L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Le « brûlot » de Rouen


Soldats allemands devant la Kommandantur au Havre
Le 19 octobre 1941, sabotage d’un train de matériel militaire allemand, sur la ligne Rouen-Le Havre (entre les gares de Malaunay et de Pavilly), destruction de la permanence de la LVF à Rouen. Les autorités allemandes arrêtent près de 150 communistes(1) ou présumés tels en Seine Inférieure. 45 d’entre eux seront déportés à Auschwitz.
Episode que raconte Albert Ouzoulias dans les "Bataillons de la Jeunesse" , dont il est le responsable, avec "Fabien".
« Vers le 15 octobre, il est décidé de monter trois opérations, à Bordeaux, Nantes et Rouen. Pour chacune de ces villes, l’objectif est le déraillement d’un train de troupes ou de matériel et l’exécution d’officiers nazis. Le but politique est double ; d’une part impulser la lutte armée sur tout le territoire français ; d’autre part, obliger l’ennemi à se battre sur plusieurs fronts, alors que la majeure partie des troupes allemandes ne sont plus engagées que sur le front de l’Est, contre l’Union soviétique (…) Le groupe de Rouen frappe le premier. A l’été 1941, les actes de résistance armée restent limités à la région parisienne et au Nord (dépendant de l’administration militaire allemande de Bruxelles). Pour les étendre à d’autres régions, le Comité militaire national de l’Organisation Spéciale du Parti communiste(2) décide de constituer ce que le colonel Jules Dumont(3), commissaire national, appelle «des groupes de brûlots» : les combattants apparaissent dans une région, frappent l’ennemi puis agissent dans une autre région.
Il est constitué uniquement de jeunes des «Bataillons de la jeunesse», dirigés par Maurice Le Berre accompagné de Dandurain. Il est complété sur place avec des jeunes des ateliers de chemin de fer de Sotteville-lès-Rouen(4). Les cheminots de Sotteville ont fourni les renseignements nécessaires. Le déraillement prévu se produit le 19 octobre, sur la ligne Rouen-Le Havre, entre les gares de Malaunay et de Pavilly ». Albert Ouzoulias, et Martine Garcin, janvier 2004 (in «caratères draveillois : Résistance et création » in site : http://draveil-resistance.com

Maurice Le Berre relate cette opération : «Nous avons été cachés chez les sœurs Dissoubray(5), trois ou quatre jours. Après, nous avons fait sauter la permanence de la LVF avec un engin fabriqué par les cheminots(6). Notre troisième mission, abattre un officier nazi, n'a pu se réaliser, car nous avons dû quitter précipitamment Rouen ; Dandurain s'était fait arrêter près d'Elbeuf par des gendarmes qui lui avaient demandé ce qu'il transportait dans sa sacoche et l'avaient fouillé. Il a décliné sa véritable identité. Un des gendarmes avait fait son service au même régiment que lui, on l'a laissé filer» (in Albert Ouzoulias, Les Bataillons de la Jeunesse, Éd. Sociales, 1967). Les deux autres groupes de Nantes et Bordeaux sont constitués d’adultes de l’OS et de jeunes des «Bataillons»(7). Le sabotage du tunnel de Pavilly est également rapportée par Maurice Choury ("les cheminots dans la bataille du rail" et sur le site Site Internet du Groupe Archives Quatre Mares, L'Histoire des Ateliers de Quatre Mares (voir note 9)
Les autorités allemandes ne tardent pas à réagir : en représailles, la police allemande procède dès le 20 octobre 1941 à une série d’arrestations à Sotteville et dans tout le département, ainsi que dans 3 départements limitrophes (Oise, Eure et Somme). Celles-ci se font en référence au décret d’Otto von Stülpnagel(8) du 28 septembre 1941 (« le code des otages ») qui tente ainsi d'intimider et de paralyser les communistes avec l'aide de la police française. Le commandant de la région militaire A promulgue un décret le 14 octobre 1941, relatif aux arrestations d’otages : entre le 6 et le 10 octobre 1941, 1600 personnes sont interpellées à Paris (le département de la Seine) avec l'aide de la police française. Des opérations similaires ont lieu entre le 19 et le 21 octobre dans six autres départements de la zone occupée.
La caserne Hatry
En Seine Inférieure, la plupart des militants raflés sont regroupés à la caserne Hatry à Rouen. Après avoir été interrogés par la police allemande, ils sont dirigés sur le camp allemand de Compiègne entre le 23 et le 30 octobre 1941. Quarante d’entre eux sont déportés dans le convoi du 6 juillet 1942 à destination d’Auschwitz. D’autres seront fusillés ou déportés à Sachsenhausen ou Buchenwald.

Claudine Cardon-Hamet

Notes

  1. "30 ans de luttes au service des Travailleurs Normands et de la Paix", page 53 (brochure édité par la Fédération de Seine Maritime du Parti communiste en 1964).
  2. Constituée de groupes militaires, majoritairement composés d’anciens des Brigades Internationales, l’OS est à l'origine des FTPF en avril 1942.
  3. Le colonel Jules Dumont, ancien commandant de la 14ème brigade «La Marseillaise» en Espagne, sera fusillé au Mont Valérien en 1943.
  4. Des jeunes cheminots des ateliers de Quatre Mares (Sotteville).
  5. L’une d’entre elles, Madeleine Dissoubray, sera arrêtée le 20 février 1942, et déportée à Auschwitz dans le convoi du 24 janvier 1943, dit des «31.000». Madeleine  Odru est décédée le 17 janvier 2012 à l'âge de 91 ans. Elle fut l’épouse de Louis Odru, le commandant Curie dans la Résistance, député communiste jusqu’en 1986. L’Humanité du 19 janvier écrit «Madeleine Odru a été de tous les combats, mais celui qu’elle privilégiait était celui qu’elle consacrait à l’enfance, en tant que professionnelle de l’éducation nationale, et comme résistante. Avec son association «Mémoire vive des convois des 31000 et des 45000 d’Auschwitz-Birkenau» (dont elle était présidente), elle témoignait dans les établissements scolaires de la barbarie nazie et de l’impossibilité de soumettre un peuple qui lutte». Photo de Madeleine Odru au fort de Romainville «En rentrant des camps, nous pensions avoir vécu le pire et assister à l’avènement d’un monde nouveau. Nous rêvions… Depuis la Seconde Guerre mondiale, combien de massacres, de tortures, de crimes contre l’humanité. ? J’ai compris que l’histoire peut se répéter. Il faut dire aux jeunes que cela peut arriver à nouveau. Vous êtes responsable de votre avenir et de l’avenir de l’humanité. Je suis une des dernières survivantes de ces moments terribles. Je me dois de témoigner. L’important, c’est de se battre pour que cela n’arrive plus jamais ».
  6. «Les attentats ont été souvent réalisés avec des engins fabriqués par les cheminots eux même. En effet, Messieurs Chenier, Lefevre et Menez et leur équipe de jeunes bretons communistes des ateliers de Q.M. fabriquent, outre des clés à tire-fond pour déboulonner les rails, des corps de bombes bourrées de “cheddite” (explosifs à base de chlorate de potassium ou de sodium et de dinitrotoluène)». Histoire des ateliers des quatre mares www.gaqm.fr/leGAQM.htm
  7. Le groupe de Nantes est constitué de Gilbert Brustlein, Marcel Bourdarias et Guisco Spartaco. Le 20 octobre 1941, Gilbert Brustlein exécute le lieutenant-colonel Hotz, commandant les troupes nazies de Nantes et de la région. Fabien suit les opérations et aide au repli. La riposte des nazis ne se fait pas attendre. Le 22 octobre, cinquante otages sont fusillés à Châteaubriant, Nantes, et au Mont-Valérien. Le troisième groupe part pour Bordeaux sous la direction de Pierre Rebière. Il rejoint des communistes français et espagnols de l’OS de Bordeaux. Le 21 octobre, Pierre Rebière, protégé notamment par des républicains espagnols, abat le conseiller militaire Reimer, officier d’état-major de la Wehrmacht. En représailles, cinquante otages sont fusillés au camp de Souges à Bordeaux. Ils ont été désignés aux Allemands par Pucheu, ministre de Pétain.
  8. Commandant des troupes d’occupation et de l’administration militaire allemande
  9. «Dès le 19 octobre, les jeunes cheminots de Quatre Mares membres des FTP assurent la réussite d’un déraillement entre Malaunay et Pavilly sur la ligne Paris - Le Havre, avec le concours des “bataillons de la jeunesse”. Il s’agit pour ces jeunes FTP de contraindre l’ennemi qui se lance contre Moscou, à garder d’importantes troupes d’occupation en France et d’aider ainsi l’Armée Rouge qui supporte le poids principal de l’attaque hitlérienne» (Maurice Choury in “ Les cheminots dans la bataille du rail ”). L’opération s’est avéré un véritable succès pour les FTP, mais les autorités allemandes ne tardent pas à réagir. En représailles la Gestapo procède le 22 octobre 1941 à une série d’arrestation à Sotteville. Les otages ne sont pas désignés au hasard. Ce sont des syndicalistes et des communistes depuis longtemps soupçonnés d’agir à l’encontre de l’occupant.

