Le convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie de la politique de représailles caractérisée par des fusillades et des déportations d'otages, ordonnée par Hitler à partir de septembre 1941 dans les pays occupés d'Europe de l'Ouest, pour tenter de dissuader les résistants communistes, prétendument inspirés par le "judéo-bolchevisme", de poursuivre leurs actions armées contre les officiers et les soldats des forces d'occupation. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz dans la série des 45 000 et des 46 000 le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus.

Après les décès d'André Montagne en mai 2017 et de Fernand Devaux en mai 2018, Richard Girardi est désormais le dernier rescapé du convoi.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent entreprises en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en avril 1995. Elle est l'auteur de deux livres "Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000»", éditions Graphein, Paris, 1997 et 2000, publiant le contenu de sa thèse et d'une édition allégée "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942", éditions "Autrement", Paris, 2005 et 2015.

Notes sur Royallieu, Claude Souef (suite : l'université du camp, théâtre et crochets).


Nous reproduisons ici la suite des « Notes sur Royallieu » écrites par Claude Souef, interné à Compiègne d’avril à juin 1942 et qui fut à partir de 1947 rélisateur de cinéma, rédacteur en chef de la revue "Ciné-Club" édité par la FFCC, puis journaliste à « L’Humanité ». Il a été arrêté le 28 avril 1942 avec son frère, Olivier Souef qui sera déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942. Il a raconté dans ces notes leur arrestation (lire dans le blog : La rafle des communistes, 28 avril 1942 à Paris, puis la description du camp et sa vie quotidienne Notes sur Royallieu (Claude Souef). Dans cette suite, il parle de l’université du camp, les conférences, les activités manuelles, les jeux, toutes les activités initiées par « Le "Comité" du camp des politiques à Compiègne », tout ce qui permet de faire « provision de confiance, de désir de vivre » comme il l’écrit... 
Claudine Cardon-Hamet

Ne pas se laisser aller !
L'essentiel, ne pas se laisser aller, ne pas ruminer son cafard, ne pas se recroqueviller sur sa paillasse. Si à la faim s'ajoute le désœuvrement le moral baisse vite. Chacun essaie de s'occuper. Certains font des bagues avec des pièces de 1 Franc. Un millésime précis est recherché : l'alliage est meilleur. Dans notre chambrée un jeune taille au couteau des ronds de serviette. Où a-t-il trouvé un bois valable ? Peut-être les avait-il commencé avant son arrivée au camp. Il dessine aussi, j'ai conservé deux portraits au crayon, faits par lui, ici, dans la chambrée. Un tourneur déjà âgé, Petitjean, dessine, lui, les baraquements, les arbres du camp.

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L'Université du camp
On la doit pour une grande part à George Cogniot. Il a commencé avec des cours d'histoire de la littérature et de philologie. Ces cours, c'est à la fois le refus de se laisser aller et la confiance en l'avenir, en son propre avenir même, alors qu'on sait qu'on est là pour être déporté ou fusillé comme otage. La première causerie de Cogniot à laquelle j'assiste, le 3 mai est consacré à Goethe, symbole sans doutes en ce camp où nous venons d'arriver. D'autres suivent. J'ai conservé les cahiers. 4 Mai : Cogniot donne un texte à préparer pour le 11 mai  « François 1er, protecteur des Lettres et des Arts" (Brantôme). 11 Mai : texte à préparer pour le 18 :"L'Amitié de Montaigne et La Boétie" (Montaigne). 18 Mai : texte à préparer pour le 25 :"La Plainte d'Hélène" (Ronsard) Cogniot, malade le 25, ne peut corriger et commenter que le 1er
Juin. 1er  Juin : texte à préparer pour le 8 Juin "Consolation à Du Périer" (Malherbe). 8 Juin : texte à préparer pour le 15 Juin :"Louis XIV" (Saint-Simon). 15 Juin : texte à préparer pour le 22 Juin :"Les quatre préceptes de Descartes".
La correction n'a évidemment pas lieu, puisque c'est dans la nuit du 21 au 22 Juin que 19 camarades s'évadent, dont Georges Cogniot.
Cogniot donne aussi un cours de philologie, études autour de "Conseil à ses lecteurs" préface de Gargantua. 14 Mai. Cogniot, malade, ne donne pas son cours le 21 Mai, non plus le 28 Mai, jour où il est retenu à la Croix-Rouge. Il reprend en Juin, toujours avec Rabelais : "Les chats fourrés", puis "Lettre de Gargantua à Pantagruel étudiant". D'autres cours ont lieu : Italien, Anglais (j'ai conservé des cahiers et des devoirs corrigés avec des notes, comme au lycée), Espagnol, Histoire.
Cahier d'Olivier Souef 14 juin
Conférence de Jahan "poésie par morte"
Yves Jahan fait une causerie intitulée "Poésie pas morte", le 14 juin (1).
Musset, le doyen de la fac de Lettres de Caen commence des cours de géographie. Pour ce cours je dessine, avec l'aide de mon frère, une carte de France, sur une grande feuille de papier gris trouvée sûrement à la cantine. Car il y a une cantine au stalag. On n'y trouve rien à manger, par contre on peut s'y procurer des cahiers, des crayons, de l'encre, ce qui est fort utile.
En ce printemps le temps change avec une rapidité extrême. Un jour c'est un ciel bleu, avec quelques petits nuages blancs. Tout le monde est plus décontracté, on profite du soleil, on se promène par petits groupes. Certains vont même à l'appel en bras de chemise ou torse nu. Mais, commentaire :"Avec un temps comme ça, on va les avoir toute la journée sur le dos". Sous le toit d'un baraquement, il y a des nids. A tout moment des martinets s'en envolent. Ils vont se poser sur les trois tilleuls près de la place d'appel ou s'élancent au loin, vers le fleuve proche où passe parfois un remorqueur tirant son train de péniches. Les prisonniers les suivent des yeux, plaisantent, les envient. Il y a même des discussions techniques pour savoir s'il s'agit d'hirondelles ou de martinets. Ils font rêver, eux qui d'un coup d'ailes franchissent tous les barbelés. Un autre jour, une pluie sans fin au moment de l'appel. Commentaires : "On en a pour toute la journée avec ce temps bouché... C'est toujours ça, on sera peinards. On ne les verra pas aujourd'hui..." On piétine dans la boue, les mains dans les poches, les cols relevés. Certains ont des chaussures de ville, ou des sandales, d'autres des sabots bourrés du foin de leur paillasse. Les cols trempés gouttent dans le cou, les vestes sont transpercées. On n'ose bouger de crainte de dégager une issue pour l'eau qui s'infiltre partout.
Parfois l'appel dure plus d'une heure.

