L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


DEBARRE ROGER

1992

Commémoration à Compiègne 1982


Matricule 46231 à Auschwitz

Roger Debarre est né le 30 juin 1921 à Roye (Somme). Il habite au 7 rue du Docteur Roux à Quessy-Centre (Aisne) au moment de son arrestation. Il est célibataire (1), commerçant-artisan coiffeur. Sportif, il est membre d’un club FSGT. Il est sympathisant du Parti communiste.
A l’Occupation, dès septembre 1940, il crée un groupe de jeunes, composé de jeunes communistes et de sympathisants, groupe qui sera apparenté au Front national « avec l'objectif surtout d'aider au passage de réfugiés du Nord de la France (aqueduc du canal de St Quentin), d’aider les jeunes à partir vers l’armée du Général De Gaulle ou à passer en zone libre - sabotage des lignes électriques et des voies de chemin de fer – distributions de tracts appelant les Français à résister à l’occupant, étude et construction d'un poste émetteur ».
La nuit qui précède le 1er mai 1942, le groupe opère différentes actions de propagande à Quessy-centre : inscriptions sur la route pour la Résistance, oriflammes accrochés dans les fils électriques, distribution de tracts.
Roger Debarre est arrêté le 1er mai avec ses camarades Fernand Bouyssou, Jean Toussaint et d’autres militants communistes. Transféré à Laon, Roger Debarre est incarcéré à la prison d'Amiens le 21 mai 1942, puis il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122), le 22 mai 1942, en vue de sa déportation comme otage.
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog « une déportation d’otages ». A Compiègne, il adhère au Parti communiste, comme Louis Eudier et Roger Morin.

Dessin recueilli par Roger Arnould
Lettre jetée à hauteur de l'usine où travaille son père

Le 6 juillet 1942, dans le wagon qui l’emporte vers Auschwitz, il guette le moment où le train passera à la hauteur de l'usine de Beautor (Laminoirs et Aciéries) où travaille son père, et il lance une lettre qu’il vient de terminer et qui sera remise au destinataire dans la demi heure qui suit par un cheminot. Il y écrit qu’un cheminot lui a dit «que nous roulons vers la Belgique, et que nous allons en Silésie».
Il est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ».
Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Roger Debarre est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro 46231. Sur les conseils d’un déporté hollandais qui est chargé de les raser, il se déclare électricien radio, ce qui lui permettra d’être affecté un temps au Kommando des Electriciens. Il est affecté au block 15, aux Kommandos «Terrasse», «Electricité» et «Vitriers». Il voit son camarade Jean Toussaint partir pour la chambre à gaz (lire son récit dans la biographie de TOUSSAINT JEAN 10/12/1922).
Il s'affaiblit au fil des jours et va à la pseudo infirmerie(Revier): "une première fois, malgré les camarades, je suis allé le soir après le travail à « l’infirmerie ». J’étais couvert de furoncles et d’abcès sur tout le corps. Avec une certaine chance j’ai été « cisaillé » dans le cou, sur les jambes, les bras…
Lettre du 28 mai 1991
Badigeonné de pommade noire à base de goudron, et entouré de pansements en papiers, puis envoyé au block 21. Dans ce bloc j’ai joué à cache-cache plusieurs journées, peut-être deux ou trois semaines, avec les sélections journalières pour les chambres à gaz. Ensuite j’ai demandé à retourner travailler malgré mon état de maigreur de 39 ou 40 kilos » (récit dans sa lettre du 28 mai 1991). Sélectionné à trois reprises, Roger Debarre est sauvé deux fois par le Kapo du Kommando des Electriciens.


Sa première lettre d'Auschwitz, 23 juillet 1943


Lorsque les déportés français reçoivent l’autorisation d’écrire et de recevoir des colis. Roger Debarre écrit sa première lettre d’Auschwitz en date du 23 juillet. Il reçoit la réponse de ses parents le 10 août et un premier colis le 12 août 1943. Un deuxième colis mettra cinq semaines à lui parvenir. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.

En août 1943, il est parmi les Français qui sont en quarantaine au Block 11 où il témoignera y avoir rencontré le « roi des Tziganes ».

A sa sortie du Block 11 il retourne au Kommando des Vitriers. Il est affecté au Block 4. Parmi les souvenirs des mois de décembre 1943 jusqu’au mois d’août 1944 qu'il évoquera dans le « Patriote Résistant » de juillet 1972, l'un des plus frappants est l'évocation de Français de la LVF ou de la division Charlemagne qui chantaient « la Madelon» dans les rues d'Auschwitz, et du choc qu'il en éprouva (récit page 409-410 op. cité). Le 3 août 1944, il retrouve les autres "45000" au Block 10 où ils sont placés en quarantaine avant leur départ d'Auschwitz

Lire dans le blog Itinéraires des survivants du convoi à partir d'Auschwitz (1944-1945). Le 28 août 1944, trente et un "45 000" quittent Auschwitz pour Flossenbürg, où ils sont enregistrés le 31 août 1944 : Roger Debarre y reçoit le matricule 19 893. Il y contracte le typhus et doit être hospitalisé au « Revier » du camp. Grâce à la solidarité de détenus (un médecin tchèque et un Kapo luxembourgeois) il reste trois semaines au Revier et un mois « planqué au Block » sans aller en Kommando, ce qui lui permet de récupérer quelques forces. Il voit mourir son camarade Louis Paul, dont il racontera la fin dans une lettre à sa veuve le 14 juin 1945 (p. 446 et 447, op. cité). Le 20 avril 1945, le camp est évacué en direction de Dachau. C’est pendant cette terrible marche (les gardes SS tirent sur tout prisonnier trop fatigué ou malade pour avancer) que Roger Debarre est libéré le 23 avril dans le village de Stamsried par les Américains de la 11ème Armée (Patton).
Le titre de «Déporté Résistant» lui a été attribué. Roger Debarre est homologué au « grade d'assimilation de sergent ». Il est décoré de la Légion d’honneur, la Médaille militaire, la Croix de guerre avec palmes, médaillé de la Résistance, du Combattant Volontaire, médaillé des Blessés de Guerre, médaillé des Déportés Résistants, Chevalier des palmes académiques.

Président de la FNDIRP de Tergnier-la Fère, il a inauguré le 26 avril 1972 les rues portant les noms de ses camarades résistants de Quessy, déportés ou fusillés (Paul Caille, Fernand Bouyssou, Gaston Millet et Paul Doloy). 
Il a été à l’initiative de la création du monument de la Résistance et de la Déportation inauguré le même jour.
Roger Debarre est mort le 15 août 1997.

Le 8 juin 2015, l'Aisne Nouvelle publiait l’article et la photo suivants.
Le maire de Quessy-centre et Francis Debarre
Roger Debarre, ce grand homme.
À Quessy-Centre, une stèle porte désormais le nom de ce résistant et déporté, qui a connu les heures les plus sombres de l’humanité. Le maire Christian Crohem et Francis Debarre ont rendu un vibrant hommage à cet acteur de l’histoire. Cela fait plusieurs années que les élus ternois souhaitaient honorer la mémoire de Roger Debarre. Vice-président de l’Union commerciale en 1963, vice-président de l’Harmonie de Tergnier, conseiller municipal, président départemental et fondateur de la Fédération nationale des déportés internés résistants patriotes... Citoyen engagé dans la vie de sa commune, Roger Debarre a marqué l’histoire de Tergnier dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse du monde associatif, politique, commercial ou culturel. Ce samedi, devant le monument aux morts de Quessy-Centre, Christian Crohem, maire, Michel Closier, président des Médaillés militaires, Philippe Delville, président du Comité d’entente ou encore Fernand Le Blanc, président du musée de la Déportation et de la Résistance, étaient réunis autour de la famille de Roger Debarre et de onze porte-drapeaux pour rendre hommage au résistant et déporté.
Après avoir dévoilé la plaque avec son fils Francis Debarre, Christian Crohem a rappelé le parcours de cet homme qui, après son arrestation, des interrogatoires violents, son passage au camp de Royallieu (Frontstalag 122) a connu l’horreur d’Auschwitz. Toutes ces heures douloureuses, ont fait de Roger Debarre un témoin des heures les plus sombres de l’humanité. Un acteur de l’histoire pour qui la transmission était essentielle.

Christian Crohem a tenu également à associer Jean Toussaint, Charles Lépine, Fernand Buyssou à l’hommage rendu à Roger Debarre, en précisant qu’ils resteront à jamais des noms adjoints à l’histoire de Tergnier. Un dépôt de gerbes a eu lieu avant le champ des partisans et l’hymne national. Le fils de Roger Debarre a précisé qu’il s’engageait à poursuivre le travail de mémoire de son père, afin que personne n’oublie. 
http://www.aisnenouvelle.fr/region/tergnier-roger-debarre-ce-grand-homme-ia16b110n226786
  • Note 1. Amoureux de Reine qu’il épouse à son retour des camps, Roger Debarre réussit à conserver pendant toute sa déportation, déjouant les fouilles incessantes et les risques de vol, une chevalière en argent qu’elle lui avait offert.
Sources
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Roger Debarre le 17 novembre 1987.
  • Extraits de mon livre "Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 »" éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Pages 19, 215, 230, 240, 252, 296, 306, 359, 366, 368, 390, 407, 409, 410, 427, 446, 462.
  • « L’Aisne Nouvelle » d’avril 1972 (coupures de presse communiquées par Roger Debarre).
  • Photo de la commémoration du 27 juin 1982 à Compiègne : n° 30 du bulletin de l'Association "Mémoire Vive des 45000 et 31000" , p. 7.
  • © Site Site Internet Mémorial-GenWeb
Biographie rédigée en 2001, actualisée en 2011 et 2015 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de "Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 »". Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du blog) en cas de reproduction, d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. *Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com
Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci infiniment pour cette page sur mon grand-père. Un homme fabuleux et le meilleur grand-père du monde.

Vincent

fabienne a dit…

son exemple est à suivre ,dans lengagement qu il a eu des années durant à démarcher auprès des écoles pour raconter son histoire afin de ne pas oublier.