L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


DAENS Louis





45418

Louis Daens est né le 25 février 1892 à Lens (Pas-de-Calais), fils de Blanche Laurent et de Louis-Philippe
Daens, houilleur, son époux. 

Il est domicilié au 60 rue de la République à Bolbec (Seine-Inférieure/Seine-Maritime) au moment de son arrestation. Les citations en italique marron sont de sa fille cadette, Mme Marie-Jeanne Piednoël.

Louis Daens travaille pendant vingt ans comme mineur de charbon en France (à Dourges, Bruay-en-Artois, Creusot-Montceau-les-Mines), puis au Canada à Port Morien en Nouvelle Ecosse. A son retour en France, «ne voulant pas que ses fils deviennent mineurs de fond», il s’installera en Normandie avec sa femme et ses enfants, où plusieurs membres de la famille se trouvent déjà.


Il est mineur de fond en 1913. Le conseil de révision l’indique « soutien de famille » le 27 novembre 1913. Extrait de son livret militaire « 1m 61, cheveux blonds, yeux bleus, visage large, tatouages aux mains ».

A la déclaration de guerre, il est mobilisé  et incorporé au 33ème Régiment d’InfanterieI, puis au 68ème et au 73ème d'infanterie à Béthune. Il est blessé à trois reprises. Le 9 janvier 1915, il est soigné à l’hôpital de campagne de Troyes, puis à Niort jusqu’au 10 mai 1915. Il rejoint son régiment. Blessé à nouveau le 2 mars 1916 il est évacué au dépôt. Affecté au 1er bataillon, 3ème compagnie, il est atteint par un obus le 17 mai 1916, blessé aux jambes et aux hanches. Il est dirigé sur les mines et le 4 août 1917, il est classé « affecté spécial au mines », « en sursis aux mines de Blanzy » en août 1917. Pensionné, il reçoit la Médaille militaire, la Croix de Guerre, la Médaille de Verdun.

Il épouse Marie Lampin le 27 juin 1918. Le couple habite alors à Montigny-en-Gohèle (Pas-de-Calais). Ils ont eu six enfants en 1942 (trois garçons, Louis, Benoit et Pierre-Jean, et deux filles, Lucienne l‘aînée et Marie-Jeanne qui a 9 ans et demi au moment de l’arrestation de son père). Un autre garçon est décédé accidentellement au Canada à l’âge de 7 ans.
Membre du Parti communiste depuis 1928, Louis Daens est à la tête du syndicat CGT des Produits chimiques de Port-Jérôme (raffineries de Port-Jérôme-Gravenchon) de 1936 à 1939 avec Henri Messager (1). 
Louis Daens «est employé d’abord au chantier naval du Trait, puis à Esso Standard (raffinerie de Notre Dame de Gravenchon), comme opérateur entre 1935 et 1939. Il est licencié à cause de ses idées syndicales et politiques, ayant participé aux grandes grèves à cette époque (notamment la grève du 30 novembre 1938)».
Logé par l’entreprise, il est expulsé de son logement. Il retrouve du travail aux Tréfileries du Havre d’octobre 1939 à juin 1940. Il loge à l’hôtel. Puis ayant trouvé une maison à Bolbec par l'intermédiaire de son beau-père qui habite cette ville, il travaille ensuite comme terrassier aux Ponts et Chaussées de Bolbec, qui commencent le tracé du Pont de Tancarville (les travaux débutent le 1er décembre 1940).
Pendant l’Occupation, militant du Parti communiste clandestin, il confectionne et distribue des tracts sur la voie publique «qu’il répartissait aux camarades de Bolbec, Lillebonne, Gravenchon. Je sais qu’il y avait un petit réseau». Les réunions ont lieu dans une salle derrière le café Félix ou en rase campagne. Il y retrouve Georges Omont, Victor David, Fernand Quesnel, Louis François, André Augeray, Henri Messager.


Selon sa fille et «l’Avenir du Havre» (document ci-contre), c’est à la suite d’une dénonciation par un commerçant de la rue de la République (Mr L...), qu’un brigadier de gendarmerie (B...) , plusieurs gendarmes français et deux gendarmes allemands viennent perquisitionner à son domicile le 31 juillet 1941 vers 16 h 30 (pour son frère Benoit, lui aussi très jeune, il y avait quatre gendarmes allemands et deux gendarmes français). Une voisine qui a vu arriver les Allemands a heureusement le temps de dissimuler les tracts recherchés. Cependant un gendarme français trouve dans le tiroir de l'armoire un exemplaire de l'Humanité datant de plusieurs mois.
Lorsque les gendarmes français et ceux de la Felgendarmerie repartent, Lucienne la fille aînée de Louis Daens va au devant de son père avec son vélo de femme de couleur bleue. Elle dit à son père d’enlever son béret, ses lunettes et fait l’échange des vélos.

Les gendarmes français avaient décrit entre eux Louis Daens comme «un petit gros, avec un béret, des lunettes et un vélo d’homme de couleur rouge». Elle prend les tracts qu’il portait dans sa musette et les détruit dans un fossé. «Hélas, le brigadier de gendarmerie B. envoie le gendarme R. prévenir mon père à 19h30 qu'il doit se présenter à la gendarmerie . Celui-ci, confiant, malgré les recommandations de ma mère de partir, mangeait tranquillement sa soupe». Louis Daens passe quelques jours à la prison de la gendarmerie de Bolbec. "Notre mère tente une démarche pour le faire libérer auprès de la Kommandantur. Il lui est répondu que faute de preuve un non-lieu avait été prononcé et que l'incarcération de son mari résultait de la volonté de la gendarmerie française".
Il est incarcéré au Havre le 5 août 1941 jusqu’au 28 août, puis transféré à Rouen le 29 août. Louis Daens passe en jugement en septembre 1941. Il est condamné à deux ans de prison, mais il est remis aux autorités allemandes à leur demande le 22 octobre 1941.
Celles-ci l’internent le 24 ou le 25 octobre 1941 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) où il reçoit le numéro matricule 1924. Il est affecté au bâtiment A2, chambre 14.

Le 4 juillet 1942, il envoie une lettre à sa femme, où il lui annonce leur départ «pour une destination inconnue». Il écrit qu’il est toujours avec «les copains du Trait, sauf Fezandelle (2) qui a été fusillé». Il lui demande de prévenir madame Lucien Bellet de Notre-Dame de Bondeville du départ de «Maurice et Lulu» avec lui. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages.

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Louis Daens est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «Judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro 45418 selon la liste par matricule du convoi établie en 1974 par les historiens polonais du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau.
Louis Daens entre à l’infirmerie de Birkenau le 5 janvier 1943. Il meurt à Birkenau le 9 février 1943, d’après le certificat de décès établi au camp pour l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 203). La date inscrite sur le registre d’état civil de Bolbec en 1946 est le 15 octobre 1942 (dans les années d'après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives (le 1er, 15 ou 30, 31 d'un mois estimé) à partir des témoignages de rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés. Cette date correspondait au témoignage de Robert Gaillard qui pensait qu’il était mort «dans les premiers mois»).


Depuis le départ de Compiègne de son époux, Marie Daens avait entrepris plusieurs démarches auprès de la sous-préfecture du Havre et de la Croix Rouge. Une lettre de celle-ci en date du 23 juillet 1943 l’avait informée qu’un certain nombre de déportés du convoi du 6 juillet se trouvaient à Auschwitz. Elle avait écrit en vain au commandant du camp (document ci-contre).