Les loisirs, théâtre et "crochets".
Entre deux blocks arrive Louis Thorez. Tout le monde le connaît, c'est le frère de Maurice, frappant, comme un tambour un ustensile emprunté aux cuisines. Quelques internés le suivent, plus ou moins déguisés, plus ou moins musiciens. Garde-champêtre de village, Louis frappe son tambour puis s'arrête pour "L'Avis" : ce soir c'est la fête, sketches, crochets, jeux. La parade parcourt tout le camp, serpentant entre les blocks. Après la distribution de pain, les détenus se dirigent vers la salle des fêtes. Le couvre-feu, habituellement à 21 h, est repoussé. Trois cents spectateurs dans la salle, avec des bancs pour cent.  Y-a-t-il ce soir-là un acte de Courteline ou un sketch écrit par un interné, je ne sais plus. Les rôles de femme, dont on reconnaît bien sûr les interprètes, ont toujours un grand succès et valent quelques plaisanteries. Il y a un crochet, chacun pousse sa chansonnette, romance sentimentale ou imitation de Trenet. Puis les jeux commencent :"Le cosaque cocasse du Caucase, le cocasse cosaque..." La salle hurle et le bégayeur descend de l'estrade remplacé par un autre qui n'aura pas plus de succès dès que le rythme s'accèlère. Pour l'épreuve "Poésie", c'est le public qui lance les rimes, et les amateurs qu'on a fait monter sur scène, ont cinq minutes pour remettre leurs bouts rimés. Ce soir-là (j'ai conservé un"poème"), c'est "tomate" et "aromate", "bouteillon" et "héron", "maison" et "avion", "nouilles" et "andouilles". Ce sont les applaudissements de la salle qui désignent le meilleur. La soirée se termine par "Les Incollables", peut-tre inspiré de quelque émission radiophonique de l'époque. Les "Incollables" montent sur l'estrade : d'abord Cogniot, puis un homme assez âgé, barbu, grand, sec. Il est nouveau, peu le connaissent, on le voit parfois dans la cour, les jours de soleil remonter ses jambes de pantalon et masser ses jambes maigres. C'est le doyen de la fac de Lettres de Caen. On chuchote: "Qui c'est le barbu ?... C'est un nouveau ?..." D'autres camarades les rejoignent sur l'estrade. Les petits papiers arrivent aux "Incollables". Cogniot en choisit un qu'il déplie :"Dix façons argotiques de dire "chaussures" ? Un "Incollable" proteste : "C'est pas régulier, rien que des mots vérifiables dans le petit Larousse..." Mais la salle proteste :"T'en as un de Petit Larousse ?...", hurle, siffle. Godasses, godillots, croquenots, sont tout de suite trouvés. Ribouis, pompes, grolles, tatanes, ça va tout seul. Richelieu est admis. Un 9ème est enfin trouvé : Lattes. Puis le silence. Le dernier ne vient pas. Silence, soudain rompu par le doyen qui suggère "Ecrase-merde", sous les rires, les cris et les applaudissements !... Le spectacle continue... A la fin, la dispersion, on sort en chantant : "Y'a des cailloux sur toutes les routes, Y'a des filles sur tous les chemins.... Ce chant se poursuit entre les baraquements. Les projecteurs balaient les groupes qui regagnent leur chambrée. On rejoint les copains déjà couchés. "Alors c'était bien ?..." Bien ?... Pendant deux heures on a été trois cents camarades, on a ri, on était heureux, on a fait provision de confiance, de désir de vivre...
  • Note 1 : Conférence d’Yves  Jahan « Poésie pas morte ». En octobre 1991, André Montagne me faisait parvenir ces notes d’Olivier Souëf prises au cours de la conférence d’ Yves Jahan , le 14 juin 1942 « j’étais également présent à cette conférence et dont j’ai gardé un très net et très grand souvenir. C’est pourquoi, j’ai demandé à Claude Souëf cette copie, qui n’est qu’un extrait des cahiers d’Olivier, retournés à sa famille après son départ en déportation, nouvel exemple de procédure qui ne laisse pas de me plonger dans un profond étonnement ». 

Devaux Fernand, Alphonse



Fernand Devaux (à gauche) avec André Montagne
Ils ont été les deux derniers survivants du convoi 
Matricule "45472" à Auschwitz

Rescapé

Fernand, Alphonse Devaux est décédé le 30 mai 2018 à l'hôpital de Saint-Lô (Manche). Il avait 96 ans. Il était l'un des derniers survivants du convoi du 6 juillet 1942, dit des "45.000".
Photo au Mémorial de Compiègne (in site du Mémorial)

On lira aussi dans ce blog le long récit que Fernand Devaux a fait de ses engagements syndicaux et politiques depuis son arrivée à Saint-Denis, des épreuves de l’Occupation, de son internement dans les camps français et dans l’enfer d’Auschwitz, de Gross-Rosen, Hersbruck, Dachau jusqu'à son retour en France le 19 mai 1945. Cliquez sur le lien : Fernand Devaux parle de son engagement et de sa vie jusqu'à sa libération en 1945.

Fernand Devaux, surnommé "Nounours" (1) est né le 3 janvier 1922 à Guingamp (Côtes d'Armor). Il habite 30 rue Marcel Sembat à Saint-Denis (ancien département de la Seine, aujourd’hui Seine-St-Denis) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Lebois  et de Delpien Devaux, employé des chemins de fer, son époux. Il est le cadet d’une famille de quatre enfants. Son père meurt lorsqu'il a huit ans et la famille s'installe à St-Denis dans la région parisienne, où les emplois sont plus nombreux. Sa mère fait des ménages. Très tôt il est sensibilisé à l'horreur du régime nazi. Lorsqu'il prépare le certificat d'études, sa classe accueille un élève allemand dont le père a été "décapité à la hache".  En 1935, il assiste à un débat où un jeune Allemand vient témoigner sur les camps de concentration nazis. Ce dernier, en 1936, s'engagera en Espagne  dans les Brigades internationales pour lutter contre le fascisme.
En 1938, à 16 ans, il est embauché aux Usines Hotchkiss (automobiles et matériel militaire) de Saint-Denis où il apprend sur le tas le métier de tôlier en carrosserie. En mai 1940, il perd son emploi. Hotchkiss doit travailler pour l'occupant et construire du matériel militaire.  En 1937 Fernand Devaux adhère à la Jeunesse communiste, puis au Parti communiste l'année suivante. Il se syndique  à la CGT et diffuse la Voix Ouvrière dans son entreprise. Après la dissolution des organisations communiste en septembre 1939, il participe à l'activité clandestine du parti en dehors de Saint-Denis et est mis en contact avec Rino Scolari, responsable de la jeunesse communiste de la région parisienne.
« Dès le début de son engagement militant, Fernand s’investit entièrement, notamment pour la défense des acquis du Front Populaire. Il sera d’ailleurs nommé secrétaire des Jeunesses Communistes de Saint-Denis, ville dans laquelle il a grandit, en 1938. Quand en 1939 les mouvements communistes (PCF et JC principalement) sont interdits en France, Fernand entre tout naturellement, comme la majorité de ses camarades, en clandestinité. La guerre éclair éclate et la famille de Fernand se réfugie à Guingamp, terre familiale et de naissance, mais dès juin 1940 Fernand reprend du service à Saint-Denis. Il reconstitue la JC locale, toujours en lien avec la direction clandestine. Tracts, papillons » in hommage de la Jeunesse communiste 4 juin 2018 Gwenn Herbin.
Fernand Devaux est arrêté le 2 septembre 1940, rue des Ursulines, à Saint-Denis, lors d'une distribution de tracts. Conduit au commissariat de la ville, il est incarcéré à la Santé le 4 septembre. Il est libéré fin octobre 1940, et reprend rapidement ses activités militantes, cette fois hors de sa ville, en compagnie de Rino Scolari, responsable pour la région parisienne.
Il est arrêté à nouveau le 9 novembre 1940. Cette arrestation a lieu dans le cadre de rafles organisées à partir du 5 octobre 1940 (avec l’accord de l’occupant) par le gouvernement de Pétain à l’encontre des principaux responsables communistes d’avant-guerre de la Seine et de la Seine-et-Oise (élus, cadres du parti et de la CGT) avec la remise en vigueur du décret du 18 novembre 1939 sur «l’éloignement des suspects et indésirables». 
Le camp d'Aincourt. In blog de Roger Colombier, 
qui a rendu un chaleureux  hommage à Fernand Devaux, 
le 1er juin 2018
Il est interné en novembre 1940 avec ses camarades, au camp d’Aincourt , en Seine-et-Oise, ouvert spécialement, le 5 octobre 1940 pour y enfermer les militants arrêtés. (Lire dans le blog Le camp d’Aincourt) et Rouillé 29 juin 2014. Allocution de Fernand Devaux.
il se retrouve à la DJ, "le dortoir des jeunes", où il fait la connaissance de Georges Dudal.
Renseignements généraux : exposé des motifs de l'arrestation. Aincourt
Lors de la « révision trimestrielle » de son dossier (les « internés administratifs » à Aincourt en 1940 et 1941 n’ont en effet pas été condamnés : la révision trimestrielle de leurs dossiers est censée pouvoir les remettre en liberté, s’ils se sont « amendés »… Le commissaire Andrey, directeur du camp dont l’anticommunisme est connu, a émis très peu d’avis favorables, même s’il reconnaît la plupart du temps la bonne tenue de l’interné, ce qui est le cas pour Fernand Devaux) le commissaire Andrey, directeur du camp, émet un avis négatif sur une éventuelle libération « À envoyer dans un camp de jeunesse pour le soustraire à l’influence des dirigeants du Parti communiste ».
Au camp de Rouillé. Fernand Devaux est le troisième
assis en partant de la gauche
Le 6 septembre 1941, il est transféré avec 147 autres internés d'Aincourt au camp de Rouillé "pour l'ouverture du camp".  
"Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles". In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
Le 14 octobre 1941, le directeur du camp de Rouillé demande au Préfet de la Seine les dossiers des internés arrivés à Rouillé un mois auparavant, dont celui de Fernand Devaux. Ces dossiers lui sont envoyés par les Renseignements généraux le 28 octobre. 
Rouillé. Exposé des motifs de l'arrestation de Fernand Devaux
Il se souvient de ses dix camarades internés à Rouillé qui sont qui sont fusillés comme otages : le 7 mars 1942 : Huart, Jurquet et Martin, 3 jeunes venant du camp d’Aincourt, le 30 avril 1942 : Bréant, Dejardin, Grinbaum, Pentier, Vedzland et André Giraudon le 5 mai 1942, fusillé au Mont-Valérien (in Rouillé 29 juin 2014. Allocution de Fernand Devaux).
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122). 
Le nom de Fernand Devaux (n° 68 de la liste) y figure. Le 22 mai 1942 c’est au sein d’un groupe de 168 internés (2) qu’il est transféré arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet.  
Il est remis à leur demande aux autorités allemandes qui le transfèrent au camp de Royallieu à Compiègne, le 22 mai 1942, en vue de sa déportation comme otage. A Compiègne il constitue un "triangle" du Parti communiste clandestin du camp, avec Marcel Boyer (Ivry) et Paul Copin (Vincennes).
Depuis le camp de Compiègne, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf l’article du blog : Les wagons de la Déportation

Fernand Devaux est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45472".
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Dès son arrivée à Auschwitz, il tente de reconstituer un "triangle" avec ses camarades Paul Copin et Marcel Boyer, mais ses camarades meurent très vite, et lui-même se retrouve dans de nombreux Kommandos d’affectation : "Hutta", Tannerie, Entretien, travaux sur les voies ferrées, désinfection, DAW.
Vers le mois d'avril 1943, il se trouve à l'infirmerie avec Lucien Ducastel, Louis Eudier, Adrien Fontaine et Robert Jarry. Leur état physique est tel que le nouveau chef de bloc de l'infirmerie, un communiste allemand les cache pendant la séance de sélection.
Lire dans le blog Etre « Musulman à Auschwitz I » Fernand Devaux et d’autres « 45.000 » témoignent.
Sorti de l'infirmerie par le chef de Block pour lui éviter une nouvelle séance de sélection, Fernand Devaux retrouve Georges Dudal, Louis Faure, Marcel Guilbert. Trois Luxembourgeois feront partie du groupe qui leur viendra en aide.
La quarantaine d'août 1943 au Block 11  Les "45000" au Block 11 - (14 août-12 décembre 1943)  permet à chacun d'eux de se refaire une santé et d'affronter le long parcours qui leur reste à faire, jusqu'à l'année 1945. Lire l'article sur les itinéraires des survivants.
Le 7 septembre 1944, il est transféré à Gross-Rosen (dans un petit groupe de trente «45.000» dont Georges Dudal, puis à Hersbrück le 15 février 1945 (matricule 84476), après quatre jours de voyage en wagons découverts.
Le 24 avril il est transféré à Dachau (matricule 160.111). 
L'arrivée des troupes américaines ne met pas fin à ses épreuves : afin d'échapper à la quarantaine motivée par une épidémie de typhus, Fernand Devaux s'évade de Dachau avec Georges Dudal dans un camion de l'armée française qui les dépose quelques kilomètres plus loin. Marchant le long d'une voie ferrée, ils arrêtent un train (une locomotive et un wagon ) qui les amène à Augsbourg où ils trouvent un centre de rapatriement.
Partis de Dachau le 13 mai ils arrivent à Paris le 19 mai 1945.
1945 : Fernand Devaux (à Gauche) et Georges Dudal 
au Centre de la Croix rouge de Romilly 
Dès le mois d'août, Fernand Devaux reprend son travail à l'usine et ses activités militantes à la CGT et au Parti communiste.
Fernand Devaux épouse Yvonne et devient ainsi le beau-frère de son camarade Georges Dudal (ils ont épousé les deux sœurs, Yvonne et Germaine). Le couple aura deux filles, Régine et Martine.
Il entreprend plus tard des études qui feront de lui un professeur de l'Enseignement technique (PTA).
D'abord homologué "Déporté politique" en 1955, le titre de "Déporté résistant" ne lui est reconnu que dans les années 1980.
Avec trois autres « 45000 » (Georges Dudal, Lucien Ducastel, André Montagne) il passe de nombreuses journées pour m'aider à comprendre, évaluer, trier parmi les témoignages recueillis. Chacune de ces séances a été pour eux quatre, une douloureuse épreuve leur faisant revivre l’enfer d’Auschwitz.
1992, à Compiègne avec les rescapés du convoi (il est le troisième en partant de la droite).
En 1996, il participe avec ses trois camarades à la création de l’association “Mémoire Vive des convois 31000 et 45000”. Il participe à la création de l’association “Mémoire d’Aincourt”. Il est membre actif de l’Amicale de Chateaubriant-Voves-Rouillé-Aincourt. Il participe à toutes les commémorations et pèlerinages.
La précision de ses récits en fait un témoin de qualité auprès de la jeunesse (sans se ménager, il répond aux sollicitations des enseignants et des associations et intervient en milieu scolaire). Lire dans le blog son allocution à l'occasion du 70° anniversaire de la libération du camp de Rouillé et du massacre de Vergeton : Rouillé 29 juin 2014. Allocution de Fernand Devaux
Le décret du 7 novembre 2014 le fait chevalier de la Légion d'honneur.
Une de ses dernières interventions en milieu scolaire  : le 19 janvier 2015, Fernand Devaux est venu au lycée Charles de Gaulle à Compiègne, témoigner devant les élèves dans le cadre du concours de la Résistance et de la Déportation.
Fernand Devaux est décédé le 30 mai 2018 à l'hôpital de Saint-Lô (Manche). Il était le dernier survivant du convoi. Il avait 96 ans.

