L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Lucien Penner retour d'Auschwitz, raconte...


Lucien Penner est déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942. Voir sa notice biographique : Penner Lucien.  Il survit dans ce camp jusqu'au 23 février 1944, date à laquelle il est transféré à Buchenwald. Le 26 octobre 1944, nouveau transfert à Neuengamme (sous-camp de Sachsenhausen). Puis retour à Buchenwald. Lucien Penner fait alors partie de la " Brigade française d'action libératrice " du camp de Buchenwald, qui participe à la libération du camp le 11 avril 1945.
L'Aube Nouvelle du 2 juin 1945
Montage photo
Dès son retour à Vanves, il prend contact avec la section communiste. Son témoignage très fort sur Auschwitz est publié dès les 2, 9 et 16 juin 1945 dans le journal local du Parti communiste, l'Aube Nouvelle, édition de Vanves, après celui de deux autres déportés de Vanves : Antoinette Besseyre, rescapée du convoi dit des "31.000" et Lucien Hamelin, rescapé de Buchenwald. Le journal ne publie  malheureusement pas de photo de lui comme pour ses deux camarades. Des 3 témoignages, c’est de loin le plus dur, le plus terrible dans sa simplicité descriptive. Nous l’avons appareillé de quelques notes pour en préciser certains aspects et apporter quelques corrections à certaines dates et chiffres inexacts.

Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon

Lucien Penner, retour d'Auschwitz, raconte...

