A la croisée des deux grandes catégories de la Déportation

Le convoi d’otages parti de Compiègne vers Auschwitz le 6 juillet 1942 occupe une place particulière dans les déportations de France (cliquer sur le texte souligné). Placé sous la bannière de la croisade hitlérienne contre le "judéo-bolchevisme" et dispositif de "la politique des otages" destinée à dissuader les résistants communistes de poursuivre leurs attaques contre des officiers et des troupes de l'armée d'occupation, il s’apparente par ses origines aux fusillades massives d'otages communistes et juifs de septembre 1941 à juillet 1943 et aux premiers convois de Juifs de France dirigés sur Auschwitz-Birkenau entre mars et juin 1942.

Sur les 1170 hommes (plus de 1100 "otages communistes" et 50 "otages juifs") qui furent immatriculés le 8 juillet 1942 à Auschwitz entre les numéros 45157 et 46326 - d'où leur nom de "45000" - seuls 119 restaient en vie au jour de la victoire sur le nazisme.

L’histoire de ce convoi atypique - dont les premières recherches furent entreprises en 1971 par Roger Arnould (résistant déporté à Buchenwald et auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP) - a fait l'objet d'une thèse de doctorat d’Histoire soutenue par Claudine Cardon-Hamet en 1995 et de deux ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 » (éd. Graphein, Paris, 1997 et 2000, épuisé) qui publie le contenu de sa thèse avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) - et le livre grand public Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 (éd. Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, mis à jour en 2015) édité avec le soutien de la Direction du Patrimoine et de l'Histoire et de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

René Aondetto : l'arrivée à Auschwitz


Rescapé d’Auschwitz, René Aondetto, a rassemblé dans un cahier de souvenirs adressé à Roger Arnould (cahier que celui-ci m’a transmis), des témoignages sur son incarcération à la Centrale de Poissy, au Dépôt de la Préfecture, puis aux camps de Voves et Compiègne. Lire dans le blog Poissy, Dépôt, Voves, Compiègne : les lettres de René Aondetto. Il décrit ensuite son arrivée à Auschwitz les 8 et 9 juillet 1942. 

Claudine Cardon-Hamet, Pierre Cardon

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : « article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Le 8 juillet 1942, vers 13 heures, nous lisions : « Auschwitz » sur les bâtiments d’une gare. Pour ma part, je n’avais jamais entendu ce nom auparavant. Nous étions tous affaiblis par ce voyage et étions déjà mis en condition pour que notre descente des wagons se fasse sans risque de réaction de notre part. 

Dessin de Franz Reisz 1946
Le train ne s’arrêta pas à cette gare et durant les 3 kilomètres environ qu’il parcourut lentement avant d’arriver au quai de débarquement du camp à cette époque, ceux qui avaient le souci et la force de regarder par une des lucarnes de notre wagon, lucarnes grillagées avec des fils de fer barbelés, virent un spectacle invraisemblable, incroyable, hallucinant, mais en réalité tragique : des détenus en tenue rayée de bagnards, là des hommes, là-bas des femmes, poursuivaient et frappaient avec de gros gourdins d’autres détenus habillés pareillement. 
Vu de loin, de ce train en marche, pour les non avertis que nous étions encore de cette organisation démentielle, ce spectacle nous frappait de stupeur et nous remplissait d’horreur. Nous ne pouvions distinguer les détails qui différenciaient les uns des autres les acteurs de ces scènes incompréhensibles, mais nous réalisions soudain que nous allions être jetés ce milieu. Pour ma part, j’étais par cette vision : des détenus frappant d’autres détenus. J’avais pourtant été à Poissy et dans les grands dortoirs de cette centrale, au milieu des « droits communs » j’avais constaté e triste rôle de certains détenus, devenus « prévôts de quartier ». Ayant été au mitard, j’avais été, à ma grande surprise d’ailleurs, malmené sans raison par le prévôt des lieux. J’avais d’autre part, lu un livre écrit vers 1935 par un évadé de Dachau, je crois. C’était un artiste, antifasciste lui-même, qui avait prêté son concours aux organisations antifascistes du temps de la République de Weimar, et après son évasion, il s’était réfugié en Suisse. La lecture de son livre m’avait averti des méthodes employées par les SA. J’étais donc prêt au pire, mais le spectacle aperçu quelques minutes avant la descente du train me déconcertait, d’autant plus que je croyais que les détenus ne pouvaient être que des antifascistes conséquents ou de toutes façons des victimes des nazis. 
C’est donc dans cet état d’esprit, nullement surpris par la réception brutale des SS que j’utilisais mes dernières ressources pour éviter le plus possible les coups et faire face au danger, mais habité par un mal bizarre au fond de moi-même, une sorte d’écœurement qui se dissiper quelques jours plus tard lorsque j’aurais découvert et compris l’abominable organisation démoniaque des nazis que tu expliques très bien dans « Les témoins de la nuit » en particulier page 176, dans le chapitre intitulé « la hiérarchie concentrationnaire ». Je sais maintenant que ceux qui n’ont pas vécu dans cet univers concentrationnaire, malgré tous nos efforts pour le leur décrire et leur expliquer, ne réaliseront jamais complètement ce qui en réalité est incommunicable. Mais cependant, ce n’est pas une raison pour que je cesse d’en parler en toute occasion.
Mon intention était de t’aviser seulement des lettres que j’ai réussi à récupérer et voilà que je revis notre arrivée à Auschwitz ! Je n’ai certainement rien à t’apprendre (Roger Arnould à qui il écrit est un résistant déporté à Buchenwald le 12 mai 1944 et libéré le 11 avril 1945. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages édités par la FNDIRP), mais puisque je suis parti, je vais te parler de notre réception, jusqu’à notre première nuit à Birkenau, c'est-à-dire la deuxième des « 45.000 ». Peut-être d’autres camarades te l’ont-ils racontée ? Tant pis.

L'entrée du camp principal, Auschwitz I
Donc, rapidement, le 8 juillet 1942, nous arrivons au milieu de la journée. Nous sommes conduits à Auschwitz central. Nous avons dû abandonner sur le quai, valises, balluchons, musettes. Nous franchissons la grande porte en passant devant les SS du poste de garde. Ce portail est surmonté d’une grande inscription métallique « Arbeit macht frei » (le travail rend libre). Nouvelle surprise, d’un autre genre, après le spectacle horrifique que nous venions de voir  du train, après la descente brutale des wagons et l’abandon de nos bagages : nous entrons dans le camp en musique. 
Dessin de Mieczysław Kościelniak
Un orchestre important, composé de tous les instruments inimaginables, joue les « gladiateurs » à la cadence allemande, qui nous permettra de marcher plus tard, squelettiques dans nos tenues rayées en long, les jambes raides, les bras collés au corps, en colonne par cinq (Il s’agit de "Arbeitslager March" Marche des Travailleurs du Camp, composée par un détenu de l’orchestre, Henry Krol). Sur un côté de la courte partie de l’allée d’entrée du camp, avant de tourner à droite dans l’allée principale, nous remarquâmes au sommet de plusieurs poteaux des groupes de figurines sculptées dan le bois et représentant, le dos courbé, et représentant  tous les types de la population méritant selon « l’éthique » nazie un « stage de redressement ».
Nous nous arrêterons dans l’allée principale, après les cuisines, devant les Blocks 26 et 27 (je crois ?). Nous mourrons de soif et un détenu arrose les fleurs devant les Blocks à côté de nous, mais pas question de nous désaltérer. Ceux qui ont voulu s’y risquer ont été brutalement frappés par notre escorte. Nous sommes conduits derrière les deux Blocks précités. Déshabillage dehors. Nous allons abandonner tous nos vêtements, nos portefeuilles, nos papiers, nos montres, nos alliances, tout, sans exception. Je réussis à garder ma ceinture. Toutes les parties pileuses de notre corps sont tondues, mais le visage ne sera pas rasé, ce jour-là et nous entrons dans un Block où les uns après les autres nous passons devant une baignoire remplie au tiers par un liquide à odeur forte : c’est la désinfection ! Un SS d’un coup de poing en pleine figure me fait basculer à la renverse dans cette baignoire. Aussitôt redressé, il faut sortira baignoire et en courant passer dans un temps record sous la douche. Pas question de savon ni d’essuyage.
Après ces opérations, nous recevons avec une chemise et nos vêtements rayés de bagnards, une coiffure (Mütze), des claquettes qui ne tiennent pas aux pieds sans chaussette ni mouchoir. Une chance pour notre convoi, tout est neuf. Habillés en rayé, nous serons photographiés de face avec notre numéro matricule sur la poitrine. En 1946, j’aurais la surprise de trouver cette photographie rue Leroux (le siège de la FNDIRP). Nous ne sommes pas tatoués ce jour-là. Nous le serons sur l’avant bras gauche quelques mois plus tard, à la suite d’une évasion de Russes non Juifs.
Lorsque nous sommes arrivés le 8 juillet 1942, les détenus non Juifs  de toutes les nationalités n’étaient pas tatoués. Au moment du tatouage, j’étais avec Bordy, Brumm, Fontaine, Lecocq, Monjauvis, Montégut, Penner, Petitjean, Vendroux (sauf René Bordy, ils feront tous partie des 119 rescapés) et peut-être encore quelques autres, au Kommando Schlosserei et au Block 15. Pour certains d’entre nous, le tatouage sera bien fait, c'est-à-dire petit et sans précipitation : c’est Vendroux (Pierre Vendroux), de Chalon-sur-Saône qui nous fera cette petite opération (ce camarade est décédé quelques années après la Libération).

Dessin de Mieczysław Kościelniak

Une fois habillés en tenue rayée, tandis que nous attendions dans cette grande allée du camp, la fin des formalités d’entrée, nous allions assister encore à un spectacle horrible : une camionnette bâchée va passer à côté de nous et s’arrêter un peu plus loin devant le dernier Block de l’allée qui est (nous l’apprendrons plus tard) le Krankenbau (l’infirmerie). Déjà nous somme intrigués, car la camionnette a laissé une trace sanglante sur la chaussée. Effectivement, les bâches levées, nous voyons plusieurs détenus en tenue rayée, inertes et ensanglantés, en vrac sur le plancher de la voiture. D’autres détenus sortent du Block voisin et se précipitent , tirent les corps, les laissant tomber sur le sol, et chacun soulevant ensuite un des corps inertes et couverts de sang par les pieds, les traine rapidement en courant. La tête du malheureux raclée sur le sol caillouteux laissant une trainée sanglante.En un rien de temps, tous les corps ont disparu derrière le côté du bâtiment (le 28 je crois). Étaient-ils morts ? 
Dans quelques jours ces spectacles seront devenus coutumiers et laisseront insensibles ceux qui auront la force ou plutôt la faculté de résister à l’effet qu’ils produisent, tout en restant conscients et dignes, sans être contaminés par cette ambiance d’inhumanité si diaboliquement organisée. La robustesse, la santé et la chance aidant, quelques uns de ceux-là survivront, et je peux que tous les camarades de mon convoi avec lesquels je me suis trouvé dans les Kommandos d’Auschwitz et principalement à la Scholsserei et à la DAW, puis Siemens à Gross Rosen, se sont tous conduits courageusement et avec dignité.
Mais les premiers jours, cela aura été terrible pour tous, et en deux mois, 60 à 70% d’entre nous seront disparus. Ce soir du premier jour, nous attendrons jusqu’à la nuit la fin des formalités et nous assisterons à la rentrée en musique des Kommandos revenant du « travail » ; nouveau spectacle ahurissant et inimaginable par une personne qui n’a pas été concernée.
Je n’arrive plus à me souvenir comment nous furent remis les deux morceaux d’étoffe blanche rectangulaires sur lesquels étaient imprimés notre numéro matricule et comment nous avons procédé pour les coudre sur notre veste et notre pantalon.
Mais, dès toutes ces opérations terminées pour chacun de nous, nous sommes dirigés les uns après les autres vers un Block récemment construit et dont les pièces étaient encore vides de tout matériel, le Block 13.
Dans le « Patriote Résistant » de septembre 1972, n° 395, je lis « dans leurs témoignages, plusieurs rescapés signalent que le premier des leurs qu’ils virent périr a été abattu par un SS au Block 13 le 9 juillet, soit le lendemain de l’arrivée ». En fait, nous n’avons passé que la nuit au block 13, mais durant cette nuit, il est possible qu’un des nôtres fût abattu (Selon René Maquehen, "l'un de nous qui avait eu à cœur de conserver son alliance (...) la fit tomber au pied du SS. Lorsque le SS s'en aperçut, il la ramassa et nous fit comprendre que se coupable ne se dénonçait pas, il en tuerait quatre à la place. Notre camarade se fit connaître (...) Le SS le prit alors par la tête et avec l'aide du chef de Block  se mit à le battre à coups de bâton et de pied, si bien qu'ils le tuèrent" (Triangles rouges page 108). 
Le lendemain, dès le départ des Kommandos, nous quitterons ce Block et tout le convoi des « 45.000 » sera conduit à Birkenau.

Block 13

Le Block 13
Dans ce Block 13, notre mise en condition allait se parfaire et il en sera de même la nuit suivante, dans la baraque de Birkenau qui s’appellera « Block » également. Lorsque je suis arrivé au Block 13 le 8 au soir, il faisait nuit. L’entrée du Block était maintenue dans l’obscurité et dès que j’eus franchi la porte j’ai été aveuglé par une torche électrique dans la lumière de laquelle, près de moi, surgit un pistolet automatique braqué sur moi, tenu par une main sortant d’une manche de veste de SS. Autour de lui, dans le noir, braillant des mots que je ne comprenais pas, se démenaient d’autres personnes à son service. Je les entendais, mais ne les voyais pas, aveuglé par le faisceau lumineux. Je reçus des coups imprévisibles et dans les déplacements inévitables que je faisais sous ces coups, je finis par apercevoir dans la lumière du faisceau qui ne me quittait pas, un récipient que l’on me tendait et que je saisis instinctivement. Ne comprenant pas un mot de ce que l’on disait en vociférant, cela aurait pu continuer longtemps. Mais le pistolet du SS suivait mes déplacements et sa présence me préoccupait tellement que je ne ressentais pas la douleur provoquée par les coups. Dès que j’eus cette gamelle en mains, il y fut versé environ un demi-litre d’une soupe liquide assez chaude. C’était la première depuis le départ de Compiègne… Mais je n’eus pas le loisir de l’apprécier, car un des séides d’un coup de genou dans le fond de la gamelle me le fit projeter en plein visage. Gros rires et je fus emmené dans le « dortoir ». C’était une grande pièce au rez-de-chaussée, dans un coin de laquelle il y avait une brouette en forte tôle : c’était l’urinoir (1). Quant à nous, au fur et à mesure de notre arrivée, nous devions nous accroupir et nous encastrer entre les genoux du camarade arrivé précédemment (2). Nous nous sommes finalement assis pour tenir toute la nuit, car à partir du moment où la pièce fut remplie, nous n’avons pas eu de visites de contrôle. Mais je ne crois pas que nous étions tous dans la même pièce, d’ailleurs le récit de Petitjean (« Témoignage sur Auschwitz » page 33) est quelque peu différent (3). Je me souviens qu’au matin la brouette débordait et que nous avons été rassemblés devant les cuisines avant notre départ pour Birkenau, sans réussir à me souvenir si nous avions eu droit à une mixture quelconque avant le départ (ils n’en ont pas eu, seulement des coups de schlague raconte René Petitjean (3).

A Auschwitz, on appelait la tisane du matin « herbata ». Jamais je n’ai bu de café durant ma déportation (sauf une fois durant notre quarantaine au Block 11. Le 1er novembre 1943 nous avions été emmenés par chemin de fer dans une sucrerie des environs et avions déchargé des trains de betteraves. La direction de l’usine, au milieu de l’après-midi avait fait distribuer un café très sucré. Il y a eu des histoires surprenantes durant cette « quarantaine »).

  • Note 1 de René Aondetto : ces brouettes étaient très lourdes et affaiblis comme nous étions, aux kommandos de la terrasse où nous irons dans les tous premiers temps à Birkenau, nous parvenions à peine à le soulever étant vides !
  • Note 2 de René Aondetto : dans les wagons tombereaux lors du transfert de Gross-Rosen à Leitmeritz (le 10 février 1945) - avec Richard Girardi et les deux jeunes hollandais (Johann Beckman et Frans Beckman) - c’est dans cette même position insoutenable que nous devrons nous installer, mais avec un contrôle constant des SS installés à chaque extrémité des wagons : celui qui se redressait avait droit à une balle dans la tête).
  • Note 3 récit de René Petitjean dans « Témoignages sur Auschwitz, p 33) : « Notre première nuit se passe, empilés dans le block qui servait à la désinfection des vêtements et à la fois de chambre à gaz. Deux salles pleines à craquer. Dans la salle du fond, nous sommes tous serrés, dans l'impossibilité de nous asseoir. Je tombe évanoui. Nous campons, tant bien que mal, pour la nuit - avec menace de mort si l'un de nous regarde dehors par la fenêtre. La rentrée dans ce block s'était effectuée un à un et au fur et à mesure que nous entrions, deux chefs de block nous frappaient de leur schlague sans arrêt. Peu de nous passent au travers. Revisite des poches, on s'empare des alliances, on fait ouvrir la bouche, et toujours menace de mort. Le lendemain matin, nous sentons l'odeur du café des cuisines, peut-être en aurons-nous ? On nous rassemble devant les cuisines, mais, en fait de café, nous essuyons force coups de schlague ».

Poissy, Dépôt, Voves, Compiègne : les lettres de René Aondetto

 Poissy, Dépôt, Voves, Compiègne : les lettres de René Aondetto

Rescapé d’Auschwitz, René Aondetto, a rassemblé dans un cahier de souvenirs adressé à Roger Arnould (cahier que celui-ci m'a transmis), et de la façon la plus précise, des témoignages sur son incarcération à la Centrale de Poissy, au Dépôt de la Préfecture, puis aux camps de Voves et Compiègne. Il a pour ce faire retranscrit des passages des lettres qu’il avait envoyées depuis ces camps à sa mère, à son épouse de l’époque, ainsi que des lettres de veuves de camarades d’Auschwitz. Il évoque les camarades qu’il y a rencontrés et reconstitue les dates des arrivées et départs des camps.

Claudine Cardon-Hamet, Pierre Cardon

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : « article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/. Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Poissy

René Solard
Je n’ai pas pu récupérer les lettres de la prison de la Santé ni celles de la prison de Poissy, pour l’époque où j’étais considéré comme condamné (atelier 18, puis Imo-secco 2). Par contre j’ai retrouvé quatre lettres sur formules de Poissy adressées à mes parents. Durant cette période à Poissy qui aurait dû se terminer le 6 février 1942, j’avais connu dans l’atelier 18, René Solard, qui sortira de la prison en décembre 1941 (il est transféré au CSS de Rouillé) et que je retrouverai à Compiègne en mai 1942. Il mourra à Auschwitz au début 1943. J’ai récupéré les lettres , sur papier libre, écrites à Poissy durant la semaine où j’eus droit au régime de « détenu administratif » : toujours en tenue de bure, avec les sabots à l’atelier Ino-Secco 2 (l'atelier Seccotine comporte une douzaine de détenus politiques. Ils y fabriquent de la colle de poisson, la fameuse colle Seccotine, qui existe au moins depuis 1923) en compagnie d’une quinzaine de camarades (je suis le seul survivant de ceux de cette époque qui sont allés à Auschwitz).

Dépôt

Nous sommes tous emmenés le 13 février 1942 à la grande salle du Dépôt à Paris. Après être allés à Voves et à Compiègne. Dans cette grande salle du Dépôt, nous étions environ une centaine, parmi lesquels une vingtaine de « droit communs » que nous retrouverons avec étonnement à Compiègne en mai 1942, sans être allés à Voves, et qui firent eux aussi partie du convoi du 6 juillet 1942. Je crois que trois ou quatre d’entre eux sont revenus en 1945 (René Aondetto cite Jean Quadri, et un "surnommé Napoléon" (Jean Antoine Corticchiato) et sa tentative d’évasion durant le transport en gare de Metz, le 6 juillet).

Voves

Dans une lettre du 17 avril, j’écrivais à ma femme depuis Voves « Nous sommes partis hier par le train de 6 h 45 pour Voves, où nous sommes arrivés vers 9 h 15 » et j’indiquais ma nouvelle adresse « Centre de Séjour surveillé, Baraquement n°3, Voves, Eure et Loir. Le 26 avril 1942, j’écrivais : « lorsque nous sommes partis à 60 du Dépôt le 16 avril, il y avait déjà 50 internés qui travaillaient à l’aménagement du camp. Depuis, il est encore arrivé 150 nouveaux ». En fait nous n’étions pas 80 comme l’affirmais précédemment, mais seulement 60. Le 28 avril 18942, j’écrivais « demain, il arrive encore une centaine d’internés ». Le 1er mai, ma mère, ma femme et mon petit garçon de 4 ans, viennent à Voves ; ils passeront toute la journée du 2 mai 19472 avec moi das un baraquement spécialement réservé pour les visites (à cette époque). Le 6 mai 1942, j’écrivais «  nous sommes de plus en plus nombreux et nous allons aménager des terrains pour le volley et le basket ». Et dans ma dernière lettre de Voves, le 9 mai 19425 «  Parmi les nouveaux arrivants qui viennent d’un autre camp, j’ai vu un ancien ouvrier qui travaillait avec moi dans le temps passé, Frédéric, mais cela ne te dira peut-être rien. Je t’en avais parlé lorsqu’il avait eu un petit garçon au début de l’année 1940. Il demeurait à la Porte d’Orléans. La santé des siens est bonne ». 