On lira sur le site de Beauvais Canopé (ex CRDP/CNDP) plusieurs interviews de Fernand Devaux :
La déportation en quelques dates : http://youtu.be/j9kuoyNvq-s
Une jeunesse française : http://youtu.be/lMIHnLipOHE
La déportation le convoi des 45 000 : http://youtu.be/6j9dLkCYFbo

Le mouvement de la Jeunesse communiste lui a rendu un bel hommage dans « l’Avant-Garde » du 4 juin 2018 : MORT DE FERNAND DEVAUX, JEUNE COMMUNISTE PENDANT LA GUERRE… "Fernand Devaux est décédé le 30 mai 2018 à l’âge de 96 ans. Sa vie, ses combats, auront marqué de très nombreuses personnes. Des milliers et des milliers de jeunes ont appris de Fernand. Fernand était un camarade, un passeur de mémoire, un constructeur d’avenir. Portrait d’une personne en or qu’on aurait aimé être éternel. 4 juin 2018 Gwenn Herbin.
Extrait de l'hommage, de Dachau à son retour en France : « Le 1er mai 1945, une délégation française conduite par Fernand Grenier se rend au camp de Dachau ; ceci permettra à Fernand de faire savoir à sa famille qu’il est encore en vie. Encore en vie, mais toujours pas libre. Les américains mettent sous quarantaine le camp rongé par le typhus. Le 13 mai, Fernand et un de ses camarades, Georges Dudal, s’évadent pour rentrer en France. Ils y arriveront le 19 mai, et seront transférés au Lutetia, où étaient regroupé tous les déporté-e-s. Les camarades qu’ils avaient laissé à Dachau… sont déjà là ! Fernand parlait souvent de se souvenir avec ironie. L’impatience de rentrer, et la crainte de cette nouvelle quarantaine, les ont poussé à rentrer par eux-mêmes mais sont au final arrivés après ceux laissés à Dachau, et avec en prime l’expérience de manger des escargots crus pour survivre à la faim. Le 20 mai 1945, Fernand rentre enfin chez lui, à Saint-Denis, dans sa famille. 
Et son histoire ne s’arrête pas là. Dès août, il reprend son travail, son militantisme. Il faut oublier, passer à autre chose, puisque personne ne les croit… Il trouve bientôt l’amour, et s’installe en 1947 à Saint-Ouen (93). Mais revient le temps du besoin mémoriel, de ne pas garder pour soi ce qu’on a subi, ce qu’il en a été. Dénoncer. Ne plus taire, pour que les gens sachent ce qu’est l’horreur du fascisme, et du nazisme. Fin des années 1980, il participe à la rédaction d’un livre retraçant l’histoire du convoi des 45000 (Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 262).
Il participe à la création de l’association “Mémoire d’Aincourt”. Il est membre actif de l’Amicale de Chateaubriant-Voves-Rouillé-Aincourt. Il intervient dans de nombreuses écoles, dans de nombreuses conférences. Il fait de nombreux témoignages vidéos, mais aussi papiers. Il initie et fait parti de nombreux voyages mémoriel, que ce soit en Alsace, pour le Strudthoff, ou en Pologne, pour Auschwitz-Birkenau.
En juillet 2017, Fernand faisait partie du voyage mémoriel en Pologne dans lequel étaient présent-e-s sept jeunes communistes de Nanterre et Saint-Denis. De Fernand ils en retiennent quelque chose de fort : un résistant de toujours, un remarquable passeur de mémoire, qui a su transmettre avec une grande pédagogie et attention des choses très dures, très violentes, mais nécessaire. Fernand était de celles et ceux qui faisaient de la mémoire un rouage essentiel à la construction d’une société meilleure. Connaître le passé, pour comprendre le présent, pour construire l’avenir. Plus qu’un camarade, c’est un constructeur d’avenir que nous avons perdu. Nous adressons toutes nos sincères condoléances à sa famille et à ses proches ».
Fernand Devaux était le parrain des "Sentinelles de la Mémoire" de l'ARMREL (Association de Recherche pour la Mémoire de la Résistance en Eure-et-Loir), qui ont annoncé son décès.
« Témoin infatigable, Fernand n’aura eu de cesse de raconter, non pas son parcours, mais celui de tout ceux qui avaient partagé ses luttes et ses souffrances. Du sanatorium d’Aincourt, près de Mantes, au camp de Rouillé dans la Vienne, de Compiègne-Royallieu à Auschwitz, il aura été jusqu’à la fin une Mémoire Vive. Nous l’avons accompagné à bien des reprises sur ces chemins improbables et c’est lui qui éclairait nos consciences autant par le verbe que par le silence.
Nous garderons de lui le souvenir, l’image ineffaçable d’une extrême modestie, d’une profonde humanité, d’une amitié sincère et fraternelle. Une page se tourne, il nous appartient de maintenir le livre ouvert 
».

Sur le site du Mémorial de Compiègne : "Fernand a été aux côtés du Mémorial de Compiègne à de nombreuses occasions ces dernières années,
témoignant inlassablement, en particulier devant les
jeunes, de l'enfer de l'internement et de la déportation.
 Il a inspiré les "Slameurs de la mémoire" en 2015 
pour cette reprise de la chanson de Brel "Ces gens-là"
In site "Mémoire vive".
Un hommage solennel lui a été rendu à l'initiative de l'association "Mémoire Vive des convois des 45.000 et 31.000" le 23 juin à la Maison des Métallos à Paris, en présence de ses deux filles et de nombreux amis.
  • Note 1 : Tous les internés et déportés le connaissaient sous ce surnom. Georges Gourdon déporté de l'Oise, lorsqu'il envoya à Roger Arnould une liste des rescapés dont il se souvenait l'avait désigné ainsi  : "Nounours, de Saint-Denis".
Sources 
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin - Juin 2003 - Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités
  • Liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne en mai 1942. Archives du Centre de documentation juive contemporaine : XLI-42).
  • Bureau des archives des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel).
  • Outre sa participation à l’élaboration de l’histoire du convoi («Mille otages»), il a témoigné dans des publications (« Les barbelés de Vichy », le camp de Rouillé, réserve d'otages... Plaquette éditée par l'Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé), le bulletin municipal de Saint-Denis.
  • Fernand Devaux (le 26 novembre 1991) a rempli le questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987.
Notice biographique rédigée en janvier 2001, complétée en 2018 par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  
Fernand Devaux engagement et déportationFernand Devaux matricule "45 472"Fernand Devaux matricule 45472 à Auschwitz

Fernand Devaux témoigne : De son engagement à sa libération en 1945

Pour des raisons techniques l'accès à la notice biographique de Fernand Devaux peut-être momentanément indisponible sur internet. On peut y accéder cliquant sur  le lien ci-contre : DEVAUX Fernand, déporté à Auschwitz ou en entrant le lien suivant dans le moteur de recherche  https://politique-auschwitz.blogspot.com/2010/08/devaux-fernand-alphonse.html 

Le Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah-Amicale d’Auschwitz (1) a publié sur son site, le 8 juin 2018, le témoignage écrit de Fernand Devaux,  ouvrier métallurgiste puis professeur de l’enseignement technique, résistant, interné dans des camps français, puis déporté à Auschwitz-Birkenau dans le convoi du 6 juillet 1942. Nous le publions ici. Des précisions historiques ont été insérées entre [...] 
Claudine Cardon-Hamet


