L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


GROS, Jean


Jean Gros, le 8 juillet 1942 à Auschwitz

Matricule 45630 à Auschwitz

Jean Gros est né le 20 mars 1922 à Paris 20ème, où il habite chez ses parents au 89 rue des Pyrénées, au moment de son arrestation.
Il est célibataire.
Il a fait ses études secondaires au Lycée Voltaire. Devenu bachelier, il poursuit des études supérieures à la Sorbonne en faculté des lettres.
En 1940, il travaille comme instituteur suppléant en plus de ses études de Lettres à la Faculté de la Sorbonne.
Jean Gros milite, avec Olivier Souef et Claude Lalet, à l'UEC (Union des étudiants communistes) clandestine (depuis le décret du 26 septembre 1939 interdisant les organisations communistes).
Après le succès de leur manifestation du 8 novembre 1940 devant le Collège de France, le ralliement de la direction des étudiants et les lycéens communistes à l'idée d'une manifestation le 11 novembre 1940 devant l'Arc de triomphe à l'Etoile, il participe à celle-ci avec son ami Olivier Souef (1).
Appel manuscrit (MRN)
C'est la première grande démonstration de résistance à l'occupation et à la collaboration. Il y a là des lycéens, des étudiants, des professeurs. Le récit varie selon les témoins. « Des lycéens venant à pied, en cortège, déposent des gerbes sur la tombe du Soldat inconnu. La foule est dense. Finalement, la police interdit l'accès au terre-plein. Sur les Champs-Elysées, des incidents se produisent avec des groupes de jeunes fascistes de Jeune Front et de Garde-Française, qui ont leur permanence sur l'avenue. Des voitures et des motos zigzaguent sur les trottoirs, pourchassant les manifestants qui se replient dans les rues voisines. [...] . Il y a des tirs de mitrailleuses, des blessés, des arrestations nombreuses » témoignage de Claude Souef cité dans L'Humanité du 11 novembre 2001.
« A la suite de cet événement où s'affirme déjà la volonté de résistance d'une partie de la jeunesse, et « après l'affaire de la Bibliothèque Mazarine » (2) du 20 novembre, des mesures exceptionnelles de recherches dans l’organisation des Etudiants communistes sont prises» (Albert Ouzoulias).
Jean Gros est arrêté par des inspecteurs de la BS, brigade spéciale anticommuniste des Renseignements généraux (1), le 26 novembre 1940. Ils étaient « missionnés en vue d’identifier et d’appréhender les auteurs de la propagande clandestine communiste dans les milieux universitaires de la Capitale et plus particulièrement au quartier Latin, au moyen de tracts, papillons ou brochures  à  tendance communiste » (2).
13 autres étudiants sont arrêtés le même jour par 6 inspecteurs et l’inspecteur principal « C… » de la BS : Jeanne Brunschwig, Claude Lalet et sa femme Ninette (Eugénie Lory), Oliviers Souef, Pierre Daix, Jean Claude Levy, Raymond Guglielmo, Hélène Rounder, Ben Aleya, Bob Kirschen, Maurice Delon, Jean Rozynoer et Pierre Kast.
Claude Lalet, son épouse Eugénie, Maurice Delon et Jean Rozynoer sont inculpés d’infraction au décret du 26 novembre 1939 et écroués au Dépôt le 26 novembre 1940. 
Claude Lalet
De ce groupe Olivier Souef sera, lui aussi, déporté dans le convoi du 6 juillet 1942. Claude Lalet sera fusillé le 22 octobre 1941 à Châteaubriant.
PV de saisie par la BS des renseignements généraux
Lors de la perquisition de l’appartement de Jean Gros le 26 novembre « 89 rue des  Pyrénées, escalier 5 au 4ème étage à droite : 2 chambres, 1 salle à manger, 1 cuisine débarras », les inspecteurs de la BS font état de la saisie « 5 tracts ronéotés de l’Humanité et autres, 1 « Almanach Ouvrier et Paysan » trouvés dans le tiroir central du secrétaire »
Lors de son interrogatoire, Jean Gros reconnaît avoir été membre de la jeunesse communiste en 1936 et 1937, mais nie toute appartenance à l’organisation étudiante communiste clandestine « j’ai été membre des Auberges de la Jeunesse à cette époque et je fais encore partie actuellement du Centre Laïque des Auberges de la Jeunesse (CLAJ). C’est à ce titre que j’appartiens au Club des Lycéens, Etudiants Ajistes ». Il explique que c’est dans ce club que quelques uns de ses membres lui ont confié les tracts trouvés chez lui, pour un ou deux jours, avant d’aller en cours.
Mais les conclusions générales du procès verbal concernant « l’affaire Levy, Ben Aleya, Souef, Gros, Daix, Guglielmo, Brunschwig) sont éloquentes, même si le PV note leurs dénégation celui-ci poursuit : « arrêtés ce jour à la suite d’enquêtes et surveillances qui ont permis d’établir avec certitude leur sympathie agissante vis-à-vis des doctrines communistes et des membres de l’ex-parti communiste ».
La presse collaborationniste se déchaine : « Une organisation communiste a été découverte chez les étudiants, un important matériel a été saisi et dix-neuf arrestations effectuées » (Marcel Déat dans l’Œuvre du 29 novembre(.
Jean Gros est conduit au Dépôt puis incarcéré à la Santé le 29 novembre 1940, inculpé d’infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939. « Ils passent en justice au début du printemps, certains sont relaxés ou libérés leur condamnation étant inférieure au temps passé en prévention » (Claude Souef). Le 1er mars 1941, la 15ème chambre du tribunal correctionnel de la Seine condamne Jean Gros à trois mois de prison. Comme cette peine est couverte par la détention provisoire, le 2 mars 1941 Jean Gros est transféré à la Préfecture où il est libéré.
Il reprend ses activités. Le 13 août 1941, il participe aux côtés d’Olivier Souef, lui aussi libéré, à la manifestation du boulevard Strasbourg-Saint-Denis, organisée par les Jeunesses communistes en protestation contre les exécutions de José Roig et d'André Masseron (6). Il y a là Danielle Casanova, Pierre Daix, Camille Baynac, André Leroy, Albert Ouzoulias. Sitôt le premier couplet de la Marseillaise, ils sont pourchassés.
Des policiers allemands, assistés d'un inspecteur français, l'arrêtent à nouveau le 28 avril 1942, ainsi qu’Olivier Souef et son frère Claude, le père de Jean-Claude Levy et nombre de ses camarades. Du commissariat du 7ème arrondissement, rue de Grenelle, les captifs sont conduits à l'Ecole Militaire, puis à la Gare du Nord, par autobus. Les quais étaient cernés par des soldats allemands armés.
Ils sont internés au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122) le jour même. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Jean Gros est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Immatriculation à Auschwitz
Le visage de la photo d'immatriculation du matricule "45630" prise le 8 juillet 1942 lors de l'arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 a été reconnu sur le blog par sa famille comme étant celui de Jean Gros. La famille ignorait jusqu'alors où il était décédé. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschshwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. 
Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date de son décès à Auschwitz. La mention Mort en déportation est apposée sur son acte de décès (arrêté du 1er mars 1994 paru au Journal Officiel du 9 avril 1994). Cet arrêté qui corrige le précédent qui indiquait mort le 6 juillet 1942 à Compiègne) mentionne « décédé le 11 juillet 1942 à Auschwitz », soient les 5 jours prévus par les textes en cas d’incertitude quant à la date réelle de décès.
Jean Gros est homologué « Déporté politique ».
Hommage aux étudiants (Watkin)
Note 1 : La manifestation du 11 novembre 1940, moment important de la résistance étudiante et lycéenne, est la conséquence de l'arrestation le 30 octobre du professeur Langevin. La manifestation lancée par les Etudiants communistes le 8 novembre, devant le Collège de France, à l’heure où Langevin aurait du faire son cours, est un succès. Pour sa part, la radio de Londres a lancé la consigne d’une manifestation silencieuse le 11 novembre. Les échos d’une importante mobilisation qui montant des lycées et grandes écoles lui étant parvenu, la direction communiste qui avait jusque-là appelé à manifester seulement dans les établissements le 11 novembre, annule son mot d’ordre et appelle elle aussi à manifester à l’Etoile. Cette manifestation a été l'objet, dans le contexte de la guerre froide, d'une controverse entre communistes et non communistes quant à la paternité de son initiative et de son organisation.
 « Interrogés au milieu des années 1970, François Lescure et Claude Bellanger s’accordèrent tous deux sur l’impossibilité de déterminer « qui » a appelé le premier à manifester à l'ÉtoiIe le 11 novembre 1940. C'était dans l'air, après la manifestation du 8 novembre précédent, elle est, sans conteste, à l'initiative des Etudiants communistes". Le 11 novembre, à 17 heures, 500 à 1000 lycéens et étudiants se retrouvèrent sur les Champs Elysées en direction de l’Etoile : là, ils se retrouvèrent face à l'armée allemande, qui tira. Rien ne permet aujourd’hui de dire qu'il y eut 6, 7 ou 11 morts, comme le titra la presse clandestine » (Jacques Varin).
Note 2 : Le 20 novembre, deux étudiants, Gisèle Vallepin et Jean Comère sont surpris en train de glisser des tracts dans des livres à la bibiothèque Mazarine. Ils sont arrêtés, inculpés d’infraction au décret du 26 novembre 1939 et écroués au Dépôt le 21 novembre 1940.

