L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


SAINTIVE Lucien



Lucien Saintive au camp de Rouillé
Lucien Saintive est né le 18 novembre 1910 à Paris (5ème). Il habite au 98 bis rue Bobillot à Paris (13ème) dans le quartier « Maison Blanche » au moment de son arrestation.
Il est le fils de Zéline, Eugénie Buignet 33 ans, et de Charles, Auguste Saintive, 29 ans, ajusteur, son époux. Il a une sœur aînée, Irène née en 1908.
Lucien Saintive épouse Adrienne Mignot le 26 novembre 1932 à Paris 13ème.
Il est appelé au service militaire en 1930.
Le couple a un fils qui nait  en 1934. La famille habite alors au 113 rue Nationale à Paris 13ème.
En 1936, Lucien Saintive travaille comme métallurgiste (soudeur) aux ateliers Chaise et Cie - acquis par l’Omnium Industrielle Métallurgique en 1927 (1) 53 rue Lançon et rue Brillat Savarin à Paris (13ème).
Lucien Saintive est membre du Parti communiste.
Chez Chaise, il milite avec René Anjolvy, qui quoiqu’habitant Gentilly, est secrétaire à l’organisation du P.c. dans le 13ème arrondissement.
Le 24 août 1939, Lucien Saintive est mobilisé. Le 25 octobre, il est requis comme « affecté spécial » (3) dans son entreprise qui construit des moteurs industriels et agricoles et des motocyclettes, vraisemblablement reconvertis dans la production de guerre.
L'Humanité su 28 août 1940
Après la guerre, dès juillet 1940 dans le 13ème, Louis Chaput (sous la responsabilité de Denise Ginolin) entreprend la réorganisation du Parti Communiste dans l’arrondissement. Avec la démobilisation de Louis Le Corre et de René Anjolvy, le secrétariat de section d’avant-guerre est presque au complet. 
Une soixantaine de militants sont contactés et acceptent l’action clandestine dans Paris occupé.
René Anjolvy a repris contact avec Lucien Saintive. Celui-ci a accepté diffuse alors L’Humanité clandestine dans son quartier et des tracts provenant de « l’échelon supérieur » (écrit Louis Chaput), le Pc du 13ème n’ayant pas encore de matériel pour éditer ses propres tracts.
Lucien Saintive est arrêté le 31 août 1940 par des gardiens de la Paix du commissariat du quartier Maison Blanche pour avoir distribué l’Humanité clandestine dans la rue Auguste Lançon. Il est enfermé au Dépôt de la Santé jusqu’au 23 octobre et relâché comme un certain nombre de militants. Vraisemblablement filé il est arrêté à nouveau le 9 novembre pour avoir continué ses activités (tout comme Pierre Bourneix, arrêté le même jour que lui et lui aussi relaxé).
Le 9 novembre, le Préfet de Paris ordonne l’internement administratif de 66 suspects d’activité communiste. Lucien Saintive fait partie de ces militants arrêtés par la Police française. Il est transféré au camp de « Séjour surveillé » d’Aincourt, ouvert le 5 octobre 1940 par le gouvernement de Vichy pour y enfermer les communistes du département de la Seine. Lire dans le blog Le camp d’Aincourt.
Aincourt : exposé des motifs de son internement (RG)
Il est interné au Dortoir des jeunes (DJ), où il va rencontrer Fernand Devaux interné le même jour et plus tard Georges Dudal, du 13ème comme lui.
Aincourt, exposé des motifs de l’internement (RG)
Sur la liste des « militants communistes internés administrativement le 9 novembre 1940 » reçue des Renseignement généraux par le directeur du camp, figurent des mentions caractérisant les motifs de leur internement (C 331/7). Pour Lucien Saintive on lit : « 30 ans. A été arrêté pour distribution de tracts. Continue son activité »
Lors de la « révision trimestrielle » de son dossier,  le commissaire Andrey, directeur du camp, émet un avis négatif sur une éventuelle libération « suit les directives du parti communiste» écrit-il. Les « internés administratifs » à Aincourt de 1940 et début 1941 n’ont en effet pas été condamnés : la révision trimestrielle de leurs dossiers est censée pouvoir les remettre en liberté, s’ils se sont « amendés »… Andrey, dont l’anticommunisme est connu, a émis très peu d’avis favorables, même s’il reconnait la plupart du temps la bonne tenue de l’interné, comme pour Lucien Saintive.
Le 4 avril, puis le 31 mai, son épouse écrit au préfet de Seine-et-Oise, Marc Chevalier, afin d’obtenir une autorisation de visite pour elle et son fils.
Rouillé, Lucien Saintive est le troisième en partant de la droite
Le 6 septembre 1941, Lucien Saintive et 148 autres internés d’Aincourt sont transférés au « CSS » de Rouillé (4) dans la Vienne (le camp est ouvert à cette date pour désengorger Aincourt, surpeuplé).
Le 14 octobre 1941 le commandant du Centre d’Internement Administratif de Rouillé s’adresse au Préfet de la Seine pour obtenir des informations concernant les 149 internés provenant du camp d’Aincourt arrivés à Rouillé le 6 septembre 1941. La réponse du premier bureau des Renseignements généraux (circulaire n°13.571.D) lui arrive le 30 octobre (doc C-331.24). 
Rouillé : Exposé des motifs de son internement (RG)
Pour Lucien Saintive (écrit également Saint-Yves) on lit, avec ses dates et lieu de naissance, adresse et date d’arrestation, comme cause de l’arrestation « communiste actif, distributeur de tracts ».
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé (1) une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122).
Le nom de Lucien Saintive (n° 164 de la liste) y figure. Le 22 mai 1942 c’est au sein d’un groupe de 168 internés (5) qu’il est transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet. 
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Lucien Saintive est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Lire dans le blog le récit du premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale". Le numéro « 46087 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon dernier livre Triangles rouges à Auschwitz. Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.

Dessin de Franz Reisz, 1946
Affecté à Birkenau, il est pris dans une sélection des « inaptes au travail ». Georges Dudal, rescapé du convoi qui habitait le 13ème, a écrit l'avoir vu partir pour la chambre à gaz. Ce témoignage est certainement l’un des tout premiers sur Auschwitz, puisque Georges Dudal écrit à ses parents et camarades le 8 mai 1945 depuis le camp de Dachau, qui sert de centre de rapatriement.
Lettre de Georges Dudal, Dachau 8 mai 1945
Il évoque ses camarades disparus « Où est ce pauvre Saintive, qui lors de son départ pour la chambre à gaz me disait « Jo, je suis sûr que tu rentreras, tu es jeune. Tu raconteras comment et combien j’ai souffert ».
Auguste Monjauvis également du 13ème et Fernand Devaux de Saint-Denis ont à leur tour témoigné de son décès à Birkenau.
On ignore sa date de décès, qui est néanmoins antérieure au 18 mars 1943. C’est en effet la date du retour des survivants de Birkenau à Auschwitz 1 : Lucien Saintive n’est pas parmi les 17 survivants. Une date de décès fictive a été fixée par l’état civil français au 31 mars 1943. Un arrêté ministériel du 10 décembre 1987 paru au Journal Officiel du 18 avril 1988 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès et indique la date fictive de « février 1943 à Auschwitz ».
Lucien Saintive est homologué comme « Déporté politique » le 26 avril 1954.
Une plaque commémorative a été apposée à la Libération sur les murs de l’entreprise Chaise, rue Brillat-Savarin où travaillaient René Anjolvy, fusillé en 1941 et Lucien Saintive, mort au camp d’extermination d’Auschwitz.
Une plaque, disparue lors de la rénovation du quartier, avait été apposée au 113 rue Nationale où il avait habité. Avec son nom était indiqué « Mort au camp d’extermination d’Auschwitz » (M. Cottard, président de la société d’histoire et archéologique du 13ème).
  • Note 1 : Société fondée en 1925 sous la dénomination Omnium agricole et industriel, ayant acquis les Etablissements Chaise et Cie en 1927 puis la Société anonyme des établissements Delachenal en 1930, cette société eut pour objet la participation et la prise d'intérêts dans des entreprises métallurgiques, ainsi que la fabrication de moteurs industriels et agricoles et de motocyclettes. Ses usines et son siège étaient situées à Paris, 34-38 et 53 rue Auguste Lançon, et à Joinville, quai de la Marne. In Archives de la Banque nationale de crédit.
  • Note 2 : « L’internement administratif » a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux Préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Ces camps étaient désignés Centres de séjour surveillés, mais aussi Centres d’internement administratif ou Camps de concentration. Ce décret est repris sous forme de loi par le gouvernement de Vichy, fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et reprend ses termes exacts concernant l’internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 3 : Affectés spéciaux : Lorsque des ouvriers travaillent dans une industrie jugée stratégique par les autorités militaires, celles-ci peuvent décider qu’ils seront AS (affectés spéciaux), c'est-à-dire requis sur leur lieu de travail au moment du conflit-mobilisation.
  • Note 4 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 5 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
Sources
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1992, dossier « statut » en 1993.
  • © Généanet. Arbre généalogique de Serge Ravon.
  • Le 13ème arrondissement de Paris, du Front populaire à la Libération (EFR 1977) ouvrage collectif de Louis Chaput, Germaine Willard, Roland Cardeur, Auguste Monjauvis et son frère Lucien, pages 99 à 112.
  • Archives du CSS d'Aincourt aux Archives départementales des Yvelines, cotes W.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d'internement des communistes en zone occupée. dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines / UFR des Sciences sociales et des Humanités.
  • Archives de la Préfecture de police / BA 2374
  • Liste du 22 mai 1942, liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne (Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42).
  • Témoignage d’André Deslandes.
  • Témoignage de Georges Dudal.
  • © Le CSS d’Aincourt, in blog de Roger Colombier.
  • © Le CSS de Rouillé. In site Vienne Résistance Internement Déportation.
  • Montage photo du camp de Compiègne à partir des documents du Mémorial  © Pierre Cardon
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie mise à jour en octobre 2014 à partir de la notice rédigée en 2002 par Claudine Cardon-Hamet pour l’exposition de Paris de l’association «Mémoire vive». Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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