Naissance d’un engagement

Je suis né le 3 janvier 1922 à Guingamp (Côtes d’Armor), le petit dernier d’une famille de quatre enfants. Mon père est employé des Chemins de fer, ma mère assume la lourde charge de gestion de cette maisonnée.
Mon père décède en 1930, j’ai huit ans. En 1931, nous quittons la Bretagne dans l’espoir d’une vie meilleure ou, pour le moins, plus facile.
Nous débarquons à Saint-Denis. Quel choc pour moi ! C’est un véritable déracinement. J’ai perdu mes repères. Mais, très vite, je serai happé par cette vie trépidante et cet esprit de lutte pour l’amélioration de ses conditions de vie que menait cette population laborieuse (chômeurs, gaziers, cheminots, terrassiers, immigrés espagnols, italiens, polonais).
Les enfants ne vivent pas hors des difficultés de leurs parents, il les vivent. L’école est un lieu de débat (à son niveau) et parfois de heurts. La vie des parents est rude, les luttes sont rudes. J’ai rencontré cette même dureté à l’école.
La vie quotidienne à Saint-Denis m’a conduit, inexorablement, sur le chemin des luttes politiques et syndicales. Je vais vivre intensément cette période qui nous conduit à la guerre, l’illégalité du Parti communiste, la défaite, l’occupation, les premiers balbutiements de la Résistance, l’arrestation, la prison, les camps d’internement, la déportation, le retour et le reprise du combat commencé dans ma tendre jeunesse.
En 1933, une manifestation de chômeurs de la région parisienne se déroule à Saint-Denis (la marche de la faim). Je suis impressionné par cette foule, mon frère aîné y participe. Mais 1933, c’est surtout l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne. Mon frère amènera le journal L’Humanité à la maison (je serai un lecteur attentif).
De l’incendie du Reichstag à l’ouverture des camps de concentration pour les opposants politiques, les décapitations à la hache, les lois anti-juives sont autant de sujets de révolte. En 1935, arrive dans ma classe un jeune Allemand ; nous apprendrons que son père a été décapité à la hache. Est-il possible de rester insensible à de telles cruautés ?
Les sursauts contre la tentative fasciste en France ouvre la voie à l’union des forces progressistes concrétisée par le Front Populaire. Les grèves de 1936 apportent les congés payés, la semaine des quarante heures payées quarante-huit.
Mais les nouvelles d’Allemagne sont de plus en plus inquiétantes. La répression contre les démocrates s’accentue. La situation des juifs est de plus en plus alarmante, nombreux sont ceux contraints à l’exil. J’aurai l’occasion de rencontrer un jeune communiste allemand évadé d’un camp nazi. J’ai eu la confirmation de ce qu’écrivait le journal L’Humanité. Ce jeune  
s’engagera dans les Brigades Internationales en Espagne pour continuer le combat contre le nazisme
D’un engagement moral sur les événements, la guerre de Franco contre la République espagnole et la politique de non-intervention pratiquée par la France et l’Angleterre me conduiront à devenir acteur dans le soutien au peuple espagnol.
Ce sont mes premières manifestations, le collectage du lait, de vêtements, d’argent, organisés par les Jeunesses communistes (JC). J’adhère à la JC début 1937 et y prends une part active. Les événements feront qu’en 1939, je deviendrai secrétaire des JC de Saint-Denis.
En 1938, je suis embauché à l’usine Hotchkiss. Il y a une cellule du Parti communiste dans l’entreprise, je fais mon adhésion et participe à son activité. Syndiqué, je deviens diffuseur de la Vie Ouvrière (journal de la CGT).
Lors de la grève du 30 novembre 1938 "contre les accords de Munich" [en réalité, contre la suppression de la semaine de 40 heures. NDR ]  je suis licencié avec la plupart des ouvriers. La majorité des ouvriers ayant fait grève, nous étions tous réembauchés le lendemain avec un nouveau contrat de travail. Mais cette grève fut un échec au plan national et marquera le début du recul de l’influence du Parti communiste.
La capitulation de la France et de l’Angleterre devant les revendications d’Hitler allait nous conduire droit dans la guerre. Je me souviens d’un titre du journal Paris Soir face à la revendication du territoire de Dantzig par Hitler : « Faut-il se battre pour Dantzig ? ». Les Français sont soumis à un déferlement de propagande prêchant le compromis avec Hitler. Cette politique allait briser la nécessaire alliance de notre pays avec l’URSS contre les prétentions et les menaces nazies. Le pacte germano-soviétique en est l’aboutissement ainsi que la guerre.
La guerre déclarée, je continue mon activité au sein de l’organisation clandestine du Parti et des Jeunesses communistes qui sont fortement affaiblis depuis Munich et le pacte germano-soviétique, mais aussi par la mobilisation générale, les évacuations d’usines qui concernent de nombreux militants, ainsi que les arrestations (prisons, camps d’internement, Baillet et Ferme Saint-Benoit en région parisienne).
Le cri de Paul Reynaud : « Finie la semaine des deux dimanches » résonne comme une première revanche sur 1936 et le Front Populaire.

La débâcle, la capitulation

Après avoir accompagné ma mère à Guingamp au début de juin 1940, je reviens à Saint-Denis. J’ai été profondément marqué par deux aspects du même événement : l’exode des familles qui fuient devant l’arrivée des troupes allemandes, la débâcle de l’armée française et l’entrée des troupes nazies.
J’ai vu passer devant chez moi ces hommes, ces femmes et leurs enfants, parfois mêlés à nos soldats harassés, désespérés, abandonnés par leurs chefs, se sentant trahis quelque part. J’en ai vu casser leur fusil sur le bord du trottoir, de colère, de dépit.
Le lendemain, j’ai vu l’entrée des troupes allemandes – contraste terrifiant – cela ressemblait à un défilé de parade, cavalerie en tête, mais aussi la représentation d’une force considérable qui fit naître dans la population un sentiment d’impuissance. Les premiers rangs passés, j’ai fui.
Les jours suivants, ce fut la recherche de contacts avec ceux restés à Saint-Denis et ceux de retour d’un exode manqué. Pour tous, amertume et colère contre ceux qui ont conduit cette « drôle de guerre ».
Que faire ? Comment mener la lutte pour libérer la France et reconquérir son indépendance nationale ? La reprise des contacts, la reconstruction du Parti Communiste et des JC sont indispensables à notre réflexion et à la diffusion de nos idées dans la population.

1940 : l’Occupation

La défaite va créer une période d’extrême confusion et de découragement quasi général. La République est étranglée à Vichy. Pétain obtient les pleins pouvoirs et se lance dans sa politique de collaboration avec les nazis. La force militaire nazie paraît invincible. Comment remettre en cause cet état de fait ? L’obstacle principal à une participation active à la résistance des Français sur le sol national, n’est-il pas Pétain et sa politique de collaboration ?
L’édition, la distribution de tracts et de journaux sont essentielles pour détourner les Français de Vichy. Cela restera vrai jusqu’à la Libération.
Une première réunion du PC et des JC se tient fin juin avec des camarades évadés lors des transferts de prisons vers ce qui deviendra la « zone libre ». Je suis chargé des JC avec Angèle Martinez. Dès le début de juillet, nous assurons les distributions de tracts. Des groupes de jeunes sont constitués dans les différents quartiers de Saint-Denis. Lorsque je suis arrêté le 6 septembre [ en réalité le 2.  - au cours d’une distribution de tracts, le soir, après le couvre-feu - l’effectif de ces groupes est de soixante-dix jeunes.
Mon activité de résistant aura donc été de courte durée, elle prendra une autre forme dans les camps d’internement et de concentration.