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Plus heureux que mon camarade Hamelin (1) j'ai quitté le camp de Compiègne le 6 juillet 1942 à 5 heures du matin, seulement 50 par wagon complètement cadenassé, sans air, ni eau. 1200 patriotes Français partent pour le camp de la mort. Notre voyage dura cinq jours et cinq nuits sans ravitaillement (2). Juste une boule de pain et deux camemberts touchés au départ. Imaginez-vous, cinq jours, sans eau par une chaleur torride, partant dans une ville d'Allemagne. Quelques femmes de la Croix-Rouge allemande nous porteront de l'eau, mais nos gardiens qui étaient des gendarmes allemands, leur dirent que nous étions Juifs (3) et fracassèrent devant nous les quelques bouteilles qui auraient pu nous rafraîchir ; ce fut le commencement de nos misères.
Ensuite, ce fut l'arrivée au camp d'Auschwitz où j'ai passé 19 mois ; là nous attendaient les SS munis de matraques et revolvers au poing. Je n'étais pas encore descendu de mon wagon que notre premier camarade tombait abattu à coups de "schlague ", d'autres étaient inondés de sang, dents cassées, etc...
Puis ce fut l'entrée dans ce camp de la mort où 1100 de mes camarades ont été exterminés par les coups, la faim, le froid et aussi la chambre à gaz.
Dépouillés de tout, argent, bijoux, papiers, effets personnels, ce fut la désinfection. Rasés des iode à la tête, le saut dans la baignoire la tête en avant où un officier SS nous gratifiait de nombreux coups de cravache.
La première nuit, nous la passons dans une chambre à gaz, (4) nous ne nous en apercevons que le lendemain en voyant sortir les cadavres par la même porte où nous étions entrés la veille. Puis ce fut le départ pour le camp d'extermination (Birkenau).
L'Aube nouvelle 9 juin 1945
Montage photo
A notre arrivée, deux potences où pendent deux cadavres que deux hommes du même commando doivent faire tourner sans arrêt pendant deux heures, sans détourner les yeux, un SS étant derrière eux armé d'une trique. 
Nous ne pouvons en croire nos yeux tellement notre frayeur était grande, mais nous ne tardions pas à être fixés puisque le soir même un de mes camarades était abattu pour avoir fait tomber un brin de paille terre. Nous couchant dans de véritables niches à lapins en briques, 2 mètres de long sur 40 cm. de haut, avec très peu de paille, cinq hommes couchent la tête pendante de manière qu'on puisse en tuer quelques-uns selon le bon vouloir des SS. 
Pas d'eau pour se laver, pas de cabinets, celui qui sort la nuit est abattu. Nous mangeons à 20 dans la même gamelle, sans cuillère, puisque nous n'avons droit à rien, pas même un mouchoir, mais comme nous avons faim, nous ne regardons pas de si près.
Puis, c'est  la sortie des blocks, où 1200 français doivent sortir par une étroite porte et le départ pour l'appel et le travail ; nous voyons tous les matins sortir des blocks voisins du nôtre, 80 à 90 internés, morts sous les coups et la faim, dépouillés de leurs effets et leurs sabots par d'autres camarades. Pour partir au travail, nous montons sur les cadavres, et c'est l'arrivée sur le chantier. Ici, tout le monde travaille, hommes, femmes, enfants, celui-ci ne porterait-il qu'une brique pendant 10 mètres avant d'être abattu, les uns aux routes, les autres aux baraques et le plus terrible le canal, qui passe dans le camp, comblé par la suite avec cadavres et des pierres,
Des hommes travaillent dans la vase jusqu'à mi-corps, couverts des pieds à la tête d'un liquide verdâtre. De temps à autre un SS, pour s'amuser jette un homme dedans, si cet homme remonte à la surface, le SS armé d'une longue perche le maintient sous la vase jusque la mort s'ensuive, ou lassé de ce jeu, il abat une ou plusieurs femmes qui passent à proximité, et tous les jours, c'est ou 20 ou 30 camarades qui ne rentreront plus au block, abattus froidement au travail et qui iront grossir dans les chambres froides les tas qui alimentent les fours crématoires. Renseignements pris, la vie d'un homme israélite était de 15 jours, la vie d'un aryen un mois et demi. D'ailleurs, simple constatation sur le convoi d'israélites parti 15 jours avant nous, deux seulement étaient vivants à notre arrivée (5).
Et c'est l'affreuse mort de nos 1100 camarades livrés par Pétain-Laval aux hitlériens.
Pourtant août 1943 arrive, à cette date 117 (6) survivants. Notre situation change, alors que nous n'avons jamais écrit, nous avons le droit d'écrire à nos familles et de recevoir des colis. Peu de temps après, nous entrons dans un block spécial pour y être rapatriés, nous ne travaillons plus, on nous laisse pousser nos cheveux, et de dire entre nous ce que nous pensons des nazis. Ce block 11, où nous voyons journellement 300 patriotes Polonais fusillés sous nos yeux, des bébés fusillés sur les bras de leurs mères, l'on fusille d'abord l'enfant, le sang éclabousse la mère, ensuite c'est son tour, on alors prendre un bébé de six mois, arraché des bras de sa mère, le SS prend le bambin par une jambe et lui fracasse la tête contre le mur, ce sont des cris déchirants, où nous Français, assistons à ce massacre.
Le sang coule à pleins ruisseaux et une fois terminé, on nous oblige à aller à la promenade dans cette cour. L'odeur en est repoussante, ceci dura pendant plus de quatre mois. A la Noël 1943, nous apprenons que Pétain-Laval ont refusé de rapatrier 117 français et 50 de nos camarades femmes, déportés et envoyés à la mort par eux. Pétain, bien dorloté à Montrouge (7) a des comptes à rendre, car sur les « 45.000 » que nous étions, peu rentreront.
Je voudrais vous parler d'un autre Block, le 10, où 700 femmes cobayes servaient d'expérience à ces monstres. On y pratique surtout la fécondation artificielle. Journellement on voit sortir des cadavres.  
L'Aube Nouvelle, 15 juin 1945
Montage photo
La mort rôde partout dans ce camp, la pendaison, la fusillade, la faim, le froid, 30° en dessous de zéro, sans oublier les corps déchiquetés par les chiens et aussi la stérilisation pratiquée sur nos camarades israélites. Aucun soin dans ce camp, les malheureux qui, le soir vont à l'infirmerie sont assommés par les SS. Des Français ont été envoyés à la chambre à gaz pour avoir seulement un panaris ou un peu d'œdème : il fallait les voir ces Français, en chemise sur des camions, sachant qu'ils partaient à la mort, chanter la Marseillaise, comme l'ont chantée nos camarades femmes en arrivant (8).
Sept fours crématoires fonctionnent nuit et jour et n'arrivent pas à fournir. Pourtant il fallait 18 minutes pour brûler un être humain.
Buchenwald, où j'ai passé 14 mois (9). Camp très dur où 51.000 morts y ont été enregistrés, à Auschwilz, 5 millions (10) d'êtres humains y ont été exterminés.
Ce sera ma conclusion chers lecteurs, et je pense que tous les Vanvéens, avec les récits de mes camarades Besseyre (11) et Hamelin, vous serez d'accord pour réclamer le châtiment des criminels nazis et de leurs complices français. Union pour venger nos morts et nos martyrs et appliquer le programme du CNR.
Union pour clamer la mort de Pétain-Laval qui ont livré des milliers de patriotes aux nazis.
S'unir pour refaire une France libre, forte et heureuse.
Lucien Penner
Block 15 A N° « 45.962 »
Auschwitz 1942-1944.


Lucien Hamelin, 1945
Note 1 : Lucien Hamelin, né le 20 août 1920 à Vanves. Déporté à Buchenwald en janvier 1944. Il est libéré le 11 avril 1945. Son témoignage est publié dans « l’Aube nouvelle » édition de Vanves en mai 1945. Lucien Hamelin écrit dans son témoignage qu’ils sont entassés à 100 par wagons à leur départ de Compiègne, ce qui explique le début du récit de Lucien Penner « plus heureux que mon camarade Hamelin (…) seulement 50 par wagon ».
  • Note 2 : Comme plusieurs rescapés, Lucien Penner a surévalué la durée du trajet de Compiègne à Auschwitz, tant cette première épreuve leur fut pénible. Parti le 6 juillet, le convoi arriva à Auschwitz le 8 juillet. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
  • Note 3 : Le convoi du 6 juillet 1942 a été organisé par le service chargé de la déportation des Juifs de France (« Triangles rouges à Auschwitz »  page 52).
  • Note 4  : Il s'agit en fait du Block 13, qui n'était pas une chambre à gaz.
  • Note 5 : Lucien Penner évoque vraisemblablement le deuxième convoi de déportés Juifs qui est parti de Compiègne le 5 juin 1942, soit un mois avant le leur. Sur 1000 déportés, seuls 32 d'entre eux sont revenus (in Mémorial de la Shoah). Les "sélections" à la rampe directement vers la chambre à gaz ne commenceront que le 2 ou 3 juillet 1942. Les convois qui partent de Drancy pour Auschwitz en août 1942 sont de loin les plus meurtriers (de 1 à 5 survivants sur 1000 déportés). S’il s’agissait d’un des 3 autres convois partis les 22, 25, 28 juin de Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande le nombre de rescapés, extrêmement faible est de 24, 51 et 35 sur un millier.
  • Note 6 : Le droit d'écrire leur est accordé le 4 juillet 1943. Ils sont 136 au début de l'entrée au Block 11 selon les recoupements opérés à partir de plusieurs témoignages.
  • Note 7 : Le maréchal Pétain est interné au fort de Montrouge du 28 avril au 23 juillet 1945.
  • Note 8 : Les déportées françaises du convoi du 24 janvier 1943 (les " 31.000 ") sont entrées dans le camp d'Auschwitz en chantant la Marseillaise (in « Triangles rouges à Auschwitz » page 216 et témoignage de Marie Elisa Nordman-Cohen in Roger Arnould « Les témoins de la nuit »"  page 202).
  • Note 9 : Lucien Penner est transféré à Buchenwald le 23 février 1944. Il est affecté au block 14. Le 26 octobre 1944, nouveau transfert à Neuengamme (sous-camp de Sachsenhausen). Puis retour à Buchenwald. Lucien Penner fait partie de la " Brigade française d'action libératrice " du camp de Buchenwald, qui participe à la libération du camp de Buchenwald le 11 avril 1945.
  • Note 10 : En 1945 les Soviétiques ont annoncé 5 millions de victimes à Auschwitz. C’est ce seul chiffre alors connu, que reprend Lucien Penner. Jusqu'en 1995 le nombre officiel de victimes d'Auschwitz était de 4 millions selon les autorités polonaises, dont 2 millions 700 000 Juifs, nombre inscrit sur le monument commémoratif de Birkenau depuis son inauguration en 1967. En 2017 le Musée d’Auschwitz estime qu’il y a eu entre 1 million cent et 1 million cinq cent mille victimes à Auschwitz. Ce chiffre est à rapprocher de celui de 1,13 million que Rudolf Hoess, commandant des camps d’Auschwitz-Birkenau, avance dans ses mémoires rédigées en 1946. 
  • Note 11 : Antoinette Besseyre, née le 7 juin 1919 à Quimperlé. Déportée à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943. Elue conseillère municipale de Vanves en 1945, elle a témoigné dans deux numéros de « l'Aube Nouvelle », comme Lucien Hamelin et Lucien Penner.  
Antoinette Besseyre

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