L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


EUDIER Louis, Arthur





Rescapé
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Plusieurs années après son retour de déportation, Louis Eudier écrit un livre : «Notre combat de classe et de patriotes 1934-1945» retraçant ses années de lutte au Havre et sa déportation. La plupart des informations de cette biographie sont tirées de ce livre et de la notice du Maitron, rédigée par Paul Bouland.
Louis Eudier , années 1970 in Archives UL CGT du Havre
Louis Eudier est né le 20 avril 1903 au Havre (Seine-Maritime) où il habite au moment de son arrestation.
«Il est le quatrième d’une famille de 11 enfants. Gravement blessé au pied à l'âge de 6 ans (les orteils sectionnés), il passe 18 mois à l'hôpital. Après ses études primaires, il travailla comme charpentier calfat. Ouvrier chez Gaillon, il se syndiqua à la CGTU et participa très activement à la grande grève des métallos havrais de 1922 qui dura cent onze jours. Le 26 août, il était sur les barricades de la rue Demidof lorsque les forces de l’ordre tuèrent les grévistes Tronel, Lefebvre, Victoire et Allain. Louis Eudier fut licencié et resta au chômage pendant huit mois avant de trouver un emploi dans une tréfilerie. Poursuivant son action syndicale, il s’affirma comme un excellent orateur et fit partie de la génération de jeunes cadres formés dans les grèves de 1922 qui émergea au sein de la CGTU locale. En 1926, il créa ainsi une section syndicale à la Transat (la Compagnie Transatlantique) où il travaillait comme charpentier».
Adhérent de la CGTU en 1922, il crée une section syndicale à la Compagnie Transatlantique en 1926, appartient au Conseil syndical CGTU puis CGT du Havre. Le 20 février 1936, il devient le secrétaire général du syndicat réunifié CGT des métaux, permanent et secrétaire adjoint de l’Union locale, membre de la Commission exécutive de l’Union départementale «De 350 adhérents, on passa à 11000 ».
D’abord anarcho syndicaliste, puis sympathisant communiste, il se définit jusqu’à son adhésion au Parti communiste à Compiègne comme «un communiste sans carte».
En mai 1936, il est à ce titre un des organisateurs de la grève de l’usine d’aviation Bréguet (2) qui démarre à la suite du licenciement de deux outilleurs, les délégués du personnel Friboulet et Vachon, qui avaient chômé le premier mai, répondant ainsi au mot d’ordre de l’Union Locale. Devant l’échec des négociations, les 500 salariés mettent "bas les marteaux" et l’usine est occupée le 9 mai par la totalité des 600 ouvriers. C’est la première occupation d’usine en France que relate l’Humanité sous la signature d’Ambroise Croizat le 20 mai.
«Le syndicat groupait alors 400 adhérents - écrit Louis Eudier - . Le 9 mai 1936, le Syndicat (CGTU) des travailleurs de la Métallurgie du Havre organise l’occupation de l’usine d’aviation Bréguet (hydravions), avec le concours de la population et des commerçants qui venaient encourager et ravitailler les travailleurs de l’usine. Lorsque 450 policiers municipaux mandés par le maire Léon Meyer se présentent aux portes, le Syndicat prévient le directeur que si les agents essaient de faire partir les travailleurs, ils se «battraient contre les flics dans l’atelier du prototype. Ce fut le directeur lui-même qui invita les flics à ne pas entrer dans l’usine».
«Devant la vigueur du mouvement et la sympathie qu'il trouve dans la population havraise, écrit Pierre Monate, la direction Bréguet accepte l'arbitrage du député-maire du Havre, M. Léon Meyer. La sentence arbitrale comporte la réintégration des deux ouvriers congédiés, mais elle y ajoute autre chose, le paiement des journées de grève» (3). «Après une entrevue entre les syndicalistes Le Gall, Hazard, Eudier et le Préfet, il est convenu de s'en remettre à l'arbitrage de Monsieur Meyer, Maire du Havre, qui reçoit la délégation ouvrière de l'usine et M. Lechenet directeur local de Breguet, ensuite de quoi la sentence arbitrale motivée suivante, donnant entièrement satisfaction aux ouvriers, fut rendue : réintégration des deux ouvriers congédiés, paiement des salaires des journées perdues, pas de renvoi pour fait de grève, priorité de réembauche du personnel en cas de compression de personnel » (3).
Fin 1938, Louis Eudier est secrétaire général du syndicat des métaux du Havre avec plus de 10000 adhérents (Marie Paule Hervieu). Il refuse de condamner le pacte germano-soviétique et replie le syndicat des métaux au siège du syndicat des marins dans le quartier de l’Eure (15, rue de Prony, 32 rue Fulton).
Il reconstitue l’organisation syndicale avec Paul Lemarchand et Gustave Avisse, tout en maintenant une double activité en 1939 : il est secrétaire (sans le titre) du syndicat légal de la métallurgie (sous le couvert d’E. Gibeaux) et participant à l’activité de l’UD CGT clandestine (distribution de tracts et de journaux). « D’autres méthodes sont utilisées pour conserver des moyens pour la lutte. Ainsi, pour ne pas être dissous, le syndicat de la métallurgie du Havre change ses responsables, mais conserve son ancien secrétaire général, Louis Eudier, comme secrétaire administratif. En fait ce dernier continue à en être le véritable animateur de l’organisation. Il garde à sa disposition le matériel du syndicat, et surtout des ramettes de papier et des stencils, et peut utiliser la Gestetner du syndicat des marins qui est logé à la même adresse rue Fulton» (André Tollet)
Pendant l'Occupation, requis civil à Fécamp et à Honfleur, il redevient secrétaire "légal" (1940) du syndicat CGT des métaux.
Clandestinement, Louis Eudier participe à des actions de résistance : sabotage du câble souterrain reliant l'Etat-Major allemand au Grand Quartier général, formation de groupes dans les entreprises (il est homologué RIF à la date du 1er mars 1941).
Après plusieurs perquisitions, des policiers français et allemands l'arrêtent après la dissolution de son syndicat, le 9 juillet 1941. Jugé aussitôt par le tribunal de grande instance du Havre, il est condamné en application des décrets de septembre 1939, et passe de la prison du Havre à la prison Bonne Nouvelle de Rouen. Il est remis aux Allemands à leur demande et interné au camp allemand de Compiègne (Frontstallag 122).

Le 8 décembre 1941, en réponse aux demandes du Haut commandement militaire dans le but de former un convoi de 500 personnes vers l’Est, la Feldkommandantur 517 de Rouen établit une liste de 28 communistes dans laquelle le nom de Louis Eudier figure : liste de communistes «actuellement au camp de Compiègne et pour lesquels est proposé un convoi vers l’Est. Cette liste a été complétée de quelques personnes arrêtées à la suite de l’attentat du Havre du 7 décembre 1941». (Document ci-contre)
Il adhère à l’organisation (clandestine) du Parti communiste à Compiègne, dirigée par Georges Cogniot. Il participe au creusement du tunnel qui permet l’évasion de 19 militants communistes et syndicalistes dans la nuit du 21 au 22 juin 1941. Lire dans le blog : 22 juin 1942 : évasion de 19 internés.
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Depuis le train qui l’emporte à Auschwitz, le 6 juillet 1942, il lance une lettre sur le ballast, dissimulée «dans une boîte à fromage : elle parviendra à destination».
Louis Eudier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942
A Auschwitz, Louis Eudier est affecté au kommando de peinture des ski pour l’armée allemande, puis à la DAW (usine d'armement): Atteint de typhus et de tuberculose, il passe quatre mois à l'infirmerie, échappant à plusieurs sélections pour la chambre à gaz. Il y est l'un des membres du groupe français de Résistance, en contact avec Roger Pélissou, Eugène Garnier et Jules Le Troadec.
Louis Eudier est transféré à Gross Rosen le 7 septembre 1944 avec un groupe de 29 autres «45 000». Il y est enregistré sous le n° matricule n° 40995. Puis en février 1945, après une marche épuisante, il est évacué à Hersbrück (n° 84554). Après leur quarantaine, les «45 000» sont répartis dans divers kommandos dont une dizaine sont affectés aux usines Siemens.

Le 9 février 1945, le camp de Gross-Rosen est évacué. Louis Eudier fait partie des 18 «45000» évacués sur Hersbrück (kommando de Flossenbürg, constructions Dogger). Le 11 février 1945, après une marche épuisante, il y est enregistré sous le matricule n° 84 454.
Le 8 avril 1945, les dix-sept «45 000» survivants sont à nouveau évacués pied de Hersbrück pour Dachau, où ils arrivent, le 24 avril 1945. Ils y sont libérés le 29 avril 1945 par les troupes américaines. Louis Eudier est rapatrié le 19 mai 1945, via Strasbourg.
A son retour au Havre, Louis Eudier devient vice-président du second comité local de libération et est président fondateur de la FNDIRP locale.
Il est présenté et élu conseiller général du 4ème canton le 30 septembre 1945 : il remplace son camarade de déportation Jules Le Troadec. Ce mandat lui est renouvelé en 1949 et 1955 (il est conseiller général durant 28 ans).
Louis Eudier se marie le 7 août 1946 à Saint-Éloy-les-Mines (Puy-de-Dôme).
«En octobre 1947, il est élu au conseil municipal du Havre, dont il démissionne en mars 1948, puis réélu en mai 1954.
Adjoint au maire, André Duroméa
Il est adjoint au maire de cette ville à partir de 1956» (ici avec André Duroméa).
En 1953 il est élu secrétaire de l'Union  départementale des syndicats C.G.T. de la Seine maritime depuis 1953.
Elu Député, 2 janvier 1956
Il est élu député de la 2ème circonscription de la Seine-Maritime le 2 janvier 1956. Présenté en deuxième position sur la liste conduite par René Cance, il obtient 67 716 suffrages sur 217 707 exprimés. Son élection étant validée le 20 janvier, il est nommé membre de la Commission de la reconstruction, des dommages de guerre et du logement (1956-1957). Durant la législature, Louis Eudier dépose plusieurs amendements relatifs aux dommages de guerre et intervient également au cours des débats concernant les transports maritimes et la construction navale. Il vote l'investiture de Guy Mollet (31 janvier 1956), approuve les pouvoirs spéciaux en Algérie (12 mars), mais refuse la confiance au gouvernement sur la politique étrangère (affaire de Suez, 25 octobre). Il s'oppose à la ratification des traités instituant la Communauté économique européenne et l'Euratom (9 juillet 1957) et à la prorogation des pouvoirs spéciaux (19 juillet). Il refuse la confiance au gouvernement Bourgès-Maunoury (30 septembre, chute du cabinet), vote contre le projet de loi-cadre sur l'Algérie (31 janvier 1958), se prononce en faveur de la déclaration d'état d'urgence (16 mai). Il vote contre la confiance au général de Gaulle, les pleins pouvoirs et la révision constitutionnelle le (1er et 2 juin).
Il organise le 26 juin 1960 au Havre le premier rassemblement des survivants des deux convois de déportation politique à Auschwitz du 6 juillet 1942 et du 23 janvier 1943. Il publie «Notre combat de classe et de patriotes (1934-1945)».
A 75 ans, il est toujours conseiller municipal et Président de la FNDIRP locale.
Après son décès, le 11 août 1986, son nom est attribué à une rue du Havre, et à une salle municipale de son ancien quartier.
Il a reçu de nombreuses décorations : Croix de guerre 1939-1945 avec palmes, Médaillé militaire, Médaillé du Combattant volontaire de la Résistance 1939-1945. Médaillé de la Déportation, Chevalier de la Légion d'Honneur.

Notes
  • 1 Louis Eudier : «Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945 », Le Havre imprimerie Duboc, Imprimerie Duboc, Le Havre. Sans date. Le livre est postérieur à 1971. 1982 d’après le Maitron.
  • 2. Depuis 1931, Louis Bréguet a implanté une usine d’hydravions en baie de Seine, sur la pointe du Hoc à côté du pont VII.
  • 3 Pierre Monate "La révolution prolétarienne" 25 juin-10 juillet 1936.
  • 4 In "le Fil Rouge", revue de l’Institut CGT d'Histoire Sociale de Seine Maritime : «Un printemps qui change la vie».
Sources
  • Textes et témoignages. Documents fournis par Madame Sylvie Barot, Conservateur des Archives du Havre (23 mars 1994).
  • "le Havre libre" du 24 avril 1978 fête le 75ème anniversaire de Louis Eudier
  • Hommage funèbre "Le Havre libre" du 12 août 1986.
  • Louis Eudier «Breguet-Le Havre : première grève-occupation en 1936», Cahiers d’histoire de l’institut Maurice Thorez, 1972, n° 29, p. 67-70.
  • Liste d’otage du 8 décembre 1941 : CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) XL III - 56.
  • Marie Paule Hervieu «Communistes au Havre, communistes du Havre» Institut d’Etudes Politiques de Paris. Thèse de doctorat et «Communistes au Havre: histoire sociale, culturelle et politique, 1930-1983».
  • Liste d’otage du 8 décembre 1941 : CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) XL III - 56.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997.
  • © Site internet «Le Fil rouge», Institut CGT d’Histoire sociale de Seine Maritime.
Biographie rédigée en novembre 2011 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

1 commentaire:

Eudier Catherine a dit…

Je suis une petite nièce de Louis Eudier ! ! Catherine Eudier née au havre en 1957 ! J habite Arles dans les bouches du Rhône!
J avais envie de m exprimer sur le parcours de mon grand oncle ! Lorsque je lis et relis sa biographie ainsi que son livre! Je penses à lui et toutes les autres personnes qui ont sauvées des vies humaines et passés toute leur vie à aider les
autres ! Mais que veut dire vie
humaine aider ,aujourd'hui ! Quand je vois cette société qui ne mène
plus aucun combat par peur de déranger leur petit confort ! Plus de vrai syndicat ,chaque personne ne
pense qu'à tirer la couverture vers eux ! Je dis ça en connaissance de cause !
Juste pour dire que je suis fière que dans ma famille il y est eu de vrai hommes comme mon grand oncle et mon grand père maternel Léon Bellenger Deporté politique à auztwit (45000)

Bonne journée : Arles Eudier.catherine