L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


POIRIER André, Eugène, Joachim


Matricule "45996" à Auschwitz

André Poirier est né le 6 février 1897, au domicile de ses parents - au 87 rue Jean Cécille - à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure / Seine-Maritime). 
Il est le fils d’Alexandrine Anglar (22 ans), tisseuse et d’Eugène, Paul, Poirier (28 ans) chaudronnier, son époux. Ses parents habitent au 56 rue Bouvier à Sotteville.
André Poirier habite au 2 rue de Toulon à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure/Seine-Maritime) au moment de son arrestation (1).
Conscrit de la classe 1917, matricule 1654, André Poirier est mobilisé par anticipation le 10 janvier 1916 au 103ème Régiment d’Artillerie lourde. Il passera successivement au 303ème puis à nouveau au 103ème Régiment d’artillerie lourde. On sait par son registre matricule militaire qu’il mesure 1 m 74, a les yeux et les cheveux châtain et le visage ovale.
André Poirier est cité pour bravoure à l’ordre du corps d’armée le 14 juillet 1918 et le 8 août 1918 au titre du Régiment. Le 17 août 1918, il est blessé « à la tête au dessus de la tempe droite ». « Non évacué » précise le registre. Il sera titulaire de la Croix de guerre.
Il est « aux armées » jusqu’au 16 juillet 1919, démobilisé avec un certificat de « bonne conduite », et affecté spécial aux chemins de fer de l’Etat au titre de la Réserve.
Les ateliers de Quatre-mares
Le 24 avril 1920 il se marie à Sotteville-lès-Rouen, avec Renée, Pulchérie, Juliette Luroit. 
Mouleur sur cuivre, André Poirier est cheminot aux ateliers de voitures et wagons de Sotteville-Buddicom, nationalisés en août 1937. 
Il est membre du Parti communiste et de la CGT (Louis Eudier).
Grâce à l’étude de Guy Descamps on sait qu’il est particulièrement investi dans la Maison du peuple de Sotteville-lès-Rouen, entièrement construite par les ouvriers, principalement cheminots(2)Elu à son Conseil d’administration, il en est le secrétaire en 1925. 
Le 29 février 1928, le couple Poirier habite au 18 rue Lécuyer à Sotteville.
En 1933, Pierre Sémard prononce un important discours dans cette maison du peuple. Le 27 mars 1938, le conseil d’administration de la maison du Peuple élit un nouveau bureau dont fait partie André Poirier. Antoine Bruneau est secrétaire et Auguste Bérault secrétaire-adjoint. Ses deux camarades sont aussi cheminots à Buddicom et à Quatre-Mares. Ils seront également déportés. 
André Poirier est arrêté le 22 octobre 1941. Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le "brûlot" de Rouen. Une centaine de militants communistes ou présumés tels (3) de Seine-Inférieure sont ainsi raflés entre le 21 et 23 octobre. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. La moitié d’entre eux d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Transféré à Compiègne entre fin décembre et début janvier, André Poirier reçoit le matricule 2341. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
André Poirier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «Judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. . Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro «45996» selon la liste par matricules du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a pas été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Compte tenu de son métier de soudeur, il est vraisemblablement ramené au camp principal.

André Poirier meurt à Auschwitz le 17 août 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 948). 
Dessin de Franz Reisz, 1946
Il convient de souligner que vingt-six autres «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz ce même jour (c’est le début d’une grande épidémie de typhus au camp principal, qui entraîne la désinfection des blocks, s’accompagnant d’importantes sélections et du transfert du camp des femmes à Birkenau). Lire «80 % des 45000 meurent dans les 6 premiers mois», pages 126 à 129 in «Triangles rouges à Auschwitz».
La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès (arrêté du 3 novembre 1997, paru au Journal Officiel n°22 du 27 janvier 1998). Cet arrêté porte toujours la date fictive du 15 septembre 1942 qui figure sur son acte de décès. Il serait souhaitable que le ministère prenne désormais en compte par un nouvel arrêté la date portée sur son certificat de décès de l’état civil de la municipalité d’Auschwitz, accessible depuis 1995 (Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau). Lire dans le blog l’article expliquant les différences de dates entre celle inscrite dans le «Death books» et celle portée sur l’acte décès de l’état civil français Les dates de décès des "45000" à Auschwitz.
Sur proposition du maire, Roland Taffereau, son nom est gravé sur le monument aux morts de la commune. Une rue de Sotteville porte son nom. «25 octobre 1951. Le conseil municipal délibère sur la dénomination des rues et places publiques, au cours duquel nos 3 administrateurs morts en déportation, vont voir leurs noms attribués à des rues  [ et déclare] : «Il est possible, actuellement, de rendre un juste hommage à la mémoire de personnages qui se sont illustrés à des titres divers ou à des héros locaux de la résistance à l’ennemi, en donnant leur nom à des rues de la ville». A ces fins, le maire propose au conseil municipal d’adopter les modifications suivantes aux dénominations actuelles : La rue B cité Stransteel sera appelée Auguste Bérault, la rue B du toit familial sera appelée André Poirier, la rue nouvelle de la cité Thuilier sera appelée Antoine Bruneau» (Guy Descamps). Le nom d’André Poirié est cité sur le site Internet du Groupe Archives Quatre Mares comme étant inscrit sur les monuments aux fusillés ou victimes de la déportation des établissements S.N.C.F. de Sotteville-lès-Rouen (stèle de la fédération du Parti communiste de Seine-Maritime).
  • Note 1 : Il ne semble pas en effet avoir déménagé au moment de l’évacuation, puisque Louis Eudier confirme cette adresse sottevillaise en 1945 (la ville de Sotteville-lès-Rouen a été évacuée le 12 juin 1940 : les cheminots reçoivent l'ordre d'évacuer Sotteville le 9 juin. Seuls 1200 Sottevillais sur 28 657 restent à Sotteville). 
  • Note 2 : «A la fin de la guerre de 1914-1918, il y eut une prise de conscience des travailleurs sur la nécessité de s’occuper eux-mêmes, de leur devenir citoyen et social. Ils étaient organisés au sein de partis, syndicats, associations. Un terrain a été acheté rue de la République. Les cheminots principalement, et les autres travailleurs ont fait tomber leur veste. Je me souviens que mon père, après sa journée de travail et ses 4 tonnes de charbon, allait remuer le béton à l’aide de crocs, car la bétonnière n’existait pas. Ils ont monté les murs avec des parpaings. Je n’ai, hélas, pas de photos de cette aventure, le monde ouvrier était courageux, mais pauvre (il n’avait pas d’appareil photo). L’idée était de créer un endroit où se réunir. D’autres ont travaillé à la menuiserie. Je peux dire que la Maison du Peuple a été construite, de bas en haut, par les travailleurs, avec des imperfections évidemment». Léon Leroy, cheminot retraité, président de l’association «Mémoire de la ville», auteur de deux livres sur sa ville natale. 
  • Note 3 : Sur sa fiche au BAVCC figure cette note concernant son arrestation sans doute établie au moment de la demande d’homologation en tant que Déporté politique : «pourrait être en rapport avec ses anciennes occupations»
Sources
  • Mairie de Sotteville, 24 juillet 1992 : acte de naissance avec la mention marginale (8 novembre 1946) "Mort à Birkenau-Auschwitz le 15 septembre 1942".
  • Historique de la Maison du Peuple de Sotteville - Le fil rouge Historique, par Guy Décamps. In © Site internet «Le Fil rouge», Institut CGT d’Histoire sociale de Seine Maritime.
  • Liste de déportés de Seine-Maritime établies à son retour de déportation par Louis Eudier in «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945» (annexes).
  • Liste de militants de la CGT fusillés ou déportés pour leur action dans la Résistance établie par la CGT de Seine Maritime.
  • "30 ans de luttes au service des Travailleurs Normands et de la Paix", page 53 (brochure édité par la Fédération de Seine Maritime du Parti communiste en 1964).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en juin 1992.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • © Site Internet «Genweb». Relevé Sotteville-lès-Rouen, Jean Mamez.
  • © Site Internet «Légifrance.gouv.fr»
  • © Site internet «Le Fil rouge», Institut CGT d’Histoire sociale de Seine Maritime.
  • © Photo in Site Internet du Groupe Archives Quatre Mares, L'Histoire des Ateliers de Quatre Mares
  • © Photo des barbelés d'Auschwitz : Claudine Cardon-Hamet
  • © Archives en ligne de Seine Maritime. Registre matricule militaire.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie rédigée en 2000 pour l’exposition de l’association «Mémoire Vive» au CRDP de Rouen, et complétée en 2012 et 2015 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. *Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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