L’internement en zone occupée (Aincourt - 23 octobre 1940 - Rouillé - 1er septembre 1941)

Le télégramme envoyé le 29 septembre 1940 par le chef de la Gestapo de Paris à son supérieur, Müller à Berlin, et la réponse de celui-ci, après un entretien avec Hitler, sont très clairs sur la « justification » de l’internement des militants communistes, sur la mise en place des structures (sous responsabilité de l’administration et de la police françaises) mais aussi sur la volonté de faire en sorte que l’occupant n’apparaisse pas dans cette répression de masse. C’est le développement des actions de la Résistance qui les obligera à se démasquer.
Textes des télégrammes
29 septembre 1940
« Tous les chefs communistes actifs connus et les fonctionnaires dont on peut attendre que, directement ou indirectement, ils puissent rédiger et distribuer des tracts ou puissent être actifs d’une autre façon, doivent être arrêtés et transférés dans un camp. Le projet a été discuté avec l’ambassadeur Abetz qui a donné son accord, à condition que les arrestations, le transfert dans le camp, la surveillance, le ravitaillement etc., soient effectués par les autorités françaises ».
29 octobre 1940.
Le chef de la Gestapo, Müller, répond : « Après entretien avec le Führer, l’Oberh. Müller ne s’oppose pas aux mesures de la police parisienne, mais il faut s’assurer qu’on épargne nos indicateurs, que les listes des arrêtés soient obtenues, que le matériel soit examiné et que tout ceci soit très discret. Il faut nous informer sur le succès ».

Aincourt - 23 octobre 1940

250 militants communistes et syndicalistes sont arrêtés et internés au camp d’Aincourt (Seine et Oise) le 23 octobre 1940. Nous serons 600 fin décembre 1940 dans ce sanatorium prévu pour 150 malades.
La discipline imposée par le préfet et le commissaire Andrey, directeur du camp, est sévère. Le droit de sortie du bâtiment est rythmé suivant les humeurs du commissaire. Les visites des familles ne sont pas autorisées, sauf dérogation du commissaire.
Nous obtiendrons le droit aux visites pour tous en juin 1941, soit huit mois après l’ouverture du camp et cela à la suite d’un mouvement de grève des internés soumis à certaines activités, dirigés par Auguste Delaune, responsable de l’organisation clandestine du Parti Communiste.
Des renforts de gendarmes viendront encercler le bâtiment, mitrailleuses en batteries. Dans l’après-midi, le commissaire accompagné de gendarmes procédera à l’arrestation de 50 camarades. Ils passeront la nuit dans un autre bâtiment, coucheront à même le sol et ne recevront pour toute nourriture que du pain sec et de l’eau. En solidarité avec nos camarades, nous refuserons notre repas, chacun se contentant de la portion de pain.
Auguste Delaune sera arrêté au cours de l’après-midi et rejoindra les 50 camarades. Ils seront emprisonnés à Poissy, puis rejoindront Châteaubriant (ouvert en janvier 1941).

Le dortoir des jeunes

Le commissaire a tout fait pour isoler les jeunes de leurs aînés. Le réfectoire est transformé en dortoir pour les jeunes (la D.J.). Soucieux de repérer et détruire l’organisation clandestine du PC, il multiplie les perquisitions et notre dortoir sera particulièrement ciblé. De novembre 1940 à septembre 1941, j’ai connu cinquante à soixante jeunes de 17 à 24-25 ans dans ce dortoir.
Vingt d’entre eux feront partie du convoi des « 45.000 » du 6 juillet 1942. Quatre survivront. Neuf seront fusillés à Rouillé (Vienne). Douze s’évaderont - un d’Aincourt, un de Compiègne et dix de Voves - pour reprendre le combat.
Lorsque Hitler envahit l’URSS en juin 1941, c’est pour nous un grand espoir car nous sommes persuadés de la supériorité des forces armées soviétiques. Il faudra quatre années de guerre et des millions de victimes pour venir à bout de la bête immonde.

Rouillé - 1er septembre 1941

Le 1er septembre 1941, je suis transféré au camp de Rouillé avec environ cent cinquante camarades. Nous sommes les premiers « locataires ». De la gare au camp, qui se trouve de l’autre côté de la voie ferrée, des habitants de la commune vont s’approcher de nous et échanger quelques mots.
Dans ce camp nous allons avoir « une impression de liberté » car, contrairement à Aincourt, nous avons la possibilité de circuler dans le camp. Des gens s’aventurent sur le chemin qui nous sépare de la voie de chemin de fer. Mais ce passage leur sera bientôt interdit. La vue des trains nous distrait, très souvent nous avons droit aux coups de sifflet du mécanicien ce qui est la marque que nous ne sommes pas isolés.
Les fusillades de Châteaubriant sont un moment très pénible à supporter. J’ai connu neuf d’entre eux à Aincourt. C’est un peu un tournant dans la vie des camps d’internement. Nous devenons une réserve d’otages.
En mars 1942, trois jeunes sont fusillés. En avril, ce sont six autres qui subissent le même sort. Il venaient aussi d’Aincourt. Belly, Dupont, Lelay, Poirot, Venet, s’évaderont pendant mon séjour.
Rouillé se transformera en école, éducation physique, distractions, car il faut lutter contre l’ennui et surtout aider à une amélioration des connaissances de chacun et entretenir sa condition physique. Ce sera un objectif permanent de la direction clandestine de tous les camps d’internement.
Le 24 mai 1942, je suis transféré, avec près de cent cinquante camarades, à Compiègne (Oise). Je retrouverai ici de nombreux internés venant de Voves, que j’ai connus à Aincourt.

Compiègne, camp de la Wehrmacht

A notre arrivée, nous sommes incorporés dans les groupes de solidarité et de l’organisation clandestine du PC. Le grand événement sera bien sûr l’évasion de dix neuf camarades, le 21 juin 1942, par un tunnel. Il y a parmi eux des proies importantes pour les nazis : Cogniot, Tollet, le frère de Maurice Thorez (secrétaire du PC). Nous attendons les représailles. Rien de spécial n’apparaît.
Depuis le début de l’année, arrivent à Compiègne d’importants groupes d’hommes venant, outre de Rouillé et de Voves, du Calvados, de Seine-Maritime, de Lorraine, de Loire Atlantique.
Quel était le but de ce rassemblement ? Nous le saurons en partie le 5 juillet au cours de l’appel où nous sommes 1175 à être séparés de nos camarades.
Le 6 au matin, nous rejoignons la gare et les wagons à bestiaux. Pour quelle destination ?

Auschwitz : le convoi des 45000 - 6 juillet 1942

Nous partons le 6 juillet 1942. C’est le sixième convoi de déportés à quitter la France, le premier de la déportation de répression, le seul de l’année 1942 ; le seul avec le convoi de femmes résistantes du 24 janvier 1943 à destination d’Auschwitz et qui y reste (un convoi arrivé en avril 1944 rejoindra Buchenwald "après dix jours de quarantaine") [ en réalité le 14 mai. NDR ] 
La décision de déportation concernant notre convoi date de décembre 1941 ainsi que sa composition et sa destination. 90% sont des communistes dont plus de 850 ouvriers. Il y a 50 juifs dont "30 viennent du Calvados" [en réalité 23. NDR ] et environ 20 [en réalité 15. NDR] sont prisonniers de droit commun. Presque tous les départements de la zone occupée sont représentés, avec quelques points forts. Seine et Oise : plus de 500. Seine-Maritime : 120. Basse-Normandie : 120. Lorraine : 100 (2).
Militants politiques et syndicalistes, ils ont participé (suivant leur âge) aux actions pour la paix (Mouvement Amsterdam-Pleyel), à la lutte contre la naissance du fascisme (solidarité avec les peuples allemand et italiens) ; ont lutté contre le coup de force factieux du 6 février 1934 à Paris, contre la politique de non-intervention en Espagne pratiquée par l’Angleterre et la France.
Ils ont participé aux Brigades Internationales, ont été des militants actifs des grèves de 1936 et du Front Populaire, ont été en opposition aux accords de Munich. Dès 1940, ils ont participé aux premiers balbutiements de la Résistance intérieure.
Nos séjours en prisons ou dans les camps d’internement, pendant des mois et pour certains depuis 1940, ont tissé des liens supplémentaires de solidarité, d’amitié. Malgré l’incertitude de notre destination, règne une certaine confiance dans nos capacités à faire face au sort qui nous est réservé.

Arrivée à Auschwitz II – Birkenau

Ici, ce ne sont pas les chiens qui aboient, mais les SS. Les coups pleuvent. Nous abandonnons nos valises sur le quai, dans lesquelles se trouvent beaucoup de souvenirs de parents, de femmes, d’enfants, de fiancées (lettres, photos et objets souvenirs). Ici, commence l’entreprise d’avilissement et de rupture avec l’humanité.
Passé la porte « Arbeit macht frei », nous allons perdre tout ce qui a jusque là participé à notre identité. Nous troquons nos vêtements contre cette tenue de bagnard. Tout disparaît : portefeuille, bague, montre, chaussures… Ce sont les premiers ingrédients de ce système créé pour détruire l’Homme moralement. A notre arrivée à Birkenau, nous plongeons dans cet univers de la destruction physique de l’individu.

Retour à Auschwitz I, le 14 juillet 1942 - Matricule 45472

Dès notre retour à Auschwitz, nous avons tenté de reconstituer notre organisation de Résistance de Compiègne, mais les nouveaux fractionnements de notre convoi entre les différents Blocks etkommandos allaient être un obstacle important s’ajoutant aux conditions de vie inhumaines imposées par les SS (les rations alimentaires, le travail, les appels interminables, les coups, les sélections dans le camp et à l’infirmerie). Nous sommes « Nacht und Nebel  » (Nuit et brouillard) [ en réalité, sans appartenir à cette catégorie de déportés destinés à être jugés en Allemagne, ils doivent être traités comme tels à Auschwitz. NDR ] et n’avons droit ni au courrier, ni aux colis (3).
Dès les premières semaines, nous allons subir d’importantes pertes qui vont détruire nos embryons de résistance. Ce n’est qu’en décembre 1942 qu’un groupe stable sera constitué avec Roger Abada, Eugène Garnier et Roger Pélissou.
Mais, Résister, c’est quoi à Auschwitz sinon survivre ? Car nous sommes bien là pour disparaître. Mais comment Survivre ? Nous n’avons rien et il n’y a pas de solidarité internationale, sauf cas d’exception. Nous devons faire face à une attitude négative des Polonais qui accusent la France d’être responsable de la défaite de leur pays ; l’antisémitisme, l’anti-soviétisme, l’anticommunisme règnent dans le camp. L’objectif des nazis de réduire les déportés à l’état de loups qui s’entre-déchirent est, en partie, une réalité.
Les conditions féroces imposées par les SS et notre isolement font que 1000 camarades disparaissent dans les six premiers mois (80 % à Auschwitz, 96 % à Birkenau).
Nous ne sommes plus que 160 lorsque apparaissent des conditions d’entraide plus favorables et efficaces. Cela est, notamment, le fruit des liens tissés par notre groupe de résistance avec le Kampfgruppe (allemands et autrichiens) et le groupe de résistants de la Gauche polonaise. Mais aussi par des liens individuels établis avec des Polonais, Tchèques, Luxembourgeois etc. Car chacun de nous tente de briser notre isolement, de participer à la création d’un climat de fraternité entre tous, l’ennemi étant le SS et ses sbires (chefs de blocks, kapos).
Après la victoire [ soviétique ] de  Stalingrad et la décision de Berlin d’utiliser au maximum la main-d’œuvre concentrationnaire apparaissent des possibilités d’évincer certains chefs de blocks et kapos, prisonniers de droit commun connus pour leur bestialité.
L’infirmerie sera l’un des premiers objectifs de la Résistance. Hermann Langbein, résistant autrichien et secrétaire du médecin SS du camp, jouera un rôle extrêmement important dans ce changement (changement de chefs de block, entrée d’infirmiers de différentes nationalités Français, Belges, Tchèques et de Juifs, meilleure répartition de la nourriture et des médicaments, tentative de réduire le nombre de victimes des sélections).

Le block 11

Fin août 1943, tous les Français sont rassemblés dans ce block connu de tous comme prison et lieu d’exécution, et parfois de transfert. Fin décembre, nous réintégrerons nos blocks et kommandos. Cette quarantaine reste un mystère. Mais ces quatre mois vont nous permettre de nous refaire une santé (pas de travail et des camarades qui reçoivent des colis, souvent incomplets ; depuis début juillet nous avons le droit d’écrire à nos familles).
C’est aussi la rencontre, car le peu de temps vécu dans les mêmes lieux à Compiègne, la séparation Auschwitz-Birkenau, l’éparpillement dans les différents blocks et kommandos font que nous découvrons des « inconnus ». Ce sera l’occasion de peaufiner notre groupe de Résistance.
Le block 11 est aussi une dépendance de la Gestapo de Cracovie. Des milliers de patriotes polonais, hommes et femmes, y seront fusillés. Nous sommes témoins de ces fusillades. Nous allons passer des heures enfermés dans les couloirs pour que nous ne puissions pas regarder par les fenêtres pourtant murées aux trois quarts. Nous prêtions l’oreille pour compter. Combien ? Cent, deux cent ? Après ces massacres, les SS venaient chercher quelques camarades pour ramasser les vêtements car hommes et femmes étaient fusillés nus.
Il y a aussi, au sous-sol, les cellules Stehbunker (une pour 3-4 personnes). Quatre de nos camarades y ont séjourné pendant 48 heures. Mais combien y sont morts ?

Les transferts – les marches de la mort

Dès juillet 1944, l’avancée des troupes soviétiques incite les dirigeants nazis à prendre des mesures de transfert, vers l’intérieur du Reich, de groupes de déportés jugés susceptibles de créer des troubles en liaison avec la Résistance polonaise extérieure au camp, non loin d’Auschwitz et de l’armée soviétique. Des milliers de Polonais, de Russes et autres nationalités sont transférés.
Fin août, début septembre 1944, les 130 survivants de notre convoi sont séparés en quatre groupes sensiblement égaux : premier groupe (29 août) en direction de Flossenbürg, deuxième groupe (29 août) en direction de Sachsenhausen, troisième groupe (7 septembre) en direction de Groß-Rosen. Le quatrième groupe reste à Auschwitz et participera aux marches de la mort des 17 et 18 janvier 1945. Seuls deux camarades, André Faudry et Eugène Garnier, seront libérés par les troupes soviétiques le 27 janvier.
Je fais partie du groupe de Groß-Rosen. Embarqués dans ces camions qui transportaient ceux considérés comme "inaptes au travail" vers les chambres à gaz, nous avons douté de notre destination jusqu’au moment où le camion a pris la route de la gare. Il s’agissait bien d’un transfert. Nous avions appris à nous méfier des informations qui circulaient dans le camp.

