A la croisée des deux grandes catégories de la Déportation

Le convoi d’otages parti de Compiègne vers Auschwitz le 6 juillet 1942 occupe une place particulière dans les déportations de France (cliquer sur le texte souligné). Placé sous la bannière de la croisade hitlérienne contre le "judéo-bolchevisme" et dispositif de "la politique des otages" destinée à dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des troupes de l'armée d'occupation, il s’apparente par ses origines aux fusillades massives d'otages communistes et juifs de septembre 1941 à juillet 1943 et aux premiers convois de Juifs de France dirigés sur Auschwitz-Birkenau entre mars et juin 1942.

Sur les 1170 hommes (plus de 1100 "otages communistes" et 50 "otages juifs") qui furent immatriculés le 8 juillet 1942 à Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326 - d'où leur nom de "45000" - seuls 119 restaient en vie au jour de la victoire sur le nazisme.

L’histoire de ce convoi atypique - dont les premières recherches furent entreprises en 1971 par Roger Arnould (résistant déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP) - a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (éd. Graphein, Paris, 1997 et 2000, épuisé) qui publie le contenu de sa thèse avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) - et le livre grand public Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 (éd. Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, mis à jour en 2015) édité avec le soutien de la Direction du Patrimoine et de l'Histoire et de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

De Vierzon à Auschwitz : martyrs du nazisme

Témoignage de Roger Gauthier

Roger Gauthier, ajusteur, militant communiste de Vierzon, a témoigné à son retour des camps de concentration nazis, dans l’hebdomadaire du Parti communiste du Cher, L’Emancipateur, qui reparait à la Libération. Compte tenu des restrictions sur le papier l’hebdo ne parait qu’en en recto-verso. L’article, assez long, paraîtra sur 3 numéros (les 29 juin 1945, 6 juillet et 13 juillet 1945).

Roger Gauthier
"Arrêté par la police française, le 22 décembre 1941 à Vierzon sur mandat du commissaire Lamazère, accusé d'appartenir au parti communiste, je fus conduit à la prison de Bourges. L'enquête se poursuivit, et je fus relâché le 6 Janvier, car l'accusation ne put fournir aucune preuve de mon activité au parti. Le jour du 1er Mai, je fus arrêté de nouveau, mais cette fois par la police allemande, qui vint me cueillir à 3 heures du matin. Ils fouillèrent ma chambre et celle de mes parents, ils me conduisirent à la Gestapo où je fus interrogé : «état civil, si j'avais tait de la politique », puis je fus conduit à la Mairie de Vierzon où je fus enfermé dans une cave où je retrouvais les camarades. A 11 heures nous étions 31. Nous étions ravitaillés par nos familles et la Croix-Rouge. Les allemands nous laissèrent ainsi quatre jours. Puis ce fut l’interrogatoire. Des camarades furent libérés et les autres dont faisais partie nous fûmes enfermés à la banque Barberon. Nous avions été arrêtés pour l’assassinat de deux soldats allemands tués à Romorantin plusieurs jours avant notre arrestation. Le 8 Mai, à 6 heures, on nous fit nous rassembler dans la cour de la banque : nous nous regardions tous, car nous venions d’apprendre par la Croix-Rouge que partions pour Compiègne où étaient enfermés les otages que l'on prenait pour les fusiller. Nous fûmes conduits par car à Orléans. On fit une halte à la prison où un autre car se joignit au nôtre, emmenant aussi pour Compiègne des camarades du Loir-et-Cher, arrêtés pour la même cause. Il y avait parmi eux Roger Rivet que nous avions cru fusillé deux jours auparavant. Les Allemands avaient tué son neveu, Jacques Rivet, et jeune Charlot. Rivet nous raconta alors qu'il devait être lui aussi fusillé avec son neveu, mais au moment de l’exécution les nazis s'aperçurent qu'il y avait onze condamnés au lieu de dix. Roger Rivet fut retiré du nombre. Alors il demanda à prendre la place de son neveu, mais sa demande fut refusée ; il fut reconduit dans sa cellule. Je tiens ces faits de Roger lui-même. Notre arrivée à Compiègne se fit sans histoire, le camp était organisé, tout marchait à merveille, direction du camp par les internés, police par les  internés. Les Allemands ne venaient guère qu'aux appels.  

Cf l’article du blog : Les wagons de la Déportation

Le 5 Juillet. Rassemblement : un transport devait partir pour une destinations inconnue. 1.200 français furent appelés et le lendemain matin 6 Juillet ce fut le départ. Accompagnés de soldats, nous fûmes conduits à la gare où un train à bestiaux nous attendait. 48 à 50 hommes furent mis par wagon. Les wagons furent plombés. Il faisait une chaleur épouvantable, nous avions soif. Quand nous demandions à boire les allemands riaient et nous entendions le mot de Juif. En passant en gare de Breslau, je faillis être tué par un jeune nazi. Je regardais par l’œil de bœuf : j'entendis dire « Sale Juif », en même temps il sortit son révolver. Je m’aplatis près de mes camarades, nous commencions à comprendre ! Puis ce fut l'arrivée à Auschwitz le 8 Juillet, vers midi, quand le train fit son entrée dans les barbelés des hommes, habillés de bleu et de blanc, maigres, les yeux hagards,  nous faisaient signe de lancer du pain : nous ne comprenions pas encore, où nous étions. Le train stoppa, les portes furent ouvertes, des ordres gutturaux retentirent ; nous nous précipitons des wagons. Quel spectacle ! Des SS, cravaches en main, faisaient jeter nos vivres, nos valises sur les talus: ils nous firent mettre par cinq. Les coups pleuvaient. Nous n’avions aucune réaction. Beaucoup de copains saignaient. Puis ce fut le départ pour le camp. Une entrée splendide nous attendait, nous marchions par cinq, nous ne bougions pas car les coups de cravaches pleuvaient. Une grande enceinte, puis à l'intérieur un réseau de barbelés, une grande porte d'entrée sur le haut de laquelle une grande inscription où l'on pouvait lire : « Arbeit match frei », ce qui signifie « le travail rend libre », une belle allée d'ouverte de fleurs, un orchestre de musiciens qui, à notre entrée, se mit à jouer une marche ! Des internés mieux habillés que dans le civil nous regardaient en riant; on nous fil défiler dans l'allée principale. Puis on nous laissa debout, tête nue en plein soleil. Des SS venaient sans raison nous frapper sauvagement. 

