L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Les camps de La Chauvinerie et de Compiègne, témoignage sur René Amand





René Amand, témoignage de Marcel Couradeau.
Ce témoignage, s’il concerne d’abord René Amand (à droite sur la photo. Lire sa biographie), un des dirigeants du Parti communiste dans la Vienne, apporte également un éclairage fort sur les idéaux de ces militants, depuis l’organisation du partage égalitaire des rares colis à Compiègne, jusqu’à la conviction que l’Union soviétique ne sera pas vaincue.
Marcel Couradeau, né le 12 septembre 1908 à Montmorillon, employé des PTT à Poitiers (bureau tri-gare), était en 1939 membre du bureau fédéral du Parti communiste de la Vienne avec René Amand. Arrêté comme lui le 23 juin 1941 dans le cadre de l’opération «Aktion Theoderich», il est conduit à la caserne de la Chauvinerie occupée par les Allemands, puis interné à Compiègne (Frontstalag 122) où il reste jusqu’à sa déportation au camp de Sachsenhausen le 24 janvier 1943 d’où il sera libéré le 25 avril 1945.

«J'ai bien connu René Amand : avant la guerre, nous étions ensemble au bureau fédéral du Parti communiste. Nous avons suivi ensemble une école régionale (du PC) à Saint Junien, dans la Haute-Vienne. A onze ans, il avait quit­té l'école pour gagner sa vie et aider ses parents ; son manque de culture, qu’il s'efforça de combler par la suite, ne l'empêchait pas d’avoir des vues politiques très sûres et très précises. La lutte pour la vie avait tôt mûri son jugement.
Arrêtés ensemble le 23 juin 1941 par la police fran­çaise qui nous livra le jour même aux Allemands, nous fûmes conduits à la Chauvinerie. Nous y restâmes quel­ques semaines ; se trouvaient avec nous Léopold Saillier, un vieux postier, Alfred Meniens, un électricien, Emile Boisson, qui travaillait aux Assurances sociales, et tous les camarades arrêtés dans le département, trente ou quarante, dont trois femmes : Isabelle Couteau, Jean­ne Massé et Simone Boisson.
Nous logions dans une baraque isolée, loin des ca­sernes, entourée de barbelés. Nous étions gardés jour et nuit par les sentinelles. Chaque matin, nous éton­nions fortement nos gardiens par une séance d'éducation physique qui se prolongeait une heure durant. Eux sa­vaient mieux que nous, sans doute, ce qui nous attendait et notre comportement les surprenait. Le soir, lorsque dans la chambrée, tous ensemble, nous chantions, ils se penchaient aux fenêtres, nous regardant avec curiosité. Pour les uns, nous étions des fous, pour les autres des hommes courageux.
Un chemin qui se perdait dans les champs longeait notre enclos et c'est là qu'était notre ouverture avec le monde extérieur ; par dessus les barbelés, des conversations, des messages s'échangeaient, avec la complicité, l'indifférence ou la vigilance habilement en­dormie de nos gardiens. Le 11 juillet, nous partîmes pour Compiègne.
La nouvelle de notre départ avait couru comme la foudre et une grande foule de parents et d'amis encom­brait la salle des pas perdus de la gare. Lorsque nous descendîmes des camions, un grand silence se fit ; fortement encadrés, nous défilâmes devant la foule des hommes têtes nues, des femmes et des en­fants pâles et angoissés. Ce fut un instant d'in­tense émotion. Pas un mot, pas un cri, pas une supplication, nous allions la tête haute, ils ne pouvaient se réjouir de notre angoisse.
Après un voyage sans histoire, nous fûmes affec­tés au camp de Royallieu, au fameux bâtiment A4, dit "le bâtiment des communistes", parce que effectivement 90% de ses "locataires" étaient membres du Parti communiste. S’y trouvaient Georges Cogniot, le doyen du camp et l'admirable, le cher Varenne, res­ponsable du bâtiment, qui devait mourir à Auschwitz, Louis Thorez, frère de Maurice, mon voisin de lit, évadé, repris, puis fusillé par la suite.
Avec les camarades de la Vienne, nous partici­pâmes à la vie du camp en organisant un groupe théâtral ; notre parodie de Blanche Neige et la repré­sentation de Clochemerle eurent beaucoup de succès. René Amand, tout naturellement, était des nôtres.
Lorsque eut lieu la fameuse évasion de Cogniot et de plusieurs camarades, Louis Thorez m'avait mis au courant, et sans réfléchir, j'avais été porter la nouvelle à mon copain René. Il m'engueula copieusement : "Je le savais, dit-il, mais celui qui ne sait pas garder un secret est un mauvais communiste". C'était la première leçon que je recevais ; ce ne fut pas la der­nière. René Amand avait été choisi pour distribuer la soupe et le pain. Quand on meurt de faim, résister à la tentation de se réserver la meilleure part n'est pas une mince affaire, ceux qui sont passés par là le savent bien ; pour René, il n'eut jamais de pro­blèmes, l'idée d'une telle tentation ne l'effleurait même pas. Jamais dans notre bâtiment il n'y eut une seule réclamation pour la distribution de nourriture.
Dans la chambrée, nous mettions tout en com­mun, achats à la cantine, argent, colis. Croyez moi, ce n'est pas une chose facile de déposer ce colis, préparé avec amour par un être cher, sur la table, en sachant que finalement une toute petite part sera pour vous.
Un jour, je revenais avec René de la distri­bution des colis. Sur mes bras s'étalait mon colis éventré ; je ne pus résister à la tentation d'y pré­lever un petit morceau de chocolat ; René me regarda, reprit le chocolat en disant : «Voilà que tu voles, maintenant». Devant ma honte et mon désarroi, il ajouta gentiment : «Je sais, c'est difficile ; de­main, ce sera pire, alors il faut s'habituer dès maintenant». Il ne dit rien à la collectivité.
En janvier 1942, les Allemands avançaient rapidement sur le territoire de l'URSS, ils assiégeaient Leningrad, étaient aux portes de Moscou, sur la mer, avaient pris Odessa. Quelques uns d'entre nous, et j'en étais, étaient plus ou moins démoralisés. Le doute qui pousse au désespoir, nous avons connu cela, dans les camps. Je me confiais à René ; lui, il tenait superbement le coup ; même si l'Armée rouge, disait-il, devait être repoussée jusqu'en Sibérie, ils ne vaincront jamais l'URSS ; penser, raisonner autrement, ce n'est pas raisonner en communiste. Sa pensée rejoignait celle d'Aristide Pouilloux, qui me disait : "Quand tu doutes, et bien finalement, fais confiance au Parti ".


Le vendredi était pour nous un jour redoutable. A l'appel du soir, on venait chercher les fusillés du dimanche (au Mont Valérien). René, comme nous tous, en était profondément affecté. "C'est le prix de la liberté" - disait-il - "nous ne sommes pas au bout de nos peines, demain et après-demain seront pires, seule la liberté importe".
Et puis il est parti en juillet 1942. Je me sou­viendrai toujours de cet instant : dans un ordre impeccable, nos camarades défilaient devant nous, calmes, tranquilles, sûrs d'eux. Les précédant, seul, très droit, marchait notre responsable du bâtiment A4, le cher Varenne ; lui aussi, comme René, comme tant d'autres, ne devait jamais revenir. Ils étaient 1100 qui nous quittaient - une centaine nous reviendront.
J'ai eu la joie de rencontrer Limousin qui, lors de l'exode d'Auschwitz en janvier 1945 fut refoulé sur Sachsenhausen. Je lui parlais de René, il m'annonça sa mort: "Nous étions au terrassement, il fallait abattre un certain nombre de mètres chaque jour, Amand s'empres­sait de remplir son contrat, puis il aidait les camarades déficients, faisait double tâche. A ce régime, il ne pouvait tenir longtemps. Et ce qui devait arriver arriva».
Ce dernier trait illustre parfaitement le caractère de René : fidèle jusqu'au bout à son idéal, à l'image qu'il se faisait de l'homme communiste. Comme j'aurais voulu lui ressembler."

Marcel Couradeau, (Migné, Vienne), ouvrage édité par l’auteur au profit de la Caisse de Solidarité P.T.T.Poitiers-Gare.
  • «Ma déportation» Marcel Couradeau.
  • Photo d’immatriculation de René Amand à Auschwitz, © Musée d’Auschwitz.
  • Photo de René Amand, avec sa femme et un de ses frères au second plan.
  • Photo fusillade au Mont Valérien, 1944. Une des rares photos existantes © DR (association des amis de Franz Stock).
  • Photo de Marcel Couradeau © VRID  Vienne Résistance Internement Déportation

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