L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


DELVILLE Elie, Léopold, Joseph



Elie Delville est né le 6 juillet 1894 à Beuvry à 3 km de Béthune (canton de Cambrio, (Pas-de-Calais). Il est le fils de Marie Vantouroux et de Jules Delville son époux.
Il habite au 16 rue de Meaux à Paris (19ème) au moment de son arrestation.
Elie Delville, « blond aux yeux bleus, front ordinaire, nez moyen, 1m 69 » (registre militaire), est mineur de charbon (houiller) à la Compagnie des mines de Vendin à Vendin-lez-Béthune.
A la mobilisation générale de 1914, il est incorporé le 7 septembre 1914 (matricule 3843). Il arrive le même jour au 166ème Régiment d’infanterie. En instruction jusqu’au 19 mars 1915, affecté au 401ème RI. Sur le front à partir du 20 mars 1915.
Il est blessé le 9 avril 1915 (plaie en séton au talon gauche).

Croix de guerre
Elie Delville est cité à l’ordre du régiment le 27 mai 1916 : « a participé à un coup de main hardi faisant preuve pendant toute l’action de grand courage ».
Il reçoit la Croix de guerre avec étoiles de bronze.
Pendant la campagne de la Somme, il est porté disparu le 5 septembre 1916 dans le secteur de Vernonvilliers : il a été fait prisonnier. Il est emprisonné jusqu’en décembre 1918 au camp de Dülmen en Westphalie. Il est rapatrié le 21 décembre 1918. Il revient en France du 22 décembre 1918 au 15 mars 1919, « aux armées » jusqu’au 24 août 1919. Il est démobilisé au 73ème RI le 25 août 1919. 


Il est affecté en tant que réserviste aux mines de Vendin, à Vendin-lez-Béthune.
Il revient habiter à Beuvry, rue de la Place.
Elie Delville est marié, père d’un enfant.

l'Humanité du 8 novembre 1926
Le 26 novembre 1926, il est condamné par le tribunal de Béthune à 6 jours de prison avec sursis et 50 francs d’amende pour « outrage à agents ».  Il est vraisemblable qu’il a participé soit à la journée nationale du 7 novembre à l’appel de la CGTU, soit à l’une des manifestations de solidarité aux mineurs anglais, en grève depuis près de 6 mois, manifestations émaillées de plusieurs échauffourées avec la police. Sa condamnation a été rayée de son fascicule militaire.
En 1927, Elie Delville habite au 72 rue Ernest Loyer à Lambersart.
A partir du 21 janvier 1933, il habite au 16 rue de Meaux à Paris 19ème. Il est terrassier.
Militant communiste, il s’engage dans les Brigades internationale pour défendre la République espagnole de janvier à juin 1937. Il est affecté à Salamanque. Il est trésorier de la section du 19ème arrondissement de l’amicale des Volontaires d’Espagne.
Le 10 février 1940, il habite au 5 rue de l’Eglise à Steenvoorde (Nord).
Après la déclaration de guerre, il est « rappelé à l’activité » le 28 mars 1940. Il ne rejoint pas son affectation au dépôt n°1 du Train, car, « affecté spécial » il est mobilisé aux Etablissements Raymond P.
En novembre 1940, Elie Delville met son logement parisien à disposition de la Résistance et des réunions clandestines du Parti communiste se tiennent chez lui « auxquelles j’ai moi-même participé » écrit le commandant Albert Schweitzer, chef régional des premiers groupes de l’OS en 1940.
En août 1941, Elie Delville entre dans un groupe armé de l’Organisation spéciale et participe à l’attaque contre un officier allemand à l’angle de la rue Rennequin et du boulevard Pereire (Paris 17ème) le 28 novembre 1941 et à l’attaque par dynamitage d’un cercle militaire allemand, rue de la Convention (Paris 15ème), le 6 décembre 1941.

Renseignements généraux, note de service du 23 décembre
Il est arrêté le 24 décembre 1941, par des agents du commissariat de Police du secteur Combat, 10 rue Pradier (sous les ordres de l’inspecteur S…) à la suite de la dénonciation d’un policier infiltré (surnommé « Lucien »). Ce jour là, vers 6 heures du matin débute une vague d’arrestations organisées par la police française à l’encontre de 33 anciens volontaires des brigades internationales.

La caserne des Tourelles @ Mauzas DR
Elie Delville est conduit avec ses camarades à la caserne des Tourelles (1) le même jour. Le 26 décembre 1941, le Préfet de police de Paris François Bard, signe un arrêté d’internement administratif le concernant. Il y subit avec ses camarades les conditions épouvantables imposées à des internés dont le nombre variera de 400 à 600 personnes. A cela s'ajoute une sous-alimentation chronique entraînant bon nombre de maladies : entérites gastro-intestinales, affections cardiaques, tuberculose (1)Malade, il est admis à l'hôpital Tenon, le 10 janvier 1942, 

Etat du 24 décembre 1941
Elie Delville est transféré au Dépôt de la Préfecture, d’où il est extrait le 5 mai 1942 pour être conduit à la gare du Nord avec 33 autres internés administratifs de la police judiciaire, classés comme « indésirables » (2). Ils sont mis à la disposition des autorités allemandes et internés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122), le jour même en tant qu’otages.
Les 34 « indésirables » des Tourelles seront tous déportés le 6 juillet 1942.
Depuis ce camp, Elie Delville va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Elie Delville est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Lire dans le blog le récit du premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale". Le numéro "45448 ?" figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage Triangles rouges à Auschwitz.

