ». A 18 ans, au mitard à Fresnes

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/Adresse mail du blog :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 


Georges Dudal. Août 1940 : impression de la « V.O. ». A 18 ans, au mitard à Fresnes


"Jojo" Dudal à Auschwitz
il a 21 ans
George Dudal à son retour de déportation a apporté de nombreux et précieux témoignages portant sur sa clandestinité, son arrestation à 17 ans, le mitard à la prison de Fresnes à 18 ans,  La DJ au camp d'Aincourt, la solidarité à Compiègne, Auschwitz, Gross Rosen...

Dès août 1940, l'organisation clandestine de la CGT était de plus en plus sollicitée pour sortir la V.O. J'étais jeune (17 ans), et je voulais lutter contre les envahisseurs allemands. 
Mon rôle, en collaboration avec André Tollet, était de transporter du matériel d'imprimerie d'une planque à l'autre avec un vélo et une petite remorque et de faire le tirage de la V.O. A tout moment, je risquais d'être contrôlé par la police allemande aux portes de Paris et même par la police française. Aussitôt arrivé à une nouvelle planque se posait le problème du bruit de la Gestetner et les amis qui avaient accepté notre présence commençaient à paniquer.
in ©  BNF Gallica
La "VO" clandestine du 21 septembre 1940
(région parisienne) que Georges Dudal a sans doute
imprimée à Levallois (la suivante est datée du 9 octobre).
Ce fut le cas à Fontenay-aux-Roses dans un pavillon où nos amis fabriquaient des chapeaux ; il y avait donc des machines à coudre. Nous avions pensé que le bruit des machines couvrirait le bruit des Ronéos. La mise en route était à peine terminée qu'il nous fallut déguerpir, les gens tremblant comme des feuilles. 
C'est ainsi que le jour même « Toto » (surnom de Tollet) décidait de changer de lieu. C'est à Levallois - Perret dans une petite usine désaffectée, qu'après bien des soucis nous nous retrouvâmes avec Jeannette Brénot, femme du secrétaire de l'union des syndicats. Toute la nuit la machine fit un bruit insolite. Bruit amplifié par les lieux vides. Toute la nuit nous avons tiré la V.O., une des premières après la débâcle. Il fallait livrer ces V.O. avenue Daumesnil où des camarades devaient nous attendre pour faire la distribution dans les usines. Traverser Paris par le métro avec deux paquets assez volumineux n'était pas rassurant. De plus j'avais les mains pleines d'encre, car il n'y avait pas d'eau dans le local. C'était le début de l'après-midi du 2 octobre 1940, le métro n'était pas très fréquenté, tout allait pour le mieux.
Le manuscrit
Avenue Daumesnil rien d'anormal, mais aussitôt après avoir frappé à la porte du local, ce sont quatre flics en civil qui courtoisement, à grands coups de poings et de pieds, me firent entrer. Aussitôt, transport rapide en Traction-Avant au commissariat du 12° et ensuite au commissariat des affaires spéciales à Boulogne. L'interrogatoire fut particulièrement gratiné. Je pesais à l'époque 55 kilos, entre ces mastodontes je ne faisais pas le poids. Je passais de l'un à l'autre avec rapidité, parfois sans toucher terre. Inutile de dire combien la carrosserie fut bosselée. Après ce petit jeu, j'étais méconnaissable. Quatre jours d'interrogatoire, rien. Je refusais de connaître ou de reconnaître tous les amis que l'on me présentait. Ma tête de breton légendaire n'avait pas de défaillance. Je me suis retrouvé au dépôt parmi les droits communs de toutes sortes. 
Le lendemain, direction la Santé où je ne suis resté que deux jours avant de partir à Fresnes, section des mineurs. Après avoir touché l'habit de bure, je fus affecté à la cellule 494, que trois autres jeunes occupaient déjà : un voleur de vélos - c'était la mode à l'époque -, un cambrioleur de cinéma et un souteneur qui avait mis sa mère sur le trottoir. J'étais le "cave" comme ils disaient, car se faire " enchrister" pour la Résistance, ils ne pouvaient le comprendre. 
La maison d'arrêt de Fresnes
Ce fut une triste journée. Heureusement pendant la promenade dans la cour, je finis par prendre contact avec des camarades des JC dont Guy Moquet. Là, le moral fut vite au beau fixe. Nous avons organisé une journée de revendications pour obtenir le régime politique. Des tracts écrits à la main étaient diffusés pour demander aux jeunes de faire du bruit dans les cellules. En faisant la distribution de ces tracts je me suis fait prendre par un gardien. Aussitôt, Pretais, le directeur de la prison me disait : " ici ce n'est pas une usine, toute revendication est interdite ". Nouvel interrogatoire pour savoir d'où et de qui venaient les directives. Bouche cousue comme toujours. Verdict : huit jours de mitard. C'est là que le 11 décembre 1940, j'ai eu mes 18 ans. Les " droits communs " condamnés à un mois de mitard en sortaient tuberculeux. Situé au sous-sol, il n'y avait pas de clarté, le noir pendant huit jours. Le soir, il fallait se mettre à poil et remettre les habits de bure au gardien qui nous donnait en échange une couverture. c'est sur le sol que toute la nuit la recherche du sommeil était problématique. L'eau ruisselait sur les murs. La température ne dépassait pas cinq degrés. Nous recevions un litre de soupe tous les quatre jours. J'ai bien cru passer l'arme à gauche, mais ce n'était qu'une plaisanterie par rapport à ce qui m'attendait à Birkenau. Sorti du mitard après huit jours, le directeur me rappela de nouveau pour me dire que j'étais affecté à la cellule 498 : " tu seras beaucoup plus calme lorsque tu sortiras de cette cellule " me dit-il. Dans cette cellule il y avait deux lits et un seul occupant, un dénommé Borneo, 32 ans d'âge, 18 ans de prison. Il faisait partie des meubles et rien ne lui était refusé. Ce monstre se prenait pour un grand chirurgien. La prison était infestée de vermines, puces, poux, cafards, souris, rats etc... 
Les amis de Borneo lui apportaient chaque jour une dizaine de souris ou de rats, suivant la récolte. Toute la journée avec une lame de rasoir il opérait les souris et les rats pour faire, disait-il, avancer la recherche. Un petit clou à chaque patte de l'animal et il sortait les boyaux, faisait ses expériences et recousait. La nuit passée toutes les bestioles étaient mortes. Je ne dormais plus la nuit et dans la journée j'avais peur d'une éventuelle crise de folie. Quatre jours et je retrouvais ma cellule 494 et mes trois délinquants. Je suis resté à Fresnes jusqu'à la fin du jugement c'est à dire fin janvier 1941. 
A ma sortie de prison (Fresnes), après avoir été acquitté "ayant agi sans discernement ", car n'étant pas majeur, la police m'attendait pour me conduire au dépôt où un convoi en direction du premier camp d'internement de la région parisienne, Aincourt, était formé. Ce camp avait pour appellation "Centre d'éducation surveillée".

En cas d’utilisation ou publication de ce témoignage, prière de citer : « Témoignage publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/Adresse mail :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com