L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


KERHERVE Joseph


Matricule « 45702 » à Auschwitz

Joseph Kerhervé  est né le 6 juin 1904 à Lohuec (Côtes-du-Nord / Côtes-d'Armor) « à trois heures du soir ». Il est le fils de Maria Jaouen, 32 ans, ménagère et de François Kerhervé, 38 ans, laboureur, son époux.
Joseph Kerhervé habite au 80 rue d'Amiens à Pierrefitte (Seine / Seine-St-Denis) au moment de son arrestation.
Il a les yeux bleus, les cheveux châtains. Il mesure 1m 63. Il est appelé au service militaire le 15 octobre 1924 au centre de Guingamp (Côtes-du-Nord / Côtes-d'Armor). Le 14 novembre 1924 il est affecté au 19ème escadron du Train Auto, conducteur de deuxième classe (registre matricule militaire).
Joseph Kerhervé épouse Marie Lachater à la mairie de Plourac’h le 10 mai 1929.
Le 26 août 1929, le couple s’installe à Boisémon (près des Andelys, dans l’Eure).
Le 12 mars 1930, ils retournent en Bretagne, à Plougourvest, village de Guernévez, non loin de Landivisiau (canton de Callac).
Du 2 au 22 juin 1930, Joseph Kerhervé effectue une « période » d’exercice, au 112ème escadron du Train, à Toul.
Le couple vient alors habiter en région parisienne le 15 septembre 1930 : il s’installe au 22 route de Gonesse à Saint-Denis (Seine / Seine-Saint-Denis).
L'usine à gaz du Landy
Joseph Kerhervé est embauché dès 1931 à l’usine à gaz du Landy de la plaine Saint-Denis (Seine / Seine-Saint-Denis) dépendant de la Compagnie du Gaz de Paris.
Ils déménagent le 12 avril 1933 et vont habiter au 8 Ernest Fabre à Pierrefitte.
Le 26 août 1937 le couple déménage à nouveau et vient habiter un pavillon au 80 rue d’Amiens à Pierrefitte.
Joseph Kerhervé « adhéra à la CGTU puis à la CGT, succéda à Auguste Persancier comme secrétaire du groupe syndical du Landy. En mai 1938, il était membre du conseil d’administration du syndicat CGT du Gaz de Paris (section ouvriers » (Le Maitron). 
Il adhère au Parti communiste à Pierrefitte et participe aux actions de sa section jusqu’à la mobilisation générale.
Joseph Kerhervé est rappelé sous les drapeaux par ordre de mobilisation générale le 2 septembre 1939. Il est affecté à la 707ème compagnie du Train - 22. A la débâcle, son régiment est replié à la caserne de l’école de gendarmerie de Courtras (Gironde) en juin 1940. Il est radié du corps le 17 juillet 1940 au centre de démobilisation de Sainte-Foye-la-Grande en Gironde.
Attestation du Front national, 16-11-1950
« À son retour, il était l’un des responsables du groupe syndical clandestin de l’usine. En avril 1941 il collecta parmi ses camarades de travail en faveur des femmes des emprisonnés politiques. Il fut arrêté le 16 avril par la sûreté nationale « pour menées communistes » (Le Maitron). Son arrestation est également motivée « pour avoir distribué des tracts à Sarcelles ».
Joseph Kerhervé est incarcéré à la Maison d’arrêt de Pontoise (Seine-et-Oise / Val-d’Oise). « Le Tribunal correctionnel le condamna à huit mois de prison et cinquante francs d’amende « pour menées communistes », infraction du décret-loi du 26 septembre 1939 ».
Joseph Kerhervé est incarcéré à la Maison d’arrêt de Pontoise (Seine-et-Oise / Val-d’Oise), inculpé d’infraction au décret-loi du 26 septembre 1939, mis à disposition du Procureur.
Le 28 mai 1941, le Tribunal correctionnel de Pontoise le condamne à huit mois de prison et 50 francs d’amende « pour menées communistes ». Il fait appel de la sentence.
Le 2 juillet 1941, Joseph Kerhervé est transféré à la Maison d’arrêt de la Santé, puis le 4 juillet à la Maison d’arrêt de Fresnes où il est écroué le 5 (Seine / Val-de-Marne).
Le 28 juillet, la 10ème chambre de la Cour d’appel de Paris confirme sa sentence. Il est ramené à Fresnes.
À l’expiration normale de sa peine d’emprisonnement, Joseph Kerhervé n’est pas libéré. Le Préfet de la police de Paris signe un arrêté ordonnant son internement administratif, en application de la Loi du 3 septembre 1940 (1).
Il est alors conduit le 16 octobre 1941 au dépôt de la Préfecture de police de Paris (3 quai de l’Horloge à Paris) en attente de transfert. 

Attestation de présence à Rouillé
Le 10 novembre, il fait partie d’un groupe de 58 militants communistes transféré au « Centre d’internement administratif » de Rouillé (2). Le commandant du CIA, M. P… dans un certificat de présence en date du 31 mars 1942 écrit : « Sa carte d’alimentation portant le n° 10322 nous a été remise à son arrivée au camp. Pour lui faire obtenir des vêtements et chaussures dont il a besoin, il serait nécessaire que sa femme soit en possession de sa carte de textile ».
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au commandant du camp de Rouillé une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122). Le nom de Joseph Kerhervé (n° 105 de la liste) y figure. Le 22 mai 1942 c’est au sein d’un groupe de 168 internés (3) qu’il est transféré arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet. 
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis ce camp de Compiègne, Joseph Kerhervé va être déporté le 6 juillet 1942 à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Lettre jetée du train , recto
Depuis le wagon à bestiaux qui l’emporte vers Auschwitz, Joseph Kerhervé fait comme de  nombreux déportés : il jette sur la voie un petit mot lors d’un des arrêts dans une gare française. Son épouse le recevra. Il y annonce son départ pour « une destination inconnue, probablement l’Allemagne » espérant, comme beaucoup de déportés que si il va travailler en Allemagne, sa déportation pourra servir à libérer un prisonnier de guerre. 

