L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


CHARIL Eugène, Jean, Pascal, Louis


Eugène Charil à Auschwitz
Matricule "45353" à Auschwitz

Eugène Charil est né le 13 avril 1899 à La Roë, canton de Saint-Aignan-sur-Roë (Mayenne). Il est le fils d’Angèle, Eugénie Lebreton, 23 ans, journalière et d’Eugène Charil, 27 ans, domestique cultivateur, son époux.
Eugène Charil habite au 52 rue de la Tour d'Auvergne à Paris 9ème au moment de son arrestation.
Titulaire du Certificat d’études primaires, il est linotypiste et travaille successivement dans plusieurs imprimeries parisiennes.
Selon sa fiche matricule militaire Eugène Charil mesure 1m 71, a les cheveux châtain foncé et les yeux marrons, le front large et le nez rectiligne, le visage ovale. Il travaille comme mécanicien monteur, puis imprimeur à Paris au moment du conseil de révision. Il est linotypiste en janvier 1940.
Conscrit de la classe 1919, Eugène Charil aurait dû être mobilisé par anticipation d’un an, comme tous les jeunes hommes de sa classe depuis la déclaration de guerre. Mais il est ajourné par le conseil de révision d’Angers (Maine-et-Loire) pour « ostéite en évolution en septembre 1918, faiblesse ». Son incorporation est reportée à mai 1920 (première partie de la liste). Incorporé le 4 octobre 1920, Eugène Charil rejoint le 106ème Régiment d’infanterie le 8 octobre. Le 22 octobre, la commission de réforme de Châlons-sur-Marne le classe « réformé temporaire n°2 » pour « cicatrices adhérentes de la cuisse gauche, suite d’ostéite, limitation des mouvements de flexion du genou, gêne de la marche ». Le 25 novembre 1921, cette réforme temporaire est renouvelée par la 5ème commission de réforme de la Seine (stipulée « non imputable au service ») pour « à l’extrémité inférieure de la cuisse gauche petite cicatrice de trajet fistuleux, trace interne au même niveau, petite cicatrice souple ». 
Il est classé « service armé » par la commission spéciale de réforme d’Angers en 1923, et passera, pour la réserve militaire, au centre mobilisateur d’Infanterie n° 91.
Le 4 juin 1931, Eugène Charil habite au 31 avenue Laplace, à Arcueil (Seine / Val-de-Marne). Le 2 novembre 1932, il a déménagé au 180, boulevard de la Villette à Paris 19ème. En juin 1937, il demeure au 20 rue Cadet, à Paris 9ème.
En novembre 1939, il travaille à l’imprimerie Landon, 13 rue de la Grange-Batelière (Paris 9ème). Le 20 janvier 1940 et jusqu’à son arrestation, Eugène Charil est domicilié au 52 rue de la Tour d’Auvergne, à Paris 9ème.
Le 30 janvier 1940, sa classe étant mobilisable depuis la déclaration de guerre, il est « rappelé à l’activité militaire » et rejoint le dépôt d’infanterie n° 91 le 2 février.

Eugène Charil épouse Denise, Eugénie Desmet à Paris 9ème le 16 mai 1940. Le couple a un enfant. 
Eugène Charil se retrouve au chômage après sa démobilisation, le 12 septembre 1940.
Militant du Parti communiste, y compris après l’interdiction de celui-ci, le 26 septembre 1939, il est considéré par les Renseignements généraux  comme « un meneur communiste très actif ».
Procès-verbal d'interrogatoire d'Eugène Charil.
Les noms autres que le sien ont été masqués 
Il est arrêté le 9 novembre 1940 en flagrant délit d’impression de tracts clandestins.
Les conditions de son arrestation sont connues par le procès-verbal des inspecteurs de la Brigade spéciale des Renseignements généraux (1). Dans la nuit du 8 au 9 novembre, Eugène Charil compose les formes d’un tract du Parti communiste clandestin, aidé par « C », patron de l’imprimerie du 13 rue Paul Lelong, Joseph Motyl (2), compositeur typographe avec lequel il avait travaillé chez Landon et « N » un apprenti. Puis ils transportent dans une charrette à bras les formes et le papier à l’atelier des « Impressions modernes », situé dans la cour du 37 boulevard de Strasbourg (10ème) pour procéder à l’impression. Alors que « C » est en train de contrôler le plomb, les inspecteurs de la BS les arrêtent tous les quatre (3).
Pendant son interrogatoire, Eugène Charil nie avoir jamais appartenu au Parti communiste et reconnaît avoir seulement accepté un travail « pour un prix global de cinq mille six cents francs, pour gagner quelque argent » de la part d’un inconnu, dont il dit ignorer le nom et l’adresse et qu’il a rencontré dans un café. Il affirme que le patron des « Impressions modernes », ignorait leur activité. Les tracts devaient être imprimés le dimanche 10 et être livrés le lundi matin 11 novembre « dans un lieu qui devait [lui] être précisé ». On peut donc raisonnablement penser qu’il s’agissait de tracts destinés à être diffusés pendant la manifestation patriotique du 11 novembre à l’Arc de Triomphe.
Le Préfet de Paris ordonne son internement administratif le 11 décembre 1940 au Centre séjour surveillé» d’Aincourt, en Seine-et-Oise (aujourd’hui dans le Val d’Oise), ouvert spécialement, en octobre 1940 pour y enfermer les communistes arrêtés (lire dans le blog : Le camp d’Aincourt).
Le 6 septembre 1941 (4) Eugène Charil est transféré d’Aincourt au CSS de Rouillé (Vienne) (5) au sein d’un groupe de 149 internés.
Début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp de Rouillé une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122). Le nom d’Eugène Charil (n° 51 de la liste) y figure et c’est au sein d’un groupe de 168 internés (6) qu’il arrive au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) le 22 mai 1942. La plupart d’entre eux seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Eugène Charil est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Entrée du camp d'Auschwitz
Eugène Charil est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45420» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942.
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Eugène Charil meurt à Auschwitz le 23 octobre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 124).
La mention « Mort en déportation » est apposée sur son acte de décès (arrêté du 2 avril 2010 paru au Journal Officiel du 4 juillet 2010). Mais cet arrêté qui « corrige » la précédente, porte toujours une mention erronée : décédé le 15 mai 1945 (sans autres renseignements) et non le 6 juillet 1942 à Compiègne (Oise . Il serait souhaitable que le ministère prenne en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau). Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans les «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français) Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
Eugène Charil est déclaré « mort pour la France » et homologué comme « Déporté politique ».
  • Note 1 : La Brigade spéciale des Renseignements généraux. La création de la  « BS » remonte à la « Drôle de guerre », en mars 1940, sous la IIIème République quand la lutte anti-communiste était d’autant plus à l’ordre du jour que le PCF était interdit. La structure ne fut réactivée pleinement qu’à l’été 1941 pour répondre à l’engagement des communistes dans la lutte armée. En théorie elle était rattachée à la Première section des RG, en charge de la surveillance de l’extrême gauche. Dans les faits, elle était sur un pied d’égalité [avec celle-ci…]. Si toutes les forces de police furent mobilisées peu ou prou dans ce que (le directeur de la police municipale) Hennequin appela une « lutte à mort », c’est la Brigade spéciale des RG qui joua un rôle central (…). En janvier 1942, elle fut même dédoublée, la BS2 étant plus spécialement chargée de la « lutte anti-terroriste ». (Denis Peschanski, « La confrontation radicale. Résistants communistes parisiens vs Brigades spéciales ».
  • En mars 1940, André Baillet commissaire principal de police est chargé de créer une Brigade spéciale de répression anti-communiste (BS) en marge des RG. Il adhère aux thèses du gouvernement de Vichy et devient sous-directeur des Renseignements Généraux, puis directeur (« Le colonel ») en 1943. Nommé ensuite à la tête de l'administration pénitentiaire, il livre de nombreux prisonniers à la Milice. 
  • Le commissaire de la ville de Paris qui a la responsabilité en 1941 des 1ère et 2ème sections est André Cougourde, « plus spécialement chargé du service des renseignements généraux », officier de police judiciaire, auxiliaire du Procureur. Il est cité pour son zèle dans la répression anticommuniste dans les ouvrages de Frédéric Couderc « les RG sous l’Occupation » (Ed. Olivier Orban, 1992) et André Kirschen dont il a personnellement arrêté le frère, in « Le Procès de la Maison de la Chimie », (Ed. de l'Harmattan, 2002).
  • Note 2 : Joseph Motyl est né le 14 décembre 1891 en Pologne. Il habite 82 rue Championnet au moment de son arrestation. La BS trouve des livres dont un en Russe à son domicile. Il est marié et père d’un enfant. Il est déporté à Ludwigsburg en 1943 (liste n° 149 / FMD).
  • Note 3 : « Les Impressions Modernes » ont édité des périodiques anarchistes et pacifistes avant guerre. L’imprimerie était certainement surveillée. 
  • Note 4 : Liste du commandant du Centre d’Internement Administratif de Rouillé datée du 14 octobre 1941 / C 331-25. Archives de la Préfecture de Police.
  • Note 5 : Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. / In site de l’Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 6 : Dix-neuf internés de la liste de 187 noms sont manquants le 22 mai. Cinq d’entre eux ont été fusillés (Pierre Dejardin, René François, Bernard Grimbaum, Isidore Pertier, Maurice Weldzland). Trois se sont évadés (Albert Belli, Emilien Cateau et Henri Dupont). Les autres ont été soit libérés, soit transférés dans d’autres camps ou étaient hospitalisés.
Sources
  • Etat civil de la Mairie de la Roë (1991) et état civil en ligne de la Mayenne (La Roe année 1899. Vue 79/ 163.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), Archives de la Préfecture de police de Paris.
  • Liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne en mai 1942. Archives du Centre de documentation juive contemporaine : XLI-42).
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche et dossiers individuels consultés en août 2002 (DOS E.C 64 165).
  • Death Books from Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Registres matricules militaires du Maine-et-Loire.
Biographie mise à jour et installée en octobre 2012 (complétée en août 2016) à partir de la notice rédigée en 2002 pour l’exposition de Paris de l’association « Mémoire vive » par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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