L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


LETELLIER Robert, Victor


Matricule 45789 à Auschwitz

Robert Letellier est né le 23 mai 1902 au 20 rue Laplace à Caen (Calvados).
Militant syndical et communiste du Calvados, Robert Letellier est arrêté le 26 juin 1941 à Paris, où il s’est installé en 1939.
Il est le fils naturel d’Adèle, Louise Letellier, 44 ans, journalière, veuve de Charles Letellier, décédé en 1890.
Il travaille à 17 ans comme tourneur sur métaux à la Société Métallurgique de Normandie (SMN) à l’usine de Mondeville (Calvados) près de Caen « où il fut embauché pour la première fois en 1919 et se syndiqua à la CGT, mais qu’il quitta cependant à plusieurs reprises pour un emploi plus rémunérateur avant d’y revenir plus durablement dans le contexte des débuts de la crise économique. Il se syndiqua à la CGTU en 1924, à son retour du service militaire » (Le Maitron).
Il se marie à Paris 5ème le 11 octobre 1924 avec Armandine, Emilienne Frilley. Le couple a trois enfants : Odette, Gisèle et Georges. Il milite alors à la cellule communiste de son entreprise (boulevard Brune). Puis il revient avec sa famille dans la région caennaise.
La notice du Maitron, qui s’appuie sur les archives de Moscou, du Calvados et sur le dossier personnel de Robert Letellier à la SMN, précise :
La SMN, site Colombelles, quartier du Plateau
« Militant communiste très actif, il fut élu le 2 février 1930 secrétaire régional, assisté de Duhomme, secrétaire adjoint, de François Quellier, trésorier, de Turbiau, responsable syndical (ancien secrétaire régional nommé délégué régional permanent de la CGTU), de Fernand Yvon et de Marcel Tourmente, des Jeunesses communistes. Début 1932, il était également secrétaire de la cellule d’usine de Mondeville, forte de quinze adhérents, mais la cellule périclita et Letellier resta hors du parti de mi-1932 à mai 1933. Aussi en 1934, n’apparaît-il plus que comme trésorier adjoint de la région communiste du Calvados, dont le secrétaire était Victor Durand. Il redevint très vite le secrétaire de la fraction syndicale communiste dans l’Union régionale CGTU, le trésorier de l’UR (avril 1933), et un des membres du bureau régional communiste en juin 1934. 
Robert Letellier prit une grande part aux événements qui devaient marquer la période du Front populaire dans le Calvados. Après la manifestation antifasciste qui eut lieu à Caen en février 1934, il fut arrêté, «passé à tabac» et relâché presque immédiatement. Pendant deux ans, il multiplia les conférences de propagande et les débats contradictoires aux quatre coins du Calvados. Son activité militante lui valut de subir des brimades dans la cadre de son travail : ouvrier qualifié, il fut d’abord changé de poste à l’intérieur de la SMN pour se retrouver simple manœuvre, avant d’être purement et simplement congédié au début de l’année 1934, avec la mention «à ne plus réembaucher» portée sur son dossier. Il succéda alors à Lucien Chapelain comme secrétaire départemental des syndicats unitaires (18région). En décembre 1935, lors du congrès départemental de l’unité, il fut élu à la commission administrative de l’UD réunifiée dont il devint secrétaire adjoint auprès de Marie Langlois. Ne délaissant pas ses activités politiques, Robert Letellier fut candidat aux élections municipales de 1935 à Caen (…). Il se présenta également aux élections législatives de 1936 dans la première circonscription de Caen».

De 1933 à 1939, il est élu conseiller prud'homal.
Délégation de la FNIC CGT au congrès confédéral de Nantes - 1938
Il est présent au 25ème Congrès confédéral de la CGT à Nantes, les 14-17 novembre 1938. Selon Jean-Paul Nicolas (syndicaliste à la Fédération nationale des industries chimiques CGT et collaborateur du Maitron), il est vraisemblable que Robert Letellier y ait participé. Quoique ne figurant pas sur la liste des 28 délégués de la Fédération de la Chimie, il était sans doute délégué au titre de l’Union départementale du Calvados. Effectivement sur cette photo des congressistes, il semble bien être le délégué en haut à droite de la photo, porteur d’un chapeau. Sur cette même photo figure un autre militant, Louis Burtin (le 3ème en haut en partant de la gauche) qui sera déporté comme lui à Auschwitz. Plusieurs autres responsables syndicaux qui posent sur cette photo ont été fusillés par les nazis : Jean Poulmarch, Jean Carasso, Louis Canton, Henri Messager (document et recherches de Jean-Paul Nicolas).
Robert Letellier divorce en 1939 (jugement du 6 juin 1939 / Tribunal civil de la Seine).
Peu avant guerre, il quitte le Calvados, où sévit alors une féroce répression contre les militants ouvriers. Il s’installe à Paris et devient secrétaire de la fédération CGT des industries chimiques en 1939.
Il se remarie le 22 mai 1940 à Yzeure (Allier) avec Ana Sugranes-Boise, sans doute mal recopié : deux membres de la famille Sugranes-Boix ont été déportés à Mauthausen. 
Le couple a un garçon, Robert. Ils habitent au 40 rue de Lancry à Paris 10ème, à deux pas de la Bourse du Travail, rue du Château d’eau.
Robert Letellier est arrêté le 26 juin 1941 à son domicile par des Feldgendarmen lors de la rafle de plus de 70 militants communistes à Paris. 
Extrait de la liste des RG du 26 juin 1941, montage à partir du début de la liste
La liste des Renseignements généraux répertoriant les communistes internés administrativement le 26 juin 1941, mentionne pour Robert Letellier : « Meneur particulièrement actif ».
Cette arrestation s’inscrit dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. en application du décret-loi du 18 novembre 1939 : « individus dangereux pour la défense nationale et pour la sécurité publique ». D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy (ici l’Hôtel Matignon), ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des ennemis actifs du Reich.
Robert Letellier est donc interné le même jour au camp de Royallieu qui est devenu le 22 juin 1941 le «Frontstalag 122» destiné à l’internement des «ennemis actifs du Reich». Royallieu est alors le seul camp en France sous contrôle direct de l’armée allemande.
29 avril 1942 / PV du comité des loisirs / bâtiment A2
A Compiègne, il est affecté au bâtiment A2, chambre 13. Il reçoit le numéro matricule 241. Robert Letellier participe aux activités officielles du comité des loisirs (Le "Comité" du camp des politiques à Compiègne).
Guy Lecrux, qui tient le procès verbal de la réunion du comité des loisirs du bâtiment A2 qui a lieu le 29 avril 1942, le mentionne comme un des participants du programme artistique de la fête prévue pour le 6 avril suivant, programme placé sous la responsabilité des « camarades Gaillard et Baillon ».
Depuis ce camp, il est déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Robert Letellier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Robert Letellier est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45420» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Il est signalé à l’infirmerie d’Auschwitz du 3 au 24 août 1942. Henri Peiffer le décrit : brun, plutôt trapu.
Robert Letellier meurt à Auschwitz le 31 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 714). Deux rescapés, Gustave Raballand et Eugène Charles ont signé une attestation de sa mort à Auschwitz « vers septembre 42 », que le ministère a transformée en «15 septembre 1942» à la Libération « mention 4 » sur son acte de naissance (26/11/1947). Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français : Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
Un arrêté ministériel du 10 novembre 1994 paru au Journal Officiel du 11 janvier  1995 porte apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes et jugements déclaratifs de décès de Robert Letellier. Cet arrêté corrige le précédent qui indiquait « mort le 15 septembre 1942 à Auschwitz », et le remplace en « mort le 31 août 1942 à Auschwitz ».
Il est homologué comme « Déporté politique » en 1955.
La municipalité a donné son nom à une rue de Caen.
Salle Letellier au centre confédéral à Montreuil
Une salle de réunion dans les locaux de la Fédération CGT de la Chimie (FNIC) porte son nom au Centre Confédéral de Montreuil (Communication et photo : groupe IHS de la FNIC).

Sources
  • Archives en ligne du Calvados.
  • Jean Maitron, Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, tome 34, page 331. Version électronique : notice de Gabriel Désert et Jean Quellien.
  • Photo remise à André Montagne, rescapé de Caen.
  • Témoignages de Roger Abada et Henri Peiffer.
  • Listes incomplètes du registre de Compiègne reconstitué après guerre, et recopiées au BAVCC par André Montagne, rescapé, et Claudine Cardon-Hamet (n° 236 à 648 et 933 à 1359).
  • Cahier de Guy Lecrux.
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle de Guy Letellier consultée en octobre 1993.
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel consulté en 1993).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Liste des détenus ayant été soignés à l’infirmerie d’Auschwitz (BAVCC. Ausch 3/T3).
  • Recherches et photos de Jean Paul Nicolas à Montreuil, Fédération des industries chimiques CGT (FNIC), où les salles de réunions portent les noms de fusillés et déportés de la branche Chimie-Pétrole : salle Robert Letellier DB 1170.
  • © Musée d'Auschwitz Birkenau. L'entrée du camp d'Auschwitz 1.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris. Renseignements généraux, Liste des militants communistes internés le 26 juin 1941.
Biographie installée en décembre 2012 et 2016. Mise à jour de la notice rédigée par mes soins en 2002 pour l’exposition de Paris de l’association «Mémoire vive» à partir de la biographie publiée dans le Maitron. Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. *Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com. Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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