A la croisée des deux grandes catégories de la Déportation

Le convoi d’otages parti de Compiègne vers Auschwitz le 6 juillet 1942 occupe une place particulière dans les déportations de France. Placé sous la bannière de la croisade hitlérienne contre le "judéo-bolchevisme" et dispositif de "la politique des otages" destinée à dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des troupes de l'armée d'occupation, il s’apparente par ses origines aux fusillades massives d'otages communistes et juifs de septembre 1941 à juillet 1943 et aux premiers convois de Juifs de France dirigés sur Auschwitz-Birkenau entre mars et juin 1942.

Sur les 1170 hommes (plus de mille "otages communistes" et 50 "otages juifs") qui furent immatriculés le 8 juillet 1942 à Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326, seuls 119 restaient en vie au jour de la victoire sur le nazisme

Après les décès d'André Montagne en mai 2017 et de Fernand Devaux en mai 2018, Richard Girardi serait désormais le dernier survivant du convoi.

L’histoire de ce convoi atypique - dont les premières recherches furent entreprises en 1971 par Roger Arnould (résistant déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP) - a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (éd. Graphein, Paris, 1997 et 2000, épuisé) qui publie le contenu de sa thèse avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) - et le livre grand public Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 (éd. Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, mis à jour en 2015) édité avec le soutien de la Direction du Patrimoine et de l'Histoire et de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

Ginette Cros, résistante dès


Ginette, Fernande Cros est née le 26 janvier 1921, à Paris 18ème. Elle est la fille de Marguerite, Emilienne Delabre, et de Paul, Louis Cros, son époux.
Issue d’un milieu à sensibilité de gauche (son père est Briandiste et pacifiste), elle est à 15 ans lycéenne au lycée Jules Ferry à Paris 9ème. Elle y a comme amie, depuis la classe de 5ème, Jeanne Brusnchwig (1). Leur professeur de philosophie nommée à Jules Ferry en 1939, militante communiste est Cécile Angrand et adorée par  ses élèves. Elle les amène à réfléchir sur la situation politique, la guerre d’Espagne en particulier, le fascisme en Italie et l’Allemagne. Et leur apporte une culture marxiste. Ginette Cros lit beaucoup.
A cette époque, Ginette Cros rejoint le groupe des “lycéens de Paris”, qu’Olivier Souef avait participé à créer et dont il était le secrétaire général en 1939. En 1938-1939, elle fait sa connaissance aux “lycéens de Paris”. Elle y milite, avec son amie Jeanne Brunschwig, Pierre Daix, Jean Suret-Canale... Initialement inscrite au lycée Fénelon en hypokhâgne, elle s'inscrit au Lycée Rollin pour être plus près d’Olivier Souef que ses amis surnomment l’Incorruptible ou Robespierre (Marie-Elisa Cohen), et qu’elle appelle le « Bolchevik de silex ».
Pendant la « drôle de guerre », Olivier Souef et Ginette Cros, se retrouvent à Rennes (Ille-et-Vilaine) où des classes de l'hypokhâgne et la khâgne du lycée Rollin ont été repliées, ainsi que celles d'Henri IV. Olivier Souef est responsable des étudiants communistes de la ville, avec Jean Suret-Canale, Ginette Cros, Pierre Daix et Jeanne Brunschwig.
La mère d’Olivier Souef est également venue à Rennes, car l’Orchestre national de France, où elle est violoniste sous la direction du chef d’orchestre Désiré-Émile Inghelbrecht, y a été replié.
Jean Sirinelli, Jean Suret-Canale, Pierre Daix
(entre eux deux) Olivier Souef et Ginette Cros
Sur une photo parue dans le livre de Pierre Daix « Dénis de Mémoire », on reconnaît de gauche à droite : Jean Sirinelli, Jean Suret-Canale, Olivier Souef et Ginette Cros dont Pierre Daix, qui est derrière eux sur la photo, écrit qu'elle est sa fiancée. Il n'y a cependant pas eu d'engagement officiel. "Je voyais beaucoup Olivier. Nous assistions aux concerts de sa mère, qui m'avait totalement adoptée" dira Ginette en 2000. Cette photo du livre de Pierre Daix est prise lors d'une sortie du groupe du Cercle Laïc au Boël, sur les hauteurs de la Vilaine, en avril 1940, à une quinzaine de kilomètres au sud de Rennes.
Sortie au Boël, collection Ginette Cros
Le cercle laïc est un "Mélange hétéroclite de carabins, PCB, juridiques, littéraires, anglicistes et khâgneux" ainsi que Ginette Cros l'écrit au dos d'une autre photo prise le même jour. Le groupe, qui agit en liaison avec des étudiants en médecine, fait de l'agitation à la Fac', édite des tracts dénonçant le caractère attentiste et impérialiste de la guerre.
Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Les troupes allemandes défilent sur les Champs-Élysées. Le 17 juin 1940, Rennes est bombardée. Il y a de nombreuses victimes civiles et militaires.
Olivier Souef et Ginette Cros quittent alors la ville en tandem "avec la cage à tourterelles" accrochée derrière le vélo et se réfugient dans la famille de Ginette, où ses parents l'ont précédée (interview de Ginette Cros en 2000). D'après elle, Olivier Souef, alors coupé des responsables communistes a songé un moment à partir en Angleterre. 
Depuis Paris, elle retourne à Rennes le temps de passer l’examen pour son certificat d’études supérieures en Histoire moderne et contemporaine qui est validé le 27 novembre.
De retour à Paris, elle a repris ses activités illégales tout en poursuivant ses études à la Fac’. Elle est alors en contact avec Bernard Gilles, Gilbert Mury, Suzanne Terret (2)... 
Le 26 novembre 1940, devant porter du matériel chez Jeanne Brunschwig, rue de la Tombe-Issoire (14ème), elle arrive en retard au rendez-vous et se retrouve nez à nez avec "deux flics en imperméables cachou".  Elle aperçoit alors son amie Annie Crémieux, qui a déjà été fouillée. Elle joue alors l'innocente venue apporter un manuel d'allemand à son amie. Elle n'est pas fouillée et arrêtée et passera la nuit à détruire chez ses parents tout matériel compromettant (interview de Ginette Cros, 2000). Elle obtient deux certificats d’études supérieures le 8 juillet 1941 (histoire du moyen âge et histoire ancienne).
Elle entre alors dans la clandestinité complète, change d’allure et d’identitéElle aura désormais plusieurs fausses cartes d’identité : en août 1942, elle se fait appeler Simone  Martin, née le 3 juillet 1920 à Rennes, domiciliée au 7 rue Champion à Maisons Laffite. En juin 1943, elle se fait appeler Andrée Lambert, née le 7 septembre 1920 à Paris 17ème, domiciliée au 3 rue Hermel à  Paris 7ème.
3 cartes d'identité de Ginette Cros
Prise en charge financièrement par le Parti communiste clandestin, c’est pour elle une plongée brutale dans l'inconnu, avec des planques incertaines (rue des Petits carreaux dans le Sentier) et des prises de risques inévitables. Par l’intermédiaire de Rose Mension, elle a des planques à Colombes et Maisons-Laffitte.
Elle manque de peu d’être arrêtée chez Juliette Renucci, rue Hélène, du côté de La Fourche (Paris 17ème). Elle avait en effet été suivie par les hommes des Brigades spéciales opérant en relais. C’est la petite fille d’une crémière de la rue Hélène qui la prévient in extremis que la police est chez son amie Juliette. Elle s’enfuit par une sortie de l’immeuble de son amie qui donne sur l’avenue de Clichy. Elle se réfugie avec sa tente de camping en forêt de Saint-Germain où elle campe plusieurs jours à côté d’une maison appartenant à des amis de ses parents.
Juliette Renucci est arrêtée et internée à la caserne des Tourelles, 141 boulevard Mortier dans le 20ème. Ginette Cros la fera évader avec trois autres internées, au cours d’une opération de commando FTP au cours de laquelle un des gardiens est tué. Juliette est alors planquée chez la grand-mère de Ginette Cros à Saint-Ouen .
Ginette Cros assure dès lors de nombreuses et importantes responsabilités clandestines dans la Résistance communiste.
René Thuillier
Elle rencontre René Thuillier, membre du triangle de direction des JC clandestines en zone Nord à partir de mars 1943, plus particulièrement chargé de l’unité des organisations de jeunesse résistantes. Il est membre du secrétariat national du FUJP depuis sa fondation en octobre 1943. 
René Thuillier devient un de ses responsables politiques directs. C’est lui qui la « propulsera » au CNR, dit-elle.
Bulletin du FPJ
Ginette Cros devient secrétaire générale du « Front Patriotique de la Jeunesse » créé en 1942.  Le FPJ va fusionner en octobre 1943 avec les Forces unies de la jeunesse (FUJ) pour former les Forces unies de la jeunesse patriotique (FUJP), dont elle est une des responsables avec Jean Pronteau (3).
papillon FUJ Marseille 1944
Elle est également secrétaire générale de l'Union nationale des Etudiant patriotes, « secondant  Pierre Kast » selon la notice biographique du Maitron de René Thuillier par Marc Giovaninetti.
Salle Wagram. Présentation des délégués du FUJP 
à la Consultative (novembre 1944).  Ginette Cros 
est au centre derrière la table.
René Thuillier est le deuxième à sa gauche
Elle devient membre du Comité national du Front national et en 1944 de son Comité directeur, où elle représente le Front patriotique de la Jeunesse.
Elle a contribué à la création du périodique « Le jeune patriote » né en 1942 (4). 
C’est une feuille ronéotée à destination de la jeunesse. 
A la Libération, il est le journal des « Forces unies de la jeunesse patriotique » (FUJP). 
Réunion de travail au "Jeune Patriote"
Elle en anime le « brain trust » comme elle l’écrit au dos d’une photo prise. « Le jeune patriote » a son siège social au 126 rue Lafayette (le siège du Comité central puis de la Fédération de Paris du PCF est au 120). « Le journal, dont 30 numéros sont édités entre octobre 1944 et juin 1945 n'est pas spécifiquement un support de bande dessinée, mais il publie des textes illustrés évoquant la Résistance, les maquis, le colonel Fabien (…) Son faible tirage, les restrictions de papier et les réorganisations des mouvements de jeunesse patriotique et communiste provoquent une réorientation du titre et sa transformation en « Vaillant le journal le plus captivant, organe de l’UJRF » (in Wikipédia).
Une de ses fiertés est d’avoir recruté pour « Vaillant », José Cabrero Arnal, dessinateur espagnol, déporté à Mauthausen, qui contribuera au succès du journal avec Placid et Muzo, puis Pif le chien.
Ginette Cros en tête du groupe FFI à Londres.
A sa droite, avec des lunettes, Jeanne Brunschwig
A Londres salut au monument aux morts
Le 11 novembre 1944, elle défile place des Invalides à la tête de 50 jeunes filles du FUJP, avant de se rendre à Londres où elles vont défiler devant le Cénotaphe. Événement que "l'Avant-Garde" ("le journal des jeunes", édité par la Fédération des Jeunesses communistes de France") du 24 novembre 1944 relate ainsi : 200 FFI - 50 jeunes filles et 150 jeunes gens - membres des FUJP, ambassadeurs de la France en guerre reviennent d'Angleterre.
Elle obtient la carte de « Combattant Volontaire de la Résistance » n° 096000, la carte de combattant n° 654.849 et est décorée de la Médaille nationale de la résistance.
« René Thuillier rédigea quelques éditoriaux pour la revue bimensuelle « Filles de France » au cours de l’année 1945. Parmi elles, Colette Jobard, encore mariée avec lui. Mais il se mit bientôt en ménage avec Ginette Cros, une des dirigeantes des étudiants communistes qu’il avait déjà connue pendant l’Occupation. Le mariage Thuillier-Jobard fut officiellement dissous en avril 1946 » (notice biographique du Maitron par Marc Giovaninetti).
Le 25 décembre 1946, Ginette Cros épouse Alfred, René Thuillier, résistant, responsable du Front uni de la jeunesse patriotique en 1943, torturé par la Gestapo rue des Saussaies, élu député de 1945 à 1941. Elle l’avait connu pendant la Résistance (Le Maitron).
Elle reprend ses études et obtient un certificat d’études supérieures de Géographie générale en juin 1948, ce qui cumulé avec ses certificats précédents obtenus en 1940 et 1941, lui permet d’accéder au grade de licenciée-es-lettres.
Elle est nommée professeur d’histoire au collège de filles de Château-Thierry (Aisne), département dont son époux est député. Puis au collège de jeunes filles à Epernay (Marne). En 1949, quoique ayant envisagé de ne pas se présenter à l’oral parce que malade, elle est reçue deuxième à l’agrégation de lettres, section histoire et géographie.
Elle fait sa rentrée en 1952 au lycée de Montgeron (Essonne), annexe mixte du lycée Henri IV, où elle remplace Madeleine Rebérioux, mutée au Lycée Marcelin Berthelot à Saint-Maur avant d’enseigner à la Sorbonne puis à Paris VIII.
Dès le début de sa carrière d’enseignante, elle a des rapports d’inspection pédagogique élogieux. Le couple Thuillier fait construire une petite maison en 1955 à Montgeron. Ils auront eu deux fils : Daniel né en août 1945, décédé 3 mois après sa naissance, François né en 1946 et une fille, Dominique, née en 1952. Le couple se séparera à l'été 1957. 
Ginette et Jeanne Brunschwig en 1969
A partir de 1955, elle passe ses vacances avec ses enfants aux Sables d’Olonne, en location, dont la première lui est indiquée par un collègue du lycée de Montgeron. Très sportive, elle fait du tennis et de la natation.
Aux Sables d'Olonne
A la retraite en 1981, Ginette Cros s’adonne à sa passion pour la photographie et les voyages. Elle en effectue de nombreux avec l’association des Professeurs d’Histoire et Géographie. Sa fille possède ses 40.000 diapositives, dûment classées, des nombreux sites visités avec son amie Françoise Corteggiani. Elle publie plusieurs ouvrages (sur le Maroc, la Sardaigne et Paris).
Ginette Cros décède subitement le 31 août 2002, à Nevez, pendant une baignade en Bretagne.

Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon
  • Note 1 : Lire sa notice biographique par Alain Dalençon, dans le Maitron.
  • Note 2 : Suzanne Terret fut arrêtée en flagrant délit en février 1943 par la police française du Ve arrondissement de Paris, rue du Pot de Fer, alors qu’elle peignait cette inscription sur un mur : "Etudiant, résiste à la déportation". Emprisonnée à la Petite Roquette (Paris), puis au camp des Tourelles (Paris) et ensuite au camp administratif de La lande Monts près de Tours (Indre-et-Loire), elle tomba malade et mourut d’épuisement le 14 août 1943, le lendemain de son transfert à l’hôpital de Tours (in Le Maitron. Notice Julian Mischi).
  • Note 3 : L’organisation regroupe les Jeunes chrétiens combattants, les jeunes de l’Organisation civile et militaire (OCM), la Fédération des jeunesses communistes de France, les jeunes du Mouvement de libération nationale (MLN), le Front patriotique de la jeunesse, l’Union des étudiants patriotiques, Sport libre, les Jeunes Paysans patriotiques, l’Union des jeunes filles de France, les Jeunes Laïcs combattants, les Jeunes Protestants patriotiques, les Jeunes Francs-tireurs et partisans (FTP).
  • Note 4 : Au comité directeur du « Jeune Patriote » : Andrée Ambroise, Julien Bertheau, Ginette Cros et Henri Rol-Tanguy. Le journal a connu deux périodes d'édition : pendant l’Occupation, de 1942 à 1944, 12 numéros sont publiés (une feuille ronéotée), numérotés de 1 à 12. Le journal sort de la clandestinité et, entre le 13 octobre 1944 et le mois de mai 1945, 30 numéros sont publiés sur les presses de l’imprimerie Seguin. Le 1er juin 1945, le numéro 31 du Jeune Patriote prend le titre de « Vaillant » avec le sous-titre « Le Jeune Patriote », toujours bimensuel, sous la bannière de l'Union de la Jeunesse Républicaine de France (UJRF). 
Sources et illustrations
  • Rencontres avec sa fille, madame Dominique Thuillier-Laudijois,  31/05 et 2/06 2019.
  • Interview audio de Ginette Cros par sa fille / 2000.
  • Photos de Ginette Cros et de René Thuillier © collection Dominique Thuillier-Laudijois.
  • « Gi » aux Sables d’Olonne.
  • Photo de la sortie au Boël, au dessus de la Vilaine, avril 1940, © Dominique Thuillier-Laudijois
  • © Photo Rennes 1940, in cahier central du livre de Pierre Daix « Dénis de Mémoire », collection Témoins, Gallimard.
  • Le Maitron (notice biographique de René Thuillier)
  • Hervé Cultru (préf. Richard Medioni), Vaillant, 1942-1969 la véritable histoire d'un journal mythiqueParisÉditions Vaillant Collector, février 2006, 286 p., relié (ISBN 2-9519925-1-3)
  • Papillon édité par les Forces unies de la Jeunesse patriotique, appelant les jeunes Marseillais à rejoindre les maquis, juin 1944. Revue de la Fondation de la France Libre, septembre 2017 - Numéro 65 page 27.

Une place particulière dans les déportations de France


Le convoi du 6 juillet 1942 a été constitué par la police de Sécurité (le RSHA, désigné en France sous le nom de l’un de ses organismes, la Gestapo) en vue de la «déportation vers l’Est » de mille otages communistes.
Cette déportation s’inscrit dans la politique des otages, mise en place à partir de septembre 1941, sur ordre de Hitler, par le MBF, Commandant militaire en France, Otto von Stülpnagel, en représailles des actions armées menées par des résistants communistes contre des officiers et des membres de la Wehrmacht. La riposte se traduit d’abord par des fusillades d’otages auxquelles viennent s’ajouter en 1942 la déportation d’otages juifs et communistes vers Auschwitz.
Ainsi, en décembre 1941, pour atténuer l’effet désastreux sur l’opinion française des exécutions massives d’otage exigées par Hitler, Otto von Stülpnagel préconise la déportation d’otages communistes vers l’Est. Abetz, ambassadeur d’Allemagne en France, intervient pour que l’on déporte également des otages juifs, au moment où la Solution finale se généralise à l’ensemble de l’Europe.
Ces déportations sont placées sous la bannière de la croisade contre le « judéo-bochevisme », dans le contexte de la guerre contre l’Union soviétique.
Le projet annoncé le 14 décembre 1941 d’une déportation de 500 jeunes communistes et de mille Juifs est suspendu sur la demande du RSHA. Seul un convoi de mille Juifs, arrêtés en décembre 1941, est dirigé vers Auschwitz, le 27 mars 1942, sur l’insistance de Dannecker, chargé des affaires juives en France au sein de la police de Sécurité.
Mais le 9 avril 1942, devant la multiplication des attaques communistes contre des officiers et des soldats de l’armée d’occupation, Hitler ordonne, pour chaque nouvel attentat, la déportation de 500 otages communistes, juifs et « asociaux », en plus des exécutions d’otages. Cinq autres convois « d’otages juifs » partent pour Auschwitz en mai et juin 1942. En réalité cette politique de représailles sert de prétexte, pour Dannecker, à hâter le départ vers Auschwitz des Juifs arrêtés à Paris en mai et août 1941. Le convoi du 6 juillet est formé à son tour.
Cf l’article du blog : Les wagons de la Déportation
Un millier de communistes, une quinzaine d’otages « asociaux » et les 50 derniers Juifs du camp C de Compiègne sont appelés la veille du départ.

Il en résulte un convoi de déportation singulier à bien des égards : il est le seul à mêler des Juifs - arrêtés en tant que tels - et des politiques (à l’exception des convois d’évacuation de 1944). Il est le premier et le seul convoi de déportation par mesure de répression à quitter Compiègne en 1942. Avec le convoi de femmes résistantes du 24 janvier 1943, il est le seul convoi de répression destiné à Auschwitz-Birkenau, et a y être demeuré.

On trouvera ci-dessous les douze pages de présentation du convoi du 6 juillet 1942, sous ma signature, parues dans le bulletin n° 73 de juin 2012, de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation

Claudine Cardon-Hamet





Hommage à Louis Castel


Hommage pour l'inauguration de la rue Louis Castel (CASTEL Louis)

Transcription des notes dactylographiées ayant servi au journal local pour annoncer la cérémonie et vraisemblablement utilisées par le maire de Gennevilliers, Waldeck l’Huillier, à l’occasion de l’inauguration de la rue Louis Castel.
Claudine-Cardon-Hamet (avril 2019)

Dimanche 21 septembre 1947, formation du cortège à 10 h 30 Place Jean Grandel.
A l'occasion du cinquième anniversaire de sa mort, la Municipalité convie la population de notre commune à la grande cérémonie d'inauguration de la rue Louis-Castel (anciennement rue G.H. Marsaud).
 
