L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Trois "45 000"assistent à l'ouverture des portes d'une chambre à gaz





Extraits de "Triangles rouges à Auschwitz" p. 285-289

1944 « A Birkenau - témoigne Henri Marti - j'appartenais au Kommando "installateurs" et je faisais équipe avec Clément Coudert de Nancy et Cyrille Chaumette de Saint-Omer, lequel est mort là-bas. Un jour, notre travail nous a conduits aux chambres à gaz alors en plein fonctionnement, un lieu où les détenus du camp ne pénétraient jamais.
Sur place, nous avons rencontré un déporté parisien, Georges Bermann, du douzième arrondissement qui, au Sonderkommando, travaillait à l'évacuation des cadavres à la sortie des chambres à gaz.
Il fut heureux de nous voir et de pouvoir s'entretenir un peu avec nous, car il vivait ici en reclus, sans contact avec le camp. Je dois ici, rapporter le point le plus important de notre conversation. Georges Bermann parlait et je n'oublierai jamais ses paroles dites très calmement : "Aucun de ceux qui sont ici ne sortira vivant et je sais que mes jours sont comptés, je ne reverrai jamais Paris. Mais vous, qui êtes des "politiques", vous avez des chances de vous en sortir, en tout cas plus que nous qui n'en avons aucune. Alors je voudrais que vous ayez le coeur assez bien accroché pour regarder ce que je vais vous montrer. Plus tard, vous direz ce que vous avez vu. Il faut que le monde sache.
Ouvrez bien vos yeux et regardez". Alors, il nous conduisit à quelques pas de là, au moment précis où les deux portes des chambres à gaz s'ouvraient.


Le gaz Zyklon-B venait de faire son oeuvre. Le spectacle, que nous avons supporté quelques instants à peine, était insoutenable, comme l'odeur qui régnait dans les locaux. Les cadavres nus de femmes, d'enfants, d'hommes encore chauds, flasques, glissaient de l'amoncellement consécutif, après l'effet du gaz, à l'entassement lors de l'entrée des vivants dans la chambre exiguë. Je dois dire que si j'ai le courage de relater cela de vive voix et ce n'est pas la première fois que je m'y contrains, je n'ai jamais eu la force de l'écrire, de le décrire comme je viens de le faire. Georges Bermann, comme il l'avait prévu, y est resté. Je pense à lui souvent et à sa recommandation ».
Roger Arnould a rédigé, le 11 octobre 1972, une note où il précise les circonstances dans lesquelles il avait entendu ce récit : « Depuis qu'ont été entreprises nos recherches pour tenter d'écrire l'histoire des "45 000" d'Auschwitz, j'ai eu l'occasion de recueillir bien des témoignages, tant en m'entretenant avec les familles des disparus qu'avec les derniers rescapés. Tout ce qu'ils m'ont confié me semble un bien lourd héritage à transmettre. Il le faudra pourtant. J'ai peur d'oublier parfois. Ainsi, un jour de cet automne, est venu me voir Henri Marti, un rescapé du 13ème arrondissement, qui porte le matricule "45 842" tatoué au bras gauche. Un ancien qui ne ménage pas sa peine ; il m'a dit et apporté beaucoup de choses pour servir à l'histoire de son convoi. Mais, parmi tant de souvenirs qu'il m'a rapportés, il en est un que je ne peux garder pour moi plus longtemps ».

Roger Arnould demande à Clément Coudert de confirmer et de compléter le récit de Henri Marti. Le 3 mai 1973, Henri Marti remet à Roger Arnould la lettre que Clément Coudert lui a envoyée à ce propos : « Au sujet des chambres à gaz, tu le sais aussi bien que moi, puisque nous étions ensemble le jour où le camarade juif (dont je ne me rappelle plus le nom) nous a proposé de voir le spectacle d'une chambre à gaz avec tous les cadavres tellement tassés qu'ils tenaient debout avec la bouche grande ouverte. On ne peut oublier ce souvenir pénible de femmes et d'enfants assassinés en si grand nombre et aussi si vite. Nous les avions vu arriver aux chambres à gaz, bien vivants et, une demi-heure après, tout le monde était mort et parti en fumée, quelques heures après. Oui je ne pense pas que beaucoup de déportés aient pu voir ce spectacle et il nous a fallu une complicité, qui aurait pu nous coûter la vie si nous avions été pris par un SS. Il ajoute pour expliquer leur présence dans cette enceinte interdite aux autres déportés : Nous faisions des fouilles pour poser l'eau à quelques mètres des chambres à gaz. »
Cyrille Chaumette est mort au cours de l'évacuation de Nordhausen, le 13 avril 1945. Clément Coudert et Henri Marti sont rentrés en France. Le jour même de son retour à Paris, Clément Coudert se rend au siège de L'Humanité pour témoigner.

Le 24 avril 1945, en première et deuxième pages, le journal publie un article intitulé : Le camp nazi de Birkenau... :
"C'était une gigantesque usine où se fabriquait la mort : Il est venu nous voir, longue carcasse un peu voûtée flottant dans ses vêtements disparates. Son visage, ses mains, même ses mains de vieillard, ridées, portent les stigmates de ses souffrances. Il marche lentement, le souffle un peu court. Ses yeux sont grands ouverts, car il renaît à la vie. Clément C. a vécu depuis juillet 1942 l'enfer des bagnes nazis. ça a été d'abord, avant son transfert, l'usine de mort d'Auschwitz-Birkenau, à proximité du bourg polonais d'Oswiesczin. (sic) (...) et il nous parle, lui aussi, des chambres à gaz : Des Juifs français. On les amenait là. Ils se déshabillaient. On leur donnait un morceau de savon et un bout de serviette. On leur avait dit qu'ils allaient aux douches. Deux d'entre eux bavardaient devant moi. Ils se promettaient de se revoir ... à Paris. Et l'un parlait de sa fille et de sa femme, les larmes aux yeux ... "Nous serons bientôt délivrés...". Le malheureux ne croyait pas si bien dire. Je savais, moi, que dans moins d'une heure, l'homme serait mort, comme les autres. Alors, les SS se ruaient sur leurs victimes et, à coups de poing, à coups de crosse, ils en entassaient 2 000 à 3 000 dans les fameuses chambres, serrés, écrasés les uns contre les autres. Puis ils refermaient la lourde porte. Alors, à l'intérieur, plus aucune illusion possible. Quelques-uns étaient morts, étouffés. Et ce n'était plus qu'un long cri. Le cri d'une agonie collective qui durait six à sept minutes jusqu'à ce que, par une lucarne, les SS aient basculé les bombes à gaz.[1] Un commando de droit commun était chargé de la crémation. L'un d'eux m'appelle : "Veux-tu voir un joli spectacle ?". Il ouvre la porte de la chambre à gaz. Et je m'enfuis, épouvanté par ces bouches béantes, ces yeux qui me fixent, exprimant encore l'horreur, ces corps décharnés d'où la vie s'est enfuie mais qui restent là, debout, figés, les traits du visage crispés par ce sanglot qui leur est resté dans la gorge. Mais que j'entends moi, par une formidable hallucination. Quatre doubles fours crématoires. Ce n'était pas assez pour un camp comme Birkenau. Ils tuaient tout le monde, "les salauds" ! Dans deux immenses fosses longues de 150 mètres, ils brûlaient jusqu'à 10 000 cadavres à la fois. Les enfants.., ils les jetaient vifs dans le feu."

On reconnaît, dans cet article, le travers d’un journaliste qui n'a pas pu s'empêcher de prêter au récit de Clément Coudert des effets dramatiques, alors que les explications qu’il avait données à Roger Arnould frappent par leur sobriété. D'autre part, on constate que ce journaliste n'a pas distingué, pour les lecteurs, ce que Clément Coudert avait pu voir par lui-même et les détails que le détenu du Sonderkommando lui avait fournis sur la manière dont procédaient les SS.
Pour cette raison on peut se demander s'il ne faut pas lui imputer aussi la définition erronée du Sonderkommando, ce Kommando spécial affecté aux chambres à gaz et aux fours crématoires. Car celui-ci était composé, non de détenus de droit commun comme il est écrit, mais principalement de Juifs à qui cette tâche avait été imposée sous peine de mort. Malgré ces inexactitudes, on est frappé par la similitude des mots employés par Clément Coudert dans ses deux témoignages pour décrire ce qu'il a vu. Les détails fournis par Clément Coudert et Henri Marti, notamment l'existence d'installations d'incinération à double four quadrimoufle, de portes de chambres à gaz s'ouvrant sur l'extérieur et donc situées au rez-de-chaussée, permettent d'en déduire que les trois "45 000" se trouvaient à proximité du Krématorium-IV ou du Krématorium-V : tous deux construits sur le même type. Le premier avait été mis en service le 22 mars 1943 et le second le 4 avril. Ils pouvaient effectivement contenir jusqu'à 3 000 personnes. Le Zyklon-B était introduit par des orifices pratiqués dans les parois latérales[2].
Pour en terminer avec ce récit des "installateurs", il faut signaler que le Mémorial des Juifs de France ne mentionne aucun Georges Bermann. Mais on trouve de nombreux Berman ou Bermann portant un autre prénom[3]
Première page de la lettre de Chaim Herman
D'autre part, on sait qu'un membre du Sonderkommando s'appelait Chaïm Hermann, grâce à une longue lettre qu'il avait écrite, le 6 novembre 1944 et enterrée dans une bouteille, à proximité d'un crématoire[4]. Chaïm Hermann était arrivé à Auschwitz dans le convoi de Drancy du 2 mars 1943. Il annonçait dans cette lettre destinée à sa famille sa fin prochaine, à moins d'un miracle : "Depuis que je suis là, jamais je n'ai cru en la possibilité de revenir. Je savais comme nous tous que toute liaison avec l'autre monde était interrompue, c'est un autre monde là. Si vous voulez, c'est l'enfer, mais l'enfer de Dante est immensément ridicule envers le vrai d'ici et nous (qui) sommes témoins oculaires ne devons pas survivre.(...) Il est possible que, par l'histoire du "Sonder Kommando", vous appreniez le jour exact de ma fin. Je me trouve dans la dernière équipe de 204 personnes. On liquide actuellement le Krematorium II où je suis, avec intensité et on parle de notre propre liquidation pour le courant de cette semaine"
Chaïm Hermann est-il l'homme que rencontrèrent Clément Coudert, Cyrille Chaumette et Henri Marti, avant d'être transférés à la fin août et au début de septembre 1944 ?

Notes
  • [1] En réalité, il ne s'agissait pas de bombes de gaz, mais de Zyklon-B qui se présentait sous la forme de mottes de terre siliceuse imprégnées de gaz cyanhydrique. Celui-ci se libérait à plus de 27° dans la chaleur des pièces dans laquelle les Juifs étaient entassés.
  • [2] Voir à ce sujet, Jean-Claude Pressac, Les Crématoires d'Auschwitz.
  • [3] Serge Klarsfeld Le Mémorial de la Déportation des Juifs de France, Paris, Beate et Serge Klarsfeld, 1978.
  • [4] Cette lettre, retrouvée quelque temps après la libération, fut communiquée à la France par les autorités polonaises. Le Ministère des Anciens Combattants en fit parvenir une copie à l'Amicale d'Auschwitz, le 10 février 1948. Une photocopie de cette lettre se trouve dans les archives de Roger Arnould.

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