Groß-Rosen
Le voyage s’est fait en wagon de voyageurs et il n’y avait pas d’autres déportés dans le train. A notre arrivée, nous sommes impressionnés par cette entrée faite de gros blocs de granit et imaginons les carrières et le travail qui pourraient nous attendre.
Nous irons d’abord en quarantaine. Le chef de block sait d’où nous venons. Apprenant le temps que nous avons passé à Auschwitz, il nous considère comme des "miraculés". Quant à lui, il vit dans ces camps depuis 1938, c’est un communiste allemand. Un jour, il nous demandera de chanter la Marseillaise. Quelques voix polonaises, et autres, nous accompagneront. Ce fut un grand réconfort.
Affectés à l’usine Siemens, nous passerons l’hiver à l’abri. C’est déjà une grande chose. Si notre groupe reste compact, nous avons perdu nos sources de solidarité. Nous serions presque revenus à l’état précaire connu au début à Auschwitz mais, ici, le chef de block veille à une distribution équitable de la ration alimentaire et fait bénéficier chacun à son tour des restes du tonneau. Les camarades qui arrivent à obtenir une soupe ou un morceau de pain sont solidaires. Quelques camarades sont désignés pour recueillir auprès de chacun un peu de margarine, de saucisson, pour aider un camarade en difficulté.

L’évacuation de Groß-Rosen

Le 6 février 1945 au soir, tout le camp est rassemblé. C’est le départ vers la gare. En cours de route, le cortège est coupé, nous retournons au camp. L’organisation interne du camp a pratiquement disparu. Nous nous installons à notre guise. Au loin, nous entendons les canons. Le ciel s’éclaire de traces lumineuses. C’est la joie, nous croyons en une libération rapide.
Hélas, le lendemain, c’est un nouveau rassemblement au cours duquel nous serons une nouvelle fois séparés. Nous ne sommes plus que sept [ 45 000] à monter dans ces wagons découverts qui rouleront pendant quatre jours pour nous déposer au camp d’Hersbrück (à proximité de Nuremberg). Des tas de cadavres sont empilés à une extrémité de chaque wagon, des morts de froid ou tués par les balles qui sifflent de temps en temps au-dessus des wagons.

Hersbruck

Nous sommes là tous les sept, dans un camp qui nous paraît petit. Ici, il faut marcher sur des caillebotis pour accéder aux blocks car le terrain est marécageux. Le camp est en bordure d’une petite route qui nous sépare de la gare. Par moment, nous assistons à l’arrivée et au départ des trains, nous voyons des civils. C’est un espace de vie que nous avions oublié.
Tous les jours, nous prenons le train (wagons à bestiaux) pour aller déblayer et remettre en état les voies ferrées de la gare de Nuremberg qui sont constamment bombardées. Le travail est pénible : porter des traverses enneigées, déplacer des rails, refaire le ballast.
Notre maigre compensation est de trouver un peu de nourriture dans les wagons éventrés (blocs de farine gelés, grains de blé, parfois des boîtes de marmelade éventrées nous permettant d’y plonger nos mains sales et de lécher nos doigts, parfois un peu de suif que nous ramenons au camp pour graisser la soupe).
Un jour, l’aviation alliée a mitraillé un train de civils et de militaires dans la gare d’Hersbruck. Désigné avec d’autres pour porter secours, notre seule préoccupation fut la recherche de la nourriture.

Évacuation d’Hersbruck

8 avril 1945, la fin de la guerre approche. Mais, une nouvelle fois nous allons être évacués, toujours vers une destination inconnue. Quel sera le moyen de transport ? Ayant gelé dans les wagons découverts, nous décidons de prendre chacun une couverture. Elles seront d’un grand secours. Nombreux sont ceux qui ne veulent pas se charger d’un objet encombrant. Beaucoup le regretteront car nous allons coucher dans les prés.
Nous avons donc sept couvertures. La moitié servira à nous protéger du sol, l’autre à nous couvrir. Une rotation est opérée chaque jour pour que ce ne soit pas toujours les mêmes qui se trouvent aux extrémités. Bien sûr, il faut porter la couverture toute la journée et cela pèse à la longue.
Nous avons pris la décision de marcher vers la tête de la colonne car nous entendons à longueur de journée les coups de feu des SS qui abattent ceux qui traînent et ne peuvent plus suivre. Nous sommes à la recherche continuelle de nourriture. Parfois un tas de betteraves sur le bord de la route... Il faut faire vite car les SS tirent. Nous mangerons des escargots (vivants évidemment) et, le soir, nous cueillerons et mangerons des herbes.
Un soir, nous nous arrêtons dans un petit camp. Seuls les toits et la hauteur d’un vasistas sortent du sol. Il n’y a plus âme qui vive. Les SS ont pris position dans les miradors. Nous sommes libres à l’intérieur. Nous cherchons évidemment de la nourriture. Rien !
Dans une baraque, il y a un tas de cadavres. Un de nos camarades se jette dessus avec un couteau. Nous aurons bien du mal à le dissuader et à l’en empêcher.
Enfin, nous irons tous cueillir et manger des herbes. Des Polonais, qui nous avaient traités de « cochons de Français » parce que nous mangions de l’herbe, viennent se renseigner sur le choix des herbes. Des mains se sont avancées entre les barbelés pour ramasser un peu d’herbe, le SS a tiré. Nous étions inquiets d’être dans ce camp, nous nous sentions plus en sécurité dans les champs.
Nous partons le lendemain. Quelques jours après, nous ferons étape dans une grange. Nous avions repéré une passerelle dans le fond et une échelle pour y accéder. Nous montons le plus haut possible, pensant que si les SS mettent le feu, il y a certainement une issue là-haut. Arrivés à notre but, nous entendons parler français. Ce sont trois prisonniers de guerre français qui travaillent dans la ferme. Après leur avoir dit qui nous étions, que leur demander d’autre que de la nourriture ? Ils nous rapporteront un petit sac de blé de trois ou quatre kilos. Quelle aubaine ! Nous pourrons grignoter de temps en temps. Le sac sera porté à tour de rôle.

Dachau - 24 avril 1945

Enfin, sur la route, certains ont vu des panneaux routiers indiquant Dachau. A proximité du camp, nous croisons des charrettes de cadavres calcinés. Ils ont été passés au lance-flamme.
Voilà, nous entrons dans ce camp dont le nom nous rappelle 1933-1934, le premier camp nazi. Partis d’Hersbruck le 8 avril, nous sommes le 24, soit seize jours de marche. Jusqu’au bout les nazis ont voulu garder leurs proies, jusqu’au bout ils ont assassiné. Combien de morts dans cette marche ?
Le camp est libéré par l’armée américaine le 29 avril. Je retrouve la France le 19 mai 1945.
  • Note 1 : L’association Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah-Amicale d’Auschwitz a été créée par l’Amicale des Déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie, aujourd’hui UDA, Union des déportés d’Auschwitz, et des professeurs d’Histoire, pour développer l’enseignement de l’Histoire de la déportation et de la Shoah dans sa dimension universelle, assurer le relais entre les anciens déportés et les jeunes générations, inciter à la réflexion sur l’actualité de la défense des droits de l’Homme. 
  • Note 2 : Il s’agit en fait du « Gross-Paris » qui regroupait pour les Allemands les départements de la Seine et Seine-et-Oise. Les directives allemandes spécifiaient que le convoi devait comporter la moitié d’internés venant du « Gross-Paris ». Soient au total 549 internés de la région parisienne. Soit en reprenant les départements actuels donc les limites ne sont pas exactement les mêmes : 164 pour Paris (75), 5 pour les Yvelines (78), 5 pour l’Essonne (91),131 pour les Hauts-de-Seine (92), 115 pour la Seine Saint Denis (93) 113 pour le Val-de-Marne (94).
  • Note 3 : Lire dans le blog Les déportations « NN » ou « Nacht und Nebel » (Nuit et Brouillard)


Devaux Fernand