Roger Gauthier
le 8 juillet 1942
à l'immatriculation

Un ordre arriva. On nous fit quitter nos vêtements puis, l'un derrière I’autre, nous pénétrâmes dans une salle. A l’entrée des coiffeurs nous coupaient les cheveux et tous les poils superflus. Plus loin une grande baignoire, où l’eau glacée coulait constamment dans un coin. Un Polonais en bras de chemise nous attendait. Un par un, nous devions nous tremper entièrement dans cette baignoire et pour ailler plus vile le Polonais nous faisait placer sur le bord de la baignoire et d'un magistral coup de poing en plein figure nous envoyait plonger dans l'eau rougie par le sang des camarades passés avant nous. Dans une autre pièce, il y avait des douches, là un gamin de 14 à 15 ans, bâton en main, nous faisait aligner en nous frappant de toute sa force de jeune brute. Futur bandit que le fascisme éduquait. Nous apprîmes par la suite que tous ces  jeunes Polonais, enlevés tout jeunes à leurs familles étaient complètement dévoyés. Quand la douche fut terminée, on nous habilla en costume de bagnard rayé bleu et blanc. Comme chaussures, des claquettes deux fois trop grandes. Puis nous fûmes dirigés sur une place. on nous  demanda nos métiers; cela dura encore longtemps. Quand tout fut terminé on nous lit entrer dans un grand « block » : toutes les fenêtres en étaient fermées ; nous fûmes entassés comme des moutons. Cela n'alla pas tout seul. Nous étions tellement frappés que nous nous bousculions pour pénétrer dans le Block. Des camarades tombaient, les autres, montaient sur eux pour éviter les coups. Ce fut un moment terrible et la nuit s'écoula ainsi, dans les cris d'agonie. Des camarades qui avaient réussi à conserver des bijoux, du tabac, étaient frappés à coups de bâtons. le sang coulait partout. Le lendemain matin, a 4 heures, rassemblement colonne par cinq, toujours à la cravache. 

Le camp de Birkenau 
Nous fûmes dirigés vers un autre camp ou plutôt une dépendance de celui d’Auschwitz. Ce camp était situé à environ 3 kilomètres. C'était, nous l'apprîmes à nos dépens le fameux camp de Raisko (1) où plus de cinq millions de personnes ont été passées au four crématoire ou brûlées dans de grandes fosses où l'on mettait de la chaux, du bois, puis les cadavres, ou gazés dans des chambres spéciales. Ces chambres contenaient 1500 personnes. C'est ainsi que des transports entiers de Juifs, hommes, femmes, enfants étaient gazés et brûlés : civilisation hitlérienne ! Notre arrivée dans ce camp nous abattit complètement car ce que nous voyons dépasse toute imagination, des cadavres étaient entassés à la porte des Blocks. Une odeur de chair brûlée nous prenait à la gorge. Nous fûmes divisés dans deux blocks ; je tombai au block 19, où le chef était un Allemand Jeune mais alors un véritable bandit. Il nous fit aligner devant le bâtiment, demanda des interprètes ; il nous fit traduire qu'il fallait de la discipline et qu'il avait le droit de vie et de mort. Il nous fit faire du «Mutzen ab » c'est à-dire enlever son béret, puis le remettre; cela dura une heure. Puis il nous fit pénétrer dans le block. Alors là, ce fut le comble : il n'y avait pas de lits, mais des niches à chien creusées dans le mur. Ces niches avaient environ 1 m. 80 de large sur 0 m. 50 de haut et 1 mètre de profondeur. Il fallait y tenir cinq hommes. Il nous y fit pénétrer à coups de bâtons aidé dans cette tâche d’un jeune voyou de 15 à 16 ans, qui nous frappait à tour de bras. Quand tout le monde fut entré dans les niches, le chef de block demanda le silence le plus complet. La soupe arriva. Elle sentait bon. Nous crevions de faim. Un aide du chef de block prit une gamelle, une louche, ouvrant le bouteillon, il retira devant nous tous les morceaux de viande et les pommes de terre. Alors seulement il commença à nous servir dans des gamelles répugnantes. Il nous servit un litre de soupe que nous mangions sans cuiller, comme des chiens : nous n'entendions pas un mot. Tous les copains étaient abattus, découragés nous n'osions même pas nous dire nos impressions. Le soir, ce fut le même travail : beaucoup étalent couverts de coups, des yeux pochés, la figure en sang. On nous donna du pain, puis de nouveau nous fûmes entassés dans les niches. Le chef de Block s’avança et frappa sur tout ce qui dépassait de la niche. Des cris affreux répondaient aux coups qui pleuvaient : soudain, le chef de block sortit un de nos jeunes camarades, Matron, âgé de 19 ans et nous dit « Voilà comment je tue un homme ». II se mit à frapper tant qu’il pouvait. Pour terminer, il lui appliqua un coup derrière l'oreille. Il prit notre jeune camarade et le lança dans la niche.  Nous étions complètement atterrés. Le lendemain matin un copain passé les barbelés et fut tué d'une balle : il avait perdu la raison. Cette vie dura tous les jours, non seulement au Block, mais au travail. Là les Kapos et «vorarbeiter» (contremaitres) frappaient sans cesse. Tous les soirs en revenant du travail, il fallait ramener les morts sur ses épaules.

