L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


La journée-type d'un déporté d'Auschwitz


René Maquenhen, 45826, rescapé du convoi du 6 juillet 1942, a retracé pour sa famille la journée-type d'un déporté d'Auschwitz, pendant le second semestre de l'année 1942.

«Le réveil était signalé (...) au moyen d'un gong. Le chef, déjà prêt, allumait les chambres : il était 3 h 30 du matin et déjà, il avait la schlague à la main. Ou bien, c'était le fait de son secrétaire, le Schreiber. Après avoir crié Aufstehen (debout), il nous traitait de chiens, passait dans la chambre et nous saluait à coups de schlague. (...) Il fallait ensuite faire son lit en vitesse, quitter la chambre et, corps nu, se laver dehors à une espèce de tuyau percé à plusieurs endroits.

On se lavait très souvent sans savon et il fallait faire vite, car là aussi, un gardien trouvait plaisir à frapper les gars. Ensuite, on remontait au block se vêtir d'une chemise minable qui, souvent, n'était qu'une loque remplie de puces. (...) Une fois vêtu, il fallait faire la queue pour toucher le pain : selon les blocks, il était donné le matin ou bien le soir. Il y avait aussi le fameux thé, dit herbata. La distribution finie, il était 4 heures ou 4 heures et demie.

Nous sortions dehors, par n'importe quel temps, pour manger, debout, notre maigre pitance. L'hiver, nous étions gelés. A quatre heures et demie ou cinq heures, c'était le second coup de gong. Il fallait se ranger devant son block par 10 et rester sans bouger et sans parler pendant le temps de l'appel qui se prolongeait jusqu'à 5 h 30. Au troisième coup de gong, chacun rejoignait son rang dans l'équipe de travail. Nous étions comptés plusieurs fois par le kapo, très remarquable à son brassard jaune sur lequel se détachait le nom de l'équipe de travail dont il s'occupait. Il y avait un Vorarbeiter pour 10 hommes : il portait un brassard moins large sur lequel était inscrit aussi le nom de l'équipe. Le quatrième coup de gong était donné par la musique du camp qui jouait jusqu'à la sortie des derniers kommandos. Cela pouvait durer une heure à une heure trente, car il y avait environ 20 000 hommes au camp. Quelques kommandos, ceux qui travaillaient à proximité, rentraient manger au block.

Le repas était servi dehors et la sortie se faisait, comme le matin, au moment de la mise en route de la musique. (...)

Ceux qui travaillaient plus loin mangeaient sur place. Le repas était apporté par des camions ou des voitures traînées par des prisonniers et gardées par des SS. La distribution était souvent accompagnée de coups de trique et certains même devaient se passer de leur ration. Le soir à 5 heures 30, on se remettait en rangs.

Les derniers ramenaient les morts. Sur un kommando de 200 hommes, il y avait 4, 5, 10 cadavres, tuméfiés par les coups ou déchiquetés par les chiens. Nous marchions au son de la musique. Il était défendu de balancer les bras, nous devions nous tenir raides et au pas, même les porteurs de cadavres et de blessés. Lorsque, fatigués, ils laissaient traîner leurs fardeaux, les SS se réjouissaient de ce spectacle. Aujourd'hui, c'est eux, demain ce sera nous, pensions-nous devant nos camarades privés de vie. Quand viendra-t-il le jour de nos bourreaux ?

La rentrée du soir terminée (...), le gong sonnait. Il était 6 heures 30. Puis, c'était l'appel qui souvent durait 2 ou 3 heures. (...) Rentrés aux blocks, - il pouvait être 9 heures 30 ou 10 heures -, nous étions reçus à coups de schlague. Le chef de block se postait à la moitié de l'escalier et prenait plaisir à frapper les gens à la montée. En haut, avait lieu la distribution d'un quart de litre de thé. Une fois servis, le chef de chambre et ses auxiliaires nous bourraient de coups de poings dans le creux de l'estomac.

Ensuite, au lit. Nous couchions, à deux ou à trois, sur une couchette qui faisait 80 centimètres de large. Puis, avant que sonne le dernier coup de gong tant désiré de la journée, le chef de block faisait une dernière distribution de coups de bâton sous des prétextes futiles. Consultant la liste des noms, il appelait des gars. Nus, ils devaient se placer à plat ventre sur un tabouret, la tête coincée entre les jambes d'un des aides du chef de block qui lui maintenait les bras en arrière, tandis qu'un autre lui tenait les jambes pour l'empêcher de bouger. Quand l'un était fatigué de taper, l'autre le reprenait. Munis d'une schlague en cuir de 75 centimètres à un mètre, ils leur distribuaient des séries de 5 à 50 coups. Selon les chefs de block ou de chambre les mesures variaient. Une fois couché, on devait relever les couvertures pour l'inspection des pieds.


Ceux qui avaient les pieds sales ou en mal, passaient à la schlague, accompagnée de gifles, de coups de poing ou de pied. Il nous fallait également descendre du lit puis remonter pendant une demi-heure ou plus. Les gars, déjà épuisés par le dur labeur de la journée, pouvaient à peine remonter. Le bourreau, tout joyeux, courait entre les lits et schlaguait à plaisir. Ce n'étaient que cris et plaintes. Quand le désir lui prenait, en hiver, il nous faisait descendre dans la cour et nous laissait sous la pluie ou la neige pendant le temps que durait sa fantaisie. Il faisait cela lorsqu'il ne pouvait pas dormir ou qu'un bruit quelconque l'avait réveillé. Nous n'étions à peu près tranquilles qu'à 10 heures 30 ou 11 heures. Nous n'avions donc que 4 heures 30 à 5 heures pour dormir et nous reposer et cela lorsque nous n'étions pas ennuyés la nuit. (...) Nous étions couverts de puces et, toute la nuit, nous nous grattions. Quelquefois, on trouvait (...) son compagnon de lit mort, par suite des mauvais traitements. Cela m'est arrivé cinq fois. Pendant la nuit, j'avais senti quelque chose de froid dans mon dos. Je bousculai mon voisin à plusieurs reprises. Cela ne le dérangea pas. En allongeant le bras, je sentis le sien raide et froid. Quelle horrible sensation ! J'avais compris. Ramenant la couverture sur lui, je me rendormis pour ne pas être obligé de le porter seul en bas. Au matin, je m'empressai de toucher ma ration et de filer, car si je le signalais, ce seraient des coups de pieds au derrière pour le descendre plus vite".

Source

  • Cahier de souvenirs de René Maquenhen, confié par sa fille Renée Grosjean (4 novembre 1987).
  • L'extrait ci-dessus a été publié dans mon premier livre «Mille otages pour Auschwitz» p.243 et 244.
  • Dessins de Francis Reisz (in "Témoignages sur Auschwitz").

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