L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


MARTI Jean, Henri



Henri Marti après son retour des camps
45842
Rescapé

Jean, Henri Marti est né le 14 septembre 1909, au 30 rue Samson à Paris 13ème. Il est le fils de Blanche Tribout, 20 ans et de Jean Marti, 31 ans, son époux. Jean Marti, dont le prénom usuel est Henri, habite au 99 rue Monge dans le 5ème arrondissement de Paris, au moment de son arrestation.

Extrait de la fiche de la FNDIRP, de la main d'Henri Marti
Henti Marti est plombier de formation. Il travaille à l’usine SECMA (Gnome et Rhône de moteurs d’avions), boulevard Kellermann. On sait par les PV d'interrogatoires, qu'il a été concierge rue Daubenton. En avril 1941, il se déclare au chômage.
Incorporé en 1929 au service militaire (matricule 5413), il est réformé définitif.
Henri Marti se marie avec Albertine Marie Le Règant, le 7 septembre 1935. Le couple a deux enfants, un garçon et une fille, Josette. 

Il adhère au Parti communiste en 1934. Il devient le secrétaire de la cellule de la SECMA. Il est également délégué CGT du « banc d’essai » de la SECMA.
Henri Marti est arrêté à son domicile par la police française le 6 avril 1941, après une distribution de tracts. Pourtant la perquisition à son domicile n'a rien donné : les tracts étaient cachés sous le matelas du berceau de la petite Josette. Lors du premier interrogatoire, malgré les pressions et pièges des inspecteurs de la BS des Renseignements généraux, il nie formellement toute activité clandestine.  Mais les deux inspecteurs D. et R. dans leur PV du 6 avril 1941, à la suite des divers interrogatoires « ont acquis la certitude que le nommé Marti assistait à des réunions clandestines de la cellule du Jardin des plantes reconstituée par P. »
Cette perquisition aurait pu avoir été ordonnée à la suite d’une dénonciation, comme l’a pensé Henri Marti (en effet cinq autres militants sont arrêtés à la même date).  Mais un rapport de la BS des RG en date du 5 avril nous en donne la clef : « Au cours d’une enquête ouverte à la suite de la constatation d’une certaine recrudescence de la propagande communiste clandestine (par distribution de tracs et apposition de papillons et affichettes) dans le 5ème arrondissement, les Services de la Préfecture de Police viennent de mettre fin à l’action révolutionnaire d’un certain nombre d’éléments, qui groupés en « centre clandestin, s’était donné ppour tâche la diffusion clandestine du matériel de propagande (tracts, papillons et affiches) dans cet arrondissement ». L’arrestation et l’inculpation de 6 militants du 5ème arrondissement s’est donc opérée après filatures, recoupements et interrogatoires. Ces pratiques policières sont soulignés dans l’ouvrage collectif sur le 13ème « Du Front populaire à la Libération » les auteurs soulignent que la police opère, dans la période allant d’avril à fin mai 1941, des filatures à partir de distributions de tracts opérées sans protection, au lieu d’arrêter les militants en flagrant-délit. Ces filatures ont entraîné l’arrestation de nombreux militants et militantes communistes de l’arrondissement (quinze pour le seul quartier de la Gare).

Henri Marti est alors emmené au Dépôt de la Préfecture. Puis, inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939 (reconstitution de ligue dissoute), il est écroué le 7 avril à la Maison d’arrêt de la Santé.  
1945 : Première partie du carnet d'Henri Marti
Le 12 avril 1941, il est condamné par la 12ème chambre du Tribunal correctionnel de la Seine à huit mois de prison pour propagande communiste. Le 30 avril, il est transféré à la Maison d’arrêt de Fresnes. Il a fait appel du jugement, mais celui-ci est confirmé le 16 juin par la 10ème chambre de la Cour d’appel de Paris.
A l’expiration normale de sa peine d'emprisonnement à Fresnes, il est conduit à nouveau au Dépôt  de la Préfecture le 7 octobre 1941. En application du décret du 18 novembre 1939 (1), le préfet de police de Paris, François Bard, le fait interner le 9 octobre au Centre séjour surveillé de Rouillé (2).
A Rouillé, début mai 1942, les autorités allemandes adressent au directeur du camp une liste de 187 internés qui doivent être transférés au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122). Le nom de Jean Marti (n°123 de la liste) y figure. Ce groupe d’environ 160 internés arrive à Compiègne le 22 mai 1942.
Toutefois, sur la page du carnet où il a indiqué les dates et lieux de ses prisons et camps en France, en Pologne et en Allemagne, Henri Marti a inscrit la date du 4 juin 1942 comme étant celle de son internement à Compiègne. Ce qui est très probablement une erreur.
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Henri Marti est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Henri Marti est enregistré à leur arrivée à Auschwitz «Stammlager» (camp principal), le 8 juillet 1942 (11 heures du matin) sous le numéro « 45842 ». Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard. Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. 
Le 13 juillet : Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s'en retournent à Auschwitz-I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi » (Pierre Monjault). Henri Marti, du fait de son métier, est affecté au Kommando des « Installateurs », un des Kommandos extérieurs.
Grâce à cette affectation, il aidera Eugène Garnier à réaliser les premières actions de l’organisation clandestine française. « Eugène était secondé au "kommando des jardins" par d'autres "45 000" : Albert Morel, Giobbé Pasini, René Demerseman et par ceux qui travaillaient dans des équipes de spécialistes circulant dans le camp : Henri Marti, Henri Gorgue, Pierre Monjault, Paul Louis Mougeot, Georges Gaudray » (Auguste Monjauvis).

Creusement du  Königsgraben par le Kommando disciplinaire
Mais le 15 janvier 1943, il est envoyé en Kommando disciplinaire à Birkenau (3). Un jour, notre camarade Marti fut arrêté en passant du linge. Il fut envoyé au Strafarbeit, kommando de la mort journalière, le kommando disciplinaire. Il en revint quinze jours après, les membres et la figure pleins d'œdèmes. Il avait été sauvé, parce qu'il n'avoua jamais. L'organisation clandestine avait fonctionné [pour le faire sortir] (Auguste Monjauvis).
Henri Marti est à deux reprises différentes désigné pour être gazé, non comme malade, mais comme "musulman". La première fois, Henri Marti s'esquive de la colonne que l'on envoyait à la mort. « Il se cache dans les caves du block : enfoui au milieu des pommes de terre, il s'arrange pour échapper à ses poursuivants en jouant avec eux un tragique cache-cache, jusqu'au départ de la colonne. S'étant enfui au moment de sa désignation, avant que son matricule n'ait été relevé, il peut ainsi se présenter sans risque le soir à l'appel. Une deuxième fois, Henri Marti est désigné « pour les gaz » ; (...) il tente à nouveau de s'enfuir mais est rattrapé par un SS. "Franzose" dit ce dernier sur un ton interrogatif, puis, après quelques secondes d'hésitation, d'un coup de pied, il le repousse dans le block. Cet assassin avait sauvé une existence (Raymond Montégut).
Henri Marti quitte Birkenau à la mi-mars 1943 : un soir, après l’appel, la plupart des « 45000 » survivants à Birkenau (vingt-quatre) sont rassemblés. Consignés dans un block, dix-huit d’entre eux, dont Henri Marti, sont conduits le lendemain sous escorte au camp principal, Auschwitz I.
En application d’une directive datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus français des KL la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, il reçoit le 4 juillet 1943, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, Henri Marti est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des détenus politiques français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11. Au Block 11, Jean Thomas lui tatoue un petit bateau sur la poitrine, du côté du cœur.
Le 12 décembre 1943, à la suite de la visite du nouveau commandant du camp, Arthur Liebehenschel, et après quatre mois de ce régime qui leur a permis de retrouver quelques forces, ils sont pour la plupart renvoyés dans leurs Kommandos et Blocks d’origine.
Le 15 avril 1944, Henri Marti est à nouveau transféré à Birkenau selon son carnet. Le 15 août 1944, il revient à Auschwitz : Lire dans le blog, "les itinéraires suivis par les survivants".
Henri Marti est un des trois "45 000" qui assistent à l'ouverture des portes d'une chambre à gaz. « Nous faisions des fouilles pour poser l'eau à quelques mètres des chambres à gaz » écrit Henri Marti. Lire dans le Blog : Trois "45000" assistent à l'ouverture des portes d'une chambre à gaz.
Roger Arnould a rédigé en 1972, une note où il précise les circonstances dans lesquelles il avait entendu ce récit : Depuis qu'ont été entreprises nos recherches pour tenter d'écrire l'histoire des "45 000" d'Auschwitz, j'ai eu l'occasion de recueillir bien des témoignages, tant en m'entretenant avec les familles des disparus qu'avec les derniers rescapés. Tout ce qu'ils m'ont confié me semble un bien lourd héritage à transmettre. Il le faudra pourtant. J'ai peur d'oublier parfois. Ainsi, un jour de cet automne, est venu me voir Henri Marti. Un ancien qui ne ménage pas sa peine ; il m'a dit et apporté beaucoup de choses pour servir à l'histoire de son convoi. Mais, parmi tant de souvenirs qu'il m'a rapportés, il en est un que je ne peux garder pour moi plus longtemps.

1945 : Deuxième  partie du carnet d'Henri Marti
Henri Marti est transféré le 29 août 1944, (il note le 11 septembre 1944) avec vingt-neuf autres "45 000" sont transférés d'Auschwitz à Sachsenhausen où ils sont enregistrés.
Du début octobre 1944 au 28 mars 1945, il est affecté à Berlin-Siemens Stadt, un des kommandos de Sachsenhausen avec René Maquenhen, Auguste Monjauvis et René Petitjean. Ils sont ensuite ramenés à Sachsenhausen.
Le 10 octobre 1944 Henri Marti et Paul Louis Mougeot sont transférés à Trebnitz puis, le 1er février 1945 au Kommando Heinkel, d'où ils partent pour Flossenbürg à près de 300 km. Ils y arrivent le 5 février.
Henri Marti est ensuite envoyé à Pottenstein, en Bavière, à 85 Km, où il arrive le 26 février 1945. Il est libéré le 16 avril 1945. Il reste au camp jusqu’au 30 avril. Il entreprend un long périple par le train : il en a soigneusement noté les gares. Celle de Gößweinstein (à 7 km) du camp. Le 7 mars gare de Bamberg (45 km), le 8 gare de Würzburg (100 km), le 9 à Ger de Hanau près de Francfort. Puis Francfort, Mayence, Thionville, Metz, Romigny et arrive à Paris le 13 mai à 3 heures.
A son retour en France, Jean Marti reprend son activité militante : il est membre du Comité de section du Parti communiste du 5ème arrondissement et a des activités dans diverses associations dans plusieurs entreprises. Quand il change de domicile, il est membre du comité directeur des déportés du 13ème arrondissement. Il habite au 6 rue Kellermann, Paris 13ème et il devient responsable de la cellule J.P. Bernard du 13ème arrondissement (section Italie).

Lettre du 4 juillet 1945
Henri Marti prend contact avec les rescapés du convoi.  Il répond aux lettres des épouses et familles qui tentent d’obtenir des informations sur le sort de celui qui n’est pas revenu et lorsqu’il ne peut répondre lui-même, comme dans cette lettre du 4 juillet 1945 adressée à Félix Moreau, frère de Georges Moreau, il lui communique les vingt et une adresses de rescapés qu’il  a pu recueillir, en espérant que l'un d'entre eux puisse apporter quelque témoignage.

A la fin des années 70
Henri Marti est mort le 16 août 1983 à Chaumont-sur-Yonne où il s’était retiré à la retraite, route de Champigny.
Son frère aîné, Jacques Marti, né le 13 novembre 1897 est également déporté depuis Compiègne, le 29 août 1944. Il meurt sur le Cap Arcona dans la baie de Lübeck-Neustadt. Lire dans le Blog le récit d’un des rescapés « 45000 » sur la tragédie du Cap Arcona : Louis Cerceau.

  • Note 1 : Le décret du 18 novembre 1939 donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique. Classée «secret», la circulaire n° 12 du 14 décembre 1939, signée Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, fixe les conditions d’application du décret du 18 novembre 1939 qui donne aux préfets le pouvoir de décider l’éloignement et, en cas de nécessité, l’assignation à résidence dans un centre de séjour surveillé, des «individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique». Lire l’article très documenté et illustré sur le blog de Jacky Tronel (Histoire pénitentiaire et justice militaire) : Circulaire d'application du décret-loi du 18 novembre 1939.
  • Note 2: Le camp d’internement administratif de Rouillé (Vienne) est ouvert le 6 septembre 1941, sous la dénomination de «Centre de séjour surveillé», pour recevoir 150 internés politiques venant de la région parisienne, c’est-à-dire membres du Parti Communiste dissous et maintenus au camp d’Aincourt depuis le 5 octobre 1940. D’autres venant de prisons diverses et du camp des Tourelles. Il a été fermé en juin 1944. In site de l’Amicale de Chateaubriant-Voves-Rouillé.
  • Note 3 : Le Strafarbeit kommando (SK), compagnie disciplinaire. Créé dès août 1940 pour les hommes, ce Kommando avait été transféré en mai 1942, à Birkenau. Les détenus y étaient employés au creusement du Königsgraben, le fossé central de drainage du camp. Plusieurs des "45 000" y furent affectés pendant un temps plus ou moins long : parmi eux se sont trouvés selon Roger Abada : Guy Lecrux, Charles Lelandais, Roger Pélissou, Henri Marti (qui l’indique dans son carnet).
Sources
  • Témoignage sur les chambres à gaz publié par Roger Arnould dans le Patriote Résistant (mensuel de la FNDIRP).
  • Témoignage de Josette, fille de Henri Marti.
  • Carton Brigades Spéciales des Renseignements généraux (BS1), par dérogation, aux Archives de la Préfecture de police de Paris.
  • Dossier "statut" du Bureau des Archives des victimes des conflits contemporains, ministère de la Défense, Caen.
  • Birkenau.  Creusement du Königsgraben,  © Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau
Biographie installée en août 2012, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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