Le quatrième jour on nous rassembla : les ouvriers de métier, dont je faisais partie furent triés. Nous étions près de 600. Ils nous ramenèrent au premier camp : nous poussions un soupir de soulagement car Auschwitz I était moins dur que Raisko. Là, nous fûmes répartis dans différents kommandos suivant nos spécialités suivant nos métiers. Je tombais dans une petite fonderie comme mouleur. Mais ça ne dura par longtemps, trois semaines environ. Je fus affecté au DAW. Je faisais de la terrasse. Là les coups de manche de pioche ne nous étaient pas épargnés. Dans les blocks nous avions l'hygiène, mais que de coups pour pouvoir se laver ! Les chefs de chambre, tous des Polonais, frappaient les Français parce que nous avions perdu la guerre. Un mois plus tard, beaucoup d'entre nous manquaient à l’appel. C'est ainsi que Buvat, Kaiser et Michel moururent dans les plus atroces souffrances. Des séances de sadisme se déroulaient journellement. 

En voici quelques-uns. Un soir en sortant de travailler, nous fumes surpris de voir se dresser une potence où étaient attachées douze cordes. Cette potence était dressée sur la place de la cuisine. On nous fit rassembler pour l'appel. Cet appel terminé, les bandits du camp, c'est-à-dire le commandant et toute sa suite, vinrent près de la potence. Un S.S. se détacha, il revint bientôt accompagnant douze Polonais, les mains attachées dans le dos. Ils les firent placer chacun sous une corde. Un Juif, nommé Jacob (2), véritable hercule, approcha douze tabourets. Les douze condamnés montèrent dessus ; le Juif commençait à leur passer la corde mais les cordes étaient trop courtes, les condamnés étaient obligés de se mettre sur la pointe des pieds pour ne pas être asphyxiés: leurs yeux étaient hagards. Un ordre fut lancé. Jacob fit basculer les tabourets, les hommes tombèrent dans le vide. Le commandant appela douze Polonais de mon block et les obligea à tirer sur les jambes de leurs camarades pour les étrangler plus vite. Les bandits fascistes riaient du spectacle. L'appel se termina et un moment plus tard les douze pendus furent enlevés et dirigés sur le crématoire. Une autre scène : des Russes réussirent à s’évader ; deux jours plus tard  ils étaient repris. Alors le matin on nous fit défiler devant ces morts en allant au travail. Ils étaient allongés sur des tables, les intestins sortis du ventre, certains les mollets arrachés par les morsures des chiens, un autre le visage écrasé à coups de bottes. L’un deux tenait dans ses mains crispées une touffe de cheveux. 
Au kommando, un soir, vers 5 h et demie, nous sommes rassembles pour rentrer au camp. Connon (sans doute Léon Conord) était en retard, le Kapo comptait, Conord courrait pour arriver avant que le Kapo ait fini de compter, mais l'autre le vit, il poussa un cri de rage et se lança sur mon pauvre camarade. Conord qui était  encore fort, n’avait nullement envie de mourir. Le Kapo lui demanda pourquoi il était en retard. Conord répondit qu'il ne comprenait pas, alors la brute tomba sur lui. Conord tomba. Le Kapo s'acharna sur lui à coups de bottes. Le pauvre copain poussait des cris affreux, le Kapo lui dit de se relever, mais il ne put y arriver. Le bandit furieux prit un bâton et acheva ce pauvre camarade et il nous fit prendre le cadavre sur nos épaules. Dure corvée pour nous. Je pourrai vous raconter d'autres scènes de ce genre, car tous les jours le camp d’Auschwitz comptait 300 ou 400 morts dans les mêmes conditions. Au mois de mars 1943, il y a eu une amélioration dans le camp. Un ordre arriva ou il était interdit de frapper. Les camarades que nous avions laissés huit mois à Raisko vinrent nous retrouver à Auschwitz, mais ils ne restaient plus que 17 sur 600, tous les autres étaient morts dans des conditions affreuses que les survivants nous racontèrent. 
C'est ainsi que Roger Rivet, Moïse Lanoue, Jouffin, Trouvé, Perrin, moururent dans ce camp maudit. Je n’ai pu connaître la date exacte de leur mort. Dans un certain Block le Kapo ne mangeait son casse-croute qu’après avoir tué onze personnes. 
Le camarade Rousseau me raconta lui aussi une autre scène qui se déroula dans son kommando.  Un jour un S.S. voulut faire mordre un Juif par son chien. Le chien ne voulut pas mordre. Le soldat en colère frappe le chien qui vomit. Le SS appela le Juif. Le SS et le Kapo obligèrent ce Juif à manger ce que le chien avait rendu. Puis ils frappèrent le Juif étendu par terre. Certains kommandos travaillaient à l'assainissement des marais. Pour s'amuser le kapo ou un SS faisaient mettre de force des hommes à plat ventre et à coups de bottes leur enfonçaient la tête dans La boue. Les hommes mourraient asphyxiés. Quand un malade sortait de l’hôpital, pour voir s’il était assez fort pour travailler, on lui mettait un cadavre sur le dos, et il devait faire te tour de la cour sans s’arrêter. Un jour dans un block, le chef donna l'ordre à son secrétaire de tuer tant d'hommes. L'autre, habitué à ce genre de travail, tua. Le soir, à l’appel, le chef de Block avait un vivant de trop.  Il appela son secrétaire et se mit à le frapper. « Il manque un mort » dit-il. Prenant alors un gourdin à portée, il tua son secrétaire. « Comme ça, précisa-t-il, j’ai mon compte ». 
Au Crématorium  pour aller plus vite, ils ne prenaient pas le temps de gazer les jeunes enfants et ils les jetaient directement  dans le four. Je me rappelle les transports de Juifs hongrois : 700.000 furent brûlés en moins d’un mois (3).  Les fours crématoires ne pouvaient plus fournir. Ils firent creuser de grandes fosses où les cadavres étaient entassés et enflammés. On amenait les cadavres en camions à bennes basculantes. Le camion reculait à la fosse et les cadavres étaient jetés dans le foyer. Ces camions n’amenaient pas que des morts. De jeunes femmes et leurs enfants étaient entassés dans les camions et jetés vivants dans le brasier. Ces faits m’ont été rapportés par des camarades de Raisko et aussi par des femmes qui travaillaient avec moi à la DAW. Elles voyaient de leurs blocks ces scènes affreuses. Inutile de dire dans quel état moral étaient ces malheureuses ».
  • Note 1 : Raisko en allemand. C'est le nom du village polonais de Rajko, un petit sous-camp d'Auschwitz consacré aux expériences agro alimentaires, au sud ouest du camp principal. Les "45.000" ont pris l'habitude de dire Raisko pour Birkenau, mais ils sont en fait emmenés d'abord à Birkenau (Auschwitz II) avant d'être séparés en deux groupes, les uns restant à Birkenau, les autres revenant au camp principal, comme Roger Gauthier.
  • Note 2  Sur la personnalité controversée du bourreau polonais Jacob Kozelczuk, lire les témoignages de Louis Eudier et Hermann Langbein dans l’article du blog : Quatre "45000" dans une "Stehzelle" du Block 11
  • Note 3 : Les chiffres désormais officiels font état de 424.000 Juifs hongrois assassinés entre le 14 mai et le 8 juillet 1944.

