L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


LANA Pierre




Pierre Lana est né le 4 octobre 1897 à Fomarco (Italie, Piémont, province de Novara). Aujourd'hui ce village est rattaché à Pieve Vergonte, également rattaché depuis 1992 à la province du Verbano-Cusio-Ossola. 
Pierre Lana est le fils de Rose Dell’Orsi et de Marc-Aurèle Lana son mari.
Membre du Parti Communiste italien, pourchassé par les fascistes, Pierre Lana choisit d’émigrer à la fin de 1923, et s'installe à Audincourt (Doubs) l'année suivante, via Paris et Héricourt. Il y habite au 91 rue de Belfort, au moment de son arrestation. « Ouvrier menuisier il fut embauché dans une petite entreprise, dont les patrons Viotti frères, étaient également des piémontais, et c’est là qu’il connut notre mère, Aline Viotti (née le 22 mars 1902), qu’il épousa en 1926» (1).
Le couple a deux enfants, Serge, né le 3 juin 1927 et Hubert, né le 2 juillet 1937. Au début des années trente, après avoir construit sa maison (loi Loucheur) pour mettre sa famille à l’abri, il recommence à militer. « Il avait appris parfaitement le Français, qu’il parlait sans accent et qu’il écrivait très bien » (1).
Au sein de la communauté italienne émigrée, « il s’occupa d’abord des anciens combattants qui avaient fait la guerre de 14 comme lui. Puis dans le prolongement de sa lutte passée en Italie, il fonda le comité des émigrés antifascistes. Ils s’appelaient Biondi, Simeoni (2), Caverziazio, Buda(2), Della Cava, Cantieri, Caperdoni, Caver, (2) Gualdi, Zoppini, Minazzi, Tonnelli».
Pierre Lana est naturalisé Français en 1936. Il milite dans les rangs du Parti communiste Français à la section d’Audincourt. Il est membre du comité de Section d'Audincourt et à la direction régionale (3). Il rédige des articles pour l’hebdomadaire du Pc, « le Semeur Ouvrier et Paysan », qu’il signe du pseudonyme de "Polyte" « il en est également le correcteur ». « Ses activités l’amènent à devenir le gérant d’un café, « le Café des Arts » que les camarades avaient acquis en coopérative pour disposer d’une permanence et pour procurer quelques sous au Parti » (1).
Pierre Lana s’occupe aussi du syndicat CGT du bâtiment du canton d’Audincourt, dont il est le secrétaire.Il travaille dans l’entreprise Viotti jusqu’en 1939. « Licencié pour raisons politiques, il fonda alors sa propre entreprise artisanale, avec un de ses camarades communistes, sans travail comme lui, et pour les mêmes raisons, Maurice Paquet, d’Etupes » (1).
Il est mobilisé fin 1939, à Belfort, puis à Besançon. Il est démobilisé en août 1940 en zone sud. Revenu à Audincourt en septembre, il s’occupa immédiatement de réorganiser clandestinement le Parti. C’est Marcel Loffel, ancien conseiller municipal d'Argenteuil qui assurait la liaison avec la direction de Paris (il mourut "suicidé" dans une cellule de la Gestapo en 1943). C’est notamment chez Pierre Lana que sont dactylographiés et tirés les premiers tracts clandestins communistes de 1940 et 1941 (5). Le recrutement et l’organisation de "camarades sûrs" était surtout politique et de propagande anti-allemande : parmi eux, Charles Joly et Richard Perlinski (4). « Un simple énoncé des noms des premiers résistants communistes du Doubs montre le rôle essentiel joué par l’immigration italienne dans la reconstitution du Parti communiste français : Lana, Bencetri, Gualdi, Caverzacio, Pintucci, Socié-Lorenzjni, Piova, Minazzi dans le pays de Montbéliard, Fabrizi à Besançon... » (5)
Pierre Lana est arrêté dans la nuit du 21 au 22 juin 1941 à son domicile, par des policiers Allemands assistés de l'adjudant de gendarmerie d'Audincourt. Cette arrestation a lieu dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theoderich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”. Pierre Lana est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 5 et le 10 juillet 1941. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages». Une lettre de Paul Feuvrier, lancée du train le 6 juillet 1942 après Bar-le-Duc, signale sa présence dans le convoi «le train manœuvre, je suis avec Lana. Le René (Bordy) est dans un autre wagon ».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Pierre Lana est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
On ignore son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942. Le numéro « 45723 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Cette reconstitution n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Ce numéro ne figure plus dans mon ouvrage « Triangles rouges à Auschwitz». 
Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Pierre Lana meurt le 3 septembre 1942 d’après le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (cité dans Death Books from Auschwitz Tome 2 page 688). L’arrêté du 10 août 1992 portant apposition de la mention « Mort en déportation » sur les actes de décès, paru au Journal officiel du 29 septembre 1992 a néanmoins retenu la date de décès du « 1er décembre 1942 », se fiant aux témoignages de deux rescapés, à la Libération (Louis Morel et Eugène Garnier), qui ont attesté qu'il était mort du typhus en décembre 1942 (dans les années d'après-guerre, l’état civil français a fixé des dates de décès fictives - le 1er, 15 ou 30, 31 d'un mois estimé - à partir des témoignages de rescapés, afin de donner accès aux titres et pensions aux familles des déportés).
Le titre de « déporté politique » lui a été attribué. Son nom figure sur le monument d’Audincourt situé devant le pont sur le Doubs et au carré militaire du cimetière route de Dasle.
Notes
  1. Toutes ces citations sont extraites d’une lettre-témoignage de Serge Lana, un de ses fils à Claudine Cardon-Hamet. Serge, l'aîné fut arrêté, emprisonné, mis en maison de correction entre le 17 avril 1942 et le 31 mai 1944 : Il avait 15 ans (lettre du 21 juin 1990). Hubert, n'avait que 5 ans. Leur mère, Aline Lana fut arrêtée et internée administrative en septembre 1942 à Ecrouves. Elle avait 88 ans au moment de cette correspondance et vivait dans la maison construite par Pierre Lana.
  2. « Buda arrêté en même temps (que Pierre Lana), demeuré italien, fut remis par les allemands à Mussolini, ce qui lui sauva la vie. Caver, Siméoni moururent dans les chambres de tortures de la Gestapo. Les autres combattirent en Espagne et dans la Résistance. Ils furent déportés. Peu moururent dans leur lit. »
  3. Courrier de Robert Charles à Marguerite Cardon (20 juillet 1990). Ouvrier horloger à Morteau, syndicaliste et militant communiste membre de la direction fédérale du PCF avant et après guerre, résistant.
  4. Charles Joly, ouvrier de Sochaux, arrêté en avril 1942, mourut au Struthof. Richard Perlinski, parti en Espagne à 17 ans, appartint aux premiers groupes formés par Fabien. Arrêté lui aussi au printemps 1942, il fut fusillé après d’horribles tortures en juillet 1942. Il avait 22 ans.
  5. « Italiens et Espagnols en France 1938-1946 » sous la direction de Pierre Milza et Denis Peschanski. Colloque international, Paris, CNRS, 28-29 novembre 1991.
Sources
  • Témoignages de Georges Guinchan (46243) et de Robert Charles de Morteau.
  • Renseignements de l’Abbé de la Martinière fondateur du Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon (1972).
  • Lettre de Denis Folletete, secrétaire de la section communiste démocratique de Franche-Comté (25/11/1990).
  • Correspondance avec Mme Elizabeth Pastwa conservatrice au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon (décembre 1988 et janvier 1991).
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Marianne Lana, sa petite fille, le 29 août 1991.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • "Livre des déportés ayant reçu des médicaments à l'infirmerie de Birkenau, kommando d'Auschwitz" (n° d'ordre, date, matricule du 1.11.1942 au 150.7.1943.
  • © Site Internet Mémorial-GenWeb (Jean Pierre Bohin et Jean François Languillat) .
  • © http://lesmortsdanslescamps.com/general.html
Biographie (complétée en 2016) rédigée en avril 2011 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com
Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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