Lettre jetée du train, verso
Il fait ici une confusion avec la « Relève » instituée en juin 1942 par le gouvernement Laval pour répondre à la demande pressante de main-d’œuvre de l’Occupant, dont les ouvriers sont mobilisés sur les différents fronts. En échange d’un volontariat des ouvriers français, la « Relève » devait permettre de libérer un prisonnier en Allemagne pour 3 travailleurs volontaires. Devant le faible nombre de candidats, le gouvernement Laval fait voter le Service du Travail Obligatoire le 4 septembre 1942. Lire : Les lettres jetées du train par les déportés.
Joseph Kerhervé est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Joseph Kerhervé est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45702» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"

Certificat "non rentré", 1946
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, Joseph Kerhervé passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I comme Joseph Kerhervé (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Joseph Kerhervé meurt à Auschwitz le 15 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 562 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates, lieux de naissance et de décès, avec l’indication « Katolisch » (catholique).
A cette date débute une grande épidémie de typhus au camp principal, qui entraîne la désinfection des blocks, et qui s’accompage d’importantes « sélections » systématiques des « inaptes au travail » dans les blocks d’infirmerie. Ces « sélections » sont synonymes d’envoi à la chambre à gaz. Joseph Kerhervé, qui est noté présent à l’infirmerie (block 21 A) en a été victime».
L’arrêté ministériel du 9 octobre 1994 apposant la mention Mort en déportation sur son acte de décès et paru au Journal Officiel du 9 décembre 1994, porte la mention « décédé le 15 novembre 1942 à Auschwitz (Pologne) ». On sait que dans les années d'après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives à partir de témoignages de rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés. Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte les archives du camp d’Auschwitz emportées par les Soviétiques en 1945, et qui sont accessibles depuis 1995 (certificats de décès de l’état civil d’Auschwitz, documents officiels allemands, établis par les médecins du camp d'Auschwitz, à la mort d'un détenu) ou les informations consultables sur le site internet du © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau. Voir l’article : Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.

Certificat d'appartenance à la RIF
Comme toutes les familles de déportés qui n’ont pas de nouvelles fin 1944, Marie Kerhervé s’est adressé à la FNDIRP 10 rue Leroux. Le 1er octobre 1945, D. Roger chef du service des recherches à la FNDIRP l’informe du décès de son mari à Auschwitz.  Deux des rescapés lors d’une réunion de l’Amicale du camp d’Auschwitz, ont témoigné de la mort de son mari à Auschwitz. Il s’agit de Lucien Tourte et de Georges Guinchan.
« Son nom a été inscrit sur le monument aux morts de Pierrefitte, ainsi que sur la stèle des gaziers de l’usine du Landy, morts pendant la guerre. L’usine devant être démolie, le monument fut déplacé à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), une cérémonie d’inauguration eut lieu le 25 août 1977 au cours de laquelle Marcel Paul prit la parole » Daniel Grason, Le Maitron.
Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Plourac’h où il s’est marié.
A la Libération, persuadée que son mari a été dénoncé, Marie Kerhervé s’adresse au Comité de Libération du Gaz de Paris pour que des poursuites soient engagées à l’encontre d’un des responsables de l’entreprise M. Ch…
Le 1er mars 1949, Marcel Paul lui répond par une lettre à en tête de la « Fédération nationale de l’éclairage et des forces motrices » que le Comité de Libération du Gaz de Paris a suivi l’instance engagée à l’encontre du « sieur Ch… , instance dont le résultat vous tient à cœur. La justice militaire, malgré mon intervention est restée muette jusqu’à ce jour : vous pouvez cependant avoir confiance, nous n’oublierons jamais les sacrifices consentis par nos camarades. Pour l’immédiat, je serais heureux de connaître vos difficultés sur le plan matériel afin de pouvoir les atténuer si cela m’est possible ».
Marie Kerhervé qui en 1946 habite rue Pierre Curie à Saint-Denis, sera domiciliée au 80 rue d'Amiens à Pierrefitte jusqu’en 1951, date à laquelle elle s’installe à Saint-Denis.
  • Note 1 : L’internement administratif a été institutionnalisé par le décret du 18 novembre 1939, qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 2 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 3 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
Sources
  • Archives en ligne des Côtes d'Armor. Etat civil de Lohuec.
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, Tome 31, page 360 Notice rédigée par G. Gaudy,
  •  CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2014, notice Daniel Grason.
  • Liste d'otages XLI 42
  • Courrier du Maire de Pierrefitte, Daniel Biotton, 15 mai 1990 qui m’a fait parvenir plusieurs documents : la photo de Joseph Kerhervé avant-guerre, la carte de Déporté politique reçue par son épouse, le certificat d’appartenance à la RIF, l’attestation du Front national de lutte pour la Libération et l’indépendance de la France.
  • Certificat de déportation politique et de non rapatriement 7 mai 1946 et liquidation 7 décembre1949.
  • Contacts avec les ADIRP de Sarcelles et Pierrefitte (6 novembre 1989).
  • Usine à gaz du Landy © Photo Gaz de Paris.
  • Liste du 22 mai 1942, liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne (Centre de Documentation Juive Contemporaine XLI-42).
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC ex BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993. 
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Site Internet Legifrance.
  • © Site Internet MemorialGenWeb.
Biographie mise à jour en juin 2014 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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