L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Les lettres jetées du train par les déportés



Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
On lira dans le blog le récit des deux jours pendant lesquels plus d’un millier d’internés de Compiègne sont transportés à Auschwitz dans des wagons à bestiaux (Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942).
Le 6 juillet 1942, depuis les wagons à bestiaux qui les emportent à Auschwitz, de nombreux déportés jettent sur les voies des dizaines de lettres, petits mots, carnets, lors des arrêts dans les gares françaises. 
En effet, à cause des restrictions du courrier au Frontstalag 122 à Compiègne, la plupart d’entre eux n’ont pu prévenir leurs familles d’un départ imminent. Certains ont préparé une lettre la veille, d’autres le font dans le wagon. 
Louis Eudier lance la sienne  «dans une boîte à fromage : elle parviendra à destination». Ils espèrent que ces « lettres du train » seront ramassées par des cheminots ou des passants et parviendront à destination. Et ce sera le cas pour une majorité d’entre elles.
Lettre jetée en gare de Commercy
De nombreuses familles de déportés morts à Auschwitz, ont fait état de ces courriers. 
Les rescapés en ont parlé. Certaines de ces lettres donnent des informations sur des événement marquants de la vie à Royallieu : Henri Gaget décrit l'évasion des 19 communistes le 22 juin et le bombardement du 24. 
Roger Abada donne des informations sur ceux de ses camarades de Moulins qui restent à Compiègne. 
Certaines de ces lettres donnent des informations sur les gares et les horaires du convoi. 
La mère de René Deslandes reçoit la lettre de son fils, accompagnée d'un billet, glissé dans l'enveloppe : "Trouvée par Madame Demonceau, ayant vu passer le train à Thourotte (Oise)".
Roger Debarre guette le moment où le train passera à la hauteur de l'usine de Beautor (Laminoirs et Aciéries), près de Tergnier (Aisne) où travaille son père, et il lance une lettre qu’il vient de terminer : elle sera remise au destinataire dans la demi heure qui suit par un cheminot (dessin recueilli par Roger Arnould). 
Lettre de Daniel Germa à sa mère
Jean Blumenfeld jette des pages de son carnet  en gare de Saint-Quentin. 
verso pages carnet de Jean Blumenfeld
Celles-ci sont ramassées par un cheminot qui les poste à son épouse avec quelques lignes de réconfort ainsi que des précisions concernant le nombre de déportés et l’heure de départ du train en indiquant « Excusez-moi si  je ne peux m’étendre d’avantage, mais les circonstances et notre position l’excuse ». Cette dernière phrase laissant penser qu’il s’agit vraisemblablement d’un chef de train ou du chef de gare de St- Quentin.
Henri Ferchaud, d’Orléans, ouvrier à la SNCF, donne l’heure de départ du train (9 h 30) de la gare de Compiègne et jette sa lettre par les volets du wagon à 14 h en gare de Châlons-sur-Marne, comme son camarade (également du Loiret) Raymond Gaudry, ou Raymond Hervé et Robert Dubois, qui mentionnent les gares précédentes de Chauny et de Laon.
Eugène Prout détaille l’itinéraire : Reims, Châlons-sur-Marne et Bar-le-Duc 17 h (mais ce doit être plutôt 15 h, horaire annoncé par Jean Creignou).
En gare de Bar-le-Duc. Marius Zanzi et Eugène Prout  jettent leur lettre (Mme Zanzi reçoit cette lettre postée de Bar le Duc - Nancy le 7 juillet). 
Antoine Laurent, jette la sienne entre Châlons-sur-Marne et Commercy (il est de Commercy). Julien Villette jette la sienne en gare de Commercy.
La gare de Lérouville
A l’arrêt du convoi en gare de Lérouville (Vosges1), Léon Dugny, un militant communiste qui habitait ce gros bourg, se fait reconnaître des cheminots de la gare. Thérèse Dugny, raconte : "Le train du 6 juillet (…) s'est arrêté en gare de Lérouville. Mon mari (…) s'est fait connaître, mais personne n'a pu approcher du wagon, les Allemands les en empêchaient ».
Le train parti, les cheminots de Lérouville apportent à madame Dugny « un nombre considérable de lettres que les détenus avaient jetés sur les voies » afin qu’elle les envoie. 
Scrupuleusement, elle poste toutes ces lettres qui seront pour beaucoup de familles le dernier lien avec le fils, l’époux, le père. On sait par la lettre d'André Darondeau, qu'il est un peu plus de 16 heures.
On sait que le train s’arrête en gare de Metz par le témoignage de Félix Bouillon, un des trois évadés connus du convoi (voir Les évadés du train du 6 juillet 1942).
Lettre d'André Duret

Itinéraire reconstitué du convoi, à partir des «lettres du train».
Compiègne, Thourotte, Chauny, Ternier (11 h), Saint-Quentin, Laon, Reims, Châlons-sur-Marne (14 h), Bar-le-Duc (15 h), St Dizier, Lérouville (16 h 30), Commercy, Toul, Metz.
Raymond Montégut, dans son livre Arbeit Macht Frei, dédié à la mémoire de ses camarades morts à Auschwitz, écrit « Nous passons à Tergnier, Laon, Reims et Mourmelon approche, Châlons-sur-Marne est en vue. Va-t-on s’arrêter ? Notre destin se joue (…) Nous passons Châlons-sur-Marne. Les espoirs s’évanouissent. Nous allons donc vers l’Allemagne ».

Note 1 : En dehors de la Convention d’Armistice du 22 juin 1940, les Allemands procèdent à des modifications territoriales de la zone occupée : les départements de Meurthe-et-Moselle, Meuse et des Vosges se retrouvent dans une « zone réservée » (ou « zone interdite », terme équivalent que l’on trouve dans les documents administratifs) allant des Ardennes à la Franche-Comté où le retour des personnes qui l’ont quittée est interdit.  Les deux départements d’Alsace (Haut-Rhin et Bas-Rhin) et celui de la Moselle dont annexés et font partie du Reich. Metz est une ville frontière.

Sources
  • Lettres du train communiquées par les familles ou les rescapés du convoi à Roger Arnould ou à moi-même.
  • Mel de Mme Pascale Solignac, petite fille de Jean Blumenfeld (mars 2014).
  • Cartes ferroviaires, © Wiki-sara.
Article rédigé en juillet 2012, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cet article. 

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