GAUTHIER Roger

 

Roger Gauthier, photo avant guerre


Roger Gauthier à Auschwitz, 8 juillet 1942
Matricule "45583" à Auschwitz

Rescapé

Roger, Marius Victor Gauthier est né le 24 novembre 1908 au 24, rue Etienne Marcel à Vierzon-Forges (rattaché à Vierzon en 1937, Cher). Célibataire, il habite chez ses parents, à l'Orme-à-Lieue (près Vierzon) au moment de son arrestation.

Il est le fils de Marie Hubert, 28 ans, sans profession et de Victor Gauthier, 32 ans, cultivateur. 
Il travaille comme ajusteur.
Il est communiste et syndicaliste.
Les troupes allemandes occupent Bourges dès le 19 juin 1940. Avec un terrain d'aviation, une usine d'avions, des Etablissements militaires, Bourges ne suit pas la logique de la zone de démarcation - l’Yèvre prolongeant le Cher - et reste en zone occupée. La ville de Vierzon est coupée en deux par la ligne de démarcation.
Dès septembre 1940, on note des actions de Résistance dans le Cher : sabotages, manifestations pour les salaires durant l'hiver (notamment grève à l'usine d'aviation et à la SNCF). Ces actions se poursuivent dans tout le département en 1941 et début 1942. Roger Gauthier appartient à une organisation de Résistance : "Vengeur" et il participe à des actions de sabotage (témoignage de Marianne Gauthier, son épouse).
L'Emancipateur du 29 juin 1945
Roger Gauthier est arrêté une première fois le 22 décembre 1941 "par la police française sur mandat du commissaire Lamazère, accusé d'appartenir au Parti communiste clandestin, je fus conduit à la prison de Bourges. L'enquête se poursuivit. Je fus relâché le 8 janvier, car l'accusation ne put fournir aucune preuve de mon activité au parti" (citation dans l'article de Roger Gauthier publié dans 3 numéros de l'Emancipateur (les 29 juin et 6 et 13 juillet 1945). Lire son récit dans ce blog De Vierzon à Auschwitz : martyrs du nazisme
Roger Gauthier est arrêté par deux gendarmes allemands le 1er mai 1942, à 3 heures du matin, dans la même opération de représailles que  Moïse LanoueMarcel Perrin, Roger Rivet, et Maurice Trouvé qui seront déportés à Auschwitz dans le même convoi que lui le 6 juillet 1942.
Mais selon Marcel Cherrier, un des dirigeants de la Résistance communiste, ces arrestations qui touchèrent une quarantaine de militants communistes à Vierzon et une trentaine à Bourges, il s'agissait d'une rafle opérée en représailles à la fusillade contre deux Felgendarmen à Romorantin le 30 avril 1942, ce que confirme M. Marcel Demnet : Lire dans le blog, l’article  : Romorantin le 1er mai 1942 : un Feldgendarme est tué, un autre blessé. Arrestations, exécutions et déportations
Sicherheitspolizei (« Police de sûreté ») 
Kommando d’Orléans au Préfet du Cher.
Cette affirmation est désormais confirmée par le document allemand ci-contre qui figure au Musée de la Résistance de Bourges, et dont nous n'avons eu connaissance qu'en 2016. La Sicherheitspolizei (« Police de sûreté ») Kommando d’Orléans répond au Préfet de Bourges : "En réponse à votre lettre du 19 janvier (1943) nous vous faisons connaître que MM Perrin Marcel et Rivet Roger arrêtés à la suite de l'attentat de Romorantin, ont été conduits le 6.7.42 dans un camp situé en Allemagne" . 
Dans la nuit du 31 avril au 1er mai 1942, de jeunes FTP distribuaient des tracts et collaient des affiches à Romorantin lorsqu’ils sont surpris par deux Feldgendarmen. Un jeune, chargé de la protection des afficheurs, ouvre le feu. Un Feldgendarme est tué, l’autre grièvement blessé.
Les arrestations des 1er et 2 mai 1942 ont touché plusieurs départements de la région militaire. Six jeunes otages communistes sont fusillés le 5 mai, cinq autres le 9 mai 1942. 
Roger Gauthier et ses camarades sont gardés dans l'une des caves de l'Hôtel de ville, à Vierzon, puis incarcérés à la prison de Bourges (dite "le Bordiot"), et, la veille du départ, dans la salle des Pas ­perdus en gare de Vierzon. A la demande des autorités allemande, ils sont internés le 8 mai 1942 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (le Frontstalag 122), en vue de leur déportation comme otage.
