L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Les sélections : témoignage de Marcel Cimier


Janvier 1943 : Marcel Cimier, Raymond Langlois et Marcel Starck passent devant le médecin major SS qui procède aux sélections pour la chambre à gaz. Marcel Starck est placé du «côté droit», ses deux camarades «du côté gauche», momentanément sauvés. 

Récit de Marcel Cimier (rescapé 45371) : «Au mois de janvier 1943, je rentrais de nouveau à l'hôpital : j'avais attrapé un coup de froid, mais au bout de deux semaines j'en ressortais à peu près d'aplomb. Je sortais de l'hôpital avec mon camarade Raymond Langlois. Il avait, je crois, dix-neuf ans et faisait partie du même transport. Il était beaucoup plus affaibli que moi. Je m'étais attaché à ce garçon loyal et très bon camarade, il m’avait conté sa vie et action politique, cause de son arrestation ; aussi malgré que je n'étais pas des plus forts, je m'étais promis de l'aider et ne pas l'abandonner. Nous fûmes versés dans le mêrne block, le block 9 qui était consacré avec le block 10 aux sortants de l'hôpital. Jusqu'à la mi-1943, nous avons réussi à être ensemble dans le même lit, nous étions beaucoup mieux pour échanger nos impressions de journée et pour se redonner un peu de courage, car dans cet enfer de camp de concentration ce qui primait avant tout c'était de conserver un bon moral, la seule chose qui pouvait nous sauver.
Encore une fois je fus versé dans le mauvais kommando du déchargement de wagons, mon camarade Raymond fut également affecté dans ce même kommando. Ce travail était des plus épuisants ; tous les soirs nous comptions plus d’une quinzaine de morts par les coups et l’épuisement (malheur a celui qui tombait, il ne se relevait jamais). Donc mon camarade, au bout de trois semaines de ce travail de titan vu nos pauvres forces, n’en pouvant plus, nous décidâmes ensemble de ne pas reprendre le travail et de nous présenter tous les matins à la visite. C’étaient de grands risques que nous allions courir, les jours qui suivirent nous l’apprirent.

Une première fois nous étions comme depuis quelques jours dès le matin aux abords du block 28 pour la consultation. Ce matin-là nous étions très nombreux, aussi après le départ des kommandos, une vingtaine de SS, baïonnette au canon, firent irruption dans le camp et cernèrent le block 28. Nous ne pouvions plus échapper. Nous ayant tous concentrés devant la cuisine, les SS firent venir tous les chefs de block pour reconnaître leurs hommes. Lorsque le classement fut terminé, nous fûmes tous conduits dans la grande salle des douches (salle pouvant contenir deux mille hommes) et là après que toutes les issues furent soigneusement gardées, les SS firent savoir que l’on voyait les blocks d’Auschwitz pour la dernière fois, que le block 7 de Birkenau nous attendait (block d’attente pour passer à la chambre à gaz). Suivant les disponibilités de cette chambre, en attendant, les hommes ne recevaient aucune nourriture, quelquefois un peu d’eau bouillie, si bien que les trois-quarts n’avaient pas besoin d’être gazés, ils allaient directement au four crématoire. Mon camarade Raymond perdait peu à peu contenance, il me dit : «Je crois, mon vieux Marcel, que notre dernière heure est arrivée ». «Penses-tu, lui dis-je, jusqu’ici on s’en est tiré, pourquoi perdre espoir? ». D’autres Français, dont je ne me souviens pas les noms de tous, je me souviens seulement de celui de Marcel Starck, étaient avec nous. Tout à coup la petite porte d’entrée s’ouvrit, laissant apparaître un SS. Je le reconnus aussitôt, c’était le fameux major qui s’occupait de la sélection pour la chambre à gaz. Il se mit dans l’entrebaillernent de cette petite porte, puis nous ayant fait comprendre de se mettre sur une seule ligne à seule fin de passer un par un devant lui pour sortir, le grand jeu commença. J’étais placé entre deux Français, dont Marcel Starck devant moi et Raymond Langlois derrière moi. Enfin arrive notre tour ; le SS, après avoir bien dévisage mon premier camarade le fit sortir à droite, puis ce fut mon tour, je me redressais le plus possible pour ne pas avoir l’air trop fatigué, il m’examina des pieds à la tête, puis me fit sortir et mettre à gauche ; mon camarade Raymond Langlois quelques instants après venait se placer à mes côtés, lui aussi avait été mis à gauche. Nous nous retrouvions donc dehors, où nous pûmes voir ce qui se passait.
Ceux qui avaient été mis à droite étaient surveillés étroitement par des S.S. et des chefs de block. Ils étaient plus nombreux que de notre côté ; en effet, lorsque tous les internés eurent passes devant le S.S., à gauche dans le groupe ou j’étais nous étions une trentaine, mais de l’autre côté à droite, ils se trouvaient plus de trois cents. 

Dix minutes après des camions découverts à benne basculante arrivaient, ou tous les internés du côté opposé au mien furent obligés d’y monter à coup de matraques et ce fut la direction Birkenau, block 7. Nous autres, au nombre d’une trentaine nous fumes en petit kommando envoyés scier du bois dans un parc à proximité du camp. Encore une fois nous venions d’échapper à la chambre à gaz (la mort).
Un peu plus tard, toujours avec mon camarade Raymond, nous fumes repris dans le même cas, mais nous réussîmes à nous échapper de la colonne avant d’entrer dans la salle des douches. En effet nous nous étions mis tout à  fait en queue de colonne, et à un certain moment, j’avertis mon camarade en lui disant «Tu es prêt ?». D’un seul coup, rassemblant nos dernières forces, nous nous mimes Q courir en direction du dernier block. J’étais déjà arrivé à la hauteur de ce block lorsqu’une voix familière, celle de mon camarade, retentit à mon oreille. Je me retournai, et quelle fut ma fureur en apercevant Raymond aux prises avec deux internés polonais qui l’avaient rattrapé et le forçaient par des coups à se remettre dans la colonne. Je revins sur mes pas et allant directement sur les Polonais je leur expliquais que c’était mon camarade et qu’il était français. Rien n’y fit, au contraire, ils voulurent me prendre à partie moi aussi et me ramener dans la colonne qui s’éloignait. Il a fallu l’intervention d’un chef de block polonais qui prit notre cause et ordonna à nos deux antagonistes de nous lâcher. Cette scène s’était passée très rapidement, mais pas assez pourtant car un S.S. voyant notre manège nous ordonna de nous arrêter car nous avions déjà décampé ; nous voyant poursuivis par ce dernier, nous fîmes le tour du block et en trombe nous rentrâmes dans ce bâtiment encore non affecté, et comme des aveugles nous allâmes jusqu’au bout du couloir ; la dernière porte à droite, je l’ouvris et j’entrais avec mon camarade qui avait cette fois-ci réussi à me suivre dans ma course - et pourtant, Dieu sait s’il était en état de courir. Arrivés dans cette pièce nous nous y réfugiâmes tout haletants. La pièce était encombrée de vieux matériaux, de fenêtres, de portes délabrées. Avisant une de ces portes, je l’adossais contre le mur au coin de la pièce, j’y fis passer mon camarade Raymond, ou je le suivis aussitôt ; entre ce mur et cette porte nous étions invisibles. Il était grand temps, car déjà des pas résonnaient dans le cou loir et la porte fut ouverte, puis refermée ; c’était certainement notre S.S. qui, ne voyant rien, s’était décidé à abandonner les recherches ou les poursuivait ailleurs. Néanmoins nous restions dans notre position accroupie, retenant notre respiration à seule fin de mieux écouter les bruits de l’extérieur. Au bout d’une heure, je sortais de ma cachette, ainsi que Raymond. Nous avions les membres engourdis par le froid, nous étions en février 1945 et l’hiver était très dur. Aussitôt debout nous nous mîmes en devoir de nous dégourdir bras et jambes à se frotter mutuellement le dos afin de se redonner un peu de chaleur.
Nous n’osions pas encore sortir de la pièce et ce n’est qu’au bout de trois bonnes heures que je me décidais à aller en reconnaissance. Je m’apprêtais à mettre la main sur la clenche pour ouvrir la porte quand celle-ci s’ouvrit devant moi ; avant que je n’aie pu faire un mouvement, un Polonais se présenta à nos yeux. Il paraissait assez surpris de nous voir dans ce lieu. Après nous avoir demandé en bon français et d’un air aimable ce que nous faisions ici, et lui ayant expliqué et conté notre alerte du matin, il baissa la tête et nous dit : «Je suis au courant, beaucoup sont partis ce matin pour la chambre à gaz, mais vous n’avez plus rien à craindre », nous dit-il.
Après lui avoir expliqué que nous n’avions pas de bon kommando, il nous embaucha à faire des numéros pour les nouveaux arrivants. Nous étions dans une pièce du block 5, bien chauffée, où devant une grande table, assis sur un tabouret, nous n’avions qu’à décalquer sur des bouts d’étoffes des numéros se suivants et cela à longueur de journée. Mon camarade était d’une humeur joviale, jamais je ne l’avais vu si gai, il est vrai que c’était la première fois que nous avions un travail de tout repos, à l’abri des coups (pour la journée). Mais ce travail était clandestin et malheureusement provisoire, si bien qu’au bout d’une quinzaine de jours nous n’avions plus de numéros à faire. Mais notre camarade polonais ne voulut pas nous relâcher au hasard des kommandos, il nous fit faire connaissance d’un Kapo qui nous prit tous les deux dans son kommando. Par la protection de notre ami, nous étions épargnés des coups, mais le travail était dur et nous étions en plein hiver au mois de février 1943.

Par tous les temps, il nous fallait creuser des tranchées profondes, de plus de deux mètres, pour poser l’eau jusqu’à Birkenau et pour donner tout le confort aux villas de ces messieurs S.S. Je travaillais toujours avec mon camarade Raymond, nous regrettions tous les deux notre place mais nous n’y pouvions rien, heureux d’avoir profité encore de quinze jours de repos. Mais maintenant c’était la pelle et la pioche dans cette terre gelée où nos pics rebondissaient longtemps  avant d’entamer cette dernière. Nous avions tous les jours deux mètres de tranchée à creuser, c’était pas mal de travail pour nos pauvres forces. Mon camarade réduit presque à sas dernières limites n’aurait pas pu assumer sa tâche journalière si je n’avais pas été à ses côtés je lui enlevais toujours la première couche gelée, ensuite petit à petit il arrivait à s’en tirer. Nous avions terriblement faim, l’hiver le corps demande beaucoup plus de calories et celles que nous absorbions nous pouvions les compter sur les doigts. Un matin en reprenant le travail mon camarade trouva dans la tranchée un os de jambon, il m’appela et me le fit voir ; je le sentais, oh ! Ce qu’il sentait bon ! «Mais si nous sucions, me dit mon camarade, cela nous ferait oublier un peu la faim?» L’idée était bonne, aussi je le cassais en deux (après sa permission) et l’on se mit à le ronger une demi-heure. Oui ! nous avions une faim de loup, tout y passa épluchures, racines que nous trouvions en creusant les tranchées, mon camarade plusieurs fois avala des vers de terre, mais cela était coutumier, bien d’autres que lui le faisaient. Il faut avoir vécu cette ambiance pour bien la comprendre. J’avais et j’ai toujours un camarade de mon transport, un nommé Louarn Victor de Concarneau, lui était à Birkenau, il se nourrissait de taupes, de souris, etc. Le S.S. de son kommando l’ayant surpris à dévorer une taupe sur un quignon de pain qu’il avait conservé pour son «festin» prémédité, lui aussi y prit goût (pas au taupes, mais à le voir manger de si bon cœur ce que leurs chiens n’auraient pas voulu toucher) ; aussi, à seule fin de se réjouir de ce spectacle, il commanda aux autres internés de faire la chasse aux taupes et souris et le produit de cette chasse revenait à notre «héros Victor ». Je remercie quand même ce S.S. car mon camarade ne s’en porta pas plus mal. Aujourd’hui il est parmi nous en assez bonne santé».

Marcel Starck est mort à Auschwitz le 13 janvier 1943 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 1164).
Sources
  • «Cahiers de mémoire : Déportés du Calvados », 1995. Extraits du Cahier rédigé à partir de 1957-1958 par Marcel Cimier (page 96 à 98). Ouvrage publié par le Conseil général du Calvados (direction des archives départementales). Les extraits publiés dans «Mille otages pour Auschwitz» pages 268 et 269 sont légèrement différents, tirés du manuscrit lui-même.
  • Dessins de Francis Reisz (attente devant le Revier et chargement des malades dans un camion) in «Témoignages sur Auschwitz », Publication de l'Amicale d'Auschwitz 1947. Musée dEtat d’Auschwitz-Birkenau.
  • Dessin de Wladyslaw Siwek (terrassement). Musée dEtat d’Auschwitz-Birkenau.
  • Dessin de Jerzy Potzebowski (malades chargés dans un camion). Musée dEtat d’Auschwitz-Birkenau.

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