Allocution de Waldeck L'Huillier 
"Louis Castel ? Ce nom fait surgir devant nos yeux sa silhouette, haute, solide, son visage calme, intelligent et souriant. 
Pour tous ceux qui avaient connu Louis Castel, son souvenir n'est pas prêt de s'estomper : rarement un homme a pu réunir autant de qualités, rarement un homme a pu gagner autant l'estime et l'affection.
Louis Castel est né le 8 Février 1902 dans l'Aude. Jeune, il travaille la terre. A 20 ans, il adhère au Parti communiste et devient secrétaire de cellule de son village. Il vient à Paris en 1925 et il travaille dans différentes usines de la Région Parisienne et notamment chez Citroën Clichy, où il devient rapidement chef d'équipe de l'entretien. Il est parmi les dirigeants de la grève de 1926. Jeté à la porte après la grève, il est embauché par la Ville de Clichy, où il travaille jusqu'en 1934, date à laquelle il est élu conseiller municipal de Gennevilliers et maire-adjoint. Il se met à travailler avec acharnement et, après une année, il possède sur les bouts de doigt le métier difficile d'administrateur communal ; son travail ne l’empêche pas de militer activement dans l'ancienne région de la banlieue-ouest dont il était l'un des dirigeants. Excellent professeur (1), il fait beaucoup pour la formation des jeunes camarades et ses anciens élèves parlent toujours avec beaucoup de gratitude pour l'aide que Castel leur avait apportée à ce sujet.
Castel avait une extraordinaire capacité d'assimilation et de travail. Il pouvait travailler de 10 heures à 18 heures par jour et il apprenait chaque jour davantage. Par son travail, il avait acquis une vaste culture générale et c'était un plaisir pour ses amie d'essayer de Ie mettre en difficulté - sans jamais y parvenir - en lui posant des questions sur les problèmes les plus divers et les plus complexes.
Mais Castel n'était pas seulement un bon et sérieux militant. Il était aussi et surtout un magnifique camarade. Il savait écouter et comprendre. Il savait mettre a l'aise et il ne regardait pas à la besogne pour arranger les choses et dépanner les uns et les autres. Il était foncièrement bon et cela lui valait d'être sincèrement aimé de tous ceux qui l'approchaient. Pour Gennevilliers, Castel est un peu son histoire. Il y avait toujours eu un noyau de communistes. Papa Mocquart (2) se débattait tout seul au Conseil Municipal. Mais l’on peut dire que c'est surtout depuis 1927-1928 que l'action ouvrière y prend une extension considérable et cela coïncide avec la construction de la première Maison du Peuple, 185 avenue de Paris. En effet, il n’existait pas de locaux à la disposition des ouvriers; l'on en était réduit à se réunir dans des salles de bistro et cela ne facilitait pas le travail.
Alors "l'équipe" se met au travail. L'Huillier procure les matériaux, Castel et bien d'autres se transforment en terrassiers et maçons. Papa Mocquart fait les travaux de serrurerie ; la maison est debout : les organisations ouvrières ont un toit et prennent un développement considérable.
On arrive à 1936. Castel est parmi ceux qui dirigent le magnifique mouvement qui engloba à Gennevilliers près de 25.000 ouvriers. Il mène les pourparlers chez Ford, avec le grand "directeur américain" en tournée d'inspection en Europe. Au bout de 3/4 d'heure de conversation avec Castel, il lui dit: « si j'avais dans toutes mes usines un directeur ayant votre tête, je pourrais dormir tranquille. Je vous offre celle d'Asnières. O.K.?". Castel lui rit au nez.
Le nom de Louis Castel est directement associé à toutes les grandes œuvres réalisées dans tous les domaines par la Municipalité communiste de Gennevilliers. 
Jean Grandel, fusillé le
22 octobre 1941 à Châteaubriant
Jean Grandel (3) et Louis Castel étaient grands amis et il est difficile d’évoquer sans émotion leur dernière rencontre et leurs derniers adieux le 3 septembre 1939, dans le bureau de Grandel. Celui-ci disait, son visage baigné de larmes : "Quoi qu'il arrive, tenons-bon et ralliement à la Mairie". Ni l'un ni l’autre ne devaient revenir.
Mobilisé, Louis Castel rejoignit son unité à l'heure dite. Il état sergent : son capitaine le considérait comme son meilleur sous-officier et il ne comprenait pas comment Castel réunissait à "avoir ainsi en mains" les hommes sous ses ordres. Ils l'aimaient bien et disaient de lui : "Ce n'est pas celui-la qui nous cassera les oreilles, mais pour lui, on ferait n'importe quoi ".
Arrêté le 3 décembre 1940, Castel est condamné à 18 mois de prison.
Il a froid, il a faim, mais il ne perd pas mon temps. Il apprend l’espagnol et se délecte à la lecture de Cervantès. Il fait des mathématiques supérieures. Ayant fait sa peine, il est interné à Voves et le 10 mai 1942, remis comme otage aux boches qui, incapables de s'emparer des combattants sans uniformes, de plus en plus nombreux et actifs, se vengent sur des hommes pris en 1939-1940 et qui ne pouvaient, ni de près, ni de loin, être mêlés à l'action militaire. Avec 12 autres Gennevillois, Castel est déporté pour le "Convoi Maudit" du 6 Juillet 1942 à destination d'Auschwitz. Il meurt quelques semaines après, des coups, des privations, du typhus inoculé par les barbares fascistes, comme les autres Gennevillois.
En donnant son nom à une rue de Gennevilliers, la Municipalité, a voulu rendre hommage à l'un de ses meilleurs combattants. En assistant nombreux à la cérémonie inaugurale, les Gennevillois démontreront que le souvenir de Louis Castel est gravé dans leurs cœurs et qu'ils n'entendent pas que son sacrifice soit vain".
  • Note 1 : Il s’agit ici des écoles de formation des militants du Parti communiste. Apparues dès les premières années d’existence du Parti, ces écoles  ont fonctionné jusqu’à une période récente (élémentaires, fédérales, centrales). Chaque échelon du cursus permettant ou coïncidant à l’accession à des responsabilités supérieures. Louis Castel est l’un des formateurs des jeunes militants de Seine-Ouest.
  • Note 2 : Julien Mocquard. Né le 27 janvier 1877 à Gourdon (Lot), mort le 3 novembre 1953 à Gennevilliers. Mécanicien à la Société Éclairage, chauffage et force motrice, révoqué à la suite des grèves de 1920, il resta longtemps sans travail avant d’être réintégré d’abord à Paris puis à Clichy. Domicilié à Gennevilliers, il fut élu le 30 novembre 1919 conseiller municipal socialiste dans la seconde section et rallia les rangs du Parti communiste après le congrès de Tours (décembre 1920). (Le Maitron). Lire sa notice biographique complète dans le Maitron, dictionnaire du mouvement ouvrier et du mouvement social, désormais accessible en ligne.
  • Note 3 : Jean Grandel, né le 4 septembre 1891 à Montpellier, fusillé comme otage le 22 octobre 1941 à Châteaubriant ; syndicaliste CGTU et militant communiste ; maire de Gennevilliers de 1934 à 1939, conseiller général du canton d’Asnières (1934-1939). Lire sa notice biographique complète dans le Maitron, dictionnaire du mouvement ouvrier et du mouvement social, désormais accessible en ligne.

