L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Auschwitz, témoignage d’Auguste Monjauvis, le 7 juin 1945



Dans cette lettre, Auguste Monjauvis répond à Henriette Mauvais (1), déportée à Auschwitz dans le convoi du 24 janvier 1943 des « 31 000 », qui attend de lui des nouvelles de ses camarades du 14ème arrondissement de Paris déportés à Auschwitz. Il lui  expose les difficultés qu’il rencontre à « préciser ou prouver » les renseignements qu’elle lui demande, à partir d’une seule liste de noms. Ce qui l’amène à écrire un des premiers témoignages (7 juin 1945) sur Auschwitz et un résumé significatif de la déportation des « 45000 ».
Claudine Cardon-Hamet

« Camarade H. Mauvais. Saint-Etienne, le 7 juin 1945.

Chère camarade. Au reçu de ta lettre, je suis bien perplexe, car je ne peux à ta première demande donner des bonnes, mais simplement des nouvelles des camarades du 14ème arrondissement, partis avec moi le 6 juillet 1942 de Compiègne en direction d’Auschwitz, que je quittais 26 mois plus tard. Je m’excuse d’être un peu long dans mes explications, elles sont néanmoins nécessaires pour montrer les difficultés que nous aurons pour préciser ou prouver les renseignements demandés.
Au début de notre déportation, dans un climat enfiévré, en plein typhus, nous avons été séparés en deux tronçons après avoir été pillés de tous nos maigres biens, sans papiers et rasés des pieds à la tête. 600 camarades restèrent à Birkenau que tu connais mieux que moi-même, 600 autres partirent à Auschwitz, ces deux caps séparés de 2 à 3 kilomètres. A Auschwitz où j’étais, nous avons encore été séparés dans des Kommandos et par Blocks, nous nous retrouvions 10 d’un côté, 20, 30, 40 de l’autre, là encore séparés dans des chambres surchargées et malsaines, sans pouvoir tenir conversation qu’avec quelques-uns d’entre nous et quelquefois au risque de recevoir la Schlague.

Les jours, les premiers mois passèrent en pleine chaleur épidémique, avec des mauvais traitements. Nous nous rendions compte vaguement des mortalités innombrables des Polonais, des Russes, des Français, des Tchèques, des Belges etc… et des Juifs de tous les pays d’Europe. Nous étions absorbés par la discipline du camp et du Kommando, les appels interminables, les travaux fatigants et la nourriture combien insuffisante. Chaque jour nos camarades s’en allaient à l’hôpital, épuisés. Très peu nous revenaient. Quelques noms m’étaient connus, mais ces noms sont partis de mon cerveau affaibli. Puis vinrent les mauvais temps, les hivers rudes en Haute-Silésie, très peu vêtus, là encore notre nombre diminua.
En mars 1943, quelques camarades venaient de Birkenau, nous annonçant qu’ils restaient 17 sur 600. Et en juillet, sur ordre de Berlin, après un an de cette déportation, les Français ont le droit d’écrire, de recevoir des paquets. On rassemble tous les Français encore vivants de ce convoi du 6 juillet 42 dans un Block spécial soi-disant en quarantaine afin d’être rapatriés ou envoyés dans un camp à l’ouest de l’Allemagne. Nous nous sommes connus là pendant quatre mois, s’organisant pour vivre, et vivant dans une atmosphère d’assassinat, mais notre nombre était bien diminué. Sur 1200, nous n’étions plus que 120. Ce petit nombre n’avait pas terminé ses souffrances, puisqu’en décembre 43, ils recommençaient la vie pénible du même camp d’Auschwitz.
Ma mémoire faisant défaut, je ne peux apporter moi aussi, ni précision ni preuve sur les décès des camarades du 14ème arrondissement de ta liste. Je n’ai connu que Tellier jusqu’en août 1944, de prénom je ne peux affirmer, Marceau (2).
Il est malheureux de dire aux familles de nos bons camarades qui n’ont reçu de juillet 1943 à juillet 1944 aucune lettre quand nous en avons envoyé au moins une vingtaine, de n’avoir que très peu d’espoir.
Tu me demandes la liste des vivants : là encore sur les cent et quelques que nous étions en août 1944, je ne peux connaître le nombre et les noms de ceux qui ont rejoints leurs foyers en ces mois de 1945. En août 1944, nous avons été évacués d’Auschwitz. Notre petit nombre fut coupé en quatre. 30 camarades ont été envoyé soi-disant à Ravensbrück, 30 à Buchenwald, 30 à Oranienburg et les autres je ne sais où (3). Je fus des 30 d’Oranienburg, mais là on nous sépara par Kommando. Je fus envoyé chez Siemens-Stadt avec seulement deux camarades d’Auschwitz et mêlés à des détenus de tous les pays d’Europe (4). Tous trois nous passâmes l’automne, l’hiver et le début du printemps, aucune nouvelle ne nous parvint de nos camarades du convoi. Puis ce fut avril, les bombardements plus dangereux, les marches forcées qui nous séparèrent tous les trois. Avec bien du mal, j’ai appris que mes deux camarades étaient arrivés dans leurs familles.
Au Mur des Fédérés (mai 1945), j’en comptais 5 de notre convoi. Il est vrai que tous ne sont pas tous rentrés, en plus un nombre important ne s’intéressait pas à nos Communards, plusieurs aussi habitent loin de la région parisienne. Dans cette centaine que nous étions en août 1944, le plus grand nombre habite en province.
Pour toutes ces raisons, je ne peux avec regret te donner la liste des vivants et des décédés de mon convoi. Enfin je suis satisfait de l’information apprise par ta lettre au sujet de l’amicale d’Auschwitz, quoique je fasse partie de l’amicale de mon dernier camp (Oranienburg).
Aussitôt mon repos terminé, je pourrais si possible être à vos côtés pour apprendre et aider toutes les familles des déportés dans des renseignements utiles.
Fraternellement. A. Monjauvis ».

(1)  Née Henriette Callot, elle est l’épouse de Léon Mauvais, conseiller municipal du 14ème arrondissement de Paris avant guerre. Elle porte le matricule « 31 674 » à Auschwitz.
(2)  Marceau Tellier meurt au cours de l’une des évacuations d'Auschwitz sans que l'on en connaisse les circonstances. Il est déclaré décédé le 18 janvier 1945. Les destinations citées sont inexactes, sauf pour celle de Sachsenhausen (communément appelé du nom de l’ancien camp d’Oranienburg).  Lire dans le blog  "les itinéraires suivis par les survivants".
(3)  Ils sont en fait quatre à avoir été transférés d’Oranienburg-Sachsenhausen au Kommando Siemens-Stadt, du début octobre 1944 au 28 mars 1945 : René Maquenhen, Henri Marti,  Auguste Monjauvis, René Petitjean.

Source : 
  • la photocopie de cette lettre a été confiée par Henriette Mauvais à la mère d’André Deslandes, frère de René Deslandes, responsable des « JC » du 14ème, mort à Auschwitz.
·         L’Appel sous la neige Wincenty Gawron © Musée d’Auschwitz-Birkenau.

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