France Bloch et Frédo Sérazin
Il s’agissait de l’arrivée de « ceux de Châteaubriant » et de Frédéric Sérazin, qui s’était marié avec France Block lorsque nous travaillions et militions ensemble dans le 14ème arrondissement de Paris, Chez Hispano-Brune. Je ne pouvais le désigner ouvertement à ma femme, mais étant allés ensemble chez eux fin 1939 et début 1940, je voulais lui donner des nouvelles. Donc j’aurais revu mon ami Frédo 2 jours et non 1 comme je m’entétais à le croire. France serai décapitée par les nazis à Hambourg et Frédéric assassiné par la milice de Pétain. (lire dans le Maitron France Bloch : https://maitron.fr/spip.php?article16924 et Frédéric Serazin : https://maitron.fr/spip.php?article75474Le 21 mai 1942, ma femme écrit à mes parents « J’ai appris par la femme d’un camarade de René, qui est resté à Voves, que René est parti le 10 mai au matin, sans avoir pu envoyer un petit mot ». Il s’agit de madame Bonnieux, qui tenait un petit café boulevard Diderot entre la rue de Charenton et la rue Crozatier. J’ai revu Bonnieux au mois de décembre 1945. Il n’avait pas été déporté (il était avant la guerre, je crois, responsable syndical des débitants de boisson. J’avais fait sa connaissance à Voves). Donc voici déterminée la date exacte du départ des 80 de Voves pour Compiègne et qui sont destinés à être déportés vers Auschwitz : c’était le 10 mai 1942 de grand matin. Parmi eux, il y avait, venant du Dépôt : La quinzaine (à deux ou trois près) qui avaient été détenus administratifs à Poissy jusqu’au 13 février 1942 (et dont je faisais partie). Environ une vingtaine de camarades qui travaillaient dans la même entreprise à Montrouge et dont un seul est revenu : Joly (Francis Joly), qui devait se suicider quelque temps après son retour des camps : je ne me souviens pas du nom des autres , ni de la raison sociale de l’entreprise dans laquelle ils avaient eu le courage de déclencher une grève durant l’Occupation (lire l’article du blog : La grève de l'usine Sanders de Gentilly, 9 février 1942). Ensuite Charles Désirat, Henri Kesterman qui s’évaderont tous les deux de Compiègne le 22 juin 11942 avec 17 autres camarades, parmi lesquels Georges Cogniot et le frère de Maurice Thorez. Désirat sera repris plus tard et déporté à Sachsenhausen, et Kesterman ne sera pas repris, il est membre de l’ANACR. Sur l’évasion de Compiègne, lire les trois articles du blog : 22 juin 1942 : évasion de 19 internés. Le bombardement du camp de Compiègne dans la nuit du 23 au 24 juin 1942. Avis de recherche des évadés du 22 juin 1942 par le tunnel du camp de Compiègne. Puis Guilbert (Guilbert Marcel), de Boulogne Billancourt qui sera le « 45640 » et demeure maintenant en Eure-et-Loir. Dudal Georges (Georges Dudal) qui est revenu. 
Marcel Lamboley
Lamboley (Kid Marcel) qui mourra à Birkenau (sur le surnom de boxeur qui lui est donné, voir dans sa notice biographique la note 1 : Lamboley Adrien, dit Marcel). Je n’arrive pas à me souvenir d’autres noms et je ne suis pas certain que les deux derniers nommés venaient de la grande salle du Dépôt (Marcel Lamboley est bien passé par le dépôt après son incarcération à Poissy avant d’être interné à Voves, mais Georges Dudal, s’il est bien interné à Voves, y a été transféré depuis Aincourt le 26 avril 1942). Le matin du 10 mai à Voves (1) nous avions tous eu une certaine émotion à l’occasion de notre prise en charge par les allemands. Nous avions évidemment fait un rapprochement avec Châteaubriant, d’autant plus que l’on nous avait retiré nos bagages. Ils nous furent remis plusieurs jours après notre arrivée à Compiègne où nous étions arrivés le 11 mai 1942, après avoir passé la nuit du 10 au 11 mai sur une voie de garage, du côté du Bourget-La Courneuve.

Compiègne

François Le Bihan
Mme Vve Lebihan
Nous étions dans des wagons de voyageurs gardés par la Feldgendarmerie. Ils étaient avec nous dans les compartiments. A Compiègne, ma femme réussira à correspondre avec moi par l’intermédiaire de camarades qui travaillaient avec elle à « Arts et bois » à Houilles et par une liaison qui était faite avec l’extérieur du camp par le camarade Le Bihan (le père de madame Rol-Tanguy), qui devait mourir à Auschwitz (François Le Bihan). Je savais que ma femme voyait madame Le Bihan et c’est pourquoi, plus tard, en mars 1944, je me déciderai - en utilisant un artifice (il la prie de transmettre son amitié à madame "Vve Le Bihan", pensant avec raison que le SS qui contrôlait les lettres écrites en allemand ne connaîtrait pas la signification de cette abréviation) d’essayer de l’informer de la mort de son mari. Madame Le Bihan a en effet été avertie et je l’ai vue quelquefois depuis mon retour. Je n’ai pas réussi à faire des photocopies de ces lettres écrites au crayon sur les formulaires du camp. Peut-être est-ce possible avec un appareil plus perfectionné avec réglages particuliers.

Lettre du train, 6 juillet 1942

Lettre de son épouse aux parents de René le 9 juillet
après qu'elle ait reçu ses lettres jetées du train
Tu écrivais dans le Patriote résistant n° 389 de mars 1972 « … beaucoup de nos camarades jetèrent sur les voies des papiers, des lettres hâtivement écrites au crayon…». Le 9 juillet 1942, ma femme écrivait à mes parents  « Depuis ma dernière lettre, il y a du nouveau en ce qui concerne René. J’ai reçu de lui deux cartes de prisonnier me disant qu’il était en possession de mon colis et du vôtre, mais il n’a pas reçu l’argent que je lui avais envoyé le 10 mai à Voves : cela m’ennuierait beaucoup de perdre 200F. Je vais donc faire une réclamation. D’autre part, il a reçu l’argent que je lui avais fait remettre par ailleurs (par l’intermédiaire de madame Le Bihan). Mardi, j’ai eu deux lettres de René émanant de Châlons-sur-Marne. Vous pensez, si j’étais surprise. Eh bien, il est parti avec 1200 autres vers une destination inconnue, probablement en Allemagne pour travailler et son voyage devrait durer trois jours. Il m’écrit du wagon à bestiaux où ils sont entassés. Que d’épreuves et toujours de pire en pire ». Je joins cette lettre, mais je n’ai pu récupérer celles que j’avais jetées du wagon.

  • Note 1 : Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement militaire en France. Raymond Delorme figure sur la première liste. Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite «afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation». La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit : « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique également «ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises». Les 10 et 20 mai 1942, 109 internés de Voves sont transférés sur réquisition des autorités allemandes au camp allemand (le Frontstalag 122) de Compiègne (Oise). 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi dit des « 45000 » du 6 juillet 1942.

Auschwitz 1944. Hans et Noëmi : l'autre histoire d’amour

Hans et Noëmi, spectacle de Timo Waarsenburg, 2017



La plupart des survivants du convoi du 6 juillet 1942 ont connu après la Libération la belle histoire d’amour qui a réuni Aimé Oboeuf à Génia Goldgicht, jeune polonaise venant de Belgique internée au Block 10, dont il était tombé amoureux à Auschwitz. 
Il l’épousera en 1949. Très peu de « 45.000 » ont par contre connu l’autre belle histoire d’amour entre Noëmi Trpin jeune résistante slovène de Ljubljana (matricule "75040") et Hans Beckman, jeune résistant hollandais arrêté en France avec son frère lors de leur 5ème tentative pour passer en Angleterre, via la Suisse. Ils sont eux aussi déportés dans le convoi du 6 juillet 1942, avec les numéros "45218" et "45219".

Les lignes qui suivent, sont tirées des pages 76 et 77 du chapitre IV - Auschwitz 1943-1944, d’un récit dactylographié de 107 pages en néerlandais par Hans Beckman (« Odyssée 1940-1945). Lire sa notice biographique : BECKMAN Johan, Frederik (Hans).


Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon

En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 »

Hans Beckman le 8 juillet 1942
6 et 7 juin 1944. Hans Beckman : «J’étais alors au Kommando des « installateurs » (travaux d’électricité et sanitaires) et j’étais amené à travailler à Rajko (des serres, pépinières). Un jour, un jeune ami polonais - dont je ne me souviens que du prénom Staszek - m'avait mis au défi de transmettre un message de sa part à une fille qui, bien que portant un triangle italien rouge, serait en fait slovène ou yougoslave. Il lui avait promis « d'organiser » une paire de chaussures pour elle (les chaussures étaient un article qui pouvait vous sauver la vie) mais - bien qu'il n'ait pas encore réussi - il n'avait pas oublié, et continuerait à essayer. Le contact entre hommes et femmes - surtout si on ne travaillait pas ensemble dans le même kommando - était très dangereux. Vous pourriez perdre la vie avec ça ou « si vous aviez de la chance (!) » vous pourriez être castré et la femme pourrait finir au bordel, donc je devais être prudent. Quand j'étais à Rajsko, j'ai vite découvert qui je devais voir. C'était la seule fille avec un triangle italien, mais bien que je trouve que c'était une très belle fille et que, pour cette seule raison, j'aimerais la connaître, je n'ai pas réussi à entrer en contact avec elle directement. Elle travaillait beaucoup à la chaufferie et officiellement, je n'avais rien à faire dans la chaufferie.
Quand les filles de Rajsko sont allées manger dans leur caserne à midi, je ne l'avais vue que de loin. Mais quand ils sont revenus, la situation avait radicalement changé. Le commandement de Rajsko était très excité, car dans leur camp, la nouvelle de l'invasion avait été annoncée par radio ! (il s’agit du débarquement des allés en Normandie et de l’entrée des alliés dans Rome, le 7 juin 1944). Les SS étaient également bouleversés ; le CR régnait dans une sorte de chaos. Tout le monde marchait et parlait entre eux et dans cette frénésie, j'ai réussi à parler à la fille en question. 
Noëmi Trpin
De près, je l'aimais encore plus et pour la première fois pendant mon emprisonnement, j'étais complètement fou (littéralement en néerlandais « hôtel-botel ») d'une femme. Ce court après-midi, nous avons pu nous dire énormément de choses. Il s'est avéré qu'elle s'appelait Trpin de Ljubljana, une étudiante en droit de vingt ans à l'université de cette ville. Sa famille était originaire de Gorizia en Italie, mais avait quitté cet endroit parce que son père Trpin, d'une part, n'aimait pas le fascisme et, d'autre part, parce qu'il se sentait discriminé en tant que membre de la minorité slovène sous le fascisme national-libéral. À Ljubljana, après l'occupation italienne, elle avait utilisé sa nationalité italienne pour fournir de bons services au mouvement de résistance local. Après la capitulation de Badoglio (3 septembre 1943), lorsque les Allemands ont repris l'occupation, sa nationalité ne constituait plus un alibi suffisant et bientôt les nouveaux maîtres avaient nourri des soupçons à son égard. Cela impliquait bien plus que ce qu'elle avait réellement comme responsabilités. Cette jeune fille de 20 ans était même considérée comme si dangereuse qu'elle a été emmenée en prison à Trieste après avoir été arrêtée, accompagnée de trois voitures blindées. Après avoir passé un certain temps en prison, elle a été transportée à Auschwitz sans procès, et encore moins sans condamnation, avec un groupe de personnes âgées juives. Chaque « vieux numéro » (initié, ancien du camp) du camp savait ce que cela signifiait ; le transport entier disparaîtrait dans la chambre à gaz. Le 2 février 44, ce premier transport de Juifs de Trieste est arrivé à Birkenau. Parmi les hommes, seuls trois hommes forts et capables de travailler ont été jugés dignes de se rendre utiles dans le camp. Et toutes les femmes sont envoyées en bloc à la « salle d'attente ». En chemin, un des SS qui l'accompagnait a dit quelque chose à Noémi dans le genre  de « juffie joden ». Et elle s'est mise à crier, « Mais je ne suis pas juive ». Elle a été littéralement arrachée du groupe qui était emmené vers la chambre à gaz avec ces mots : « vous n'êtes pas à votre place ici ».
Après une période incroyablement mauvaise dans un baraquement sombre et sale au F.KL. Birkenau, où elle a commencé à regretter d'avoir été mise dans ce kommando où elle ne trouvait personne qui parlait sa langue, elle a soudain eu la chance de pouvoir se retrouver dans un bon Kommando à Rajsko (pépinières ou serres). Les SS cherchaient des chimistes ou des pharmaciens. Même si elle n'avait étudié la pharmacie qu'en option, tout changement ne pouvait que signifier une amélioration de sa situation. Elle a donc eu de la chance et s’est retrouvée dans le "plus agréable" des Kommandos d'Auschwitz. Elle a pu y rencontrer des compatriotes et pouvoir à nouveau parler dans sa propre langue. L'une d'entre elles était Vojka Geeic de Zagreb. Avec Vojka, elle passait le reste de son temps au camp. C’est ainsi que j’ai pu les rencontrer toutes les deux le même jour.
J'avais tellement apprécié Noëmi que j'ai décidé d'aller la revoir quelques jours plus tard. J’étais alors au Kommando des « installateurs » (travaux d’électricité et sanitaires) et j'ai dit à Rajsko que je devais vérifier mes protocoles (travaux ?). On m'a dit de finir mon travail ce jour-là, parce qu'ils me voyaient pour la troisième fois et que sinon on me ramènerait dans mon propre camp, « les pieds devant, sur le dos ». Et ce n'était donc que la dernière chose que j'allais pouvoir faire, le temps m’était très limité, mais j'étais amoureux « jusqu'au-delà de mes oreilles » et je pensais qu’il fallait « battre le fer quand qu'il était chaud ». J'ai donc dit à Noëmi que - si nous survivions tous les deux - je voulais l'épouser. Elle a trouvé que c'était une belle blague et en a ri de bon cœur, mais elle m’a quand même donné son adresse : Gledahaa 12 à Ljubljana, que j'ai appris par cœur.
Après cela, nous avons correspondu un peu, et un collègue polonais, qui travaillait officiellement à Rajsko, nous a aidés en lui apportant mes lettres. Il les cachait dans des chiffons autour de ses pieds (nous n’avions pas de chaussettes et nous enroulions des chiffons autour de nos pieds). Le résultat est que j'ai d'abord dû laisser les notes s'aérer dans le vent pendant un certain temps avant de pouvoir les lire. Même une photo que Noêmi m’a fait passer clandestinement m'a été apportée ainsi. J'ai eu cette photo partout avec moi. Dans une lettre du 13 août, j'ai parlé à ma mère de mon nouvel amour. Mais alors le destin nous a séparés.
Une fois libre et de retour en Hollande, je suis immédiatement allé à l'adresse à Ljubljana. Je n'ai pas abandonné et j'ai répété ma demande ». 


Traduit du néerlandais avec www.DeepL.com/Translator.
Faire part du mariage

Le Cadet-enseigne du Génie des armées royales des Indes orientales néerlandaises (KNILHans Beckman, a épousé Noëmi le 14 février 1947.
www.timowryburgburg.nl/warlove


Aux Pays-bas, le comédien Timo Waarsenburg raconte leur histoire sur scène depuis mai 2017,  « Dans la guerre et l'amour ». www.timowryburgburg.nl/warlove

Oegsteest Courant du 2 mai 2018
Un article du journal néerlandais Oegsteest Courant du 2 mai 2018 relate également leur histoire, à l'occasion de la venue du comédien Timo Waarsenburg, qui présente son spectacle.

Le récit de Noëmi

Extraits du journal.
C'était le lundi 23 avril 2018 au théâtre du lycée Visser 't Hooft dans la Kagerstraat à Leyde. C'est là que Timo Waarsenburg a écrit l'impressionnante histoire "In war and love" sur la vie de Hans Beckman qui a grandi à Oegstgeest et sa femme Noëmi Trpin. 
À Auschwitz, Beckman est tombé follement amoureux de cette beauté slovène, qu'il n'a rencontrée que deux fois brièvement, et lui a promis : "Quand la guerre sera terminée, je t'épouserai".
Noëmi, 94 ans, a également assisté à la représentation. Auparavant, elle avait fait savoir qu'elle était toujours impressionnée par ce que Timo Waarsenburg mettait en scène. "Nous voyons maintenant le spectacle pour la cinquième fois", nous a dit sa fille Sonja. "Et à chaque fois, l'histoire semble s'améliorer et se rapprocher du personnage de mon père." "Il devient un peu plus Hans à chaque fois", confirme un ami qui est venu.
Une autre planète
"La vie à Auschwitz, où Hans et moi nous sommes rencontrés, n'est rien comparée à autre chose. C'est comme vivre sur une autre planète", dit Noémi Beckman-Trpin. La charmante habitante de Leiderdorpse a beaucoup parlé avec son mari des années sombres de la guerre. "Nous n'avions besoin que d'un demi-mot pour nous comprendre".
Noëmi et sa fille,  Sonja Meijer-Beckman
avril 2018 à Leyde
Noémi Trpin était étudiante en droit en Slovénie lorsque la guerre a éclaté. Elle est née dans une partie de l'Italie qui devait plus tard faire partie de la Yougoslavie. Dans sa ville natale de Ljubljana, elle a été accusée d'activités communistes. "Apparemment, ils pensaient que j'étais très importante. Parmi des Juifs grecs âgés, j'ai été transporté à Auschwitz au début de février 1944 sans procès. À cette époque, je ne savais pas grand-chose de toute la misère causée par les Allemands. Je ne connaissais que Dachau, j'étais donc soulagé d'apprendre que le train ne se rendait pas là-bas, mais à Auschwitz. A ne pas imaginer par la suite. Quand je ferme les yeux, je peux encore tout voir devant moi. A l'arrivée, les prisonniers sont sélectionnés. J'ai fait la queue pour ce qui s'est avéré plus tard être la chambre à gaz. Nous devions tous nous taire, mais lorsqu'un garde parlait à un autre de nous en tant que Juifs, je criais "mais je ne suis pas du tout Juive". Cela s'est avéré être mon salut, car j'ai été choisi dans le groupe et emmené à Birkenau. Là, je dormais sur des planches de bois entre les Polonais et les Russes, que je ne comprenais pas. Heureusement, une autre étudiante slovène y a été amenée. Je pourrais lui parler. Elle est devenue mon amie, et nous sommes toujours en contact".
Rajsko
A cinq kilomètres de Birkenau se trouvait Rajsko, un autre sous-camp d'Auschwitz. De juin 1944 à janvier 1945, environ 300 prisonnières ont été logées dans cette "horticulture". "En tant que prisonnier, il était important de trouver un emploi de mieux en mieux. Alors quand on m'a demandé qui s'y connaissait en chimie, j'ai levé la main. Avant d'entrer à la faculté de droit, j'avais brièvement étudié la pharmacie, alors j'ai saisi l'occasion. Avec mon amie, nous avons été autorisés à commencer à Rajsko ("le paradis"). Quelle différence avec "l'enfer sur terre" Birkenau. Nous y avions même des tables et des chaises, et le travail, qui consistait à faire pousser des plantes dont on espérait pouvoir extraire le caoutchouc des racines, était meilleur. Je me souviens avoir marché de Birkenau à Rajsko et avoir rencontré un cortège funèbre. Un véritable enterrement. J'ai été profondément impressionné, parce qu'à Birkenau, il n'y avait pas d'attention pour les gens qui mouraient. Ce n'étaient que des tas de cadavres".
Le jour J, le 6 juin 1944 (débarquement en Normandie, libération de Rome), le prisonnier Hans Beckman a visité les complexes de serres de Rajsko où Noëmi travaillait comme mécanicienne. Il est venu pour réparer un chaudron cassé, mais n'a pas été autorisé à parler aux prisonnières. Son regard s'est porté sur la beauté de l'Europe du Sud, et il est tombé amoureux instantanément.

"Ce jour-là, nous ne nous sommes rencontrés que pendant dix minutes. Heureusement, malgré nos origines différentes, nous avons pu communiquer en français. Croyez-le ou non, il a dit au revoir : "Quand la guerre sera finie et que nous serons libres, je vous épouserai."
Traduit du néerlandais avec www.DeepL.com/Translator. 

De politische Abteilung (la section politique du camp)


Les frères Beckman, Hans et Rob, jeunes résistants hollandais, ont été arrêtés le 6 novembre 1941 dans le Doubs, à la frontière franco-suisse, au cours de leur cinquième tentative pour rejoindre l’Angleterre. Internés au camp de Compiègne, puis déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942, ils ont, pendant les premiers mois de leur déportation, été affectés à la « section politique » du camp comme interprètes, car ils  parlaient allemand et français. Les lignes qui suivent concernent leur arrivée à Auschwitz, retracées au « chapitre IV - Auschwitz 1942 » d’un un récit dactylographié de 107 pages en néerlandais par Hans Beckman (« Odyssée 1940-1945). BECKMAN Johan, Frederik (Hans). Les pages ont été traduites du néerlandais en français avec le traducteur informatique « Deepl ».

Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon
En cas d’utilisation ou publication de cet article, prière de citer : 
« article publié dans le blog  « Déportés politiques à Auschwitz : le convoi dit des 45.000 » https://politique-auschwitz.blogspot.com/
Adresse électronique :  deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

De Politische Abteilung (la section politique). Premières leçons de survie

« Immédiatement après avoir passé le kiosque de la musique, nous avons tourné à droite et avons marché le long d'une large route du camp, un long d'un bâtiment bas qui s'est avéré être la cuisine, jusqu'à un bâtiment de deux étages ; un des nombreux du camp. Ici, on nous a conduits entre deux bâtiments et on nous a ordonné de nous aligner en rangées de dix. Une fois de plus, il s'est avéré que c'était la coutume de faciliter ainsi le comptage pour les SS - qui ne sont pas les plus intelligents -. Malheureusement, les Français n'ont pas compris immédiatement tous les ordres qui ont été donnés en allemand. En conséquence, ces ordres ont été « clarifiés » à coups de pied et de poing. En les traduisant en français, j'ai réussi à garder un peu de calme dans notre environnement. On nous a alors ordonné de nous déshabiller complètement. Nos vêtements ont été mis dans de grands sacs en papier et on nous a dit que nous les récupérerions à notre libération, ce que je n'ai tout de suite pas cru, vu l'accueil agréable !
Comme je l'ai dit, c'était l'été et il faisait très chaud, donc ce n'était pas mal que nous soyons nus comme ça pendant longtemps. Nous avons dû croiser un petit nombre de coiffeurs - lisez : des prisonniers armés de tondeuses - qui semblaient faire un concours à qui pouvait raser le plus de victimes avec leurs tondeuses émoussées. Il fallait non seulement raser les cheveux de la tête, mais aussi tous les autres poils. Le résultat de ce traitement a été que plus de cheveux et poils ont été arrachés que coupés. Du moins, c'est ce que l'on ressentait. Malgré la concurrence entre ces coiffeurs amateurs, il a fallu encore beaucoup de temps avant que nous franchissions tous cet obstacle. Toute cette opération a été accompagnée du début à la fin par des coups de poing, des coups de pied et des cris. Nous avons remarqué que non seulement les SS, mais aussi certains prisonniers étaient parmi les agresseurs. Ces derniers se distinguent des autres prisonniers par la netteté de leurs uniformes. Bien qu'il s'agisse de l'uniforme rayé porté par tous, il était propre, repassé et apparemment fait sur mesure. De plus, ils portaient souvent un bandeau avec le mot KAPO sur le haut d'une des manches. Un autre signe de leur dignité était un béret noir uni, au lieu d'un béret rayé.
Après le coiffeur, nous avons été conduits dans le "block" le plus proche (c'est ainsi qu'on appelait les bâtiments du camp) et avons dû y prendre une douche. Bien qu'ils y en ait beaucoup (dans une grande salle), nous étions avec deux à quatre hommes dans une douche. Lorsque nous nous sommes éloignés de la douche, un peu mouillés et frissonnants (ayant plus peur de l'inconnu que du froid), nous avons soudain été basculés à l'envers dans un récipient contenant du liquide désinfectant. Surtout aux endroits rasés, qui nous ont terriblement brûlés. Encore à moitié mouillés, transpirant maintenant aussi, nous avons été jetés sur de grandes piles de vêtements de camp. De là, nous devions prendre chacun une paire de sous-vêtements de couleur bleu foncé avec une fine bande blanche et une paire de vêtements de dessus, composée d'un manteau, d'un pantalon et d'un berêt, du tissu zébré bleu-blanc désormais bien connu.
Comprendre
En fait, "comprendre" n'est pas le bon mot, car si vous n'avez pas compris assez vite ce qui était évident, mais que vous avez essayé de vous renseigner sur la taille et la propreté, c'était difficile à apprendre. Il fallait prendre soin de tout faire dans les plus brefs délais. Nous avons appris à connaître les cris les plus courants à Auschwitz : "Bewegung, Bewegung" "los, los" et "schnell, schnell" ou "dalli, dalli",(« bougez, bougez », « allez, allez » et « vite, vite » et « dépêchez-vous, dépêchez-vous »).  entrecoupés de phrases un peu plus longues telles que : "Willst du nicht oder kannst du nicht ; pass bloss auf oder ich hau'dir Einer runter dass dass es nur so knalltr, ("Tu ne veux pas ou tu ne peux pas ; fais attention ou je vais te frapper si fort que ça va exploser »), sur lesquelles l'acte était alors presque toujours ajouté au mot, bien que cet avertissement ait aussi été très souvent donné par commodité (leur commodité ! ) ait été ignoré.
Hans
Robert, Rob'
Nous avons également reçu un morceau de papier sur lequel figuraient un numéro et la mention que nous devions l'apprendre par cœur (en allemand et en polonais), car désormais notre nom n'avait plus d'importance. J'ai eu le n° "45218" et Rob le "45219".
J'ai de nouveau traduit en français, cette fois-ci avec l'aide de Rob (…). Soudain, un cri s'est élevé dans notre direction : "Wer versteht da Deutsch ?" ("Qui comprend l'allemand ?") et lorsque nous nous sommes fait connaître, on nous a fait sortir du groupe et on nous a dit que nous étions désormais "Dolmetscher" de l'"Aufnahme Abteilung" (Interprètes de l'"Enregistrement »), qui faisait partie de l'"Abteilung politique" (la section politique).
Quelques prisonniers polonais très sympathiques, qui appartenaient également à ce service et portaient de jolis costumes rayés, nous ont emmenés avec eux, se sont assurés que nous avions également des costumes soignés et nous ont amenés auprès du chef du service, le SS-Unterscharführer (sergent, il sera nommé sous-lieutenant en 1944) Hans Stark. 
Hans Stark 1921-1991
Il nous a approuvés parce que nous avons dit que nous étions néerlandais et a même agi amicalement après nous avoir confié qu'il avait eu une fille néerlandaise. Nous ne lui avons pas dit ce que nous pensions de ces filles ! C'était un jeune garçon, en termes d'âge entre Rob et moi. Plus tard, il s'est avéré qu'il avait un pouvoir inhabituellement important dans le camp par rapport à son rang et à son âge. Il y avait même des rumeurs selon lesquelles il était le représentant de la Gestapo dans le camp, ce qui me semblait comparable à un commissaire politique de l'Armée rouge. Nous avons dû nous adresser directement au photographe pour l'album des SS. Ensuite, on nous a emmenés à notre bureau, où Rob et moi avons reçu des explications sur le travail.
Pour tous les nouveaux arrivants - "neue Zugiinge" (nouveaux convois) dans le jargon des camps - un formulaire (Fragebogen) (questionnaire) devait être rempli dès que possible, sur lequel, en plus de toutes sortes de détails personnels tels que le nom, les prénoms, le lieu de naissance, la date et le lieu de résidence, ainsi que la profession, il fallait également donner les mêmes détails sur tous les membres de la famille. Il fallait y ajouter les détails de l'arrestation, de l'autorité qui a procédé à l'arrestation et des éventuelles condamnations.
Quand nous leur avons dit que notre transport était celui de prisonniers politiques, ils ne l'avaient même pas su. À part une liste du transport avec des noms, aucune donnée n'était venue avec nous. On nous avait pris pour des "criminels ordinaires" (BVF), car à part les Juifs, il n'y avait pas d'autres transports.

het Westen aangekomen "arrivés de l’Ouest"

