A la croisée des deux grandes catégories de la Déportation

Le convoi d’otages parti de Compiègne vers Auschwitz le 6 juillet 1942 occupe une place particulière dans les déportations de France (cliquer sur le texte souligné). Placé sous la bannière de la croisade hitlérienne contre le "judéo-bolchevisme" et dispositif de "la politique des otages" destinée à dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des troupes de l'armée d'occupation, il s’apparente par ses origines aux fusillades massives d'otages communistes et juifs de septembre 1941 à juillet 1943 et aux premiers convois de Juifs de France dirigés sur Auschwitz-Birkenau entre mars et juin 1942.

Sur les 1170 hommes (plus de 1100 "otages communistes" et 50 "otages juifs") qui furent immatriculés le 8 juillet 1942 à Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326 - d'où leur nom de "45000" - seuls 119 restaient en vie au jour de la victoire sur le nazisme.

L’histoire de ce convoi atypique - dont les premières recherches furent entreprises en 1971 par Roger Arnould (résistant déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP) - a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (éd. Graphein, Paris, 1997 et 2000, épuisé) qui publie le contenu de sa thèse avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) - et le livre grand public Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 (éd. Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, mis à jour en 2015) édité avec le soutien de la Direction du Patrimoine et de l'Histoire et de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

Déportés du Cher, notices supprimées par Blogger


Sept notices biographiques des déportés du Cher et un article ont été supprimés par Blogger dans la nuit du 14 au 15 mai 2021.

Motif : "Votre contenu a enfreint le règlement sur les logiciels malveillants et  les virus". 

Il s'agit des notices biographiques suspectées d'êtes infectées par des virus : Lanoue Moïse, Rivet Roger, Faiteau Magloire, Rousseau Georges, Kaiser Albert, Perrin Marcel, Michel Lucien, ainsi que le témoignage de Roger Rivet, rescapé, intitulé "de Vierzon à Auschwitz" écrit à son retour des camps.

La notice de Paul Charton, déporté de Côte d'Or a été également supprimée.

Quelques heures après, toutes ces notices et l'article étaient "rétablis" par Blogger : "Après examen, l'article a été rétabli. Vous pouvez y accéder à l'adresse ...

Rousseau : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/12/rousseau-georges-raphael.html.

Témoignage Rivet : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2021/02/de-vierzon-auschwitz-victimes-du-nazisme.html.

Perrin : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/12/perrin-marcel.html.

Lanoue : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/12/lanoue-moise-lucien-alexis.html.

Rivet : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/12/rivet-roger-maxime.html.

Michel : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/10/michel-lucien.html.

Kaiser : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/12/kaiser-albert.html.

Faiteau : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/12/faiteau-magloire.html.

Charton : http://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/08/charton-paul.html.

Pour l'instant cependant ces liens "rétablis" semblent encore inactifs (16 mai).

Nous avons heureusement sauvegardé ces notices, mises à jour en mars 2021 et nous réinstalleront dans les prochains jours celles qui demeureraient inaccessibles. 

Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon

GAUTHIER Roger

 

Roger Gauthier, photo avant guerre


Roger Gauthier à Auschwitz, 8 juillet 1942
Matricule "45583" à Auschwitz

Rescapé

Roger, Marius Victor Gauthier est né le 24 novembre 1908 au 24, rue Etienne Marcel à Vierzon-Forges (rattaché à Vierzon en 1937, Cher). Célibataire, il habite chez ses parents, à l'Orme-à-Lieue (près Vierzon) au moment de son arrestation.