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages». 
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis le camp de Compiègne, Roger Gauthier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942. Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 "otages communistes" - jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d'avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants - de cinquante  "otages juifs" et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l'arrivée du train en gare d'Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d'Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d'où le nom de "convoi des 45000", sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule - qu'il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS - sera désormais sa seule identité. Lire dans le blog : Le KL Aushwitz-Birkenau
Il est immatriculé à Auschwitz le 8 juillet 1942
Roger Gauthier est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45583".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (2) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
A Auschwitz I, Roger Gauthier, ajusteur, est d'abord affecté au DAW (Deutsche Ausrüstungswerke), fournitures militaires, armement. Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11. Après la quarantaine au Block 11, il est affecté au kommando de Cracovie (anciennes mines de sel, où ont été installés des ateliers de montage de moteurs d'avions).
Les "45000" de Gross-Rosen/ cahier de Johann Beckmann
Le 7 septembre 1944, il fait partie des trente "45.000" qui partent d'Auschwitz pour Gross-Rosen où ils sont enregistrés. Roger Gauthier y reçoit le n° matricule 40 999. Après une quarantaine, les "45 000" sont répartis dans divers kommandos, dont une dizaine sont affectés aux usines Siemens. Roger Gauthier est parmi eux. Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants". Entre le 8 et le 11 février 1945, dix-huit "45000" sont à nouveau transférés. Ils sont enregistrés à Hersbrück : Roger Gauthier y reçoit le n° 84 634).
Le 8 avril 1945, les dix-sept "45 000" restants partent à pied de Hersbrück pour Dachau où ils arrivent, le 24 avril 1945.
Roger Gauthier et ses camarades y sont libérés le 29 avril 1945 par les troupes américaines.
Il rentre en France le 27 mai 1945, via Mulhouse, rapatrié par la Croix-Rouge : il est très diminué. Il n'a plus jamais cessé de souffrir de maux multiples et handicapants : grande fatigue, troubles vasculaires et vasomoteurs, insuffisance coronarienne, dyspnée, malaises, fracture vertébrale, pertes de la mémoire, cancer de l’intestin.
Le 8 juin 1945, le journal du Parti communiste du Cher, l’Emancipateur, rend hommage à ses camarades morts dans les camps. Sur cette liste figurent les noms de tous les militants déportés le 6 juillet 1942 et morts à Auschwitz : Buvat LouisGermain Joseph, Kaiser AlbertThiais IsidoreFaiteau MagloireJouffin HenriLanoue MoïseMichel LucienMillérioux JosephPerrin MarcelRivet RogerTrouvé Maurice
Le 29 juin 1945, il livre son témoignage sur son arrestation et Auschwitz dans l'EmancipateurDe Vierzon à Auschwitz : martyrs du nazisme
Les deux seuls chériens survivants du convoi sont le maire de Vierzon, Gorges Rousseau et Roger Gauthier. 
Le titre de Déporté politique lui a été attribué.
Marianne Gauthier / conférence de Bourges 2011
Rencontre avec elle (photos 
© Pierre Cardon)
Roger Gauthier reprend son métier de fraiseur. 
En mai 1948 il épouse Marianne, Paulette Charlotte Kreutzenberger,  née le 8 juin 1927 à Bayel (Aube) (avis de mariage paru dans l'Emancipateur du 6 mai 1948). Le couple a une fille. 
Roger Gauthier est mort le 14 juillet 1975 à Tours (Indre-et-Loire).
J'ai rencontré Marianne Gauthier à Bourges en 2011 (elle est décédée à Vierzon le 27 mai 2017 à l'âge de 89 ans). 
  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 

