Le convoi, dit des "45000", composé d'un millier de communistes et de 50 juifs, faisait partie de la politique de terreur ordonnée par Hitler, à partir de septembre 1941 dans les pays occupés d'Europe de l'Ouest, pour tenter de dissuader les résistants communistes, prétendument inspirés par le "judéo- bolchevisme", de poursuivre leurs actions armées contre des officiers et des troupes de soldats allemands. Sur les 1170 déportés immatriculés à Auschwitz dans la série des 45 000 et des 46 000 le 8 juillet 1942, 119 seulement sont revenus.

Après les décès d'André Montagne en mai 2017 et de Fernand Devaux en mai 2018, Richard Girardi est désormais le dernier rescapé du convoi.

L’histoire de ce convoi singulier dont les premières recherches furent entreprises en 1970 par Roger Arnould, déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP, a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en avril 1995. Elle est l'auteur de deux livres "Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000»", éditions Graphein, Paris, 1997 et 2000, publiant le contenu de sa thèse et d'une édition allégée "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942", éditions "Autrement", Paris, 2005 et 2015.

AUMONT Roger


Roger Aumont à Gaillon
Matricule "45185 à Auschwitz

Roger Aumont est né le 13 décembre 1903 à Saint-Sever-en-Calvados (Calvados). Il habite route de Vire à Sourdeval-la-Barre (Manche) au moment de son arrestation. 
Il est le fils de Maria, Augustine, Desbouillans, 26 ans, « occupée au ménage » et de Paulo, Albert Aumont, 26 ans, coiffeur, son époux.
Le 25 novembre 1924, il épouse Irène, Marie, Jeanne Tréhoux, à Saint-Sever-en-Calvados. Le couple aura deux enfants.
Fromager, Roger Aumont effectue les livraisons auprès des épiciers détaillants, ce qui lui permettra de circuler dans le secteur pendant l’Occupation.
Il est adhérent du Parti communiste depuis 1930, secrétaire de la cellule communiste de Sourdeval.

Von Rundstedt
au Mont St Michel
Le 16 juin 1940, positionnée dans le Calvados, sur les rives de la Dives, l'armée allemande reçoit l'ordre de foncer sur Cherbourg. C'est le 15ème corps d'armée, commandé par le général Hotz, qui est chargé de cette mission. Le  18 Saint-Lô est investie et le 19 Cherbourg signe sa reddition. 
Dès le début de l’Occupation, Roger Aumont aide André Defrance et la direction de son Parti à reprendre des contacts dans la région.
Il prend liaison avec le groupe “Jean Fresnay” de Saint-Michel-de Montjoie (Manche). Sa mère, coiffeuse, est en caonatct avec un groupe dont faisait partie son garçon-coiffeur, André Blouet, Roger Colace, de Saint-Sever. Ils seront en 1943, membres du groupe Jean Turmeau). Ce groupe confectionne des tracts anti-allemands qu’il distribue ou adresse par voie postale.
Roger Aumont crée plusieurs groupes d’action à Sourdeval, qui sans se rencontrer, agissent. Pendant les vacances scolaires de 1941, ils sabotent la ligne aérienne comptant 24 fils, à usage exclusivement militaire allemand (elle est coupée entre Champ-du-Boult et Gathémo, route de Vire sur la commune de Gathémo). L'action est conduite par Henri Corbin.
André Aumont prépare avec son groupe le sabotage d’un train de matériel mais la tentative échoue, "faute d'expérience sans doute".
Fiche d'otage de Roger Aumont (CDJC)
Apprenant avec indignation l'exécution (le 22 octobre 1941) des otages de Châteaubriant, Nantes et Bordeaux, Roger Aumont organise avec l'hôtelier Jules Lanssade et l'ouvrier Jacques Bazin, et quelques autres, une collecte dont le produit est destiné à l'achat d'une gerbe portant sur le ruban : " Aux fusillés de Nantes et de Bordeaux ". Elle est déposée le 1er novembre 1941 au Monument aux Morts.
Ce fait est mentionné sur sa fiche d’otage par les autorités allemandes (document ci-dessus et ci-contre).
Le Maire fait retirer le ruban, mais la population manifeste sa solidarité, si bien que Roger Aumont renouvelle son geste le 11 novembre 1941.
C'est alors que le Maire informe les Renseignements généraux de Saint-Lô, qui dépêchent un inspecteur à Sourdeval et qui arrête Roger Aumont (le 12 ou le 14 novembre 1941).
Traduction de la fiche d'otage, montage Pierre Cardon
Il est interné au camp français de Gaillon (Eure). 

"Sa femme, Irène, a continué la lutte après l’arrestation de son mari. Elle reçoit les responsables clandestins de passage, accueille des réunions clandestines et entretient un réseau d'information par voie postale et par des distributions personnelles auprès des personnes qu'elle connaissait bien" (André Debon et Louis Pinson).
Roger Aumont est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne, le Frontstalag 122. Depuis le camp de Compiègne, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf l’article du blog : Les wagons de la Déportation
Roger Aumont est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000» (1170 déportés immatriculés à Auschwitz dans la série des matricules « 45.000 » et « 46.000 », d'où le nom de "convoi des 45000" que les rescapés se sont donné). Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942
Roger Aumont le 8 juillet 1942
On ignorait son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942. Le numéro «45185» inscrit dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro a pu être validé en comparaison avec la photo d’immatriculation de Roger Aumont au camp de Gaillon.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Roger Aumont meurt à Auschwitz le 15 octobre 1942 d’après les registres du camp d’après les registres du camp (in Death Books from Auschwitz, Tome 1 page 36).
Une résidence municipale honore son nom à Sourdeval.

Sources
  • Fiche d'otage (C-A, p. 22).
  • La Résistance du Bocage. André Debon et Louis Pinson, Alençon. 1988.
  • Archives du camp de Gaillon.
  • Death Books from AuschwitzSterbebücher von Auschwitz , Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Bureau de la Division (ou Pôle) des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel).
  • Archives en ligne du Calvados.
Notice biographique rédigée en avril 2001, complétée en 2018 et 2019, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Autrement, Paris 2005) pour le livre "De Caen à Auschwitz" (Collège Paul Verlaine d'Evrecy, Lycée Malherbe de Caen et Association Mémoire vive) juin 2001, Ed. Cahiers du temps.
Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Monjauvis : Témoignages sur le Dépôt de la Préfecture et le camp de Rouillé


Auguste Monjauvis : syndicaliste, soldat en 1939, résistant. Arrêté en septembre 1941.  Témoignages sur le Dépôt de la Préfecture et le camp de Rouillé…

Auguste Monjauvis en 1989
Il a 86 ans
MONJAUVIS Auguste, Eugène, métallurgiste, ajusteur, outilleur à la Compagnie des Compteurs à Montrouge depuis 1936, « j'avais été élu délégué du personnel et secrétaire de la section syndicale. Mon activité ne plaisait guère à la direction. L'utilité de mes connaissances professionnelles aurait dû être pour des Français de me maintenir à l'usine, vu que pour ce début de la guerre j'étais classé dans l’affectation réforme (1), mais il faut dire que les industriels de la métallurgie et d'autres capitalistes dans un nombre assez important, avaient cette devise: "Plutôt Hitler que le front populaire".
Mobilisé le 7 septembre 1939, il est affecté en échelon avancé en Alsace.
« En juin 1940, ma Compagnie réussit à sortir de l'encerclement fait sur les routes allant vers Belfort - les troupes allemandes firent là beaucoup de prisonniers - ma compagnie se replia et se cantonna dans l'Aveyron. Au camp du Larzac, je fus démobilisé en juillet 1940 et rejoignit Paris occupé.
La vie devait continuer, ma femme, mes parents n'avaient aucune ressource, il fallait travailler. Je repris contact avec les camarades de l'usine des Compteurs de Montrouge, mais la direction, toujours aussi ferme dans ses principes de classe, m'avait rayé de son personnel, le patronat avait ses listes rouges ou noires, ses ennemis n'étaient pas les occupants allemands. 
Maurice Lacazette
Plusieurs de mes camarades ouvriers militants étaient dans mon cas, en août et septembre 1940, nous nous réunissions dans les terrains vagues pour organiser notre résistance, en liaison avec Maurice Lacazette, secrétaire du syndicat des métaux de la région parisienne (fusillé en 1942 par les Allemands). Dès cette époque, septembre 1940, nous avons formé des groupes de trois des comités populaires de la C.G.T. clandestine, adhérente au Front National. Nous distribuions des tracts anti-allemands, nous en remettions à quelques chefs de groupe que nous avions formé dans l'usine. J'avais trouvé du travail chez un artisan maquettiste à Montrouge, mais très mal rétribué. En octobre ou novembre 1940 je trouvai du travail dans ma profession chez Ragonot à Malakoff. Je continuai mon activité au sein des comités populaires. De très bonne heure les matins avant d"entrer à l'usine, nous mettions des tracts dans les boites aux lettres et nous collions des papillons donnant des mots d'ordre contre l'occupation de notre pays. M'apercevant que j'étais repéré par la direction de cette usine, je la quittai pour aller travailler dans une petite entreprise du XIe arrondissement de Paris, en mars 1941. Je pris liaison avec l'organisation résistante et fis le même travail de propagande. Au début de juin 1941, un camarade de mon ancienne usine des Compteurs vint me proposer d'entrer à la Société Industrielle des Téléphones - Paris XVe. Elle était une des plus grandes usines de l'arrondissement, de suite à mes premiers jours de travail, il me mit en liaison avec un responsable du triangle local pour organiser les distributions de tracts et des prises de paroles dans la rue des Entrepreneurs à la porte de l'usine. Nous mobilisions nos triangles intérieurs pour la sauvegarde des résistants, distributeurs et orateurs. Nous avons entrepris la parution d'un journal d'usine, il fut retardé par suite de changements continuels de nos imprimeries clandestines, nous avions comme mot d'ordre, le sabotage d'outillages servants à la fabrication d'appareils de transmissions téléphoniques destinés à l'ennemi et nous avons eu la mission d'un transport d'armes pour les groupes O.S. (plus tard F.T.P.F.)
Pris en filature
Le 16 septembre 1941, je m'aperçus d'une filature en prenant le premier métro du matin, descendant à "Grenelle" actuellement "Bir hakeim" où j'assurai une liaison avec le chef de triangle local. Le lendemain au petit jour, j'étais arrêté. Ces faits sont pour montrer que la résistance des communistes à l'occupation de notre pays par les troupes hitlériennes était organisée bien avant l'entrée en guerre de l'U.R.S.S. Nombreux sont les communistes qui en ont donné les preuves par des témoignages irréfutables, "les calomniateurs continueront, la vérité aussi".
L’arrestation
Le 17 septembre 1941, j'étais arrêté à mon domicile, au 143, rue Nationale - Paris 13ème, à 5 heures du matin par deux policiers en civil. Si j'ai été arrêté ce n'est pas seulement que mes idées étaient contraires au gouvernement de collaboration avec Hitler, mais bien que je ne cessais de propager par différentes actions les idéaux de la Résistance.
Le 17 septembre 1941, j'étais amené par deux inspecteurs devant le commissaire de la Préfecture de Police de Paris au quai des Orfèvres, celui-ci demanda à un secrétaire de lire un rapport, il était de plusieurs pages écrites à la main. Le commissaire demanda mon accord et ma signature sur les faits cités, je réfutai toute la lecture, furieux il me dit que j'étais amnésique !
Le Dépôt
Dessin de Jules Fera
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Le Dépôt
Le commissaire donna l'ordre de m'emprisonner immédiatement dans une cellule de la Tour Pointue (le Dépôt). Chaque jour j'attendais l'interrogatoire en règle, bien décidé à ne rien dire sur mes activités. C'était en septembre 1941, des affiches rouges étaient placardées dans le métro avec les noms en noir des premiers Résistants fusillés.
Pendant huit jours je restai seul dans cette cellule humide où la tinette coulait avec bruit par intermittence, m'empêchant de dormir même la nuit. Par quel hasard, je ne sais, au neuvième jour, les gardiens me firent passer dans la grande salle du Dépôt. Là, je retrouvai une vingtaine de camarades venant de différentes prisons, et déjà organisés entre eux. 
André Tollet, évadé de Compiègne
fiche de recherche en 1942
Je leur donnai des nouvelles de l'activité résistante dans le 15ème arrondissement de Paris et fut adopté tout de suite. Il faut dire que dans ce groupe de Résistants, André Tollet, secrétaire de l'Union des Syndicats de la Région Parisienne en faisait partie. Pendant une dizaine de jours, nous sommes restés dans cette salle cherchant une faille pour l'évasion.
Rouillé
Mais le 9 octobre 1941, un ordre de la Préfecture est arrivé de nous mettre les menottes de nous transporter en car à la gare d'Austerlitz en direction du camp de Rouillé dans la Vienne.
Dans ce camp en pleine campagne du Berry, des baraquements entourés de plusieurs rangées de barbelés de plus de deux mètres de haut où vivaient depuis des mois des centaines de prisonniers, en grand nombre des militants communistes, des socialistes, des syndicalistes (à cette date, les catholiques venant des réseaux gaullistes étaient peu nombreux) et quelques droit commun.
Le camp de Rouillé © AJPN
L'organisation intérieure  était un fait. Notre vingtaine reconnaissait là des militants, des résistants arrêtés depuis plusieurs mois dans cette année 1940. Nous étions entre camarades ! Chaque baraquement avait ses responsables pour les corvées, la propreté.
Des cours étaient organisés avec des professeurs bénévoles : culture, physique, langues vivantes, histoire, mathématiques. Je m'inscrivis aux cours d'algèbre et maths (un militant, un résistant pense toujours dans un avenir meilleur à son utilité "parfaire ses connaissances").
Maurice Ténine
fusillé à Chateaubriant

© Le Maitron
Quelques jours passèrent et dans la semaine du 22 octobre 1941, stupéfaction et colère ! Nous apprîmes la fusillade d'otages du camp de Châteaubriant : 27 communistes que nous connaissions bien, certains pour avoir milité avec eux (le docteur Ténine était le docteur des grévistes en 1936 à Montrouge).
Le camp de Rouillé était aussi un camp d'otages. Notre organisation y cherchait les moyens d’évasion. Un jour, le commandant du camp nous proposa de faire une corvée de bois dans la forêt des environs, je fus désigné avec trois autres camarades. Notre tâche était d'étudier les possibilités d'évasion. Trois gardes avec fusils nous suivaient dans tous nos chargements. Malgré nos conversations aimables avec nos gardes, nous n'avons pu avec aucun des trois, orienter la sympathie envers les internés (cette corvée n'a pas été suivie d'autres, le commandant était devenu méfiant). Une nuit de décembre, nous sommes réveillés par de nombreux coups de feu de fusils mitrailleurs vers les barbelés, nous voyons un corps pendu par les pieds accroché, la tête en bas, à la deuxième rangée de fils de fer, un autre plus loin, mort de la même façon. C'était deux malheureux droits communs qui avaient cru corrompre un garde de les laisser sortir.
Décembre 1941, j'appris la mort de mon père, j'en fus très peiné, c'était un bon père et communiste depuis plusieurs années. Au début janvier 1942, un jour de grand froid, ma femme et ma mère, au prix de bien des privations, vinrent m'apporter quelque nourriture.
Au camp, nous n'étions nourris que de carottes, de rutabagas et de topinambours, nos intestins en étaient malades et cet hiver 1941/1942 a été un hiver de neige et de glace. A la fin de ce mois et au début de février, des rumeurs circulaient sur des prises d'otages dans les camps. Le 7 ou 8 février, on nous consigna dans les baraquements avec ordre du commandant de ne pas sortir.
Dans la soirée, il vint avec deux gardes l'entourant et d'autres, fusils au bras à la porte de notre baraquement qui était situé en fin de camp, il se plaça au centre de nos rangées de lits de bois à étages. Il appela cinq noms, j'étais du nombre, on le questionna, il nous dit qu'il en faisait de même dans tous les baraquements, que c'était un ordre supérieur !
Les gardes nous entourèrent pour nous amener à la salle de garde, à l'entrée du camp. Là, nous nous sommes retrouvés au nombre d'une cinquantaine, toujours des communistes et syndicalistes, des conseillers municipaux communistes venant de plusieurs municipalités communistes ouvrières de la banlieue parisienne, mon camarade André Tollet était aussi du nombre.
Notre organisation protesta, envoya une délégation auprès du commandant afin de savoir quelles sortes de représailles nous étaient destinées. Le commandant affirma que nous étions pour être transférés dans un autre camp et non pour être fusillés. A la nuit, on nous fit monter dans un camion, direction d'un fond de gare où nous attendait un wagon à bestiaux ».
Auguste Monjauvis est transféré avec ses camarades au camp de Compiègne, géré par la Wehmarcht.

Témoignage recueilli à la FNDIRP dans les années 1970. En janvier 1972, Auguste Monjauvis témoigne dans le "Patriote Résistant" pour le 27ème anniversaire de la Libération d'Auschwitz.
  • Note 1 : Travaillant dans une entreprise d’intérêt national, il avait été vraisemblablement classé « affecté spécial », c'est-à-dire mobilisable sur son poste de travail en cas de conflit, mais comme la quasi-totalité des affectés spéciaux syndicalistes et/ou communistes il a été radié… et appelé sous les drapeaux. 
Photos 
  • Auguste Monjauvis © MRN / Pierre Cardon
  • Le dépôt : dessin de Jules Ferat in © "Crimino corpus".
  • Maurice Lacazette : archives de la Préfecture de police de Paris / © Le Maitron
  • André Tollet : Archives de la Préfecture de police de Paris  © Pierre Cardon
  • Le camp de Rouillé © AJPN
  • Le camp de Compiègne, photomontage © Pierre Cardon

D’Auschwitz à Gross-Rosen, Herzbruck, Dachau puis la France


Georges (Jojo) Dudal le 6 juillet 1942
à Auschwitz
Témoignage de Georges Dudal : d’Auschwitz à Gross-Rosen, puis Dachau et la France