Sur notre photo « glamour », nous étions debout avec l'indication de B.V.F. (Berufs Verbrecher Franzose) (littéralement « Criminels professionnels français »). Notre tâche consisterait à demander aux personnes qui ne comprennent pas l'allemand les données qui doivent être mentionnées sur le document "Fragebogen". Nous commencerions par notre transport, mais il y avait encore beaucoup de grands transports en provenance de l'Ouest - surtout aussi des Pays-Bas - annoncés, donc nous avions un emploi permanent pour le moment. C'était notre chance, car nous n'allions pas retourner avec notre propre convoi, qui devait passer la nuit dans un endroit bondé. On nous a fait entrer dans ce qui s'avérera plus tard être l'un des plus beaux blocs, le bloc 24, à côté de l'entrée.
C'est là que se trouvait le Political Abteilung. Nous sommes logés dans une grande pièce brillante et polie, dans laquelle des lits sont bien faits, à trois l'un sur l'autre. De plus, presque tous les Polonais ont reçu les paquets de notre Kommando (un groupe de prisonniers qui faisait le même travail), de sorte qu'ils nous ont donné une partie de leurs kampeten (gamelle) ca, quand ils nous connaissaient mieux, même une partie de leurs paquets. Plus tard, nous comprendrons quelle bénédiction c'était, car vous ne pouviez pas rester en vie dans les camps quotidiens d'Auschwitz. Le soir, après le travail, vous receviez un morceau de pain qui devait officiellement peser 350 grammes, mais vous deviez être heureux quand il pesait 300 grammes. Les distributeurs : le " Blockältester " chef d'un bloc et ses sbires : "Blockschreiber" et "Stubenältester", et parfois même les "Stubendienst" (1), ont tous fait des ravages, si bien que même les morceaux de pain de 200 grammes faisaient exception.
Ce pain, dans lequel on sentait qu'il y avait plus de sciure que de farine, était pour toute une journée. Si vous avez tout mangé le soir même, vous n'avez rien d'autre. Parfois, il était servi avec une tranche de margarine et - plus rarement encore - une tranche de saucisse à l'eau, qui puait si on la gardait jusqu'au lendemain, ou une tranche de "Baucmhancikase" (fromage fermier) qui sentait toujours bon et aussi de la "Rilbenmar-melade" (confiture de betteraves). Le tout a été complété par un "café" de 1/2 litre, noir, avec des morceaux durs de quelque chose de fou, mais je n'ai jamais pu savoir ce que c'était vraiment. Au moins, ça ressemblait à des glands grillés et écrasés ou à un délire grillé ! Tôt le matin, vous avez droit à un autre plat de café ou de thé aux herbes. Officiellement, il était censé contenir un peu de sucre (10 grammes par litre), mais en réalité, le sucre, s'il y en avait, disparaissait dès qu'il entrait dans la cuisine. Dans l'après-midi, il y avait un bol de "soupe", officiellement quatre fois par semaine, une soupe à la viande. Cette composition officielle était la suivante : 20 grammes de viande, 150 grammes de pommes de terre, 150 grammes de légumes (chou, navet ou betterave), 20 grammes de farine (Ersatz) et 5 grammes de sel par portion. Les trois autres jours de la semaine, il devrait y avoir de la soupe sans viande. Il s'agissait officiellement de : 500 grammes de pommes de terre et de navets, 40 grammes de gruau, de seigle ou similaire, 10 grammes de farine (Ersatz), 5 grammes de sel et 50 grammes de margarine. En réalité, je n'ai jamais vu de viande dans la "Lagersuppe". Nous devions en fait en obtenir 1 litre, mais la portion moyenne n'était que de 3/4 de litre. En pratique, nous connaissions trois types de soupe. La plus savoureuse était la soupe aux orties, la plus épaisse la soupe aux épluchures de pommes de terre et la plus courante la soupe aux tubercules. C'était un liquide clair avec, si vous avez de la chance, des dés qui ressemblaient à des éponges de fibre de bois. Là, j'ai appris à détester les navets !
Une fois de plus, officiellement, la valeur calorifique pour le Schwerarbeiter (travailleur de force) était de 2150 calories par jour et pour les autres de 1738 calories par jour. À titre de comparaison : les chiffres officiels de Volkenbond (la SDN, société des nations), valables pour le maintien normal d'un organisme sain, étaient pour ces deux catégories de 4800 et de 3600 calories, par jour. Une personne qui n'avait aucune chance d'obtenir un supplément de nourriture ne pouvait pas rester en vie plus de trois mois simplement à cause de ce régime. S'il ne périssait pas plus tôt (également) par d'autres causes telles que la maladie, le travail, les coups, l'exécution ou le suicide pour sortir de sa souffrance.
De toute façon, avec Rob, nous n’avons pas souffert de la faim à cette période là. Après une bonne nuit de sommeil, nous sommes allés travailler le lendemain. Comme notre travail était de nature administrative, nous travaillions officiellement 16 heures par jour. Ceux qui faisaient un travail physique lourd, devaient faire 12 heures par jour (repos non compris). Au bureau, on nous a expliqué un peu plus en détail quelle serait notre tâche. Les autre membres de notre Kommando remplissaient le « Fragebogen », Rob et moi devions les assister en cas de difficultés linguistiques.
Le Kommando dont nous faisons maintenant partie, était composé des prisonniers suivants.
Ludvvik Rajcwski, un vieil homme très sympathique, traité avec respect par les autres. Il a été professeur à Varsovie et plus tard, il a préparé entre autres le Kommandofuhrer Hans Stark pour un examen scolaire. Bien sûr, tout le Kommando en a bénéficié. Un homme très sympathique et un peu plus âgé, Baca Wasowim qui avait été en tant que chef du Scout (le Scout polonais était une grande organisation de résistance, le  Szare Szeregi - en polonais Rangs gris, nom de code de l'Association clandestine des scouts polonais).et portait le numéro 20035. Il était assistant à l'université Jagellonen de Cracovie et c'est lui qui a fait de son mieux pour nous enseigner le polonais, à Rob et à moi, ce qui a été très utile pendant le reste de la période au camp. Un autre, également arrêté en tant que membre du Scout, dont le numéro était 20034, était Tadek Szymanski, de profession dessinateur/comptable. De tous les Polonais, il est devenu notre meilleur ami et nous avons eu beaucoup appris de ses conseils. 
Kazimierz Smolen (1920-2012)
en 2008
Il y avait aussi dans le camp, Kazek Smolen, un Silésien de Chorzov (Konigshütte). Il avait un numéro très bas : 1327. C'était aussi un type sympa, mais on ne le remarquait pas tout de suite, car il avait l'air très raide. Il est possible qu'il ait pris cette attitude pendant sa longue incarcération. Parce qu'il n'était pas toujours inoffensif de se montrer trop confidentiel avec des étrangers au camp,  même s'ils étaient des camarades de prison... Il sera après la guerre conservateur au Musée d'Auschwitz pendant 35 ans. D'autres bons amis étaient Marian Kocur, un fonctionnaire dont nous avons vu plus tard la sœur être amenée à Auschwitz, et un très jeune étudiant, Peter Datko de Silésie. En outre, Jerzy Zwarycz, fils d'un officier polonais, J. Trembaczowski, étudiant en droit, Zefek Wrzesniowski et Erwin Bartel, dont toute la famille a été emprisonnée (y compris un de ses frères à Birkenau et à Auschwitz).
Enfin, il y avait aussi quelques Ukrainiens qui faisaient partie de notre Kommando : Nicolai Klyinischyn et Anon Winnicki. Ils avaient été arrêtés en tant que membres du groupe de résistance "Bandera".
Bien que l'entente entre Polonais et Ukrainiens n'ait pas toujours été très bonne, ils n'étaient pas en désaccord avec notre groupe. On ne peut pas dire la même chose du troisième Ukrainien, Bohdan Komarnicki, qui était soupçonné par d’autres d'être un dénonciateur des SS. Pour lui, nous avons été avertis immédiatement. De plus, il y avait un juif polonais, appelé Tyrolean, un type très gentil, qui avait reçu son numéro la veille et qui avait dû le tatouer sur son avant-bras gauche.
Pendant un temps, il y a eu un moment difficile lorsque quelqu'un a suggéré - et cette suggestion a été reprise par Stark - que nous, en tant que Néerlandais, étions tellement liés aux Allemands (qui n'étaient pas tatoués) que nous serions nous aussi exemptés de tatouage. Cependant, j'ai vu comment nos nouveaux amis polonais et nos anciens amis français étaient attentifs à notre réaction, alors j'ai immédiatement dit que je préférais être tatoué de toute façon. Le tatoueur Tyrolien a pensé que c'était un bon geste et il a fait un effort supplémentaire sur Rob et moi, alors, nous nous sommes promenés avec les plus beaux numéros du camp d'Auschwitz. C'était la fin du problème. Les autres Néerlandais qui nous ont suivi et se sont fait tatouer un numéro, n'ont jamais su qu'ils nous devaient bien ça.
Après cela, j'ai été le premier (et probablement le seul à Auschwitz) à remplir mon propre "Fragebogen" et, plus tard, celui de Rob. Nous avons maintenant des bandes de tissu numérotées, sur lesquelles se trouve un triangle rouge avec la pointe vers le bas et derrière notre numéro, que nous avons dû coudre sur la poitrine gauche et la cuisse droite de notre "uniforme". Rouge, comme on nous l'a expliqué, signifie prisonnier politique. Les droits communs, les "Berufsverbrecher" (criminels professionnels, en abrégé B.V.), avaient comme décoration un triangle vert, les voleurs occasionnels, appelés avec dérision "Karnikeldiebe" (« voleurs de carnaval », avaient également un triangle vert mais avec la pointe vers le haut. D'autres couleurs assez courantes étaient le violet pour les "Bibelforscher" (chercheurs de la Bible) - que nous appelons les Témoins de Jéhovah - le rose pour les personnes ayant commis un délit sexuel (principalement des homosexuels, mais aussi des personnes présentant une autre « anomalie sexuelle »), le noir pour les "a-sociaux", notamment les vagabonds, les gitans, les prostituées, etc. et enfin le jaune pour les Juifs. S'ils étaient aussi là pour autre chose, il portaient un triangle jaune surmonté d'un triangle de la couleur du groupe auquel ils ont été comptés. En outre, nous avons été initiés aux règles de la Kamphiërarchy (hiérarchie du camp). Au bas de l'échelle sociale (du camp) se trouvaient les prisonniers de droit commun. Mais même dans cette grande masse, il y avait de très grandes différences.
Les prisonniers tout en bas de l'échelle de DC (généralement pas très nombreux,  car ils sont morts le plus rapidement) étaient des prisonniers de guerre soviétiques et des Juifs DC. Peu après notre arrivée, tous les prisonniers de guerre soviétiques sont morts. Ils se retrouvaient généralement dans les pires "Kommando" (unités de travail), où non seulement il n'y avait aucune chance d'"organiser" de la nourriture supplémentaire, mais où les portions étaient même très petites, avec des mauvais traitements, des coups et un travail lourd et sale en plus. Un tel "Kommando" était par exemple le "Rollwagenkommando" (kommando des wagonnets). »
Pages 40 à 45.
  • Note 1Blockältester : Doyen du Block qui dépend du Lagerführer SS responsable du camp, Blockschreiber : détenu secrétaire d’un Block, Stubenältester : Doyen chef des chambres, propreté, contrôle des poux, Stubendienst  : service des chambres, les aides du Blockältester.
  • Note 2 : Dans un courrier qu’il m’a envoyé en mai 1993, soit quelques mois après la publication de ses témoignages en néerlandais (1/1/1993), Hans Beckman précisait : J’ai alors compris que nos dossiers n’étaient pas encore arrivés. On ignorait au début que nous étions des politiques. Seulement lorsque tous les dossiers de notre convoi sont arrivés, tous ceux qui étaient restés au Stammlager (Auschwitz I) - pas seulement nous deux -  sont envoyés à Birkenau.