L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


NEEL Félix, Emile


Félix Néel  © « Femmes et Hommes de Romainville »
Félix Néel est né le 13 avril 1905 à Paris 11ème. Il est le fils d’Ernestine Aveline, emballeuse et de Félix Néel, découpeur, son époux.
Félix Néel habite 38 rue des Noyers à Romainville (Seine / Seine-Saint-Denis) au moment de son arrestation. Il est polisseur sur métaux.
Il épouse Yvonne Lambolley le 30 juin 1923 à la mairie du 11ème arrondissement. 
Le couple aura cinq enfants. 
1935 Félix Néel à la colonie de vacances de Barneville

Militant communiste, il est élu conseiller municipal le 12 mai 1935, sur la liste de Pierre Kerautret (1) aux élections municipales de Romainville : « la liste communiste fut élue au second tour face à la liste socialiste SFIO de Georges Fenouil, à celle de « concentration républicaine et radicale » du Docteur Rameau et à celle « républicaine et socialiste » de Pueyo » (Le Maitron). 
Elu municipal, il s'occupe plus particulièrement du secteur de l'enfance (cf. photo ci-contre. Félix Néel en casquette avec les enfants de la "colo" de Barneville).
Félix Néel travaille chez Kraus, rue du Faubourg du Temple (10ème).
Pendant l’Occupation, il est contacté par Jean Lemoine qui travaille dans une entreprise de chaudronnerie à Noisy-le-sec.  Dès le début de la guerre celui-ci a créé une section syndicale clandestine (…). Albert Belli, Eugène Ducret, Jean Lemoine et Félix Néel, en liaison avec la direction du Pc clandestin, assurent le tirage des journaux et tracts clandestins et leur diffusion à Romainville, Noisy-le-Sec, Bondy… (source « Femmes et Hommes de Romainville »).


Le Populaire du 6 octobre 1939
Le 5 octobre 1939 le conseil municipal de Romainville est “suspendu” par le Préfet en application du décret Daladier du 4 octobre 1939 "jusqu'à la fin des hostilités" et remplacé par une « délégation spéciale ». Félix Néel est déchu de son mandat le 15 février 1940 par le conseil de préfecture en vertu de la Loi du 21 janvier 1940 (2).
Félix Néel fait partie d’un groupe clandestin de militants communistes de Romainville, créé à l’initiative de Jean Lemoine, et composé de lui-même Félix Néel, Eugène Ducret et Albert Belli qui « assurent l’impression et la diffusion de journaux et de tracts clandestins à Romainville, Noisy-le-Sec et Bondy » (Monique Houssin).
Félix Néel est arrêté pour « distributions de tracts » le 9 novembre 1940. Louis Gouffé, arrêté le même jour que lui, faisait vraisemblablement partie du même groupe. Charlotte Gouffé et Yvonne Néel pensent qu’ils ont été dénoncés. En tout état de cause, ils étaient l’un et l’autre connus des services de police pour leur passé militant.
Le même jour, le préfet Roger Langeron ordonne son « internement administratif » (3) et le fait conduire au CSS d’Aincourt, camp ouvert spécialement en octobre 1940 pour y enfermer les communistes arrêtés (lire dans le blog : Le camp d’Aincourt). 

Sur la liste des « militants communistes internés le 9 novembre » reçue par le directeur du camp, figurent des mentions caractérisant les motifs de leur internement (C 331/7). Pour Félix Néel on lit : « Ex-conseiller municipal communiste de Romainville. Propagandiste très actif».
Félix Néel - comme plusieurs élus communistes - écrit en ces termes au directeur du camp le 11 février 1941, à propos de la révision de son dossier « N’ayant jamais été au courant du dit dossier et ne sachant sur quoi il peut être basé, je considère mon arrestation comme arbitraire du fait de n’avoir commis aucun délit ni subi aucune condamnation. Je considère donc que la plus élémentaire justice est ma mise en liberté ».
Yvonne Néel écrit au préfet de Seine-et-Oise pour obtenir l’autorisation de rendre visite à son mari, accompagnée de ses enfants. Le préfet, Marc Chevalier, accorde cette autorisation et en informe la préfecture de police de Paris le 22 mars et le commandant du camp le 2 avril 1941.

150 pour le CIA Rouillé

Félix Néel est transféré avec 148 autres internés venant du camp d’Aincourt au CIA de Rouillé (4).
Le 14 octobre 1941 le commandant du Centre d’Internement Administratif de Rouillé s’adresse au Préfet de la Seine pour obtenir des informations concernant 149 internés provenant d’Aincourt et arrivés à Rouillé le 6 septembre (doc C-331.24). 
Ces dossiers lui sont envoyés par les Renseignements généraux le 28 octobre. 
Pour Félix Néel, le motif est le même qu’à Aincourt : « Ex-conseiller municipal communiste de Romainville. Propagandiste très actif».
Le 9 février 1942, Félix Néel fait partie d’un groupe de 52 internés communistes qui sont remis aux autorités allemandes à leur demande, et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Fronstalag 122), via Poitiers. 36 d’entre eux seront déportés à Auschwitz avec lui.

A Compiègne, il participe aux actions collectives organisées par la Résistance du camp pour maintenir le moral des internés et venir en aide aux plus démunis : en exemple, le menu d'un "repas fraternel" organisé le 5 mai 1942, porte 34 signatures, parmi lesquelles on peut identifier la sienne, celle de Louis Gouffé également de Romainville, et celle d’André Tollet qui s’évadera par le tunnel, quelques jours après.
Depuis ce camp, Félix Néel va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Félix Néel est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.

Félix Néel est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45920» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (5) n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. C’est le cas pour Félix Néel.
Il meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 854 et le site internet © Mémorial et Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau, avec son numéro matricule). Il convient de souligner que cent quarante-huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942, ainsi qu’un nombre important d’autres détenus du camp enregistrés à ces mêmes dates.

Les "inaptes au travail" "sélectionnés" par Franz Reisz
D’après les témoignages des rescapés, ils ont tous été gazés à la suite d’une vaste sélection interne des inaptes au travail, opérée dans les blocks d’infirmerie. Henri Gorgue, de Romainville, rescapé du convoi a confirmé ces faits : « au moment où les femmes sont arrivées à Birkenau, il a fallu transférer des hommes dans d’autres baraques pour leur faire de la place. Et faute de place suffisante, une grande "sélection" des hommes en mauvaise santé a eu lieu. Félix Néel a été gazé ». Henri Gorgue évoque les circonstances de sa mort « Néel, lui, il a été ramassé un jour à l’appel. Les SS lui ont fait remonter les jambes de pantalon. Tous ceux qui avaient les jambes enflées, à la chambre à gaz ! Néel il a fini comme çà ! » (souvenirs d’Henri Gorgue, extrait du spectacle écrit par Jean-Louis Sagot-Duvauroux "les années 40 à Romainville", le 7 septembre 1985).
Son certificat de décès porte comme cause du décès « Kachexie bei Darmkatarrh » « cachexie par entérite ». L’historienne polonaise Héléna Kubica explique comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». Lire dans le blog : Des causes de décès fictives.
Un arrêté ministériel du 4 avril 1995 paru au Journal Officiel du 18 mai 1995 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès de Félix Néel en reprenant la date de décès du camp d’Auschwitz.
Le 15 octobre 1969, sur proposition de M. Auzole, le Conseil municipal donne son nom à une voie nouvelle de Romainville, située entre la rue Pierre Curie et la rue des Noyers, où il habitait.
Son nom est inscrit en lettres d’or sur la plaque de marbre à l’intérieur de la Mairie (Victimes de la guerre 1939-1945 - Morts dans la Résistance).
  • Note 1 : Elu maire, Pierre Kerautret s’appliqua à redresser pendant quatre ans les finances communales. En 1939, ne faisant état d’aucun désaveu de la politique du Parti communiste au moment du Pacte germano-soviétique, Pierre Kérautret fut interné au camp de Baillet, le 19 décembre 1939 et licencié de la Compagnie du gaz. Le conseil de préfecture le déchut de son mandat pour appartenance au Parti communiste le 15 février 1940 (…). Il s’évada du camp d’internement de Prémol le 28 août 1940, et rejoignit la Résistance. Il fut un temps, début 1941, membre du triangle de direction du Parti communiste clandestin avec Roger Linet et Jean Chaumeil. Le 1er juillet 1944, Pierre Kérautret, alias « Richard », « l’Aspi », fut arrêté à Saint-Brieuc et subit les interrogatoires musclés de la Gestapo. Il fut condamné aux travaux forcés en Allemagne et transféré à Rennes le 9 juillet 1944, puis dirigé vers l’Allemagne le 17 juillet. Il profita du bombardement du train par les Alliés pour s’enfuir avec une centaine de prisonniers. A la Libération, il fut président de la délégation spéciale [de Romainville] nommée par l’arrêté préfectoral du 27 octobre 1944. Il retrouva son fauteuil de maire en 1945, 1947, 1953, 1959, 1965 et fut également conseiller général de la Seine dès 1945 et jusqu’en 1967 (extraits de la notice du Maitron par René Gaudy et Claude Pennetier).
  • Note 2 : La loi de déchéance du 21 janvier 1940 stipule dans son article 1 « Tout membre d'une assemblée élective qui faisait partie de la Section Française de l'Internationale Communiste, visée par le décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes, est déchu de plein droit de son mandat, du jour de la publication de la présente loi, s'il n'a pas, soit par une démission, soit par une déclaration, rendue publique à la date du 26 octobre 1939, répudié catégoriquement toute adhésion au Parti Communiste et toute participation aux activités interdites par le décret susvisé ».
  • Note 3 : L’internement administratif a été institué par le décret du 18 novembre 1939, et donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Il est aggravé par le gouvernement de Vichy fin 1940. La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement administratif de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
  • Note 4 : « Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941 (…), pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles ». / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 5 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées : elles avaient été cachées par des membres de la Résistance intérieure du camp pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. Elles été retrouvées à la Libération et conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, vice-président de l'Amicale d'Auschwitz qui me les a confiés. 
Sources
  • « Femmes et Hommes de Romainville », de la Résistance à la Libération. Par Guy Auzolles et Albert Giry, édité par la ville de Romainville, 1999.
  • Photo de Félix Néel in « Femmes et Hommes de Romainville », de la Résistance à la Libération
  • Lettre d’Albert Giry à Louis Odru pour l'ANACR 93, concernant les dates de naissance des "45000" de Romainville (27 juin 2003), avec des photocopies de photographies des déportés. Ce document m'a été transmis par Madeleine Odru. 
  • Photo de Félix Néel transmise par Albert Giry. 
  • Le Populaire in © BNF Gallica.
  • Le Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Edition informatique 2013, notice Claude Pennetier. Edition papier, Tome 37, page 242.
  • Mémoire de maîtrise d’Histoire sur Aincourt d’Emilie Bouin, juin 2003. Premier camp d'internement des communistes en zone occupée. Dir. C. Laporte. Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.
  • Monique Houssin, « Résistantes et résistants en Seine-Saint-Denis, Un nom, une rue, une histoire », Les éditions de l’Atelier/ Les éditions Ouvrières, Paris 2004, page 168. 
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948, établie à partir des déclarations de décès du camp d'Auschwitz. Listes Auch 1/7 (V : n° 31926 et S n° 257).© Site Internet MemorialGenWeb. Notice Jacques Fath.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • © Dessin de Franz Reisz, Musée d'Auschwitz.
Biographie mise à jour et installée en juin 2013 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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