6 septembre 1944, trente "45.000" partent d'Auschwitz en direction de Gross Rosen après avoir été douchés et habillés de neuf
Que va-t-il se passer ? Nous prenons le train de voyageurs, six par compartiments et deux SS. Le soir nous arrivons à Gross Rosen. Quarantaine, et ensuite nous sommes répartis dans divers Kommandos. Nous sommes considérés comme des anciens et de ce fait respectés, si respect il y a. Je suis affecté au Kommando Siemens, dirigé par un chef d'atelier civil, ancien prisonnier de la guerre 14-18. Il parle le Français et dit aimer la France. Dans le Kommando nous sommes plus dix 45.000 sur trente : Beaudoin, Dudal, Gaillard, Gauthier, Houard, Gillot, Eudier, Gorgue, Brumm, Brunet, Ducastel, Devaux qui par la suite, étant donné sa profession (chaudronnier), est affecté à la cuisine du camp pour diverses réparations. Le travail chez Siemens n'est pas très dur et nous ne sommes pas battus. 
Les dix compagnons de Georges Dudal à Gross Rosen
Nos camarades métallos font du bon boulot pour nous aider. Il faut dire que je ne suis pas doué pour la mécanique. Je tiens la lime comme une poêle à frire! Si le travail n'est pas épuisant, la nourriture est toc et nettement insuffisante. Heureusement, Fernand Devaux peut s'organiser à la cuisine (voler) et nous donner quelques gamelles de soupe qui sont les bienvenues. La vie au camp est un peu moins dure qu'à Auschwitz mais certains camarades ont du mal à survivre en particulier Aubert. La solidarité est peu efficace, nous donnons chaque jour un quart de notre petite portion de margarine pour aider les camarades les plus déficients. Le temps passe et les 45.000 de ce petit transport sont tous là, handicapés pour beaucoup, mais vivants.
Les Blocks de Gross Rosen
Notre petit groupe éclate de nouveau, évacuation du camp dans des conditions particulièrement difficiles et atroces. Nous sommes le 8 février 1945. Les troupes russes continuent d'avancer, c'est la déroute allemande, les SS sont sur les dents, de véritables bêtes sauvages. Nous partons dans des wagons à charbon, découverts, avec un SS tous les deux wagons qui tire à la mitrailleuse sur toutes les têtes qui dépassent des ridelles. Nous ne pouvions pas rester sans nous mettre ni debout ni assis. Nous étions environ quatre vingt à cent par wagon. C'est l'hiver, il fait une température à congeler le bétail humain que nous sommes. Le train fait des petits parcours, arrêté par les alertes. Il nous faudra trois jours pour arriver à Hersbrück. Plus de morts que de vivants à l'arrivée. Dans mon wagon nous restons à quatre ou cinq vivants. Brunet est retrouvé enfoui sous les cadavres. Comment a-t-il pu s'en sortir ?
Plan du camp d'Herzbruck
Birkenau avait été le tremplin de la souffrance, et dans ce convoi de la mort qui nous conduisait à Hersbrück, jamais je n'ai douté, jamais je n'ai eu peur de la mort, entouré que j'étais de tous ces cadavres, morts de froid et de faim. C'était dur, mais le moral l'emportait sur la souffrance physique.
Nous nous retrouvâmes à une dizaine de "45000" au camp d'Hersbrück. Les vingt autres avaient été dirigés vers d'autres horizons concentrationnaires, aussi dramatiques. Hersbrück était un camp sur pilotis, petit camp mais gratiné. Pour rentrer dans le Block le soir après l'appel, il fallait prendre cinq coups de matraque sur les fesses. 
Pas de coups, pas de soupe et interdiction de rentrer dans le Block. Dès le couvre feu les SS tiraient sur tout ce qui bougeait dans le camp. Il fallait donc prendre sa dose journalière de trique. Ce n'était pas le pied, mais malgré notre maigreur, les fesses étaient quand même la partie la plus charnue de notre organisme. Cela n'a pas duré, heureusement nous avons changé de Block. Nos fesses étaient satisfaites de cet arrêt et petit à petit, de noires elles retrouvaient une mine plus attrayante. Le travail était très dur, nous faisions de la terrasse.
Il faut dire qu'au fil des ans, nous avions étudié l'art et la manière de peu travailler tout en donnant l'impression d'être les meilleurs et nous savions aussi éviter les coups pendant la journée. Un jour nous apprenons que la gare de Nuremberg avait été complètement détruite par les forteresses volantes américaines et qu'il fallait des volontaires pour aller dégager cette gare. Nous décidons Beaudoin, Devaux et moi d'aller à Nuremberg. Même si le travail n'était pas très attrayant peut-être pourrions nous trouver de la nourriture sous les décombres. Nous avions raison et avons vécu de grappille pendant plusieurs jours. La gare n'avait pas été épargnée. C'était la désolation, tout avait été rasé et de nombreux morts jonchaient le sol. Nous vivions en permanence avec des corps déchiquetés, des mains, des pieds, des têtes, beaucoup de soldats mais aussi des civils. Nous en avions vu d'autres et n'étions pas pour autant traumatisés. Une seule idée, trouver à manger dans ce décor lunaire. Le matin, nous partions vers trois heures. Par le train, Nuremberg était à environ quatre-vingt kilomètres d'Hersbrück et il nous fallait souvent trois à quatre heures pour faire le parcours. Le soir nous ne rentrions pas avant 23 heures au camp. Mais il faut dire que nous n'avions pas la hantise des camps. De temps à autre une bombe éclatait, mais jamais nous n'avons subi de dégâts. Les wagons de marchandises éventrés nous apportaient quelques satisfactions : la bouffe, toujours la bouffe ! C'était pour nous le nerf de la guerre. Il faut le dire pendant ces 35 mois de déportation, nous avons imaginé toutes les cuisines possibles et imaginables, parfois même invraisemblables. Un vrai sujet de conversation en dégustant notre maigre pitance. Nous sommes tombés avec Devaux sur un wagon éventré contenant des petits bonbons. Aubaine ! Ils n'étaient pas sucrés mais avec les allemands rien ne nous étonnait. A l'époque ils mangeaient un peu n'importe quoi. Les bonbons fondaient dans la bouche et coupaient l'appétit. Ce n'est qu'une heure plus tard que nous avons découvert une étiquette "colle forte". L'effet fut rapide, au lieu de coller les selles !... Une bonne « déripette » s'empara de nous. Ce soir là, le voyage de retour au camp fut long, serrant les fesses pour ne pas libérer la colle forte. La marche de la gare au camp ne fut pas très cadencée. Heureusement la distance était courte. Je n'avais pas été gâté à la distribution de fringues. Un pantalon sans fond :  pour remédier à cela j'avais trouvé un short que j'enfilais par-dessus ; des chaussures du 42 alors que ma pointure était du 39. A l'entrée du camp il fallait se mettre au garde à vous et faire le "Mützen ab", c'est à dire saluer le SS de garde en enlevant le béret. A ce moment la colle forte a salué copieusement mon pantalon, les jambes, et elle a fait le plein des godasses. Devaux a piqué une crise de rire. Il faut dire qu'il avait l'habitude de ce genre de sport dyssentrique depuis qu'il était à Auschwitz. Il n'y avait que très peu d'eau, un ou deux robinets dans le camp. C'était pour moi un problème. Heureusement les conseils de Devaux m'ont été utiles et sans eau j'ai résolu mon problème. Mieux valait en rire et maintenant en passant ma langue pour coller un timbre j'ai des réticences à la colle. Le temps passe, nous sommes très fatigués. La gare a été déblayée, les voies reconstruites, le premier train inauguré. A ce moment, alerte. Des avions de reconnaissance font des ronds de fumigène dans le ciel et c'est l'arrivée des forteresses volantes qui crachent des bombes. Cela pète de tous les côtés. Nous sommes à plat ventre, fixés au sol sous les mitraillettes des SS. Beaudoin me dit : "ne t'inquiète pas, môme j'ai fait la guerre. Quand tu entends siffler les bombes, ce n'est pas pour nous, il ne faut pas avoir peur". Cela n'empêche qu'une fois de plus, mais pour des raisons différentes, je serrais les fesses. La gare est à nouveau détruite, bravo les alliés ! Ce soir là, nous sommes de nouveau tous là. 
Le 8 avril, départ d'Hersbrück en colonne à pieds. Les 45.000 sont fidèles au poste. Nous décidons de marcher en tête de la colonne pour éviter les à-coups. Seize jours sans nourriture. Nous mangeons de l'herbe, des pissenlits, des betteraves crues. Devaux mange des escargots crus. Moi je ne peux m'y faire. Le soir, nous couchons à la belle étoile. La marche est pénible, mais une constatation, les SS qui nous encadrent en bavent aussi. Il ne faut pas flancher. Chaque déporté épuisé prend une balle derrière la tête sans arrêter la colonne et est abandonné sur le bas-côté de la route. Chaque jour les rangs diminuent, nous sommes de moins en moins nombreux. Un soir nous arrivons près d'une enceinte entourée de barbelés. C'était un camp de concentration. Les toits sont au ras du sol. A l'intérieur il n'y a plus âme qui vive, des cadavres, des cadavres. Nous croyons être arrivés au bout de cette longue marche, nous avons peur. Qu'allons nous devenir ? Après une nuit passée nous sommes toujours là, bien vivants et le lendemain la colonne reprend son triste cortège.
Le camp de Dachau
C'est l'arrivée à Dachau, nous sommes le 24 avril 1945. De cette colonne dramatique il ne reste que deux cents déportés sur deux mille cinq cents partis seize jours plus tôt d'Hersbrück. Mais les 45.000 sont tous là : Beaudoin, Brunet, Fernand Devaux Demerseman, Dudal, Eudier, Gaillard, Gillot, Sorgue, Houard Gauthier. Le 20 avril nous assistons en spectateurs à la libération du camp par les américains. Nous n'avons pas bougé de nos lits de quarantaine et de plus nous avons touché un colis de la Croix Rouge. Inutile de dire combien notre activité fut grande à dévorer la nourriture. Nous pensions que si les évènements tournaient mal, mieux valait périr le ventre plein ; mais surtout notre état physique était précaire. Himmler avait donné l'ordre d'exterminer tous les déportés de Dachau. C'est le maire de Dachau qui était passé dans les lignes américaines pour demander d'intervenir rapidement. Des évacuations dramatiques avaient déjà eu lieu. Les camions des armées américaines et françaises venaient journellement ravitailler le camp pour donner un peu de bien-être. L'épidémie de typhus tuait des centaines de déportés chaque jour. Le camp était mis en quarantaine afin d'éviter une contamination à l'extérieur. Combien de temps allions nous rester ici ? Cela était problématique. Nous étions pressés de revoir la France, nos familles et amis. Comment serions nous rapatriés ? Nous décidons Devaux et moi de nous évader et de rentrer par nos propres moyens. Le camp était gardé militairement, les soldats tiraient sur tous ceux qui tentaient de franchir les barbelés. Il nous fallait donc trouver une solution avec le minimum de risques. Nous sommes allés à l'arrivée des camions et avons discuté avec un soldat chauffeur qui nous a permis, à nos risques et périls de nous cacher dans son camion pour sortir du camp. C'est cachés derrière des bidons de lait vides que nous sommes sortis du camp de Dachau. Une dizaine de kilomètres plus loin, le camion s'arrête et le chauffeur nous demande de descendre. C'était le commencement d'une aventure. Un convoi de milliers de déportés, partis avant la libération du camp avait été brûlé au lance flammes sur le bord de la route, triste première journée. Il faisait très chaud, tous les corps se décomposaient dans une puanteur indescriptible. Nous avons marché, marché comme des forcenés en direction de Augsburg. Un soir nous nous sommes arrêtés devant un couvent de carmélites. Pourquoi ne pas frapper ? C'est la sœur supérieure, une française qui, à travers le judas, nous a dit qu'il n'était pas possible d'entrer. Nous n'avons pas été surpris pourtant les nones ne risquaient rien, côté sexuel c'était la débâcle. " Mais, nous dit-elle allez de ma part à la ferme à deux cents mètres, vous serez logés et nourris pour la nuit". Nous avons couché dans le foin après avoir bien mangé. Le lendemain matin il y avait près du couvert un camion de la croix rouge américaine et là nous avons fait des provisions pour le reste de la route. C'est ainsi que nous sommes arrivés à Augsburg dans un centre de rapatriement de prisonniers de guerre. Notre idée était de chercher à manger. Nous avions l'intention de visiter les poulaillers, mais il ne restait plus que les grillages. Le soir en rentrant au centre un superbe chat noir, mascotte des prisonniers de guerre venait nous faire des ronronnements et se faire caresser. C'était une belle bête, bien dodue. Nous décidons d'en faire un civet. Après lui avoir mis la corde au cou, nous le pendons dans un placard. Une heure après le matou remuait toujours. Après l'avoir saigné, dépouillé je me suis mis au travail et j'ai fait le civet. L'odeur s'était répandue dans le centre et les prisonniers nous demandaient où nous avions trouvé du lapin. Nous l'avons mangé en compagnie de deux déportés évadés d'un petit Kommando de Dachau. Il était plus de minuit, à trois heures du matin un convoi était formé pour emmener les prisonniers de guerre vers Ulm, quatre ou cinq camions. Nous avons sauté dans les camions sans attendre l'appel où d'ailleurs nous n'aurions pas figuré. Il valait mieux partir sinon le minou risquait de devenir indigeste. L'arrivée à Ulm ne fut pas triste. C'était une forteresse où des milliers d'hommes et de femmes attendaient pour être rapatriés : prisonniers de guerre, STO. Formalités, queue pour la bouffe, nous étions dans de beau draps ! A l'affût de tous mouvements, nous n'avons pas attendu longtemps. Le jour même nous sautions les premiers dans un camion malgré les protestations. Nous nous sommes retrouvés à Sarrebourg, comme des grands, accueillis par les scouts et les dames de charité chrétienne qui ne savaient que faire pour nous faire plaisir, peut-être par remords. C'était le pied, nous avons été habillés de neuf en tissu de fibres de bois. C'est ainsi, par le train, que nous sommes arrivés à la gare de l'Est et que nous avons été accompagnés à l'hôtel Lutétia le 19 mai 1945. Là nous avons retrouvé les 45.000 qui avaient été rapatriés par avion. Nous étions libres et heureux de l'être. Il manquait dans les 45.000 Brunet dit "la biche". Il a été déclaré "mort pour la France", sa femme s'est remariée. Quelques années plus tard Brunet a eu beaucoup de mal à justifier de son identité. Qu'est-il devenu depuis ? Combien restons nous aujourd'hui en 1989, des trente 45.000 partis le 6 septembre 1944. Devaux, Ducastel, Gorgue, peut-être Aondetto, Besse ? Je ne sais. 
Il semble pourtant que ce soit par ordre alphabétique qu'en direction de Gross Rosen nous sommes partis.

Récit rédigé en 1989 (archives  Claudine Cardon-Hamet).

En 1989, Georges Dudal s'interrogeait pour savoir quels étaient ses camarades qui avaient survécu. René Aondetto est décédé le 6 avril 1996, René Besse le 23 novembre 2013, Lucien Ducastel 16 février 2012. Georges Dudal est mort le 11 avril 2003, son beau-frère Fernand Devaux le 30 mai 2018 et Henri Gorgue 18 février 1998

Pour lire les notices biographiques des "45.000" cités.


2012 : 12 pages de présentation du convoi dans le bulletin de la FMD





Juin 2012 : le bulletin de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation publie - sous ma signature - douze pages de présentation du convoi du 6 juillet 1942.

Pour le consulter, cliquer sur le lien suivant : 

https://fondationdeportation.files.wordpress.com/2015/02/mv73.pdf


La mort de Lucien Leducq


Lucien Leducq
La mort de Lucien Leducq, témoignage de René Maquenhen

René Maquenhen a dédicacé au fils de son camarade Lucien Leducq un exemplaire du livre de Raymond Montégut, paru en 1973 et intitulé « Arbeit macht frei » (« le travail rend libre » mot d’ordre à la terrible et tragique ironie inscrit sur les portiques à l’entrée des camps de concentration nazis, dont celui d’Auschwitz).
Le livre de Raymond Montgut
« Au fils de mon camarade de lutte et de misère, Lucien Leducq « Arbeit macht frei » le prix pour notre liberté, car pour nous il n’y en avait pas ».
Sur plusieurs pages de l’ouvrage, René Maquenhen a retracé quelques souvenirs de leur épopée commune où figure Lucien Leducq, jusqu’à leur dernière poignée de mains en septembre 1942.
Avant guerre
René Maquenhen a connu Lucien Leducq alors qu’il travaillait à l’usine Maillard à Incheville. Ils sont tous deux syndicalistes et communistes : «… Il y avait Boubert, Lucien Leducq, Barriot, René Chapelle. On se réunissait au bureau de section de Mers-les-bains. Lucien était très sérieux et aimé. On préparait sérieusement les réunions syndicales et politiques. Il voulait mesurer les résultats des actions. Il m’avait incité à enrôler ma femme, non seulement au Parti communiste, mais aussi à ce qu’elle prenne des responsabilités »… « J’ai compris qu’il avait raison. Dans la région on forma des comités de femmes contre la guerre et le fascisme, dont ma femme devint la secrétaire et co-responsable pour Oust Marest, Ponts et marais et Mers, avec la femme de Lucien et celle de Barriot. Et c’est tout ce beau travail qui a porté ses fruits en juin 1940. A l’arrivée de nazis, la région mersoise et de la Bresle a été une des régions dont l’armée d’occupation a eu le plus de mal à combattre ».
L’arrestation
« Bien que nous sachions que nous étions surveillés par la Gestapo en civil, notre activité redoubla. Nous avons transformé nos pratiques syndicales et politiques en actions anti-nazies, contre l’armée d’occupation. Nous faisions des tracts appelant la population à s’unir et se grouper, incitant au sabotage contre le matériel de guerre. Cela fut fait en premier lieu au Dépôt et au Matériel SNCF. Et ce sont les plus beaux tracts qui ont fait l’objet de notre arrestation. Tel a été mon avis et celui de Lucien. Ces tracts étaient destinés à être connus des soldats allemands, et cela devait être fait par nos propres moyens : soit les placer dans les vestiaires des soldats dans les lieux où ils travaillaient ou dans la caserne, tout cela à la même heure ! Si ma mémoire est bonne, c’était le 19 ou 20 octobre 1941. L’arrestation eut lieu 4 jours après, soit le 23 octobre 1941 ».
Interrogatoire
« Nous avons été frappés à l’interrogatoire, pour qu’on leur donne les noms de camarades de diverses organisations. Je me porte garant que Lucien, comme moi, est resté muet ».
A Compiègne, une cellule de cheminots
« A Compiègne, nous avons formé une cellule de cheminot, Lucien Leducq, moi et  Adélard Ducrocq secrétaire du Parti communiste de Eu, arrêté en février 1941 que nous avons retrouvé à Compiègne. Nous devions nous évader par groupes de 5. Il y avait avec nous Barriot et Elis ». René Maquehen évoque alors l’évasion du 22 juin et le bombardement de représailles et les punitions. Lire dans le blog 22 juin 1942 : évasion de 19 internés et Le bombardement du camp de Compiègne dans la nuit du 23 au 24 juin 1942
René Maquenhen auto portrait
A Auschwitz
A Auschwitz René Maquenhen a été affecté affecté au block 19, un Kommando qui travaillait à charrier de la terre dans des wagonnets. Lucien Leducq est au block 22, affecté au « Kommando des couvreurs » :
« Je rencontrais souvent Lucien. Il n’avait pas abandonné l’idée de rester groupés, de s’organiser et de chercher à s’évader. Notre dernière rencontre a eu lieu en septembre 1942. Il portait des tuiles pour couvrir le bâtiment 14. C’était terrible ! Monter, descendre l’échelle. Par manque de vitamine il avait les pieds enflés, ce qui était aussi mon cas, mais moins. Il me dit vers 18 heures (il venait de terminer) : le chef de notre block - le 22 où il était rattaché- m’a dit que ceux qui avaient les pieds enflés pouvaient s’ils le voulaient aller se reposer dans un autre camp, qu’ils y seraient bien. Je lui déconseillais, en lui disant que c’était peut-être un piège. Il me répondit « tous les jours je faiblis et plus je ralentis le travail, plus il (le Kapo) frappe, surtout lors de la descente vers le bas de l’échelle, il ne me frappe pas lorsque je suis chargé pour ne pas casser les tuiles ». Je n’avais rien à ajouter. C’était dur de se faire juge. Il me serra une poignée de main, le souvenir m’en reste toujours. Ses dernières paroles furent « je vais encore bien réfléchir et peut-être que là où j’irais, j’aurais peut-être l’occasion de me tirer ». 
Le camion des inaptes au travail.
Dessin de Franz Reisz 1946
J’ai appris deux jours après que tous ceux qui sont partis comme lui dans le camion sont passés par la chambre à gaz de Birkenau, un camp dépendant d’Auschwitz I ».

Envoi de Fanny Leducq, arrière petite fille de Lucien Leducq.

Notes sur Royallieu, Claude Souef (suite : l'université du camp, théâtre et crochets).


Nous reproduisons ici la suite des « Notes sur Royallieu » écrites par Claude Souef, interné à Compiègne d’avril à juin 1942 et qui fut à partir de 1947 rélisateur de cinéma, rédacteur en chef de la revue "Ciné-Club" édité par la FFCC, puis journaliste à « L’Humanité ». Il a été arrêté le 28 avril 1942 avec son frère, Olivier Souef qui sera déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942. Il a raconté dans ces notes leur arrestation (lire dans le blog : La rafle des communistes, 28 avril 1942 à Paris, puis la description du camp et sa vie quotidienne Notes sur Royallieu (Claude Souef). Dans cette suite, il parle de l’université du camp, les conférences, les activités manuelles, les jeux, toutes les activités initiées par « Le "Comité" du camp des politiques à Compiègne », tout ce qui permet de faire « provision de confiance, de désir de vivre » comme il l’écrit... 
Claudine Cardon-Hamet

Ne pas se laisser aller !
L'essentiel, ne pas se laisser aller, ne pas ruminer son cafard, ne pas se recroqueviller sur sa paillasse. Si à la faim s'ajoute le désœuvrement le moral baisse vite. Chacun essaie de s'occuper. Certains font des bagues avec des pièces de 1 Franc. Un millésime précis est recherché : l'alliage est meilleur. Dans notre chambrée un jeune taille au couteau des ronds de serviette. Où a-t-il trouvé un bois valable ? Peut-être les avait-il commencé avant son arrivée au camp. Il dessine aussi, j'ai conservé deux portraits au crayon, faits par lui, ici, dans la chambrée. Un tourneur déjà âgé, Petitjean, dessine, lui, les baraquements, les arbres du camp.

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L'Université du camp
On la doit pour une grande part à George Cogniot. Il a commencé avec des cours d'histoire de la littérature et de philologie. Ces cours, c'est à la fois le refus de se laisser aller et la confiance en l'avenir, en son propre avenir même, alors qu'on sait qu'on est là pour être déporté ou fusillé comme otage. La première causerie de Cogniot à laquelle j'assiste, le 3 mai est consacré à Goethe, symbole sans doutes en ce camp où nous venons d'arriver. D'autres suivent. J'ai conservé les cahiers. 4 Mai : Cogniot donne un texte à préparer pour le 11 mai  « François 1er, protecteur des Lettres et des Arts" (Brantôme). 11 Mai : texte à préparer pour le 18 :"L'Amitié de Montaigne et La Boétie" (Montaigne). 18 Mai : texte à préparer pour le 25 :"La Plainte d'Hélène" (Ronsard) Cogniot, malade le 25, ne peut corriger et commenter que le 1er
Juin. 1er  Juin : texte à préparer pour le 8 Juin "Consolation à Du Périer" (Malherbe). 8 Juin : texte à préparer pour le 15 Juin :"Louis XIV" (Saint-Simon). 15 Juin : texte à préparer pour le 22 Juin :"Les quatre préceptes de Descartes".
La correction n'a évidemment pas lieu, puisque c'est dans la nuit du 21 au 22 Juin que 19 camarades s'évadent, dont Georges Cogniot.
Cogniot donne aussi un cours de philologie, études autour de "Conseil à ses lecteurs" préface de Gargantua. 14 Mai. Cogniot, malade, ne donne pas son cours le 21 Mai, non plus le 28 Mai, jour où il est retenu à la Croix-Rouge. Il reprend en Juin, toujours avec Rabelais : "Les chats fourrés", puis "Lettre de Gargantua à Pantagruel étudiant". D'autres cours ont lieu : Italien, Anglais (j'ai conservé des cahiers et des devoirs corrigés avec des notes, comme au lycée), Espagnol, Histoire.
Cahier d'Olivier Souef 14 juin
Conférence de Jahan "poésie par morte"
Yves Jahan fait une causerie intitulée "Poésie pas morte", le 14 juin (1).
Musset, le doyen de la fac de Lettres de Caen commence des cours de géographie. Pour ce cours je dessine, avec l'aide de mon frère, une carte de France, sur une grande feuille de papier gris trouvée sûrement à la cantine. Car il y a une cantine au stalag. On n'y trouve rien à manger, par contre on peut s'y procurer des cahiers, des crayons, de l'encre, ce qui est fort utile.
En ce printemps le temps change avec une rapidité extrême. Un jour c'est un ciel bleu, avec quelques petits nuages blancs. Tout le monde est plus décontracté, on profite du soleil, on se promène par petits groupes. Certains vont même à l'appel en bras de chemise ou torse nu. Mais, commentaire :"Avec un temps comme ça, on va les avoir toute la journée sur le dos". Sous le toit d'un baraquement, il y a des nids. A tout moment des martinets s'en envolent. Ils vont se poser sur les trois tilleuls près de la place d'appel ou s'élancent au loin, vers le fleuve proche où passe parfois un remorqueur tirant son train de péniches. Les prisonniers les suivent des yeux, plaisantent, les envient. Il y a même des discussions techniques pour savoir s'il s'agit d'hirondelles ou de martinets. Ils font rêver, eux qui d'un coup d'ailes franchissent tous les barbelés. Un autre jour, une pluie sans fin au moment de l'appel. Commentaires : "On en a pour toute la journée avec ce temps bouché... C'est toujours ça, on sera peinards. On ne les verra pas aujourd'hui..." On piétine dans la boue, les mains dans les poches, les cols relevés. Certains ont des chaussures de ville, ou des sandales, d'autres des sabots bourrés du foin de leur paillasse. Les cols trempés gouttent dans le cou, les vestes sont transpercées. On n'ose bouger de crainte de dégager une issue pour l'eau qui s'infiltre partout.
Parfois l'appel dure plus d'une heure.

Les loisirs, théâtre et "crochets".
Entre deux blocks arrive Louis Thorez. Tout le monde le connaît, c'est le frère de Maurice, frappant, comme un tambour un ustensile emprunté aux cuisines. Quelques internés le suivent, plus ou moins déguisés, plus ou moins musiciens. Garde-champêtre de village, Louis frappe son tambour puis s'arrête pour "L'Avis" : ce soir c'est la fête, sketches, crochets, jeux. La parade parcourt tout le camp, serpentant entre les blocks. Après la distribution de pain, les détenus se dirigent vers la salle des fêtes. Le couvre-feu, habituellement à 21 h, est repoussé. Trois cents spectateurs dans la salle, avec des bancs pour cent.  Y-a-t-il ce soir-là un acte de Courteline ou un sketch écrit par un interné, je ne sais plus. Les rôles de femme, dont on reconnaît bien sûr les interprètes, ont toujours un grand succès et valent quelques plaisanteries. Il y a un crochet, chacun pousse sa chansonnette, romance sentimentale ou imitation de Trenet. Puis les jeux commencent :"Le cosaque cocasse du Caucase, le cocasse cosaque..." La salle hurle et le bégayeur descend de l'estrade remplacé par un autre qui n'aura pas plus de succès dès que le rythme s'accèlère. Pour l'épreuve "Poésie", c'est le public qui lance les rimes, et les amateurs qu'on a fait monter sur scène, ont cinq minutes pour remettre leurs bouts rimés. Ce soir-là (j'ai conservé un"poème"), c'est "tomate" et "aromate", "bouteillon" et "héron", "maison" et "avion", "nouilles" et "andouilles". Ce sont les applaudissements de la salle qui désignent le meilleur. La soirée se termine par "Les Incollables", peut-tre inspiré de quelque émission radiophonique de l'époque. Les "Incollables" montent sur l'estrade : d'abord Cogniot, puis un homme assez âgé, barbu, grand, sec. Il est nouveau, peu le connaissent, on le voit parfois dans la cour, les jours de soleil remonter ses jambes de pantalon et masser ses jambes maigres. C'est le doyen de la fac de Lettres de Caen. On chuchote: "Qui c'est le barbu ?... C'est un nouveau ?..." D'autres camarades les rejoignent sur l'estrade. Les petits papiers arrivent aux "Incollables". Cogniot en choisit un qu'il déplie :"Dix façons argotiques de dire "chaussures" ? Un "Incollable" proteste : "C'est pas régulier, rien que des mots vérifiables dans le petit Larousse..." Mais la salle proteste :"T'en as un de Petit Larousse ?...", hurle, siffle. Godasses, godillots, croquenots, sont tout de suite trouvés. Ribouis, pompes, grolles, tatanes, ça va tout seul. Richelieu est admis. Un 9ème est enfin trouvé : Lattes. Puis le silence. Le dernier ne vient pas. Silence, soudain rompu par le doyen qui suggère "Ecrase-merde", sous les rires, les cris et les applaudissements !... Le spectacle continue... A la fin, la dispersion, on sort en chantant : "Y'a des cailloux sur toutes les routes, Y'a des filles sur tous les chemins.... Ce chant se poursuit entre les baraquements. Les projecteurs balaient les groupes qui regagnent leur chambrée. On rejoint les copains déjà couchés. "Alors c'était bien ?..." Bien ?... Pendant deux heures on a été trois cents camarades, on a ri, on était heureux, on a fait provision de confiance, de désir de vivre...
  • Note 1 : Conférence d’Yves  Jahan « Poésie pas morte ». En octobre 1991, André Montagne me faisait parvenir ces notes d’Olivier Souëf prises au cours de la conférence d’ Yves Jahan , le 14 juin 1942 « j’étais également présent à cette conférence et dont j’ai gardé un très net et très grand souvenir. C’est pourquoi, j’ai demandé à Claude Souëf cette copie, qui n’est qu’un extrait des cahiers d’Olivier, retournés à sa famille après son départ en déportation, nouvel exemple de procédure qui ne laisse pas de me plonger dans un profond étonnement ».