Dessin de Franz Reisz, 1946
Après l’enregistrement, Elie Delville passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Aucun des documents sauvés de la destruction ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz, ne nous permet de savoir dans quel camp il est affecté à cette date.
Elie Delville meurt à Auschwitz le 21 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 218 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau) où il est mentionné avec ses dates, lieux de naissance et de décès, avec l’indication « Katolisch » (catholique). Le certificat de décès d’Auschwitz porte comme cause du décès « Lungenentzündung» (pneumonie ou broncho-pneumonie). L’historienne polonaise Héléna Kubica a révélé comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». Lire dans le blog : Des causes de décès fictives.
Un arrêté ministériel du 16 février 1988 paru au Journal Officiel du 22 mars 1988 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur ses actes et jugements déclaratifs de décès en reprenant la date de décès de l’état civil d’Auschwitz.
Elie Delville reçoit à titre posthume la Carte de Combattant volontaire de la Résistance, homologué avec le grade de sergent. Mais l’homologation comme « Déporté résistant » lui est refusée. Il est homologué « Déporté politique » le 1er juin 1954. 
Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Beuvry, place des Martyrs : « 40-45 Beuvry à ses Martyrs ».
  • Note 1 : La caserne des Tourelles, « Centre de séjour surveillé » : Ouvert d’abord aux Républicains espagnols, entassés par familles entières, aux combattants des Brigades internationales, interdits dans leurs propres pays. Les rejoignent de nombreux réfugiés d’Europe centrale fuyant la terreur nazie, des indésirables en tous genres, y compris, bien sûr, les « indésirables » français : communistes, gaullistes et autres patriotes (on ratissait large), juifs saisis dans les rafles, «droit commun» aux causes bien datées (marché noir). France Hamelin in Le Patriote Résistant N° 839 - février 2010. Ce Centre de séjour surveillé fonctionne dans l'ancienne caserne d'infanterie coloniale du boulevard Mortier à Paris. En 1942, deux bâtiments seulement étaient utilisés, un pour les hommes et un pour les femmes. Ils étaient entourés de fil de fer barbelé. Chaque bâtiment disposait de 3 WC à chasse d'eau, largement insuffisants. Des latrines à tinette mobile étaient en outre disposées dans l'étroit espace réservé à la promenade. La nuit, une tinette était placée dans chaque dortoir … © In site Internet Association Philatélique de Rouen et Agglomération.
  • Note 2 : « Indésirables » : des militants communistes (dont plusieurs anciens des Brigades Internationales) et des « droits communs ». La plupart des « droits communs » déportés dans le convoi du 6 juillet 42 sont apparentés familialement ou proches des milieux communistes.
  • Note 3 : les 34 des Tourelles transférés à Compiègne le 5 mai : Alessandri, Battesti Jean, Bécet, Brioudes, Brun, Cazorla, Chvelitski, Claus, Corticchiato, Delaume, Delville, Dupressoir, Fontès, Garré, Germa, Gorgue, Guerrier, Hanlet, Jeusset, Lavoir, Legrand, Monjault, Moyen, Nozières, Piazzalunga, Pollo, Porte, Remy, Quadri, Rouyer, Salamite, Schaefer, Steff, Trébatius.
Sources
  • Registre matricule du Pas-de-Calais, classe 1914, bureau de Béthune.
  • Attestation du commandant Albert Schweitzer, chef régional des premiers groupes de l’OS en 1940 26 octobre 1954).
  • Attestation du Lieutenant colonel Scolari.
  • Liste établie à partir des Livres des morts d’Auschwitz.  (ACVG).
  • Les Livres des morts d’Auschwitz.
  • Fichier national des déplacés de la Seconde guerre mondiale (archives des ACVG).
  • Dossier "statut" des archives des ACVG.
  • Monument aux morts de Beuvry @ Mémoires de pierre
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948, établie à partir des déclarations de décès du camp d'Auschwitz. Liste Auch 1/7 (BAVCC Caen).
  • Helena Kubica : “Polish children and young people” p. 206, et “Methods and types of treatment”, p. 318 in “Auschwitz 1940-1945”, tome 2. Musée d’état d’Auschwitz-Birkenau 2000.
  • © Site Internet MemorialGenWeb.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie mise à jour en février 2014 à partir de la notice rédigée en 2002 par Claudine Cardon-Hamet pour l’exposition de Paris de l’association «Mémoire vive». Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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