Sources
  • Aimé Oboeuf aide Roger Gauthier, malade, à remplir un premier questionnaire biographique le 20 janvier 1972, complété le 15 mai 1982 par sa veuve, Marianne. ­
  • Témoignages recueillis auprès de Marianne Gauthier le 24 mai 2011, lors de ma conférence au Musée de la Résistance et de la Déportation à Bourges.
  • Photo de Roger Gauthier prise avant-guerre, envoyée par Marianne Gauthier en juillet 2011.
  • Correspondances de son épouse avec Roger Arnould (1979 et 1982).
  • Témoignages recueillis à Vierzon par Aimé Oboeuf, rescapé du convoi, à partir des souvenirs de Georges Rousseau et Roger Gauthier, rescapés du convoi.
  • "Combattants de la liberté. La Résistance dans le Cher". Cherrier Marcel et Pigenet Michel. Éditions Sociales, 1976, in-12, 238 pp, photos.
  • Témoignage de Maria Perrin (membre du comité national de la FNDIRP), veuve de Marcel Perrin, pour qui son mari et une trentaine d’autres militants ont été arrêtés le premier mai 1942 en représailles à l’attentat commis contre les allemands sur la voie ferrée Vierzon-Bourges.
  • Cahier de Johann Beckmann, qui est Vorarbeiter à Gross Rosen.
  • Marianne Gauthier a reçu la photo de déporté de son mari - envoyée par les américains - deux ans après sa libération.
  • Photos ci-dessus : entretien à Bourges avec Marianne Gauthier, mai 2011, © Pierre Cardon.
  • 12 juillet 2011 : courrier de M. Marcel Demnet à qui j’avais fait parvenir les biographies des 45000 du Cher et qui m’a transmis de précieux renseignements. Il fut en 1945 directeur du service secrétariat, bureau militaire et élections chargé de régulariser l’ensemble des catégories de victimes civiles et militaires de la guerre 1939/1945.
Notice Biographique rédigée en décembre 2010 (modifiée 2011, 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

LE CARPENTIER Gérald


Gérald Le Carpentier © Catherine Godefroy
Gérald, Alfred, César Le Carpentier est né le 13 juin 1895 à Ste-Honorine-des-Pertes (Calvados). 
Il habite au 20, rue Saint Patrice à Bayeux au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Françoise Thomasset, née le 28 juin 1860 à Cottun (Calvados), servante et de Gustave, Marie Le Carpentier, né en 1862, journalier, son époux (1).  Ses parents se sont mariés le 10 juillet 1887 à Crouay. Il a une demi-sœur, Léa Lecarpetier, née en 1881 et deux frères, Gaston, son aîné de deux ans et Maxime.
Dans plusieurs documents, dont le JO et la lettre du Comité de  Libération de Bayeux ci-après, leurs fils ont été inscrits sous le nom de « Lecarpentier ».
Il est journalier, puis maçon. 
Chasseurs et un peu braconniers, Gérald Le Carpentier et son frère aîné Gaston ont maille à partir avec un garde chasse privé en 1913. Gérald a 18 ans, et son frère Gaston 20 ans. 
Le 6 décembre 1913, Gérald écope d'une amende de 30 F pour "chasse sans permis" et son frère de 15 jours de prison et 30 F d'amende pour "outrages et voies de fait sur un garde particulier" (in "L'indicateur de Bayeux du 12/12/1913".
Conscrit de la classe 1915, Gérald Le Carpentier est mobilisé par anticipation, comme tous les jeunes hommes de sa classe. Il arrive au 28ème Régiment d’infanterie le 19 décembre 1914. 
Il passera successivement aux 403ème RI (21 mars 1915), au 239ème RI (le 22 septembre 1916) et revient au 403ème le 9 juillet 1917.
Il est démobilisé le 14 octobre 1919, et se retire à Bayeux, au 5, rue Saint-Patrice.
Gérald Le Carpentier a eu plusieurs fois maille à partir avec les instances disciplinaires de l’armée. Il est plusieurs fois condamné par le Conseil de Guerre ("sommeil pendant la garde", "retour différé de permission" considéré comme des actes de désertion, mais amnistiés, car il s’est présenté volontairement au Régiment). Mais il a aussi été décoré de la Croix de Guerre avec étoile de bronze : « Soldat courageux et plein d’entrain, a participé volontairement à un coup de main qui a permis de ramener 21 prisonniers ». 
En mai 1921 Gérald Le Carpentier déménage à Cottun, au hameau Croisette, à 6 km à l’ouest de Bayeux. Le 15 octobre 1921, il épouse Eloïse, Ernestine Paris (1900-1980) à Cairon (Calvados). Elle est née le 16/08/1900 à Cairon. En novembre de la même année, ils habitent chez M. Cassigneul à Sommervieu (à 5 km à l’est de Bayeux).
En mai 1922, il reviennent à Cottun. En janvier 1922 ils déménagent à Tour-en- Bessin. En novembre 1926, ils habitent à Vienne-en-Bessin. Au début de 1935, l'épouse de son frère Gaston, en instance de divorce, accuse les trois frères d'être responsables de l'assassinat de deux gendarmes, en 1934, lors d'une partie de chasse. Interrogés, les frères nient et sont remis en liberté. En 1935, il travaille avec son frère Gaston au chantier du Casino de Luc-sur-Mer. A cette occasion ils se battent avec un autre maçon. Le cimentier porte plainte et ils sont condamnés à 18 F d'amende.  
En octobre 1935 Gérald et sa famille ont déménagé pour Vaucelle. En février 1936, il est condamné à un mois de prison pour rébellion à plusieurs gendarmes, venus lui signifier une contrainte par corps.
Il quitte Vaucelles en novembre 1938 pour revenir à Bayeux, rue Saint Patrice, mais au n° 20.
En mars 1938, Gérald Le Carpentier travaille aux Ateliers de fabrication d’armement de Caen (un complexe pyrotechnique dédié à la fabrication des munitions, ce qui vaut au site le nom de «Cartoucherie»).
«Rappelé à l’activité», il est mobilisable le 2 septembre 1939. 
Père de 5 enfants, il est classé « Affecté spécial » aux ateliers de fabrication de Caen, le 17 novembre 1939.
Il est radié de cette affectation spéciale le 27 décembre 1939, comme sont radiés à cette époque les militants syndicalistes ou communistes. Mais il est laissé sans affectation militaire. 
Le 14 juin 1940, l’armée allemande d’occupation entre dans Paris, vidé des deux tiers de sa population. La ville cesse alors d’être la capitale du pays et devient le siège du commandement militaire allemand en France. Le 18 juin 1940, les troupes allemandes occupent la ville de Caen, et toute la Basse Normandie le 19 juin. En août, 8 divisions d’infanterie allemande - qu’il faut nourrir et loger - cantonnent dans la région. L'heure allemande remplace l'heure française. 

Arrestations dans la nuit du 1er au 2 mai sur demande de la Kreiskommandanturen. Montage © Pierre Cardon 

Il est arrêté dans la nuit du 
1er au 2 mai 1942 par des gendarmes français de Bayeux et des Feldgendarmen. 
Son nom a en effet été porté sur la liste émanant de la Préfecture du Calvados des militants communistes, arrêtés dans la nuit du 1er au 2 mai 1942 par des gendarmes français de Bayeux et des Feldgendarmen
Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. 24 otages sont fusillés le 30 avril.
Lire dans le blog : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942) et la note du Préfet de Police de Paris à propos du sabotage de Moult-Argences : Collaboration de la Police français (note du Préfet de police, François Bard).
Il est transféré à la Gendarmerie de Bayeux. Après deux jours 2 jours passés à la gendarmerie de Bayeux, il est emmené en camion pour Caen à la demande des autorités allemandes, le 3 mai, avec ses camarades de Bayeux arrêtés en même temps que lui, au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu'ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés.
Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage d'André Montagne, rescapé). Gérald Lecarpentier y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage. 
Liste des matricules de la chambre 7
du bâtiment A5
Il reçoit le matricule « 5258 ». Il est dans un premier temps affecté au bâtiment A5, chambre 7, dont le chef de chambre est Olivier Souef. A la date du 29 mai 1942, celui-ci a rayé son nom de la liste de la chambrée, ce qui signifie que Gérald Lecarpentier a été transféré dans une autre chambre. 
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis le camp de Compiègne, Gérald Lecarpentier est déporté à Auschwitz par le convoi du 6 juillet 1942. Ce convoi est composé au départ de Compiègne, de 1175 hommes (1100 "otages communistes" - jeunes communistes, anciens responsables politiques et élus du Parti communiste, syndicalistes de la CGT et délégués du personnel d'avant-guerre, militants et syndicalistes clandestins, résistants - de cinquante  "otages juifs" et de quelques « droits communs »). Il faisait partie des mesures de terreur allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942. Sur les 1175 otages partis de Compiègne le 6 juillet 1942, 1170 sont présents à l'arrivée du train en gare d'Auschwitz le 8 juillet 1942. Ces derniers sont enregistrés et photographiés au Stammlager d'Auschwitz (camp souche ou camp principal, dénommé en 1943 Auschwitz-I) entre les numéros « 45157 » et « 46326 », d'où le nom de "convoi des 45000", sous lequel les déportés du camp désignaient ce convoi. Ce matricule - qu'il doit apprendre à dire en allemand et en polonais à toute demande des Kapos et des SS - sera désormais sa seule identité. Lire dans le blog : Le KL Aushwitz-Birkenau.
L'entrée du camp d'Auschwitz
Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro "45746 ?" figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain correspond à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules, qui n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il est donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves.
Gérald Le Carpentier meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 158 où il est orthographié sous le nom Le Carpentier). Comme cent quarante huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942 et qu’un nombre important d’autres détenus du camp ont été enregistrés à ces mêmes dates, il est vraisemblable qu’ils aient été tous morts gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée sans doute dans les blocks d’infirmerie.
Lettre du Comité de Libération 
de Bayeux à André Montagne 
Après la Libération, le Comité de libération de Bayeux s'adresse le 16 juillet 1945 à un rescapé, André Montagne afin de lui demander s'il peut donner des nouvelles de plusieurs déportés de cette ville, dont Le Carpentier.
Le titre de «Déporté politique» a été attribué à Gérald Le Carpentier. Selon son registre matricule militaire il a été homologué comme "Déporté Résistant" le 25 mars 1949.
Il a été déclaré "Mort pour la France".
Son épouse a demandé à André Montagne une attestation du décès de son mari à Auschwitz (avril 1946), attestation demandée par le Ministère des anciens combattants.
Monument aux morts de Bayeux
 Points rouges, les "45.000" 
Son nom et celui de ses camarades déportés à Auschwitz est inscrit sur le monument aux morts de la commune.

Une plaque commémorative collective a été apposée le 26 août 1987 à la demande de David Badache et André Montagne, deux des huit rescapés calvadosiens du convoi. Le nom de Gérald Lecarpentier est inscrit sur la stèle à la mémoire des caennais et calvadosiens arrêtés en mai 1942. Située esplanade Louvel, elle a été apposée à l'initiative de l'association "Mémoire Vive", de la municipalité de Caen et de l'atelier patrimoine du collège d'Evrecy. Elle est honorée chaque année. 
  • Note 1 : Par la suite d'une erreur du secrétaire de mairie de Saint-Honorine des Pertes, son inscription sur le registre des naissances avait été omise en 1895. Elle figure par jugement du tribunal sur le registre de l'année 1900. Cette erreur explique sans doute qu'il n'y ait pas eu d'inscription de son mariage sur son acte de naissance. Y figure seulement sa date de décès à Auschwitz.
Sources
  • Registre matricule militaire, archives en ligne du Calvados.
  • Lettre de sa veuve à André Montagne (15 avril 1946).
  • Témoignage d'André Montagne et de Charles Lelandais.
  • Lettre du Comité de Libération de Bayeux (18 juillet 45).
  • Fiche FNDIRP (n° 21450).
  • Renseignements fournis par Jean Quellien, historien. (février 1992).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés) N°31792.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. 1993.
  • Photo envoyée par sa petite fille Mme Catherine Godefroy.
Notice biographique rédigée en janvier 2001 (complétée en 2015, 2017 et 2021) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association Mémoire VivePrière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com /

