L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


STERVINIOU Jean, Louis



Jean Sterviniou est né le 15 juin 1905 à Landeleau (Finistère). Il est le fils de Marguerite Goavec et de Henri Sterviniou son époux. Il habite dans le 12° arrondissement de Paris, au 78 quai de la Râpée au moment de son arrestation.
Appelé en 1925 au centre de recrutement de Brest, il reçoit le matricule 1107. Il est réformé définitif.
Jean Sterviniou est marié avec Rachel Rigal. Le couple a un enfant.
Il  travaille comme agent hospitalier au salaire mensuel de 1400 francs à l'hôpital de la Salpêtrière, de l’autre côté de la Seine.
On ignore précisément quelles sont ses engagements syndicaux et politiques : mais lors de son d’interrogatoire par les Renseignements généraux le 27 février 1941, il se présente comme sympathisant du Parti communiste avant sa dissolution et avoir  cotisé à ce titre avant guerre. Toutefois la nature d’un des documents retrouvés chez lui « tract ronéotypé reproduisant un pochoir et des conseils aux sections et aux groupes » permet de penser qu’il a des responsabilités au sein du Parti communiste clandestin pendant l’Occupation.
Au début de l’année 1941, les Renseignements généraux sont sollicités par la police « constatant la recrudescence de l’activité clandestine dans le 13ème arrondissement et plus particulièrement aux abords de l’hôpital de la Salpétrière et de l’hôpital de la Pitié ». Trois inspecteurs de la Brigade Spéciale des RG sont chargés d’en découvrir les auteurs « par toutes enquêtes ou surveillances utiles ». Lire dans le blog La Brigade Spéciale des Renseignements généraux
C’est ainsi qu’ils sont amenés à surveiller en février 1941 « les agissements d’un sieur Theeten Robert, qui avait été vu à plusieurs reprises portant des paquets ». « Il était soupçonné d’effectuer la liaison entre différents éléments de l’ex Parti communiste ».
Pris en filature, Robert Theeten, 20 ans, est appréhendé par 3 inspecteurs de la BS le 26 février 1941, alors qu’il vient de porter un paquet au domicile de Jean Sterviniou, qui est alors aussitôt  arrêté par ces mêmes inspecteurs (H., T. et B.).
Au cours de son interrogatoire, le 27 février 1941, Jean Sterviniou, s’il reconnaît avoir distribué 50 tracts au sein de l’hôpital de la Salpétrière qui lui avaient été remis par une femme (dont il ne donne pas l’identité), affirme qu’il ne les a jamais distribués de la main à la main « je me suis toujours arrangé pour les placer sur les rebords des fenêtres ou a des endroits facilement accessibles à ceux qui pouvaient être intéressés » et qu’il a reçu mercredi et hier « deux paquets apportés par un jeune homme qui a été arrêté en même temps que moi » qui contenaient des exemplaires de « la Voix de Paris» et « l’Humanité ». Il dit ne pas le connaître.

PV de saisie manuscrit
Au cours de la perquisition au domicile de Jean Sterviniou, les inspecteurs de la BS saisissent 327 exemplaires de « La Voix de Paris », n° 2 de janvier 1941, deux brochures intitulées « A bas les mesures racistes prises contre les petits et moyens commerçants Juifs » et un tract ronéotypé reproduisant un pochoir et des conseils aux sections et aux groupes.
Inculpé par le commissaire André Cougoule d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste), Jean Sterviniou est conduit au dépôt de la maison d’arrêt de la Santé.
Le 6 mars 1941, il est condamné à dix mois de prison par la 12ème chambre du Tribunal correctionnel de la Seine. Le jeune Robert Theeten, son co-inculpé est condamné à six mois de prison (il sera déporté à Mauthausen le 22 mars 1944).
Jean Sterviniou est écroué à la Maison d’arrêt de Fresnes, puis à celle de Poissy. Pierre Roby, déporté à Buchenwald le 12 mai 1944, camarade de déportation de Roger Arnould, lui écrit en 1981 très bien se souvenir de Jean Sterviniou comme étant l’un des 12 militants internés en même temps que lui à Poissy, et dit lui envoyer une photo datant de 1932 où ils figurent tous deux (elle ne figure malheureusement pas à la FNDIRP).

A la date d'expiration normale de sa peine d'emprisonnement, il n’est pas libéré et est, selon la formule «communiste interné à sa sortie de la Maison centrale de Poissy dans cet établissement, en attente qu’une place soit disponible à Aincourt», comme ce fut le cas de plusieurs autres détenus.
Jean Sterviniou est transféré au dépôt de la Préfecture le 13 février 1942. Le Préfet de police de Paris, Charles Paul Magny, ordonne son internement administratif le 26 mars en application de la Loi du 3 septembre 1940 (1).
Il est interné au centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) : le 16 avril 1942, à 5 h 50, un groupe de 60 militants « détenus par les Renseignements généraux » est transféré de la permanence du dépôt de la Préfecture au camp de Voves (Eure-et-Loir), convoyés par des gendarmes de la 61ème brigade. Ce camp (Frontstalag n° 202 en 1940 et 1941) était devenu le 5 janvier 1942 le Centre de séjour surveillé n° 15.
Dans deux courriers en date des 6 et 9 mai 1942, le chef de la Verwaltungsgruppe de la Feldkommandantur d’Orléans envoie au Préfet de Chartres deux listes d’internés communistes du camp de Voves à transférer au camp d’internement de Compiègne à la demande du commandement militaire en France.
Jean Sterviniou figure sur la première liste (2). Le 10 mai 1942 les Felgendarmen prennent en charge 87 détenus et les convoient jusqu’au camp allemand de Compiègne (Oise) (Frontstalag 122). Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Jean Sterviniou est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.

Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschshwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. Le numéro "46122 ?" figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage Triangles rouges à Auschwitz.
Jean Sterviniou meurt à Auschwitz le le 30 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 1181).
La mention Mort en déportation est apposée sur son acte de décès (arrêté du 20 juin 2003 paru au Journal Officiel du 10 août 2003). Cet arrêté qui corrige le précédent qui indiquait mort le 6 juillet 1942 à Compiègne) retient désormais une date également fictive : décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz, soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quand à la date réelle de décès à Auschwitz. Or celle-ci était pourtant connue en 2003 ! Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau).

Jean Sterviniou est déclaré « Mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique ». Son nom est inscrit sur la stèle commémorative de l’hôpital de la Salpétrière (photo en haut de la biographie).

Note 1 : La loi du 3 septembre 1940 proroge le décret du 18 novembre 1939 et prévoit l'internement de "tous individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". Les premiers visés sont les communistes.
Note 2 : Sur les deux listes d’un total de cent neuf internés, 87 d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le directeur du camp a fait supprimer toutes les permissions de visite afin d’éviter que les familles assistent au prélèvement des 81 communistes pris en charge par l’armée d’occupation. La prise en charge par les gendarmes allemands s’est effectuée le 10 mai 1942 à 10 h 30 à la gare de Voves. Il poursuit Cette ponction a produit chez les internés présents un gros effet moral, ces derniers ne cachent pas que tôt ou tard ce sera leur tour. Toutefois il est à remarquer qu’ils conservent une énergie et une conviction extraordinaire en ce sens que demain la victoire sera pour eux. Il indique également ceux qui restèrent se mirent à chanter la «Marseillaise» et la reprirent à trois reprises.
Note 3 : Les rescapés du convoi se sont souvenus des noms des premiers morts de leur convoi, et Jean Sterviniou ne figure pas parmi eux.

Sources
  • Fichier national des déplacés de la Seconde guerre mondiale (archives des ACVG).
  • Stéphane Fourmas, Le centre de séjour surveillé de Voves (Eure-et-Loir) janvier 1942 - mai  1944, mémoire de maîtrise, Paris-I (Panthéon-Sorbonne), 1998-1999.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), par dérogation aux Archives de la Préfecture de police de Paris.
  • © Photo de la porte d’entrée du camp d'Auschwitz : Musée d’Auschwitz-Birkenau.
  • Photomontage de la stèle de l'hôpital de la Salpétrière © Loïc Cardon
Biographie mise à jour et installée en octobre 2012 à partir de la notice rédigée en 2002 pour l’exposition de Paris de l’association « Mémoire vive » par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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