40 militants arrêtés dans le département de Seine-Inférieure dans les jours qui suivent le sabotage du tunnel de Pavilly sont déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942.
  • Amfreville-la-Mivoie, Binard Jean, arrêté le 21 octobre 1941
  • Barentin, Jonquais Gustave, arrêté le 22 octobre 1941
  • Barentin, Pelletier Lucien, arrêté le 21 octobre 1941
  • Belbeuf, Denis Marcel, arrêté le 21 octobre 1941
  • Caudebec, Chaumond Maurice, arrêté le 20 octobre 1941
  • Darnetal, Genvrin Marcel, arrêté le 21 octobre 1941 (Cheminot au dépôt de Sotteville)
  • Darnetal, Gohe Marcel arrêté le 22 octobre 1941
  • Deville-Les-Rouen, Thiault Ferdinand, arrêté le 21 octobre 1941
  • Deville-Les-Rouen, Bonnifet Roger, arrêté le 22 octobre 1941
  • Harfleur, Fleury Arthur, arrêté le 21 octobre 1941
  • Le Grand-Quevilly, Le Dret Marcel, arrêté le 22 octobre 1941
  • Le Grand-Quevilly, Bouchard Michel, arrêté le 22 octobre 1941 (Cheminot aux ateliers de Sotteville-Quatre-Mares)
  • Le Grand-Quevilly, Voranget Maurice, arrêté le 21 octobre 1941 (Cheminot aux ateliers de Sotteville-Quatre-Mares)
  • Le Grand-Quevilly, Bachelet Charles, arrêté le 22 octobre 1941
  • Le Petit-Quevilly, Legac Charles, arrêté le 21 octobre 1941
  • Le Petit-Quevilly, Ducastel Lucien, arrêté le 21 octobre 1941
  • Le Petit-Quevilly, Breancon André, arrêté le 21 octobre 1941
  • Le Petit-Quevilly, Gentil Adrien, arrêté le 22 octobre 1941
  • Le Petit-Quevilly, Mettay Jules, arrêté le 21 octobre 1941
  • Le Trait, Talbot René, arrêté le 22 octobre 1941
  • Limesy, Champin Albert, arrêté le 22 octobre 1941
  • Malaunay, Valette Albert, arrêté le 21 octobre 1941
  • Maromme, Villette Julien, arrêté le 21 octobre 1941
  • Maromme, Lecour Marcel, arrêté le 21 octobre 1941
  • Maromme, Poyer Léon, arrêté le 21 octobre 1941
  • Maromme, Brien Honoré, arrêté le 21 octobre 1941
  • Notre-Dame-de-Bondeville, Godebout André, arrêté le 21 octobre 1941
  • Notre-Dame-de-Bondeville, Maillard André, arrêté le 22 octobre 1941
  • Notre-Dame-de-Bondeville, Bellet Lucien, arrêté le 21 octobre 1941
  • Oissel, Billoquet Emile, arrêté le 21 octobre 1941 (Cheminot aux ateliers de Sotteville-Quatre-Mares)
  • Oissel, Marti Gérard, arrêté le 28 octobre 1941 (Cheminot aux ateliers de Sotteville-Quatre-Mares)
  • Rouen, Creignou Jean, arrêté le 23 octobre 1941
  • Rouen, Pelletan François, arrêté le 21 octobre 1941(Cheminot aux ateliers de Sotteville-Quatre-Mares)
  • Rouen, Aligny Julien, arrêté le 21 octobre 1941
  • Rouen, Maurice Jean, arrêté le 21 octobre 1941
  • Rouen, David André, arrêté le 21 octobre 1941
  • St-Jean-du-Cardonnay, Vallet Albert, arrêté le 21 octobre 1941
  • St-Pierre-Les-Elbeuf, Mace Ange, arrêté le 22 octobre 1941
  • Sotteville-Les-Rouen, Poirier André, arrêté le 22 octobre 1941 cheminot aux ateliers de Sotteville-Buddicom.
  • Sotteville-Les-Rouen, Breton Henri, arrêté le 22 octobre 1941, au dépôt de Sotteville-lès-Rouen.


Suite au sabotage de la voie ferrée qui occasionne le déraillement du train Rouen-Le Havre, le 19 octobre 1941, ce document de la Feldkommandantur 517 daté du 29 octobre 1941 dresse une liste de 26 communistes pouvant être fusillés. 11 d’entre eux, internés à Compiègne, seront déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942.

Julien Aligny,
Robert Arpajou,
Emile Billoquet,
Roger Bonifet,
Louis Briand,
Maurice Clouet,
Jean Creignou,
Adélard Ducroc,
Gabriel Lemaire,
Jean Maurice,
Georges Terrier

Source photo soldats allemands devant la Bourse du Havre où s'est installée la Kriegskommandantur http://www.pss-archi.eu/forum/viewtopic.php?id=9644

Aucun commentaire: