L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Sabotages et attentats au Havre : avril 1941-février 1942


Soldats allemands au Havre

Au Havre...

«Les premiers sabotages datant d'avril 1941 sont antérieurs à la création du Front national et réalisés par deux ouvriers communistes, un terrassier Joseph-Louis Madec et un métallo des ateliers de la Transat, Léon-Albert Lioust (1).
Le 11 novembre 1941 fit l'objet d'une "large diffusion de tracts" et d'un numéro spécial de l'Humanité. Le préfet de Seine-Inférieure écrivait dans un rapport au début 1942(2) : "il y a maintenant tout à craindre pour l'avenir de cette conjonction de sentiment national exaspéré et de passion révolutionnaire".Condamnés à mort, ils sont fusillés le 18 mai et le 14 octobre 1941, ce qui n'empêcha pas que des câbles téléphoniques (et ceux du funiculaire) continuent d'être sectionnés. L'entrée en guerre de l'Union Soviétique amena, d'après le rapport du préfet, une recrudescence d'activité de la propagande communiste et une série d'arrestations suivies d'internements dans le camp allemand de Compiègne (….). Un premier train de marchandises déraillait, non loin de la gare de Malaunay, sur la ligne Rouen-Le Havre, en octobre 1941. Les autorités militaires allemandes édictent des sanctions allant des astreintes à la garde de nuit jusqu'à des exécutions capitales. (…). Au total, fin octobre 1941, 203 communistes avaient été arrêtés, 42 libérés après interrogatoires, 131 (soit les deux tiers) avaient été dirigés sur Compiègne et 30 restaient emprisonnés au Havre). (Marie Paule Dhaille-Hervieu).

Déraillement d’un train de marchandises à Pavilly le 19 octobre 1941

Albert Ouzoulias a 26 ans. Evadé d'un stalag le 2 août 1941, il est chargé par la direction clandestine  du Parti communiste d'organiser, avec "Fabien" Les bataillons de la Jeunesse. Il écrit  : « Vers le 15 octobre, il est décidé de monter trois opérations, à Bordeaux, Nantes et Rouen. Pour chacune de ces villes, l’objectif est le déraillement d’un train de troupes ou de matériel et l’exécution d’officiers nazis. Le but politique est double ; d’une part impulser la lutte armée sur tout le territoire français ; d’autre part, obliger l’ennemi à se battre sur plusieurs fronts, alors que la majeure partie des troupes allemandes ne sont plus engagées que sur le front de l’Est, contre l’Union soviétique (…). Le groupe de Rouen frappe le premier. A l’été 1941, les actes de résistance armée restent limités à la région parisienne et au Nord (dépendant de l’administration militaire allemande de Bruxelles). Pour les étendre à d’autres régions, le Comité militaire national de l’Organisation Spéciale du Parti communiste décide de constituer ce que le colonel Jules Dumont, commissaire national, appelle «des groupes de brûlots» : les combattants apparaissent dans une région, frappent l’ennemi puis agissent dans une autre région.

Il est constitué uniquement de jeunes des «Bataillons de la jeunesse», dirigés par Maurice Le Berre accompagné de Dandurain. Il est complété sur place avec des jeunes des ateliers de chemin de fer de Sotteville-lès-Rouen. Les cheminots de Sotteville ont fourni les renseignements nécessaires. Le déraillement prévu se produit le 19 octobre, sur la ligne Rouen-Le Havre, entre les gares de Malaunay et de Pavilly ». in Albert Ouzoulias, "les bataillons de la jeunesse" p.142. Lire également dans le blog  Le "brûlot" de Rouen (octobre 1941).
Les outils laissés sur place  lors du sabotage de Pavilly
« Le Parti communiste clandestin de Rouen était tout entier engagé dans la réussite de cet attentat initial qui lance sinon encore la lutte armée, tout au moins les sabotages à répétitions. Louis Jouvin a été un des acteurs dans le déraillement du train de Pavilly, la nuit 19 octobre 41. Ses connaissances des lignes de communication ferroviaires avaient été utilisées. Après la guerre, on a peut-être eu tendance à dire que de trop nombreux militants étaient à Pavilly le 19 octobre. Mais pour Jouvin, c'est sûr. Cette nuit-là le patron André Pican est présent, ainsi que Michel Muzard (instituteur, sportif, une gloire des FTP qui sera fusillé à Angers en mars 1943), et il est d'usage d'indiquer que Louis Jouvin faisait partie de l'équipe des cyclistes saboteurs.
L'équipe en question, sa direction, se replia après l'opération, à Rouen Boulevard des Belges dans le QG provisoire qui était l'appartement de Lucie Guérin, nuitamment, et les chaussures pleines de boue ! ». Jean Paul Nicolas, correspondant du Maitron. 
Fiche de recherche

