L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Des cheminots d'Amiens-Longeau dans la Résistance



Sabotage d’une grue de relevage de 32 tonnes au dépôt d’Amiens (30 avril 1942)

Les cheminots de la Somme et plus particulièrement ceux du dépôt d’Amiens-Longueau, qui ont fourni de nombreux cadres à la CGT et au Parti communiste, ainsi que plusieurs élus (Jean Catelas, député d’Amiens en 1936, Louis Prot, député de la deuxième circonscription d’Amiens et maire de Longueau, arrêté en 1939, déporté en Algérie en 1941 et Paul Dujardin, conseiller général d’Amiens sud-est, arrêté en mai 1942, interné à Châteaubriant) sont et seront largement partie prenante dans la résistance à l’occupation allemande. Dans sa thèse «Les Picards face à l’occupation allemande», Dominique Duverlie constate d’ailleurs que la part des résistants est l’une des plus fortes chez les employés SNCF (8,9 %), juste derrière les ouvriers de l’industrie (9,1 %).
Jean Catelas, ancien cheminot d’Amiens, membre suppléant du comité central du PCF, élu député d’Amiens en 1936, déchu de son mandat par Pétain le 20 février 1940, appelle en octobre 1940 ses camarades cheminots d'Amiens-Longeau à poursuivre la lutte au sein des syndicats : «Accrochez-vous. Restez-y envers et contre tous, pour en refaire contre les traîtres et contre les lâches votre moyen de défense des revendications et de libération des Français». www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num.

Louis Prot et Jean Catelas (premier plan à droite)
Arrêté à Paris le 14 mai 1941, il est condamné à mort le 20 septembre 1941 par le «Tribunal d’État» doté de pouvoirs spéciaux, créé spécialement par le gouvernement de Vichy le 9 septembre 1941 : Les charges, bien minces, concernaient essentiellement cette «lettre aux cheminots d’Amiens».
Le 22 septembre depuis la Santé, il écrit à son camarade Paul Baheu, cheminot d’Amiens, délégué du personnel, ancien conseiller municipal de Longueau et résistant de la première heure, qu’il fait « gardien de sa mémoire et de son passé » : «A mes amis, je lègue mon passé sans tâche et je leur passe le flambeau». Jean Catelas est guillotiné le 24 septembre 1941 à la prison de la Santé à Paris.

Sabotage d’une grue de relevage de 32 tonnes au dépôt d’Amiens dans la nuit du 30 avril 1942, et sabotage de la plaque tournante le 11 mai 1942.

L’émotion et le ressentiment sont vifs dans tout le département, à la mesure de la popularité de l’ancien cheminot comme en témoigne le Rapport de la gendarmerie de Flixecourt du 17 novembre 1941 (Fixecourt est à une vingtaine de km d’Amiens). « Les tracts distribués le 17 novembre 1941 au matin sont du format 31x23 et sont ronéotypés. Ils ne portent ni date, ni numéro, ni signature ils s’intitulent "L'Etincelle", organe de la vallée, de la Nièvre du Parti communiste français. Ils sont divisés en cinq paragraphe qui sont titrés : «Vengeons Jean Catelas», Les voilà les assassins, La misère dans la Vallée, Revendiquez, Bravo les gars de la Nièvre.
«A l'automne 1941, la direction du Parti communiste a résolu d'accélérer l'organisation et l'élargissement de ses groupes de combat. Une directive demandait à 10 % des militants de se porter volontaires pour l'action armée. (…) La Normandie-Picardie figure avec le Nord et la région parisienne parmi les plus tôt structurées et les plus solides. Elle s'étend sur six départements : la Somme, l'Oise, la Seine-Inférieure, l'Eure et Loir, le Calvados et la Manche. Au début du printemps 1942, deux des responsables interrégionaux, Jean Petit et Maurice Lemaire, des traminots d'Amiens, sont venus à Caen pour répercuter les nouvelles directives du Comité Militaire. La priorité est désormais donnée aux sabotages sur la voie ferrée, avec la mission de mettre au point la technique de déraillement la plus efficace possible ». (Jean Quellien, Bully, février 1992 137 site Beaucoudray).
«Cheminots [...] sabotez le matériel confié à vos soins. Désorganisez les transports. Détruisez, incendiez sur les voies tout ce qui est destiné aux Allemands. Que par vos soins, les catastrophes s’abattent sur les convois de troupes»(1) La Vie ouvrière, n° 79 du 21 mars 1942 (Archives de l’Institut d’histoire sociale de la CGT (IHS CGT), La Vie ouvrière, n° 79 (21 mars 1942), p. 1).
Le site ferroviaire d’Amiens-Longueau est une grande gare de triage du réseau des chemins de fer du Nord, qui relie les industries du Nord de la France à la région parisienne. Il a une fonction de triage et de redistribution de fret et emploie 2300 agents en 1939. Par sa position et ses installations, ce centre ferroviaire est devenu pendant la guerre un objectif stratégique faisant l’objet de nombreuses destructions, tant par des bombardements de la RAF que par des actes de sabotage opérés par la Résistance. «Dès 1942, la destruction des grues de relevage progresse aux dépôts de Longueau et d'Amiens. Dans la nuit du 31 avril au 1er mai 1942, une grue de 32 tonnes est sabotée au dépôt d'Amiens. Une trentaine de cheminots sont arrêtés à la suite de cet acte. Huit ne reviendront jamais dans leur atelier». (Natacha Fromentin La vie quotidienne des cheminots d’Amiens-Longueau pendant la guerre : destructions, sabotages et économie de pénurie ».


Puis la plaque tournante du dépôt d'Amiens saute le 11 mai 1942, ce qui paralyse pour longtemps le trafic (témoignage de Noël Baheu, membre de l'OS, responsable des FUJP).
A titre de représailles, les Allemands arrêteront au total 37 cheminots du dépôt d’Amiens pour ces deux sabotages. Neuf de ces cheminots arrêtés entre le 3 et le 20 mai 1942 sont déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.


Plaque en gare d'Amiens
Ils sont tous communistes. Plusieurs d’entre eux ont participé à la préparation du sabotage ou à son exécution. Selon les témoignages de leurs familles, Clovis Dehorter et Georges Poiret en faisaient partie.
Ils sont transférés rapidement au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122). Pour comprendre la politique de l’occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages».

Mme Jacqueline Jovelin, fille de Clovis Dehorter m’a envoyé en octobre 1990 la photocopie de la carte postale reproduite en haut de l'article (manifestation du souvenir, après la guerre : sur la pancarte "Camarades livrés par les traîtres, 1er mai 1942, disparus au camp d’Auschwitz, Poyen, Poiret, Baheu, Dehorter, Charlot, Boulanger, Morin, Allou".) 

Claudine Cardon-Hamet
© Photo plaque tournante association "Rotonde" Longueau

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