Louis Daens est reconnu «Mort pour la France» le 27 août 1947. Il est homologué comme «Déporté politique» le 10 avril 1963. Mais le titre de «Déporté résistant» lui est refusé en 1969, ce qui a profondément choqué ses enfants : Benoit Daens a écrit une lettre pleine dignité au ministre des anciens combattants, qui après avoir ordonné une nouvelle enquête a persisté dans le refus d’attribution, «les témoignages de M. Coste et de Mme Bunel ne précisant pas si les tracts que Louis Daens distribuait émanaient d’une organisation reconnue au titre des FFC, FFI ou de la RIF, comme l’exige l’alinéa a) du 4° de l’article R.287 du code des pensions».
La mention «Mort en déportation» est mentionné sur son acte de décès parue au Journal Officiel du 30 août 2007.
Son nom figure sur une plaque qui était apposée sur le local de la CGT de Notre-Dame-de-Gravenchon, «avec celui de G. Loison, Henri Messager, Basille et bien d’autres», «en hommage aux militants de la CGT, victimes du nazisme, morts pour leur engagement dans le combat pour la liberté, 1939-1945». Cette plaque a été apposée sur les nouveaux locaux de la CGT (Lillebonne-Gravenchon) transférés depuis à Lillebonne (1 bis rue Fauquet-Lemaitre) et inaugurée le premier mai 2001, en présence de sa fille Jeanne Piednoël, d'André Messager (fils d'Henri), de Christiane Giffard (fille d'Emile Robinet) et de la famille de Georges Loison (beau frère d'Henri Messager, fusillé lui aussi au Mont Valérien)
Son nom est également inscrit sur le Monument «Souviens-toi», rue des Martyrs de la Résistance à Bolbec et une cellule du Parti communiste de Bolbec porte son nom. Le journal "L'avenir du Havre" lui a rendu hommage à la Libération.
  • Son fils aîné, Louis Daens, né en 1912, est arrêté au Trait pour distribution de tracts anti-allemands. Il est condamné à une peine de prison. Grâce à la complicité d’un gendarme, il s’enfuit et passe le restant de la guerre dans la clandestinité à Paris.
  • Son frère, Pierre-Jean, alors âgé de 17 ans et demi s’engage dans les FFI, puis rejoint l’armée Leclerc «pour, disait-il, aller délivrer mon père que nous pensions en Allemagne».
  • Marie-Jeanne, militante du PCF et de la CGT fut conseillère municipale et adjointe au maire pendant 12 ans. Benoît Daens a témoigné de l’arrestation de son père dans le livre fait (en PAE) par les élèves du collège de Roncherolles de Bolbec. "Le dénonciateur, condamné à mort par contumace, est revenu à Granville, après le délai de prescription de 7 ans. Il a dû recomparaître devant le tribunal militaire de Metz et fût acquitté. Procès auquel auquel assiste Pierre-Jean, dont le témoignage n'a pas été pris en compte. Ce tribunal a estimé que l’on ne pouvait pas condamner un père de 7 enfants. C’est aberrant quand on sait que lui, n’a pas hésité, à dénoncer des pères de famille (…
  • Note 1 : Henri Messager est secrétaire du syndicat CGT des pétroles, membre du bureau fédéral du PC. Il est licencié le même jour que Louis Daens. Clandestin depuis novembre 1940, il est arrêté le 18 février 1942 à Cherbourg, et fusillé au Mont-Valérien le 21 septembre 1942 (in Maitron).
  • Note 2 : Marcel Fezandelle, né le 8 mars 1921 à Mertrud (Haute Marne) était dessinateur-traceur en construction navale à Le Trait. Il est arrêté en novembre 1940 pour activités communistes. Interné au camp de Compiègne, il est fusillé comme otage au Mont Valérien le 15 décembre 1941, le même jour que 74 autres otages, dont Gabriel Péri.
Sources
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par sa fille Marie Jeanne Piednoël-Daens le 8 février 1992.
  • Témoignage de Robert Gaillard.
  • Attestations concernant sa déportation à Auschswitz, de Louis Eudier et Jules Le Troadec.
  • Mme Jeanne-Marie Piednoël, sa fille, m’a fourni de nombreux documents en avril 1992 (puis en octobre 201) : La lettre de son père du 4 juillet 1942 qui annonce son départ, les courriers de sa mère. adressés à Compiègne et à Auschwitz, l’acte de décès de son père, un article du journal "l'Avenir du Havre" du 29 juin 1945, des photos de famille.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997. Tome 24, page 13, notice de Jean Pierre Besse.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • "Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l'infirmerie de Birkenau, kommando d'Auschwitz, Registre des décédés" du 1.11.1942 au 15.07.1943.
  • © Site www.mortsdanslescamps.com
  • © Courriel d'octobre 2012 de Jean-Paul Nicolas, syndicaliste, collaborateur du Maitron (informations, livret militaire, état civil).
Biographie rédigée en octobre 2011 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. *Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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