Constat de police
La police recherche activement les auteurs du sabotage, à partir de descriptions d'un garde barrière. Louis Jouvin est arrêté dans la nuit du 21 au 22 octobre 1941, entre une heure et deux heures du matin, chez lui, par la police française et locale.
 Avec lui sont arrêtés Marcel Le Dret, André Voranget, Michel Bouchard, Adrien Fontaine, Robert Gaillard, Lucien Ducastel. Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés entre le 21 et 23 octobre. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. Trente-neuf d’entre eux d’entre eux seront déportés à Auschwitz. 

Attentats des 7 et 20 décembre 1941
«Le premier attentat au révolver, visant 2 soldats de l'armée d'occupation, eut lieu le 7 décembre 1941, derrière la brasserie Paillette, rue Jacques Louer, il fut accompli par Fernand Chatel, jeune instituteur de Bléville, membre de l'OS qui blessa un sous-officier allemand.

Le 21 décembre 1941, ce fut la librairie "allemande" du 129 de la rue de Paris, à l'angle de la place Gambetta qui fut endommagée par une petite bombe fabriquée, de façon artisanale, dans l'atelier du père d'André Duroméa et déposée par Fernand Chatel et Jean Hascoët (3) ; le 12 janvier 1942, des coups de feu furent tirés, toujours rue de Paris, contre un officier de la marine de guerre allemande et un soldat, sans faire de blessé ». (Marie Paule Dhaille-Hervieu) Ci-contre la Front-Buchhandlung (librairie du Front) après l’explosion.

L’attentat de la place de l’Arsenal (23 février 1942)

Une équipe volante des FTP est organisée en février 1942 par Marcel Dufriche, qui remplace Fernand Chatel (qui opère à Rouen) et André Pican (à Paris) à la tête de la direction régionale.
«Au Havre, le nouveau groupe appelé "Léon Lioust", dirigé par le jeune instituteur Michel Muzard (4), André Duroméa et Jean Hascoët, jeunes ouvriers métallurgistes, lança le 23 février 1942, place de l'Arsenal, un engin explosif sur une colonne de route de la marine de guerre allemande, 2 soldats furent blessés» (Marie-Paule Hervieu).
Cette action est également rapportée par Fernand Chatel : «Le groupe Léon Lioust (…) sera le premier à attaquer à la grenade un détachement de l’armée allemande en colonne de route. Le retentissement de cette grenade est énorme et embrase l’ardeur des FTP de toute la France».
Le pont de la Barre (5)
Après l’attentat, les Allemands raflent au jugé des hommes dans les cafés place de l’Arsenal. La rafle se poursuit le lendemain au Pont de La Barre en direction des milieux communistes et syndicalistes. 
Le Generallieutenant Von der Lippe fait publier un avis menaçant de fusiller «trente otages juifs et communistes, si avant 12 jours (le 6 mars 1942 à midi) le coupable n’a pas été retrouvé. Pour éviter cette sanction, la population est invitée à coopérer de toutes ses forces à la recherche et à l’arrestation du coupable».
Le 5 avril le «Journal de Rouen» publie un deuxième avis de Von der Lippe annonçant que «malgré ma demande, les auteurs de cette attaque si lâche sont restés inconnus (…) comme je l’ai menacé l’autre jour, la fusillade a été exécutée aujourd’hui le 31 mars 1942 ». Ce sont en réalité 20 otages juifs et communistes internés à Compiègne qui ont été fusillés (cinq le 6 mars et quinze le 31 mars).
  • Note 1. «Joseph Madec et Léon Lioust sont arrêtés le 17 avril 1941 pour avoir coupé le câble téléphonique souterrain reliant la Kommandantur du Havre au Grand quartier général de la Wermacht à Paris. Léon Lioust, métallo aux ateliers de la Transat, était dirigeant syndical CGT à la Compagnie Générale Transatlantique. Joseph Madec sera fusillé le 18 mai 1941 et Léon Lioust le 14 octobre 1941. Ils étaient tous deux membres du groupe "Avisse", groupe armé de "l’Organisation Spéciale", structure militante mise en place par le PCF à partir de septembre 1940, chargée de la protection des colleurs d’affiches et des distributeurs de tracts, puis devenue le premier cadre de la résistance armée qui se transformera plus tard en "Francs Tireurs et Partisans Français (FTPF)". André Tollet in Les années "Nuit et Courage". La CGT dans la Résistance en Seine-Maritime. © Site internet «Le Fil rouge», Institut CGT d’Histoire sociale de Seine Maritime.
  • Note 2 : Militärbefehlshaber in Frankreich Paris, 31/5/42 (Exemplar von 100 Ausfertigungen, das dem Verteiler nach an den Verwaltungsstab ging). Rapports des préfets in www.ihtp.cnrs.fr/prefets/de/d040542mbf.html
  • Note 3 : Jean Hascoët, métallo des ateliers de la Transat comme Léon Lioust, est arrêté le 14 mars 1943, et fusillé le 27 juillet 1943 pour avoir tué un soldat allemand le 16 juin 1942.
  • Note 4 : Michel Muzard, jeune instituteur socialiste ayant adhéré au Parti communiste après Munich, entre dans l’illégalité lorsque, dénoncé, il échappe de peu à une arrestation à son domicile le 3 juillet 1941 : il est condamné le 8 octobre 1941 par contumace à 20 ans de travaux forcés, puis à nouveau par contumace le 15 janvier 1942 à 15 ans de travaux forcés. Pendant deux ans « il échappe à la Gestapo, se dépensant sans compter ». Il est finalement arrêté et fusillé à Angers le 13 mars 1943. In Fernand Chatel "30 ans de luttes au service des Travailleurs Normands et de la Paix", page 58 (brochure édité par la Fédération de Seine Maritime du Parti communiste en 1964).
  • Note 5 : Le pont de la Barre © Photo in Le Havre et Sainte-Adresse par Dan et Nicéphore (WWW. havrais-dire.over-blog.com/article-tout-le-monde-sur-le-pont.
Sources
  • Marie Paule Dhaille-Hervieu : «Communistes au Havre, communistes du Havre», livre issu de sa thèse de doctorat d’histoire, Institut d’Etudes Politiques de Paris (1997).
  • Fernand Chatel : "30 ans de luttes au service des Travailleurs Normands et de la Paix»
  • André Tollet : in Les années "Nuit et Courage". La CGT dans la Résistance en Seine-Maritime.
  • © Site internet «Le Fil rouge», Institut CGT d’Histoire sociale de Seine Maritime. Exécutions d’otages et les faits qui leur ont donné naissance : Archives Nationales AJ/41/325.
  • © Soldats allemands au Havre / http://www.pss-archi.eu/forum/viewtopic.php?id=9644
  • © Sabotage de Pavilly, Sources 54W des AD76 (cote 54 W 7958), recueillies par Jean Paul Nicolas, correspondant du Maitron. Mai 2014.

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