Il est le fils de Marie Hubert, 28 ans, sans profession et de Victor Gauthier, 32 ans, cultivateur. 
Il travaille comme ajusteur.
Il est communiste et syndicaliste.
Les troupes allemandes occupent Bourges dès le 19 juin 1940. Avec un terrain d'aviation, une usine d'avions, des Etablissements militaires, Bourges ne suit pas la logique de la zone de démarcation - l’Yèvre prolongeant le Cher - et reste en zone occupée. La ville de Vierzon est coupée en deux par la ligne de démarcation.
Dès septembre 1940, on note des actions de Résistance dans le Cher : sabotages, manifestations pour les salaires durant l'hiver (notamment grève à l'usine d'aviation et à la SNCF). Ces actions se poursuivent dans tout le département en 1941 et début 1942. Roger Gauthier appartient à une organisation de Résistance : "Vengeur" et il participe à des actions de sabotage (témoignage de Marianne Gauthier, son épouse).
L'Emancipateur du 29 juin 1945
Roger Gauthier est arrêté une première fois le 22 décembre 1941 "par la police française sur mandat du commissaire Lamazère, accusé d'appartenir au Parti communiste clandestin, je fus conduit à la prison de Bourges. L'enquête se poursuivit. Je fus relâché le 8 janvier, car l'accusation ne put fournir aucune preuve de mon activité au parti" (citation dans l'article de Roger Gauthier publié dans 3 numéros de l'Emancipateur (les 29 juin et 6 et 13 juillet 1945). Lire son récit dans ce blog De Vierzon à Auschwitz : martyrs du nazisme
Roger Gauthier est arrêté par deux gendarmes allemands le 1er mai 1942, à 3 heures du matin, dans la même opération de représailles que  Moïse LanoueMarcel Perrin, Roger Rivet, et Maurice Trouvé qui seront déportés à Auschwitz dans le même convoi que lui le 6 juillet 1942.
Mais selon Marcel Cherrier, un des dirigeants de la Résistance communiste, ces arrestations qui touchèrent une quarantaine de militants communistes à Vierzon et une trentaine à Bourges, il s'agissait d'une rafle opérée en représailles à la fusillade contre deux Felgendarmen à Romorantin le 30 avril 1942, ce que confirme M. Marcel Demnet : Lire dans le blog, l’article  : Romorantin le 1er mai 1942 : un Feldgendarme est tué, un autre blessé. Arrestations, exécutions et déportations
Sicherheitspolizei (« Police de sûreté ») 
Kommando d’Orléans au Préfet du Cher.
Cette affirmation est désormais confirmée par le document allemand ci-contre qui figure au Musée de la Résistance de Bourges, et dont nous n'avons eu connaissance qu'en 2016. La Sicherheitspolizei (« Police de sûreté ») Kommando d’Orléans répond au Préfet de Bourges : "En réponse à votre lettre du 19 janvier (1943) nous vous faisons connaître que MM Perrin Marcel et Rivet Roger arrêtés à la suite de l'attentat de Romorantin, ont été conduits le 6.7.42 dans un camp situé en Allemagne" . 
Dans la nuit du 31 avril au 1er mai 1942, de jeunes FTP distribuaient des tracts et collaient des affiches à Romorantin lorsqu’ils sont surpris par deux Feldgendarmen. Un jeune, chargé de la protection des afficheurs, ouvre le feu. Un Feldgendarme est tué, l’autre grièvement blessé.
Les arrestations des 1er et 2 mai 1942 ont touché plusieurs départements de la région militaire. Six jeunes otages communistes sont fusillés le 5 mai, cinq autres le 9 mai 1942. 
Roger Gauthier et ses camarades sont gardés dans l'une des caves de l'Hôtel de ville, à Vierzon, puis incarcérés à la prison de Bourges (dite "le Bordiot"), et, la veille du départ, dans la salle des Pas ­perdus en gare de Vierzon. A la demande des autorités allemande, ils sont internés le 8 mai 1942 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), en vue de leur déportation comme otage.
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». 
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis le camp de Compiègne, Roger Gauthier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 "otages communistes" - jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d'avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants - de cinquante  "otages juifs" et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l'arrivée du train en gare d'Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d'Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d'où le nom de "convoi des 45000", sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule - qu'il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS - sera désormais sa seule identité. Lire dans le blog : Le KL Aushwitz-Birkenau
Il est immatriculé à Auschwitz le 8 juillet 1942
Roger Gauthier est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45583".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (2) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
A Auschwitz I, Roger Gauthier, ajusteur, est d'abord affecté au DAW (Deutsche Ausrüstungswerke), fournitures militaires, armement. Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11. Après la quarantaine au Block 11, il est affecté au kommando de Cracovie (anciennes mines de sel, où ont été installés des ateliers de montage de moteurs d'avions).
Les "45000" de Gross-Rosen/ cahier de Johann Beckmann
Le 7 septembre 1944, il fait partie des trente "45.000" qui partent d'Auschwitz pour Gross-Rosen où ils sont enregistrés. Roger Gauthier y reçoit le n° matricule 40 999. Après une quarantaine, les "45 000" sont répartis dans divers kommandos, dont une dizaine sont affectés aux usines Siemens. Roger Gauthier est parmi eux. Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants". Entre le 8 et le 11 février 1945, dix-huit "45000" sont à nouveau transférés. Ils sont enregistrés à Hersbrück : Roger Gauthier y reçoit le n° 84 634).
Le 8 avril 1945, les dix-sept "45 000" restants partent à pied de Hersbrück pour Dachau où ils arrivent, le 24 avril 1945.
Roger Gauthier et ses camarades y sont libérés le 29 avril 1945 par les troupes américaines.
Il rentre en France le 27 mai 1945, via Mulhouse, rapatrié par la Croix-Rouge : il est très diminué. Il n'a plus jamais cessé de souffrir de maux multiples et handicapants : grande fatigue, troubles vasculaires et vasomoteurs, insuffisance coronarienne, dyspnée, malaises, fracture vertébrale, pertes de la mémoire, cancer de l’intestin.
Le 8 juin 1945, le journal du Parti communiste du Cher, l’Emancipateur, rend hommage à ses camarades morts dans les camps. Sur cette liste figurent les noms de tous les militants déportés le 6 juillet 1942 et morts à Auschwitz : Buvat LouisGermain Joseph, Kaiser AlbertThiais IsidoreFaiteau MagloireJouffin HenriLanoue MoïseMichel LucienMillérioux JosephPerrin MarcelRivet RogerTrouvé Maurice
Le 29 juin 1945, il livre son témoignage sur son arrestation et Auschwitz dans l'EmancipateurDe Vierzon à Auschwitz : martyrs du nazisme
Les deux seuls chériens survivants du convoi sont le maire de Vierzon, Gorges Rousseau et Roger Gauthier. 
Le titre de Déporté politique lui a été attribué.
Marianne Gauthier / conférence de Bourges 2011
Rencontre avec elle (photos 
© Pierre Cardon)
Roger Gauthier reprend son métier de fraiseur. 
En mai 1948 il épouse Marianne, Paulette Charlotte Kreutzenberger,  née le 8 juin 1927 à Bayel (Aube) (avis de mariage paru dans l'Emancipateur du 6 mai 1948). Le couple a une fille. 
Roger Gauthier est mort le 14 juillet 1975 à Tours (Indre-et-Loire).
J'ai rencontré Marianne Gauthier à Bourges en 2011 (elle est décédée à Vierzon le 27 mai 2017 à l'âge de 89 ans). 
  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 

Sources
  • Aimé Oboeuf aide Roger Gauthier, malade, à remplir un premier questionnaire biographique le 20 janvier 1972, complété le 15 mai 1982 par sa veuve, Marianne. ­
  • Témoignages recueillis auprès de Marianne Gauthier le 24 mai 2011, lors de ma conférence au Musée de la Résistance et de la Déportation à Bourges.
  • Photo de Roger Gauthier prise avant-guerre, envoyée par Marianne Gauthier en juillet 2011.
  • Correspondances de son épouse avec Roger Arnould (1979 et 1982).
  • Témoignages recueillis à Vierzon par Aimé Oboeuf, rescapé du convoi, à partir des souvenirs de Georges Rousseau et Roger Gauthier, rescapés du convoi.
  • "Combattants de la liberté. La Résistance dans le Cher". Cherrier Marcel et Pigenet Michel. Éditions Sociales, 1976, in-12, 238 pp, photos.
  • Témoignage de Maria Perrin (membre du comité national de la FNDIRP), veuve de Marcel Perrin, pour qui son mari et une trentaine d’autres militants ont été arrêtés le premier mai 1942 en représailles à l’attentat commis contre les allemands sur la voie ferrée Vierzon-Bourges.
  • Cahier de Johann Beckmann, qui est Vorarbeiter à Gross Rosen.
  • Marianne Gauthier a reçu la photo de déporté de son mari - envoyée par les américains - deux ans après sa libération.
  • Photos ci-dessus : entretien à Bourges avec Marianne Gauthier, mai 2011, © Pierre Cardon.
  • 12 juillet 2011 : courrier de M. Marcel Demnet à qui j’avais fait parvenir les biographies des 45000 du Cher et qui m’a transmis de précieux renseignements. Il fut en 1945 directeur du service secrétariat, bureau militaire et élections chargé de régulariser l’ensemble des catégories de victimes civiles et militaires de la guerre 1939/1945.
Notice Biographique rédigée en décembre 2010 (modifiée 2011, 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

LE CARPENTIER Gérald


Gérald Le Carpentier © Catherine Godefroy
Gérald, Alfred, César Le Carpentier est né le 13 juin 1895 à Ste-Honorine-des-Pertes (Calvados). 
Il habite au 20, rue Saint Patrice à Bayeux au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Françoise Thomasset, née le 28 juin 1860 à Cottun (Calvados), servante et de Gustave, Marie Le Carpentier, né en 1862, journalier, son époux (1).  Ses parents se sont mariés le 10 juillet 1887 à Crouay. Il a une demi-sœur, Léa Lecarpetier, née en 1881 et deux frères, Gaston, son aîné de deux ans et Maxime.
Dans plusieurs documents, dont le JO et la lettre du Comité de  Libération de Bayeux ci-après, leurs fils ont été inscrits sous le nom de « Lecarpentier ».
Il est journalier, puis maçon. 
Chasseurs et un peu braconniers, Gérald Le Carpentier et son frère aîné Gaston ont maille à partir avec un garde chasse privé en 1913. Gérald a 18 ans, et son frère Gaston 20 ans. 
Le 6 décembre 1913, Gérald écope d'une amende de 30 F pour "chasse sans permis" et son frère de 15 jours de prison et 30 F d'amende pour "outrages et voies de fait sur un garde particulier" (in "L'indicateur de Bayeux du 12/12/1913".
Conscrit de la classe 1915, Gérald Le Carpentier est mobilisé par anticipation, comme tous les jeunes hommes de sa classe. Il arrive au 28ème Régiment d’infanterie le 19 décembre 1914. 
Il passera successivement aux 403ème RI (21 mars 1915), au 239ème RI (le 22 septembre 1916) et revient au 403ème le 9 juillet 1917.
Il est démobilisé le 14 octobre 1919, et se retire à Bayeux, au 5, rue Saint-Patrice.
Gérald Le Carpentier a eu plusieurs fois maille à partir avec les instances disciplinaires de l’armée. Il est plusieurs fois condamné par le Conseil de Guerre ("sommeil pendant la garde", "retour différé de permission" considéré comme des actes de désertion, mais amnistiés, car il s’est présenté volontairement au Régiment). Mais il a aussi été décoré de la Croix de Guerre avec étoile de bronze : « Soldat courageux et plein d’entrain, a participé volontairement à un coup de main qui a permis de ramener 21 prisonniers ». 
En mai 1921 Gérald Le Carpentier déménage à Cottun, au hameau Croisette, à 6 km à l’ouest de Bayeux. Le 15 octobre 1921, il épouse Eloïse, Ernestine Paris (1900-1980) à Cairon (Calvados). Elle est née le 16/08/1900 à Cairon. En novembre de la même année, ils habitent chez M. Cassigneul à Sommervieu (à 5 km à l’est de Bayeux).
En mai 1922, il reviennent à Cottun. En janvier 1922 ils déménagent à Tour-en- Bessin. En novembre 1926, ils habitent à Vienne-en-Bessin. Au début de 1935, l'épouse de son frère Gaston, en instance de divorce, accuse les trois frères d'être responsables de l'assassinat de deux gendarmes, en 1934, lors d'une partie de chasse. Interrogés, les frères nient et sont remis en liberté. En 1935, il travaille avec son frère Gaston au chantier du Casino de Luc-sur-Mer. A cette occasion ils se battent avec un autre maçon. Le cimentier porte plainte et ils sont condamnés à 18 F d'amende.  
En octobre 1935 Gérald et sa famille ont déménagé pour Vaucelle. En février 1936, il est condamné à un mois de prison pour rébellion à plusieurs gendarmes, venus lui signifier une contrainte par corps.
Il quitte Vaucelles en novembre 1938 pour revenir à Bayeux, rue Saint Patrice, mais au n° 20.
En mars 1938, Gérald Le Carpentier travaille aux Ateliers de fabrication d’armement de Caen (un complexe pyrotechnique dédié à la fabrication des munitions, ce qui vaut au site le nom de «Cartoucherie»).
«Rappelé à l’activité», il est mobilisable le 2 septembre 1939. 
Père de 5 enfants, il est classé « Affecté spécial » aux ateliers de fabrication de Caen, le 17 novembre 1939.
Il est radié de cette affectation spéciale le 27 décembre 1939, comme sont radiés à cette époque les militants syndicalistes ou communistes. Mais il est laissé sans affectation militaire. 
Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 18 juin 1940, les troupes allemandes occupent la ville de Caen, et toute la Basse Normandie le 19 juin. En août, 8 divisions d’infanterie allemande - qu’il faut nourrir et loger - cantonnent dans la région. L'heure allemande remplace l'heure française. 

Arrestations dans la nuit du 1er au 2 mai sur demande de la Kreiskommandanturen. Montage © Pierre Cardon 

Il est arrêté dans la nuit du 
1er au 2 mai 1942 par des gendarmes français de Bayeux et des Feldgendarmen. 
Son nom a en effet été porté sur la liste émanant de la Préfecture du Calvados des militants communistes, arrêtés dans la nuit du 1er au 2 mai 1942 par des gendarmes français de Bayeux et des Feldgendarmen
Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. 24 otages sont fusillés le 30 avril.
Lire dans le blog : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942) et la note du Préfet de Police de Paris à propos du sabotage de Moult-Argences : Collaboration de la Police français (note du Préfet de police, François Bard).
Il est transféré à la Gendarmerie de Bayeux. Après deux jours 2 jours passés à la gendarmerie de Bayeux, il est emmené en camion pour Caen à la demande des autorités allemandes, le 3 mai, avec ses camarades de Bayeux arrêtés en même temps que lui, au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu'ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés.
Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage d'André Montagne, rescapé). Gérald Lecarpentier y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage. 
Liste des matricules de la chambre 7
du bâtiment A5
Il reçoit le matricule « 5258 ». Il est dans un premier temps affecté au bâtiment A5, chambre 7, dont le chef de chambre est Olivier Souef. A la date du 29 mai 1942, celui-ci a rayé son nom de la liste de la chambrée, ce qui signifie que Gérald Lecarpentier a été transféré dans une autre chambre. 
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis le camp de Compiègne, Gérald Lecarpentier est déporté à Auschwitz par le convoi du 6 juillet 1942. Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 "otages communistes" - jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d'avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants - de cinquante  "otages juifs" et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l'arrivée du train en gare d'Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d'Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d'où le nom de "convoi des 45000", sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule - qu'il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS - sera désormais sa seule identité. Lire dans le blog : Le KL Aushwitz-Birkenau.
L'entrée du camp d'Auschwitz
Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro "45746 ?" figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain correspond à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules, qui n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il est donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves.
Gérald Le Carpentier meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 158 où il est orthographié sous le nom Le Carpentier). Comme cent quarante huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942 et qu’un nombre important d’autres détenus du camp ont été enregistrés à ces mêmes dates, il est vraisemblable qu’ils aient été tous morts gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée sans doute dans les blocks d’infirmerie.
Lettre du Comité de Libération 
de Bayeux à André Montagne 
Après la Libération, le Comité de libération de Bayeux s'adresse le 16 juillet 1945 à un rescapé, André Montagne afin de lui demander s'il peut donner des nouvelles de plusieurs déportés de cette ville, dont Le Carpentier.
Le titre de «Déporté politique» a été attribué à Gérald Le Carpentier. Selon son registre matricule militaire il a été homologué comme "Déporté Résistant" le 25 mars 1949.
Il a été déclaré "Mort pour la France".
Son épouse a demandé à André Montagne une attestation du décès de son mari à Auschwitz (avril 1946), attestation demandée par le Ministère des anciens combattants.
Monument aux morts de Bayeux
 Points rouges, les "45.000" 
Son nom et celui de ses camarades déportés à Auschwitz est inscrit sur le monument aux morts de la commune.

Une plaque commémorative collective a été apposée le 26 août 1987 à la demande de David Badache et André Montagne, deux des huit rescapés calvadosiens du convoi. Le nom de Gérald Lecarpentier est inscrit sur la stèle à la mémoire des caennais et calvadosiens arrêtés en mai 1942. Située esplanade Louvel, elle a été apposée à l'initiative de l'association "Mémoire Vive", de la municipalité de Caen et de l'atelier patrimoine du collège d'Evrecy. Elle est honorée chaque année. 
  • Note 1 : Par la suite d'une erreur du secrétaire de mairie de Saint-Honorine des Pertes, son inscription sur le registre des naissances avait été omise en 1895. Elle figure par jugement du tribunal sur le registre de l'année 1900. Cette erreur explique sans doute qu'il n'y ait pas eu d'inscription de son mariage sur son acte de naissance. Y figure seulement sa date de décès à Auschwitz.
Sources
  • Registre matricule militaire, archives en ligne du Calvados.
  • Lettre de sa veuve à André Montagne (15 avril 1946).
  • Témoignage d'André Montagne et de Charles Lelandais.
  • Lettre du Comité de Libération de Bayeux (18 juillet 45).
  • Fiche FNDIRP (n° 21450).
  • Renseignements fournis par Jean Quellien, historien. (février 1992).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés) N°31792.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. 1993.
  • Photo envoyée par sa petite fille Mme Catherine Godefroy.
Notice biographique rédigée en janvier 2001 (complétée en 2015, 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association Mémoire VivePrière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com /