AUMONT Roger


Roger Aumont au camp de Gaillon
Matricule "45185 à Auschwitz

Roger Aumont est né le 13 décembre 1903 à Saint-Sever-en-Calvados (Calvados). Il habite route de Vire à Sourdeval-la-Barre (Manche) au moment de son arrestation. 
Il est le fils de Maria, Augustine, Desbouillans, 26 ans, « occupée au ménage » et de Paulo, Albert Aumont, 26 ans, coiffeur, son époux.
Le 25 novembre 1924, il épouse Irène, Marie, Jeanne Tréhoux, à Saint-Sever-en-Calvados. Le couple aura deux enfants.
Fromager, Roger Aumont effectue les livraisons auprès des épiciers détaillants, ce qui lui permettra de circuler dans le secteur pendant l’Occupation.
Il est adhérent du Parti communiste depuis 1930, secrétaire de la cellule communiste de Sourdeval.

Von Rundstedt
au Mont St Michel
Le 16 juin 1940, positionnée dans le Calvados, sur les rives de la Dives, l'armée allemande reçoit l'ordre de foncer sur Cherbourg. C'est le 15ème corps d'armée, commandé par le général Hotz, qui est chargé de cette mission. Le  18 Saint-Lô est investie et le 19 Cherbourg signe sa reddition. 
Dès le début de l’Occupation, Roger Aumont aide André Defrance et la direction de son Parti à reprendre des contacts dans la région.
Il prend liaison avec le groupe “Jean Fresnay” de Saint-Michel-de Montjoie (Manche). Sa mère, coiffeuse, est en caonatct avec un groupe dont faisait partie son garçon-coiffeur, André Blouet, Roger Colace, de Saint-Sever. Ils seront en 1943, membres du groupe Jean Turmeau). Ce groupe confectionne des tracts anti-allemands qu’il distribue ou adresse par voie postale.
Roger Aumont crée plusieurs groupes d’action à Sourdeval, qui sans se rencontrer, agissent. Pendant les vacances scolaires de 1941, ils sabotent la ligne aérienne comptant 24 fils, à usage exclusivement militaire allemand (elle est coupée entre Champ-du-Boult et Gathémo, route de Vire sur la commune de Gathémo). L'action est conduite par Henri Corbin.
André Aumont prépare avec son groupe le sabotage d’un train de matériel mais la tentative échoue, "faute d'expérience sans doute".
Fiche d'otage de Roger Aumont (CDJC)
Apprenant avec indignation l'exécution (le 22 octobre 1941) des otages de Châteaubriant, Nantes et Bordeaux, Roger Aumont organise avec l'hôtelier Jules Lanssade et l'ouvrier Jacques Bazin, et quelques autres, une collecte dont le produit est destiné à l'achat d'une gerbe portant sur le ruban : " Aux fusillés de Nantes et de Bordeaux ". Elle est déposée le 1er novembre 1941 au Monument aux Morts.
Ce fait est mentionné sur sa fiche d’otage par les autorités allemandes (document ci-dessus et ci-contre).
Le Maire fait retirer le ruban, mais la population manifeste sa solidarité, si bien que Roger Aumont renouvelle son geste le 11 novembre 1941.
C'est alors que le Maire informe les Renseignements généraux de Saint-Lô, qui dépêchent un inspecteur à Sourdeval et qui arrête Roger Aumont (le 12 ou le 14 novembre 1941).
Traduction de la fiche d'otage, montage Pierre Cardon
Il est interné au camp français de Gaillon (Eure). 

"Sa femme, Irène, a continué la lutte après l’arrestation de son mari. Elle reçoit les responsables clandestins de passage, accueille des réunions clandestines et entretient un réseau d'information par voie postale et par des distributions personnelles auprès des personnes qu'elle connaissait bien" (André Debon et Louis Pinson).
Roger Aumont est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne, le Frontstalag 122. Depuis le camp de Compiègne, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf l’article du blog : Les wagons de la Déportation
Roger Aumont est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000» (1170 déportés immatriculés à Auschwitz dans la série des matricules « 45.000 » et « 46.000 », d'où le nom de "convoi des 45000" que les rescapés se sont donné). Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942
Roger Aumont le 8 juillet 1942
On ignorait son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942. Le numéro «45185» inscrit dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro a pu être validé en comparaison avec la photo d’immatriculation de Roger Aumont au camp de Gaillon.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Roger Aumont meurt à Auschwitz le 15 octobre 1942 d’après les registres du camp d’après les registres du camp (in Death Books from Auschwitz, Tome 1 page 36).
Une résidence municipale honore son nom à Sourdeval.

Sources
  • Fiche d'otage (C-A, p. 22).
  • La Résistance du Bocage. André Debon et Louis Pinson, Alençon. 1988.
  • Archives du camp de Gaillon.
  • Death Books from AuschwitzSterbebücher von Auschwitz , Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Bureau de la Division (ou Pôle) des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel).
  • Archives en ligne du Calvados.
Notice biographique rédigée en avril 2001, complétée en 2018 et 2019, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Autrement, Paris 2005) pour le livre "De Caen à Auschwitz" (Collège Paul Verlaine d'Evrecy, Lycée Malherbe de Caen et Association Mémoire vive) juin 2001, Ed. Cahiers du temps.
Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Monjauvis : Témoignages sur le Dépôt de la Préfecture et le camp de Rouillé


Auguste Monjauvis : syndicaliste, soldat en 1939, résistant. Arrêté en septembre 1941.  Témoignages sur le Dépôt de la Préfecture et le camp de Rouillé…