Roger Abada - 45157 - un article à propos "d'Holocauste"

Roger Abada

En 1979, peu après la projection à la télévision du film « Holocauste », Roger Abada envoie à l’amicale des anciens déportés d’Auschwitz un article intitulé « réflexions au sujet d’Holocauste » qui paraît dans le n° 185 d’« Après Auschwitz », bulletin trimestriel de l’amicale (février-mars-avril 1979). Sur le même sujet et aux mêmes pages, deux autres articles : l'un de Marie-Claude Vaillant-Couturier et l'autre de Charles Gelbart (Matricule 26621). Nous reproduisons intégralement cet article.

Réflexions au sujet «d'holocauste»

La récente projection d'« Holocauste » a eu le grand mérite de montrer à des millions de téléspectateurs la monstrueuse entreprise de génocide commise par les nazis à l'encontre des populations d'origine juive en Europe et elle a permis ainsi de rompre le silence qui menaçait de s'étendre sur ces crimes contre l'humanité. On pourrait ajouter à l'extermination des Juifs celle des Tziganes ainsi que la répression sanglante contre les patriotes et les résistants des territoires occupés, mais ce n'était pas le sujet du film. Je voudrais cependant faire à son propos certaines remarques dans le but d'étendre les réflexions suscitées par sa diffusion.

D'abord, ces nazis, qui les avaient aidés à prendre le pouvoir, qui les avait soutenus ? Il est bon de rappeler que, dès 1922, des industriels et des financiers allemands subventionnaient le parti nazi. Parmi les bailleurs de fonds les plus connus, on peut citer : Borsig, fabricant de locomotives, Thyssen, des Aciéries Réunies, les établissements Daimler-Benz. On y trouve également par la suite, sous l'égide de Schacht et de Goering, des milieux financiers allemands mais aussi étrangers (tchécoslovaques, scandinaves, suisses...) ; on y trouve le dirigeant de la Shell, Deterding. Les fonds transitaient par la banque Mendelssohn d'Amsterdam, la Banque Commerciale Italienne et certains milieux financiers américains...

Car ils avaient misé sur Hitler pour mater le peuple allemand avec un « pouvoir fort », comme plus tard le régime de Pétain misera sur Hitler et sera le premier pourvoyeur des convois de Juifs promis à l'extermination. Parmi les bénéficiaires du régime nazi, on retrouve les mêmes : Krupp et Thyssen pour les aciéries et l'industrie lourde ; I. G. Farben pour l'industrie chimique : Siemens pour l'industrie électrique, Heinkel pour l'aviation, etc. Leurs dirigeants étaient des notables du gouvernement et du parti nazi. Ils ont bénéficié ensuite de la main-d'œuvre bon marché des camps de concentration, utilisant le travail des déportés jusqu'à leur épuisement total. A Monowitz, où se trouvait l'usine Buna de l'I.G. Farben, on a construit le camp de Buna-Monowitz et à Gross-Rosen - où quelques rescapés du convoi des 45.000 furent transférés en octobre 1944 - c'est à l'intérieur même de l'enceinte du camp, à côté du four crématoire que s'était installé un atelier des établissements A. E. G. Ces faits méritent d'être rappelés alors que toutes ces entreprises sont aujourd'hui encore plus puissantes qu'hier, ce qui explique peut-être en partie pourquoi de nombreux criminels de guerre restent impunis en R.F.A. et pourquoi on y fait preuve de tant de mansuétude envers les nostalgiques - anciens ou nouveaux - du nazisme. Ensuite, mais sans avoir la place pour développer, je voudrais simplement indiquer que si  pour les besoins du film, les persécutions y débutent par la Nuit de Cristal (9-10 novembre 1938), la répression de masse avait en réalité commencé après la provocation de l'incendie du Reichstag, le 27 février 1933, qui avait servi de prétexte à l'arrestation de 4.000 antifascistes allemands - parmi lesquels des communistes, des sociaux-démocrates, des libéraux, juifs ou non et à l'abolition des droits fondamentaux de la Constitution.

Carl von Ossietzky Bundesarchiv Bild 183-R70579 

Dès février 1933 les premiers camps de concentration étaient ouverts et on y trouvait le dirigeant communiste Ernst Thaelmann qui sera assassiné à Buchenwald le 18 août 1944 et le futur prix Nobel Carl Von Ossietzky qui mourra en détention le 4 mai 1938. De 1933 à 1938 plus de cent camps de concentration dans lesquels périront des dizaines de milliers d'antifascistes allemands seront ainsi créés. 

Enfin, et sans pouvoir là encore développer longuement, je voudrais dire qu'il n'est pas possible de suivre entièrement les propos de Madame Veil dans le débat qui suivit, lorsqu'elle dépeint les déportés comme un troupeau avili et sans humanité. Certes, il n'est pas question de mettre en doute son témoignage personnel et les situations qu'elle a décrites ont existé. Mais elles ne sont qu'un aspect de la réalité très complexe des camps. Car la solidarité, l'amitié, la fraternité, le soutien moral et le soutien matériel lorsque c'était possible, et aussi la lutte sous des formes multiples, cela existait aussi. C'est un sujet sur lequel il faudra bien revenir, ce qui n'atténuera en rien l'entreprise d'avilissement et d'anéantissement par les S.S. dans les camps.

Roger ABADA (45157), 1979

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : « article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com