Roger Abada - 45157 - un article à propos "d'Holocauste"

Roger Abada

En 1979, peu après la projection à la télévision du film « Holocauste », Roger Abada envoie à l’amicale des anciens déportés d’Auschwitz un article intitulé « réflexions au sujet d’Holocauste » qui paraît dans le n° 185 d’« Après Auschwitz », bulletin trimestriel de l’amicale (février-mars-avril 1979). Sur le même sujet et aux mêmes pages, deux autres articles : l'un de Marie-Claude Vaillant-Couturier et l'autre de Charles Gelbart (Matricule 26621). Nous reproduisons intégralement cet article.

Réflexions au sujet «d'holocauste»

La récente projection d'« Holocauste » a eu le grand mérite de montrer à des millions de téléspectateurs la monstrueuse entreprise de génocide commise par les nazis à l'encontre des populations d'origine juive en Europe et elle a permis ainsi de rompre le silence qui menaçait de s'étendre sur ces crimes contre l'humanité. On pourrait ajouter à l'extermination des Juifs celle des Tziganes ainsi que la répression sanglante contre les patriotes et les résistants des territoires occupés, mais ce n'était pas le sujet du film. Je voudrais cependant faire à son propos certaines remarques dans le but d'étendre les réflexions suscitées par sa diffusion.

D'abord, ces nazis, qui les avaient aidés à prendre le pouvoir, qui les avait soutenus ? Il est bon de rappeler que, dès 1922, des industriels et des financiers allemands subventionnaient le parti nazi. Parmi les bailleurs de fonds les plus connus, on peut citer : Borsig, fabricant de locomotives, Thyssen, des Aciéries Réunies, les établissements Daimler-Benz. On y trouve également par la suite, sous l'égide de Schacht et de Goering, des milieux financiers allemands mais aussi étrangers (tchécoslovaques, scandinaves, suisses...) ; on y trouve le dirigeant de la Shell, Deterding. Les fonds transitaient par la banque Mendelssohn d'Amsterdam, la Banque Commerciale Italienne et certains milieux financiers américains...

Car ils avaient misé sur Hitler pour mater le peuple allemand avec un « pouvoir fort », comme plus tard le régime de Pétain misera sur Hitler et sera le premier pourvoyeur des convois de Juifs promis à l'extermination. Parmi les bénéficiaires du régime nazi, on retrouve les mêmes : Krupp et Thyssen pour les aciéries et l'industrie lourde ; I. G. Farben pour l'industrie chimique : Siemens pour l'industrie électrique, Heinkel pour l'aviation, etc. Leurs dirigeants étaient des notables du gouvernement et du parti nazi. Ils ont bénéficié ensuite de la main-d'œuvre bon marché des camps de concentration, utilisant le travail des déportés jusqu'à leur épuisement total. A Monowitz, où se trouvait l'usine Buna de l'I.G. Farben, on a construit le camp de Buna-Monowitz et à Gross-Rosen - où quelques rescapés du convoi des 45.000 furent transférés en octobre 1944 - c'est à l'intérieur même de l'enceinte du camp, à côté du four crématoire que s'était installé un atelier des établissements A. E. G. Ces faits méritent d'être rappelés alors que toutes ces entreprises sont aujourd'hui encore plus puissantes qu'hier, ce qui explique peut-être en partie pourquoi de nombreux criminels de guerre restent impunis en R.F.A. et pourquoi on y fait preuve de tant de mansuétude envers les nostalgiques - anciens ou nouveaux - du nazisme. Ensuite, mais sans avoir la place pour développer, je voudrais simplement indiquer que si  pour les besoins du film, les persécutions y débutent par la Nuit de Cristal (9-10 novembre 1938), la répression de masse avait en réalité commencé après la provocation de l'incendie du Reichstag, le 27 février 1933, qui avait servi de prétexte à l'arrestation de 4.000 antifascistes allemands - parmi lesquels des communistes, des sociaux-démocrates, des libéraux, juifs ou non et à l'abolition des droits fondamentaux de la Constitution.

Carl von Ossietzky Bundesarchiv Bild 183-R70579 

Dès février 1933 les premiers camps de concentration étaient ouverts et on y trouvait le dirigeant communiste Ernst Thaelmann qui sera assassiné à Buchenwald le 18 août 1944 et le futur prix Nobel Carl Von Ossietzky qui mourra en détention le 4 mai 1938. De 1933 à 1938 plus de cent camps de concentration dans lesquels périront des dizaines de milliers d'antifascistes allemands seront ainsi créés. 

Enfin, et sans pouvoir là encore développer longuement, je voudrais dire qu'il n'est pas possible de suivre entièrement les propos de Madame Veil dans le débat qui suivit, lorsqu'elle dépeint les déportés comme un troupeau avili et sans humanité. Certes, il n'est pas question de mettre en doute son témoignage personnel et les situations qu'elle a décrites ont existé. Mais elles ne sont qu'un aspect de la réalité très complexe des camps. Car la solidarité, l'amitié, la fraternité, le soutien moral et le soutien matériel lorsque c'était possible, et aussi la lutte sous des formes multiples, cela existait aussi. C'est un sujet sur lequel il faudra bien revenir, ce qui n'atténuera en rien l'entreprise d'avilissement et d'anéantissement par les S.S. dans les camps.

Roger ABADA (45157), 1979

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : « article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 


René Aondetto : l'arrivée à Auschwitz


Rescapé d’Auschwitz, René Aondetto, a rassemblé dans un cahier de souvenirs adressé à Roger Arnould (cahier que celui-ci m’a transmis), des témoignages sur son incarcération à la Centrale de Poissy, au Dépôt de la Préfecture, puis aux camps de Voves et Compiègne. Lire dans le blog Poissy, Dépôt, Voves, Compiègne : les lettres de René Aondetto. Il décrit ensuite son arrivée à Auschwitz les 8 et 9 juillet 1942. 

Claudine Cardon-Hamet, Pierre Cardon

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : « article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Le 8 juillet 1942, vers 13 heures, nous lisions : « Auschwitz » sur les bâtiments d’une gare. Pour ma part, je n’avais jamais entendu ce nom auparavant. Nous étions tous affaiblis par ce voyage et étions déjà mis en condition pour que notre descente des wagons se fasse sans risque de réaction de notre part. 

Dessin de Franz Reisz 1946
Le train ne s’arrêta pas à cette gare et durant les 3 kilomètres environ qu’il parcourut lentement avant d’arriver au quai de débarquement du camp à cette époque, ceux qui avaient le souci et la force de regarder par une des lucarnes de notre wagon, lucarnes grillagées avec des fils de fer barbelés, virent un spectacle invraisemblable, incroyable, hallucinant, mais en réalité tragique : des détenus en tenue rayée de bagnards, là des hommes, là-bas des femmes, poursuivaient et frappaient avec de gros gourdins d’autres détenus habillés pareillement. 
Vu de loin, de ce train en marche, pour les non avertis que nous étions encore de cette organisation démentielle, ce spectacle nous frappait de stupeur et nous remplissait d’horreur. Nous ne pouvions distinguer les détails qui différenciaient les uns des autres les acteurs de ces scènes incompréhensibles, mais nous réalisions soudain que nous allions être jetés ce milieu. Pour ma part, j’étais par cette vision : des détenus frappant d’autres détenus. J’avais pourtant été à Poissy et dans les grands dortoirs de cette centrale, au milieu des « droits communs » j’avais constaté e triste rôle de certains détenus, devenus « prévôts de quartier ». Ayant été au mitard, j’avais été, à ma grande surprise d’ailleurs, malmené sans raison par le prévôt des lieux. J’avais d’autre part, lu un livre écrit vers 1935 par un évadé de Dachau, je crois. C’était un artiste, antifasciste lui-même, qui avait prêté son concours aux organisations antifascistes du temps de la République de Weimar, et après son évasion, il s’était réfugié en Suisse. La lecture de son livre m’avait averti des méthodes employées par les SA. J’étais donc prêt au pire, mais le spectacle aperçu quelques minutes avant la descente du train me déconcertait, d’autant plus que je croyais que les détenus ne pouvaient être que des antifascistes conséquents ou de toutes façons des victimes des nazis. 
C’est donc dans cet état d’esprit, nullement surpris par la réception brutale des SS que j’utilisais mes dernières ressources pour éviter le plus possible les coups et faire face au danger, mais habité par un mal bizarre au fond de moi-même, une sorte d’écœurement qui se dissiper quelques jours plus tard lorsque j’aurais découvert et compris l’abominable organisation démoniaque des nazis que tu expliques très bien dans « Les témoins de la nuit » en particulier page 176, dans le chapitre intitulé « la hiérarchie concentrationnaire ». Je sais maintenant que ceux qui n’ont pas vécu dans cet univers concentrationnaire, malgré tous nos efforts pour le leur décrire et leur expliquer, ne réaliseront jamais complètement ce qui en réalité est incommunicable. Mais cependant, ce n’est pas une raison pour que je cesse d’en parler en toute occasion.
Mon intention était de t’aviser seulement des lettres que j’ai réussi à récupérer et voilà que je revis notre arrivée à Auschwitz ! Je n’ai certainement rien à t’apprendre (Roger Arnould à qui il écrit est un résistant déporté à Buchenwald le 12 mai 1944 et libéré le 11 avril 1945. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP), mais puisque je suis parti, je vais te parler de notre réception, jusqu’à notre première nuit à Birkenau, c'est-à-dire la deuxième des « 45.000 ». Peut-être d’autres camarades te l’ont-ils racontée ? Tant pis.

L'entrée du camp principal, Auschwitz I
Donc, rapidement, le 8 juillet 1942, nous arrivons au milieu de la journée. Nous sommes conduits à Auschwitz central. Nous avons dû abandonner sur le quai, valises, balluchons, musettes. Nous franchissons la grande porte en passant devant les SS du poste de garde. Ce portail est surmonté d’une grande inscription métallique « Arbeit macht frei » (le travail rend libre). Nouvelle surprise, d’un autre genre, après le spectacle horrifique que nous venions de voir  du train, après la descente brutale des wagons et l’abandon de nos bagages : nous entrons dans le camp en musique. 
Dessin de Mieczysław Kościelniak
Un orchestre important, composé de tous les instruments inimaginables, joue les « gladiateurs » à la cadence allemande, qui nous permettra de marcher plus tard, squelettiques dans nos tenues rayées en long, les jambes raides, les bras collés au corps, en colonne par cinq (Il s’agit de "Arbeitslager March" Marche des Travailleurs du Camp, composée par un détenu de l’orchestre, Henry Krol). Sur un côté de la courte partie de l’allée d’entrée du camp, avant de tourner à droite dans l’allée principale, nous remarquâmes au sommet de plusieurs poteaux des groupes de figurines sculptées dan le bois et représentant, le dos courbé, et représentant  tous les types de la population méritant selon « l’éthique » nazie un « stage de redressement ».
Nous nous arrêterons dans l’allée principale, après les cuisines, devant les Blocks 26 et 27 (je crois ?). Nous mourrons de soif et un détenu arrose les fleurs devant les Blocks à côté de nous, mais pas question de nous désaltérer. Ceux qui ont voulu s’y risquer ont été brutalement frappés par notre escorte. Nous sommes conduits derrière les deux Blocks précités. Déshabillage dehors. Nous allons abandonner tous nos vêtements, nos portefeuilles, nos papiers, nos montres, nos alliances, tout, sans exception. Je réussis à garder ma ceinture. Toutes les parties pileuses de notre corps sont tondues, mais le visage ne sera pas rasé, ce jour-là et nous entrons dans un Block où les uns après les autres nous passons devant une baignoire remplie au tiers par un liquide à odeur forte : c’est la désinfection ! Un SS d’un coup de poing en pleine figure me fait basculer à la renverse dans cette baignoire. Aussitôt redressé, il faut sortira baignoire et en courant passer dans un temps record sous la douche. Pas question de savon ni d’essuyage.
Après ces opérations, nous recevons avec une chemise et nos vêtements rayés de bagnards, une coiffure (Mütze), des claquettes qui ne tiennent pas aux pieds sans chaussette ni mouchoir. Une chance pour notre convoi, tout est neuf. Habillés en rayé, nous serons photographiés de face avec notre numéro matricule sur la poitrine. En 1946, j’aurais la surprise de trouver cette photographie rue Leroux (le siège de la FNDIRP). Nous ne sommes pas tatoués ce jour-là. Nous le serons sur l’avant bras gauche quelques mois plus tard, à la suite d’une évasion de Russes non Juifs.
Lorsque nous sommes arrivés le 8 juillet 1942, les détenus non Juifs  de toutes les nationalités n’étaient pas tatoués. Au moment du tatouage, j’étais avec Bordy, Brumm, Fontaine, Lecocq, Monjauvis, Montégut, Penner, Petitjean, Vendroux (sauf René Bordy, ils feront tous partie des 119 rescapés) et peut-être encore quelques autres, au Kommando Schlosserei et au Block 15. Pour certains d’entre nous, le tatouage sera bien fait, c'est-à-dire petit et sans précipitation : c’est Vendroux (Pierre Vendroux), de Chalon-sur-Saône qui nous fera cette petite opération (ce camarade est décédé quelques années après la Libération).

Dessin de Mieczysław Kościelniak

Une fois habillés en tenue rayée, tandis que nous attendions dans cette grande allée du camp, la fin des formalités d’entrée, nous allions assister encore à un spectacle horrible : une camionnette bâchée va passer à côté de nous et s’arrêter un peu plus loin devant le dernier Block de l’allée qui est (nous l’apprendrons plus tard) le Krankenbau (l’infirmerie). Déjà nous somme intrigués, car la camionnette a laissé une trace sanglante sur la chaussée. Effectivement, les bâches levées, nous voyons plusieurs détenus en tenue rayée, inertes et ensanglantés, en vrac sur le plancher de la voiture. D’autres détenus sortent du Block voisin et se précipitent , tirent les corps, les laissant tomber sur le sol, et chacun soulevant ensuite un des corps inertes et couverts de sang par les pieds, les traine rapidement en courant. La tête du malheureux raclée sur le sol caillouteux laissant une trainée sanglante.En un rien de temps, tous les corps ont disparu derrière le côté du bâtiment (le 28 je crois). Étaient-ils morts ? 
Dans quelques jours ces spectacles seront devenus coutumiers et laisseront insensibles ceux qui auront la force ou plutôt la faculté de résister à l’effet qu’ils produisent, tout en restant conscients et dignes, sans être contaminés par cette ambiance d’inhumanité si diaboliquement organisée. La robustesse, la santé et la chance aidant, quelques uns de ceux-là survivront, et je peux que tous les camarades de mon convoi avec lesquels je me suis trouvé dans les Kommandos d’Auschwitz et principalement à la Scholsserei et à la DAW, puis Siemens à Gross Rosen, se sont tous conduits courageusement et avec dignité.
Mais les premiers jours, cela aura été terrible pour tous, et en deux mois, 60 à 70% d’entre nous seront disparus. Ce soir du premier jour, nous attendrons jusqu’à la nuit la fin des formalités et nous assisterons à la rentrée en musique des Kommandos revenant du « travail » ; nouveau spectacle ahurissant et inimaginable par une personne qui n’a pas été concernée.
Je n’arrive plus à me souvenir comment nous furent remis les deux morceaux d’étoffe blanche rectangulaires sur lesquels étaient imprimés notre numéro matricule et comment nous avons procédé pour les coudre sur notre veste et notre pantalon.
Mais, dès toutes ces opérations terminées pour chacun de nous, nous sommes dirigés les uns après les autres vers un Block récemment construit et dont les pièces étaient encore vides de tout matériel, le Block 13.
Dans le « Patriote Résistant » de septembre 1972, n° 395, je lis « dans leurs témoignages, plusieurs rescapés signalent que le premier des leurs qu’ils virent périr a été abattu par un SS au Block 13 le 9 juillet, soit le lendemain de l’arrivée ». En fait, nous n’avons passé que la nuit au block 13, mais durant cette nuit, il est possible qu’un des nôtres fût abattu (Selon René Maquehen, "l'un de nous qui avait eu à cœur de conserver son alliance (...) la fit tomber au pied du SS. Lorsque le SS s'en aperçut, il la ramassa et nous fit comprendre que se coupable ne se dénonçait pas, il en tuerait quatre à la place. Notre camarade se fit connaître (...) Le SS le prit alors par la tête et avec l'aide du chef de Block  se mit à le battre à coups de bâton et de pied, si bien qu'ils le tuèrent" (Triangles rouges page 108). 
Le lendemain, dès le départ des Kommandos, nous quitterons ce Block et tout le convoi des « 45.000 » sera conduit à Birkenau.

Block 13

Le Block 13
Dans ce Block 13, notre mise en condition allait se parfaire et il en sera de même la nuit suivante, dans la baraque de Birkenau qui s’appellera « Block » également. Lorsque je suis arrivé au Block 13 le 8 au soir, il faisait nuit. L’entrée du Block était maintenue dans l’obscurité et dès que j’eus franchi la porte j’ai été aveuglé par une torche électrique dans la lumière de laquelle, près de moi, surgit un pistolet automatique braqué sur moi, tenu par une main sortant d’une manche de veste de SS. Autour de lui, dans le noir, braillant des mots que je ne comprenais pas, se démenaient d’autres personnes à son service. Je les entendais, mais ne les voyais pas, aveuglé par le faisceau lumineux. Je reçus des coups imprévisibles et dans les déplacements inévitables que je faisais sous ces coups, je finis par apercevoir dans la lumière du faisceau qui ne me quittait pas, un récipient que l’on me tendait et que je saisis instinctivement. Ne comprenant pas un mot de ce que l’on disait en vociférant, cela aurait pu continuer longtemps. Mais le pistolet du SS suivait mes déplacements et sa présence me préoccupait tellement que je ne ressentais pas la douleur provoquée par les coups. Dès que j’eus cette gamelle en mains, il y fut versé environ un demi-litre d’une soupe liquide assez chaude. C’était la première depuis le départ de Compiègne… Mais je n’eus pas le loisir de l’apprécier, car un des séides d’un coup de genou dans le fond de la gamelle me le fit projeter en plein visage. Gros rires et je fus emmené dans le « dortoir ». C’était une grande pièce au rez-de-chaussée, dans un coin de laquelle il y avait une brouette en forte tôle : c’était l’urinoir (1). Quant à nous, au fur et à mesure de notre arrivée, nous devions nous accroupir et nous encastrer entre les genoux du camarade arrivé précédemment (2). Nous nous sommes finalement assis pour tenir toute la nuit, car à partir du moment où la pièce fut remplie, nous n’avons pas eu de visites de contrôle. Mais je ne crois pas que nous étions tous dans la même pièce, d’ailleurs le récit de Petitjean (« Témoignage sur Auschwitz » page 33) est quelque peu différent (3). Je me souviens qu’au matin la brouette débordait et que nous avons été rassemblés devant les cuisines avant notre départ pour Birkenau, sans réussir à me souvenir si nous avions eu droit à une mixture quelconque avant le départ (ils n’en ont pas eu, seulement des coups de schlague raconte René Petitjean (3).

A Auschwitz, on appelait la tisane du matin « herbata ». Jamais je n’ai bu de café durant ma déportation (sauf une fois durant notre quarantaine au Block 11. Le 1er novembre 1943 nous avions été emmenés par chemin de fer dans une sucrerie des environs et avions déchargé des trains de betteraves. La direction de l’usine, au milieu de l’après-midi avait fait distribuer un café très sucré. Il y a eu des histoires surprenantes durant cette « quarantaine »).

  • Note 1 de René Aondetto : ces brouettes étaient très lourdes et affaiblis comme nous étions, aux kommandos de la terrasse où nous irons dans les tous premiers temps à Birkenau, nous parvenions à peine à le soulever étant vides !
  • Note 2 de René Aondetto : dans les wagons tombereaux lors du transfert de Gross-Rosen à Leitmeritz (le 10 février 1945) - avec Richard Girardi et les deux jeunes hollandais (Johann Beckman et Frans Beckman) - c’est dans cette même position insoutenable que nous devrons nous installer, mais avec un contrôle constant des SS installés à chaque extrémité des wagons : celui qui se redressait avait droit à une balle dans la tête).
  • Note 3 récit de René Petitjean dans « Témoignages sur Auschwitz, p 33) : « Notre première nuit se passe, empilés dans le block qui servait à la désinfection des vêtements et à la fois de chambre à gaz. Deux salles pleines à craquer. Dans la salle du fond, nous sommes tous serrés, dans l'impossibilité de nous asseoir. Je tombe évanoui. Nous campons, tant bien que mal, pour la nuit - avec menace de mort si l'un de nous regarde dehors par la fenêtre. La rentrée dans ce block s'était effectuée un à un et au fur et à mesure que nous entrions, deux chefs de block nous frappaient de leur schlague sans arrêt. Peu de nous passent au travers. Revisite des poches, on s'empare des alliances, on fait ouvrir la bouche, et toujours menace de mort. Le lendemain matin, nous sentons l'odeur du café des cuisines, peut-être en aurons-nous ? On nous rassemble devant les cuisines, mais, en fait de café, nous essuyons force coups de schlague ».