Auguste Monjauvis en 1989
Il a 86 ans
MONJAUVIS Auguste, Eugène, métallurgiste, ajusteur, outilleur à la Compagnie des Compteurs à Montrouge depuis 1936, « j'avais été élu délégué du personnel et secrétaire de la section syndicale. Mon activité ne plaisait guère à la direction. L'utilité de mes connaissances professionnelles aurait dû être pour des Français de me maintenir à l'usine, vu que pour ce début de la guerre j'étais classé dans l’affectation réforme (1), mais il faut dire que les industriels de la métallurgie et d'autres capitalistes dans un nombre assez important, avaient cette devise: "Plutôt Hitler que le front populaire".
Mobilisé le 7 septembre 1939, il est affecté en échelon avancé en Alsace.
« En juin 1940, ma Compagnie réussit à sortir de l'encerclement fait sur les routes allant vers Belfort - les troupes allemandes firent là beaucoup de prisonniers - ma compagnie se replia et se cantonna dans l'Aveyron. Au camp du Larzac, je fus démobilisé en juillet 1940 et rejoignit Paris occupé.
La vie devait continuer, ma femme, mes parents n'avaient aucune ressource, il fallait travailler. Je repris contact avec les camarades de l'usine des Compteurs de Montrouge, mais la direction, toujours aussi ferme dans ses principes de classe, m'avait rayé de son personnel, le patronat avait ses listes rouges ou noires, ses ennemis n'étaient pas les occupants allemands. 
Maurice Lacazette
Plusieurs de mes camarades ouvriers militants étaient dans mon cas, en août et septembre 1940, nous nous réunissions dans les terrains vagues pour organiser notre résistance, en liaison avec Maurice Lacazette, secrétaire du syndicat des métaux de la région parisienne (fusillé en 1942 par les Allemands). Dès cette époque, septembre 1940, nous avons formé des groupes de trois des comités populaires de la C.G.T. clandestine, adhérente au Front National. Nous distribuions des tracts anti-allemands, nous en remettions à quelques chefs de groupe que nous avions formé dans l'usine. J'avais trouvé du travail chez un artisan maquettiste à Montrouge, mais très mal rétribué. En octobre ou novembre 1940 je trouvai du travail dans ma profession chez Ragonot à Malakoff. Je continuai mon activité au sein des comités populaires. De très bonne heure les matins avant d"entrer à l'usine, nous mettions des tracts dans les boites aux lettres et nous collions des papillons donnant des mots d'ordre contre l'occupation de notre pays. M'apercevant que j'étais repéré par la direction de cette usine, je la quittai pour aller travailler dans une petite entreprise du XIe arrondissement de Paris, en mars 1941. Je pris liaison avec l'organisation résistante et fis le même travail de propagande. Au début de juin 1941, un camarade de mon ancienne usine des Compteurs vint me proposer d'entrer à la Société Industrielle des Téléphones - Paris XVe. Elle était une des plus grandes usines de l'arrondissement, de suite à mes premiers jours de travail, il me mit en liaison avec un responsable du triangle local pour organiser les distributions de tracts et des prises de paroles dans la rue des Entrepreneurs à la porte de l'usine. Nous mobilisions nos triangles intérieurs pour la sauvegarde des résistants, distributeurs et orateurs. Nous avons entrepris la parution d'un journal d'usine, il fut retardé par suite de changements continuels de nos imprimeries clandestines, nous avions comme mot d'ordre, le sabotage d'outillages servants à la fabrication d'appareils de transmissions téléphoniques destinés à l'ennemi et nous avons eu la mission d'un transport d'armes pour les groupes O.S. (plus tard F.T.P.F.)
Pris en filature
Le 16 septembre 1941, je m'aperçus d'une filature en prenant le premier métro du matin, descendant à "Grenelle" actuellement "Bir hakeim" où j'assurai une liaison avec le chef de triangle local. Le lendemain au petit jour, j'étais arrêté. Ces faits sont pour montrer que la résistance des communistes à l'occupation de notre pays par les troupes hitlériennes était organisée bien avant l'entrée en guerre de l'U.R.S.S. Nombreux sont les communistes qui en ont donné les preuves par des témoignages irréfutables, "les calomniateurs continueront, la vérité aussi".
L’arrestation
Le 17 septembre 1941, j'étais arrêté à mon domicile, au 143, rue Nationale - Paris 13ème, à 5 heures du matin par deux policiers en civil. Si j'ai été arrêté ce n'est pas seulement que mes idées étaient contraires au gouvernement de collaboration avec Hitler, mais bien que je ne cessais de propager par différentes actions les idéaux de la Résistance.
Le 17 septembre 1941, j'étais amené par deux inspecteurs devant le commissaire de la Préfecture de Police de Paris au quai des Orfèvres, celui-ci demanda à un secrétaire de lire un rapport, il était de plusieurs pages écrites à la main. Le commissaire demanda mon accord et ma signature sur les faits cités, je réfutai toute la lecture, furieux il me dit que j'étais amnésique !
Le Dépôt
Dessin de Jules Fera
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Le Dépôt
Le commissaire donna l'ordre de m'emprisonner immédiatement dans une cellule de la Tour Pointue (le Dépôt). Chaque jour j'attendais l'interrogatoire en règle, bien décidé à ne rien dire sur mes activités. C'était en septembre 1941, des affiches rouges étaient placardées dans le métro avec les noms en noir des premiers Résistants fusillés.
Pendant huit jours je restai seul dans cette cellule humide où la tinette coulait avec bruit par intermittence, m'empêchant de dormir même la nuit. Par quel hasard, je ne sais, au neuvième jour, les gardiens me firent passer dans la grande salle du Dépôt. Là, je retrouvai une vingtaine de camarades venant de différentes prisons, et déjà organisés entre eux. 
André Tollet, évadé de Compiègne
fiche de recherche en 1942
Je leur donnai des nouvelles de l'activité résistante dans le 15ème arrondissement de Paris et fut adopté tout de suite. Il faut dire que dans ce groupe de Résistants, André Tollet, secrétaire de l'Union des Syndicats de la Région Parisienne en faisait partie. Pendant une dizaine de jours, nous sommes restés dans cette salle cherchant une faille pour l'évasion.
Rouillé
Mais le 9 octobre 1941, un ordre de la Préfecture est arrivé de nous mettre les menottes de nous transporter en car à la gare d'Austerlitz en direction du camp de Rouillé dans la Vienne.
Dans ce camp en pleine campagne du Berry, des baraquements entourés de plusieurs rangées de barbelés de plus de deux mètres de haut où vivaient depuis des mois des centaines de prisonniers, en grand nombre des militants communistes, des socialistes, des syndicalistes (à cette date, les catholiques venant des réseaux gaullistes étaient peu nombreux) et quelques droit commun.
Le camp de Rouillé © AJPN
L'organisation intérieure  était un fait. Notre vingtaine reconnaissait là des militants, des résistants arrêtés depuis plusieurs mois dans cette année 1940. Nous étions entre camarades ! Chaque baraquement avait ses responsables pour les corvées, la propreté.
Des cours étaient organisés avec des professeurs bénévoles : culture, physique, langues vivantes, histoire, mathématiques. Je m'inscrivis aux cours d'algèbre et maths (un militant, un résistant pense toujours dans un avenir meilleur à son utilité "parfaire ses connaissances").
Maurice Ténine
fusillé à Chateaubriant

© Le Maitron
Quelques jours passèrent et dans la semaine du 22 octobre 1941, stupéfaction et colère ! Nous apprîmes la fusillade d'otages du camp de Châteaubriant : 27 communistes que nous connaissions bien, certains pour avoir milité avec eux (le docteur Ténine était le docteur des grévistes en 1936 à Montrouge).
Le camp de Rouillé était aussi un camp d'otages. Notre organisation y cherchait les moyens d’évasion. Un jour, le commandant du camp nous proposa de faire une corvée de bois dans la forêt des environs, je fus désigné avec trois autres camarades. Notre tâche était d'étudier les possibilités d'évasion. Trois gardes avec fusils nous suivaient dans tous nos chargements. Malgré nos conversations aimables avec nos gardes, nous n'avons pu avec aucun des trois, orienter la sympathie envers les internés (cette corvée n'a pas été suivie d'autres, le commandant était devenu méfiant). Une nuit de décembre, nous sommes réveillés par de nombreux coups de feu de fusils mitrailleurs vers les barbelés, nous voyons un corps pendu par les pieds accroché, la tête en bas, à la deuxième rangée de fils de fer, un autre plus loin, mort de la même façon. C'était deux malheureux droits communs qui avaient cru corrompre un garde de les laisser sortir.
Décembre 1941, j'appris la mort de mon père, j'en fus très peiné, c'était un bon père et communiste depuis plusieurs années. Au début janvier 1942, un jour de grand froid, ma femme et ma mère, au prix de bien des privations, vinrent m'apporter quelque nourriture.
Au camp, nous n'étions nourris que de carottes, de rutabagas et de topinambours, nos intestins en étaient malades et cet hiver 1941/1942 a été un hiver de neige et de glace. A la fin de ce mois et au début de février, des rumeurs circulaient sur des prises d'otages dans les camps. Le 7 ou 8 février, on nous consigna dans les baraquements avec ordre du commandant de ne pas sortir.
Dans la soirée, il vint avec deux gardes l'entourant et d'autres, fusils au bras à la porte de notre baraquement qui était situé en fin de camp, il se plaça au centre de nos rangées de lits de bois à étages. Il appela cinq noms, j'étais du nombre, on le questionna, il nous dit qu'il en faisait de même dans tous les baraquements, que c'était un ordre supérieur !
Les gardes nous entourèrent pour nous amener à la salle de garde, à l'entrée du camp. Là, nous nous sommes retrouvés au nombre d'une cinquantaine, toujours des communistes et syndicalistes, des conseillers municipaux communistes venant de plusieurs municipalités communistes ouvrières de la banlieue parisienne, mon camarade André Tollet était aussi du nombre.
Notre organisation protesta, envoya une délégation auprès du commandant afin de savoir quelles sortes de représailles nous étaient destinées. Le commandant affirma que nous étions pour être transférés dans un autre camp et non pour être fusillés. A la nuit, on nous fit monter dans un camion, direction d'un fond de gare où nous attendait un wagon à bestiaux ».
Auguste Monjauvis est transféré avec ses camarades au camp de Compiègne, géré par la Wehmarcht.

Témoignage recueilli à la FNDIRP dans les années 1970. En janvier 1972, Auguste Monjauvis témoigne dans le "Patriote Résistant" pour le 27ème anniversaire de la Libération d'Auschwitz.
  • Note 1 : Travaillant dans une entreprise d’intérêt national, il avait été vraisemblablement classé « affecté spécial », c'est-à-dire mobilisable sur son poste de travail en cas de conflit, mais comme la quasi-totalité des affectés spéciaux syndicalistes et/ou communistes il a été radié… et appelé sous les drapeaux. 
Photos 
  • Auguste Monjauvis © MRN / Pierre Cardon
  • Le dépôt : dessin de Jules Ferat in © "Crimino corpus".
  • Maurice Lacazette : archives de la Préfecture de police de Paris / © Le Maitron
  • André Tollet : Archives de la Préfecture de police de Paris  © Pierre Cardon
  • Le camp de Rouillé © AJPN
  • Le camp de Compiègne, photomontage © Pierre Cardon