Sources
  • Article de Francis Cohen dans « La Nouvelle critique » de septembre 1968 : "Les étudiants communistes, le 11 novembre 1940".
  • © Appel  manuscrit pour le 11 novembre 1940 (CNDP/MRN).
  • Albert Ouzoulias (avril-mai 1982) lettres et mention dans son ouvrage : "Les Bataillons de la Jeunesse" p. 60.
  • Jacques Varin, Les étudiants communistes, des origines à la veille de Mai 1968, matériaux sur l’histoire de notre temps, n° 24, pages 37/49.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Archives de la Préfecture de police de Paris, carton Brigades Spéciales (BS1).
  • Claude Souef, notes sur Royallieu
  • Témoignages de "45000" : Georges Brumm et Henri Mathiaud.
  • Jardin du Luxembourg « hommage aux étudiants morts dans la Résistance ». Le monument érigé en 1956, œuvre du sculpteur Gaston Watkin s’est inspiré du Chant des Partisans. Le monument représente le symbole de « l'union salvatrice et du sacrifice de la jeunesse française». © Pierre Cardon
  • Albert Ouzoulias (avril-mai 1982) lettres et mention dans son ouvrage : "Les Bataillons de la Jeunesse" p. 60.
  • Pierre Daix « J’ai cru au matin », page 44.
  • Pierre Daix « Dénis de Mémoire » pages 66 à 68, collection Témoins, Gallimard.
  • Archives de la Préfecture de police, Cartons occupation allemande, BA 2374. 
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), par dérogation aux Archives de la Préfecture de police de Paris.
  • Claude Souef, notes sur Royallieu
  • Témoignages de "45000" : Georges Brumm et Henri Mathiaud.
  • Jardin du Luxembourg « hommage aux étudiants morts dans la Résistance ». Le monument érigé en 1956, œuvre du sculpteur Gaston Watkin s’est inspiré du Chant des Partisans. Le monument représente le symbole de « l'union salvatrice et du sacrifice de la jeunesse française». © Pierre Cardon.
  • © Site Internet Légifrance.gouv.fr
  • © Site Internet WWW. Mortsdanslescamps.com
  • Photo authentifiée par un membre de sa famille, Mme Annie Roy (4 octobre 2015)..
Biographie installée en septembre 2012, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

Aucun commentaire: