L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Daniel Joseph Marie


Matricule « 45421 » à Auschwitz 

Joseph Daniel est né le 14 septembre 1902 à La Ville Halluard (quartier de Saint-Nazaire, Loire Atlantique). Il habite au 89 rue du Château à Paris (14ème) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie, Louise Le Postollec, 27 ans, sans profession et de Jean, Marie Daniel, 25 ans, manœuvre. Il est l’aîné de trois enfants.
Joseph Daniel obtient un diplôme d’ajusteur-outilleur aux Chantiers de Penhouët, à Saint Nazaire, où il travaille jusqu’en 1920.
En 1924, la famille Daniel vient à Paris pour chercher du travail et s’installe au 26 rue Julie dans le 14ème (aujourd’hui rue de l’abbé-Carton).
Militant syndical, surnommé « Jo », Joseph Daniel est plusieurs fois mis à pied et doit changer d’entreprise : il travaille successivement chez Bréguet (rue Didot dans le 14ème), puis chez Renault à Boulogne-Billancourt (Seine / Hauts-de-Seine).
Machines comptables Sanders © Delcampe
Joseph Daniel est embauché en 1936 comme ajusteur outilleur aux établissements Sanders, 48-50 rue Benoît Malon à Gentilly (Seine / Val-de-Marne). Cette usine fabrique des caisses enregistreuses, sous licence américaine (NCR).
Les "Sanders" pendant une manifestation
Militant communiste au niveau de l’arrondissement (le 14ème) - il est fiché par les Renseignements généraux comme « militant communiste actif et propagandiste »-, Joseph Daniel participe activement aux actions de la section syndicale CGT de Sanders, particulièrement active (au point d’être citée à deux reprises par le « Populaire » en 1938, au moment des protestations contre les atteintes aux 40 heures et contre les décrets lois Daladier-Reynaud : 6 septembre 1938 et 18 novembre 1938). 
Le Populaire du 18 nov. 1938
Joseph Daniel épouse Adrienne Larrouy-Hayet le 4 novembre 1939 à Paris 14ème. Le couple a un fils, Jean.
Avec l’occupation allemande, l’usine est devenue filiale d’un groupe franco-allemand (la National Gruppe) et travaille pour l'industrie de guerre allemande. Militant de la CGT clandestine, Joseph Daniel est arrêté le 11 février 1942 par des inspecteurs de la Brigade Spéciale des Renseignements généraux, en  même  temps que 12 autres camarades de travail, à la suite d’une grève d'un quart d'heure. Lire dans le blog : La grève de l'usine Sanders de Gentilly (9 février 1942).
Joseph Daniel est conduit à la Conciergerie le 12 février, puis « consigné administratif » à la Santé (en témoignent René Aondetto qui y est écroué depuis le 11 août 1941 et sera transféré avec lui à Voves et Compiègne et Jean Gauthier. Tous deux ont vu arriver à la Santé « les 13 de la Sanders » et René Aondetto se souvient que Joseph Daniel est « en bleus de travail »). Ils y sont « entassés à 95, dans une salle d’environ 15 m2 dont les fenêtres donnent sur la place Dauphine » (13 avril 1942, lettre de Marceau Baudu).
Maintenu au Dépôt de la Préfecture de Paris pendant deux mois, Joseph Daniel va être interné administrativement au « Camp de séjour surveillé » de Voves (Eure-et-Loir), ouvert le 5 janvier 1942. Lire dans le blog : Le camp de Voves.
Joseph Daniel, dossier n° 411.903 à Voves
Le 16  mars  1942,  à  5  h  50,  il  fait  partie  d’un  groupe  de  60  militants « détenus  par  les  Renseignements  généraux »  qui  est  transféré  de  la  permanence du Dépôt au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyé par les gendarmes de la 61ème brigade.
Il ne va rester dans ce camp que quelques jours. 
En effet, dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le  chef de la Verwaltungsgruppe de  la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du  camp  de  Voves « à transférer au camp d’internement de Compiègne » à la demande du Militärbefehlshabers Frankreich, le MBF, commandement militaire en France.
Joseph Daniel figure sur la première liste de 81 noms qui vont être transférés le 10 mai 1942 au camp allemand de  Compiègne. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite « afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes  pris en charge par l’armée d’occupation ». La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit « Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur  tour. Toutefois il  est  à remarquer qu’ils  conservent  une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux ». Il indique également « ceux qui restèrent, se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises ». 
Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, arrivés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag  122)  les  10  et  22  juin  1942,  87 d’entre  eux seront déportés à Auschwitz. 
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Le 6 juillet 1942, depuis les wagons à bestiaux qui les emportent à Auschwitz, de nombreux déportés jettent sur les voies des dizaines de lettres, petits mots, carnets, lors des arrêts dans les gares françaises. En effet, à cause des restrictions du courrier au Frontstalag 122 à Compiègne, la plupart d’entre eux n’ont pu prévenir leurs familles d’un départ imminent. Certains ont préparé une lettre la veille, d’autres le font dans le wagon. Joseph Daniel jette lui aussi un petit mot sur le ballast.

Lettre jetée du train © Jean Daniel
Chères Suzanne et Lucienne.
Je quitte Compiègne ce matin avec 1200 camarades, c’est la déportation. Les cheminots nous ont dit que le train va en direction des Ardennes mais après ? Les uns pensent vers l’Allemagne, d’autres la Belgique ; peu nous importe, on s’en fout royalement. Ne croyez pas qu’il règne dans les wagons une atmosphère de tristesse, pas du tout, tous ceux qui sont là en grande majorité n’ont rien à se reprocher, sauf de vouloir un monde meilleur.
Notre séjour à Compiègne a été très pénible, tout au moins au point de vue de la nourriture. Heureusement ces deux dernières semaines les colis commençaient à arriver et, aussi en prévision du voyage sans doute, la ration avait augmenté, mais pendant un mois, le soir, ce qu’exclusivement nous avons mange : midi soupe sans rien d’autre, 4 heures ration de pain 1/6 de boule et une cuillère à soupede margarine ou de confiture c’est tout. Et ainsi tous les jours. Mais ces deux dernières semaines avec les colis et l’amélioration, je me suis bien retapé et c’est en bonne condition tant physique que morale que je quitte Compiègne, ce sont toutefois de dures épreuves.
Le train roule c’est très difficile d’écrire. J’espère que cette lettre vous parviendra. J’ai essayé pour Adrienne aussi, en tout cas Suzanne, si oui renseignes-toi. Si elle a reçu la sienne et qu’elle ne se casse pas la tête pour les nouvelles… Je n’ai reçu qu’une carte d’elle à Compiègne pendant 1 mois 1/2. Les lettres sont sucrées ça ne fait rien. L’important c’est de ramener ses os. Et vous j’espère que ça va. C’est bien la seule consolation que j’ai de penser que mon cher petit Jean est à l’abri de toutes ces horreurs grâce à toi Lucienne. Ce qu’il a dû changer. Tendres bises sur son petit minois et affectueux baisers à celles qui le soignent si bien. Nous avons touché trois jours de vivres. Sans doute nous allons assez loin, car le train roule à bonne allure. Bonjour à toute la famille. Jo »
Ce convoi d’otages est composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz). Il fait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « Judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
On ignore le numéro d’immatriculation de Joseph Daniel à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschshwitz L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale".
Toutefois, sa date de décès inscrite sur les Registres des Morts d'Auschwitz est la même que celle du n° « 45421 » indiquée sur une liste établie dans les années 1980 par les archivistes du Musée d'Auschwitz. Et ce numéro correspond bien à l’ordre alphabétique de la liste du convoi que j’ai partiellement reconstituée. Mais comme la photo d’immatriculation correspondant au numéro «45321 ?» a disparu, il est impossible de la comparer avec celles de Joseph Daniel avant guerre. Ce numéro inscrit avec un point d’interrogation dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) n’est donc pas avéré.
Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet Joseph Daniel est interrogé sur sa profession. Les spécialistes - comme lui - dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi.
Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. Compte-tenu de son métier d’ajusteur, il est ramené à Auschwitz I.
Joseph Daniel meurt à Auschwitz le 16 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 210 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau).  
Ce certificat porte comme cause du décès « Herzwassersucht » (hydropéricarde. i.e. présence d’eau dans le sang). Une cause certainement fictive : l’historienne polonaise Héléna Kubica explique comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». Lire dans le blog : Des causes de décès fictives.
Les 8 de la Sanders morts à Auschwitz
Ses camarades rescapés d’Auschwitz, Francis Joly (2) et Maurice Martin ont témoigné de sa mort dans cette période à leur retour des camps.
Joseph Daniel est déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique »
Après la libération le Comité d’épuration de l’usine Sanders est à l’origine d’un procès qui se termine par l’acquittement des deux membres de la direction auteurs de la dénonciation (audience du 10 mai 1946).
Le nom de Joseph Daniel figure sur la plaque commémorative apposée par le personnel de la Sanders dans le hall de l'usine Sanders, avant son transfert en 1961 à Massy (elle y devient « La Nationale » sous le sigle N.C.R. « National Cash Register »). Cette plaque figure désormais dans le hall du restaurant d’entreprise, où elle est honorée chaque année.
Cimetière communal
Un monument a été érigé au cimetière par la Municipalité de Gentilly à la mémoire des « Neuf de la Sanders ». Un texte est gravé sur le monument et une stèle a été déposée à sa base par des anciens des Etablissements Sanders. 
Plaque rue Benoît Malon
70 ans après, jour pour jour, un hommage solennel est rendu à ceux dela Sanders le 11 février 2012(3). Manifestation annoncée dans le bulletin municipal et dont un article du Parisien rend compte : « Georges Abramovici, mort pour la France », « Marcel Baudu, mort pour la France », « René Salé, mort pour la France » (…). Le représentant des anciens combattants égrène l'un après l'autre les noms des ouvriers syndicalistes déportés dans les camps nazis. Samedi, 80 personnes environ ont participé à Gentilly à une cérémonie pour les 70 ans de ceux qu'on a appelé « les résistants de la Sanders » (…). 
Après une cérémonie devant le monument aux résistants déportés du cimetière de Gentilly, les familles, les amis et les élus se sont rendus sur l'ancien site de la Sanders, où une plaque a été installée, avant une lecture de texte devant le monument aux morts place Henri-Barbusse (on notera que, par erreur, le nom de Roger Chaize y a été inclus)..
  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées : elles avaient été cachées par des membres de la Résistance intérieure du camp pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Elles été retrouvées à la Libération et conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, vice-président de l'Amicale d'Auschwitz qui me les a confiés. 
  • Note 2 : Citation in « Triangles rouges à Auschwitz », chapitre « Les causes d’arrestations ». Francis Joly, submergé d'amertume pour avoir vainement tenté d'obtenir la condamnation de celui qu'il considère comme responsable de son arrestation, allant de dépression en cure de sommeil, sans travail, désespéré, met fin à 45 ans à des souffrances qu'il ne peut plus maîtriser.
  • Note 3 : A l’initiative de la municipalité, des associations « Mémoire vive des 45.000 et 31.000 », la « Compagnie de la Feuille d’or », « Lire et faire lire » et les élèves de 3ème du collège Rosa Parks de Gentilly.
Sources
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 - mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Témoignages de René Aondetto et Jean Gauthier (déporté à Sachshausen le 24 janvier 1943, évadé lors de l’évacuation du camp) en date du 30 novembre 1992.  
  • Brochures de la Mairie de Gentilly : 16 janv. 1990 / 26 mars 1992 / 9 juillet 1993
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Témoignages de Francis Joly et Maurice Martin, 18 septembre 1945.
  • Photographies des 8 de la Sanders communiquées par courrier le 9 juillet 1993 par le service Archives-Documentation de Gentilly. 
  • Lettre de Mme Jacqueline Lefèvre à Roger Arnould, le 10 janvier 1973, qui lui annonce qu’elle possède une photo de tous les déportés de la Sanders (photo de la plaque commémorative).
  • Lettre jetée du train. © Jean Daniel, 6 pages de carnet publiées dans le cahier "les "45000" de la Sanders (novembre 1998) par Renée Joly, Jacqueline Lefevre et Jean Daniel.
  • Photo de la section syndicale Sanders (non datée), in © Bulletin municipal « Vivre à Gentilly », janvier 2012, p.19.
  • Photo brochure « Machines comptables » Sanders © Delcampe.
Biographie mise à jour en juillet 2015 à partir de la notice succincte que j’avais préparée à l'occasion du 60ème anniversaire du départ du convoi (publiée dans la brochure éditée par le Musée d’histoire vivante de Montreuil). Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Aucun commentaire: