L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


ROUSSEAU Georges, Raphaël.


Georges Rousseau le 8 juillet 1942


Matricule "46079" à Auschwitz

Rescapé

Georges Rousseau (surnommé "Cabochon") est né le 2 février 1894 au lieu-dit Puits-Berteau à Vierzon (Cher). Il habite rue de la Bidauderie à Puits-Berteau-Vierzon (Cher) au moment de son arrestation. Il est le fils de Josephine Rousseau, 20 ans, sans profession.
Son registre matricule militaire indique qu’il habite à Vierzon au moment du conseil de révision et travaille comme ferblantier (mention raturée), puis chaudronnier, soudeur autogène.
Georges Rousseau mesure 1m 67, a les cheveux noirs, les yeux châtain clair, le front ordinaire, le nez cave, la bouche grande, les sourcils drus et le visage rond. Il a un niveau d’instruction « n° 3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée). Conscrit de la classe 1914, il est mobilisé « mis en route et sans délai » par le décret de mobilisation générale du 1er août 1914. Le 3 septembre 1914, il est incorporé au 29ème Régiment d’infanterie, affecté à la 8ème  compagnie. Le 18 novembre 1915, il est nommé caporal. Le régiment est engagé dans les Vosges, à Verdun, en Champagne. Il aura 2000 morts et 5000 blessés durant les 4 années de guerre. Les soldats sont exténués. « Georges Rousseau, mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, prit part à un début de mutinerie en 1917.  Rousseau est arrêté, mais les gradés préférèrent étouffer l'affaire » (Le Maîtron). Son registre matricule militaire n’en faisant pas état, la citation du Maitron est sans doute issue de l’interview de Georges Rousseau mentionnée dans les sources. Du 28 juillet au 3 septembre 1918, il est évacué malade. Le 8 janvier 1919 (ordre du régiment n° 608), il est cassé de son grade et « remis soldat de 2ème classe ».
Le 19 septembre 1919, il est envoyé en congé illimité de démobilisation par le dépôt démobilisateur du Génie à Mâcon et « se retire » à Vierzon-Ville, « certificat de bonne conduite accordé ».  
De retour à Vierzon-Village, il adhère à la SFIO pour renforcer le courant favorable à la IIIème Internationale, sur les conseils d’un conseiller municipal socialiste (sans doute Robert Poubeau - qui sera son 2ème adjoint à la mairie en 1929 - écrit le Maîtron).
Il adhère au Parti communiste en 1921 après le Congrès de Tours. «Son rôle resta faible dans la section de Vierzon, il ne prit pas part aux vives discussions qui opposèrent les communistes vierzonnais en 1923-1924».
Georges Rousseau est à la tête de la liste Bloc ouvrier et paysan aux élections municipales de 1925 à Vierzon-Village « il fut élu en compagnie de dix communistes. Les socialistes avec douze conseillers étant majoritaires, Jules Béguineau devint maire socialiste SFIO. Aux élections de mai 1929, la liste communiste passa entièrement ; Georges Rousseau accéda à la première magistrature municipale. Pour fêter la victoire dans le « bastion rouge », les communistes accrochèrent à la mairie le drapeau rouge. Le commissaire de police rappela au nouvel élu l'interdiction d'apposer sur un édifice public un drapeau non tricolore. Rousseau déclara en refusant, qu'il consulterait son conseil municipal. Il fut convoqué à la préfecture et menacé de révocation ».
Les petites filles de Georges Rousseau ont eu une autre version (familiale) de l'épisode : "Cabochon" - c'est le surnom affectueux et ravi que tout le monde lui donnait - répondit au commissaire de police "c'est pas moi qui l'ai accroché... Et c'est pas moi qui le décrocherait non plus !" . Autre anecdote, rapportée par Maurice Renaudat : la société de pêche, créée à son initiative, s'appelle "le Gardon rouge". Maurice Demnet écrit également "Georges Rousseau avait aussi créé une société de musique "les Bigophones", une bande de joyeux drilles qui accompagnaient la société de pêche le "Gardon rouge" dans ses déplacements, de même qu'un groupe théâtral et le Patronage Laïque municipal, qui n'existent plus. La société de gymnastique "l'Eglantine Rouge" a été transformée en club de football, mais elle n'est plus rouge".
Le 14 juillet 1927, à Vierzon-Villages, Georges Rousseau épouse Angeline Badou. Le couple a deux enfants.
Georges Rousseau est trésorier de la section communiste de Vierzon en 1931 et 32, puis pendant quelques mois secrétaire du rayon de Vierzon, avant d’abandonner cette fonction pour se consacrer à sa municipalité.
Il est réélu maire de Vierzon-Village en 1935. Les 22-25 janvier 1936, il est délégué au congrès du Parti communiste à Villeurbanne. Il milite pour la fusion des quatre communes. En en 1937 il est élu maire du Grand-Vierzon.
Georges Rousseau et le conseil municipal
lors de la fusion des quatre Vierzon en 1937.
Pour la réserve de l’armée active, Georges Rousseau a été affecté (fictivement et successivement) dans le cadre du plan A aux 9ème, 131ème et 95ème régiments d’infanterie, à la 5ème section d’infirmiers militaires (1928), au centre de mobilisation d’artillerie n° 25 (1932) et à l’Ecole Centrale de Pyrotechnie de Bourges (1933 et 38).
Le décret de mobilisation générale du 1er septembre 1939 le « rappelle à l’activité ». Il arrive à la C.R. Hypomobile n° 32 le 3 septembre et il est renvoyé dans ses foyers le 6 septembre 1939 (père de deux enfants il est recensé avec la classe 1910 depuis 1935 et n’était donc pas mobilisable à cette date). Mais il est rappelé le 1er octobre au dépôt d’Artillerie PRREM (Parc Régional de Réparation et d’Entretien du Matériel) n° 5 à Orléans. Il y arrive le 10 et il est affecté à la première compagnie du parc d’Orléans. Il est renvoyé dans ses foyers le 29 octobre 1939 et classé sans affectation à cette date.
Georges Rousseau est révoqué de son poste de Maire en octobre 1939 par le conseil de préfecture sur requête du Préfet du Cher, François Taviani.
Après la défaite et l’occupation allemande, la police spéciale de Bourges l’appréhende et perquisitionne son domicile le 31 janvier 1940, sans résultat. Elle le considère comme un "militant communiste sincère, mais loyal [...] il semble que sa libération ne peut présenter aucun danger pour l’ordre public, car il paraît s’être sérieusement amendé avant son internement" (Le Maitron).
Dans la clandestinité, il est un des organisateurs des premiers groupes armés du Cher, tient des réunions dans son atelier, diffuse des tracts, héberge et fait passer le Cher (la ligne de démarcation) à des prisonniers évadés.
Attestation J.B. Magnon commandant FFI
Attestation P. Serpaud commandant FFI-FTP
De nombreux témoignages en feront état (cliquer sur les lettres ci-contre) : Pierre Serpaud (commandant FFI-FTP), Jean-Baptiste Magnon (commandant à l’état-major FFI), Marcel Cherrier, député du Cher (ex-commandant Abel), Jean Picot (pour le Comité local de Libération).
Dès septembre 1940, on note des actions de Résistance dans le Cher : sabotages, manifestations pour les salaires durant l'hiver, grève à l'usine d'aviation (SNAC).
Attestation FFI
Georges Rousseau est arrêté par des soldats allemands accompagnés de policiers français le 22 juin 1941, à Vierzon, le même jour que Lucien Michel (ancien conseiller général), Isidore Thiais, Joseph Germain, Lucien Millerioux et Magloire Faiteau (qui seront avec lui déportés dans le convoi du 6 juillet 1942).
C’est ce 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, que les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française, sous le nom de code «Aktion Theoderich». D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy (prison de Bourges), ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
Georges Rousseau est parqué avec une quarantaine de militants communistes et cégétistes dans l'une des caves de l'Hôtel de ville de Vierzon, puis le même jour transféré à la prison de Bourges ("le Bordiot"). Il est interné à Compiègne le 27 juin 1942.
Le nom de Georges Rousseau figure avec celui de 43 autres militants sur une liste de communistes de la région militaire susceptibles d’être choisis comme otages. Parmi ces militants 6 d’entre eux seront déportés à Auschwitz avec lui : Faiteau Magloire, Germain Joseph , Michel Lucien, Millerioux Louis, Thiais Isidore, Kaiser (Keyser) Albert et son fils Jacques (condamné à un an de prison). Cette liste a été établie après un attentat « auf der Frontbuchland in Chartres » (contre une librairie militaire de Chartres). Elle est datée du 24 octobre 1941 à Bourges (In document XLIV- 66, document du 22 avril 1942. Source CDJC. Echange de correspondances, datées du 04/09/1941 au 29/12/1941, entre la Feldkommandantur 668 de Bourges et l'état-major du chef du district militaire A à Saint-Germain-en-Laye, sur la finalisation (compléter par informations...) de la liste de 44 otages (tampon "Militärverwaltungsbezirk A" (district A de l'administration militaire allemande en France) tampon "Geheim" (confidentiel).

Depuis le camp de Compiègne, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
A Auschwitz, il est affecté au Kommando "Plomberie". D'après Maurice Demnet, sa spécialité (il est artisan plombier) lui a certainement sauvé la vie, puisque selon ce qu'il a raconté à son retour, son travail l'amenait fréquemment près des cuisines. Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.
Il est transféré le 28 août 1944 pour Flossenburg avec 31 autres 45000. Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants". A Flossenbürg il reçoit le 31 août 1944 le matricule 19895 et est affecté au Kommando Altenhammer à Rochlitz (kommando de Flossenbürg). Le 27 octobre 1944, avec Lucien Tourte, il est transféré à Buchenwald-Wansleben (n° 93423) où il est interné du 1er novembre au 12 ou 13 avril 1945.
Relevé des séquelles de la déportation
de Georges Rousseau (commission de réforme 1963
Le 12 avril 1945, Wansleben est évacué à marche forcée. Onze "45 000" contournent Halle par le nord. André Gaullier et Maurice Rideau s'évadent le 13. Georges Rousseau et ses 8 camarades sont libérés par les troupes américaines le 14 ou le 15 avril 1945 entre les villages de Quellendorf et de Hinsdorf.

Georges Rousseau regagne la France le 24 mai par le rail. Très éprouvé (ci-contre les très nombreuses séquelles relevées par la commission de réforme d'Orléans en 1963), il ne reconnait pas son fils, Roger, qui en sera marqué toute sa vie.
Il est homologué Déporté politique en septembre 1953.
Notification de refus du titre de Déporté Résistant
Le titre de Déporté Résistant lui a été refusé le 23 septembre 1953 ("étant donné date d’arrestation et s’agissant d’un isolé : refusé RIF"), malgré ses nombreuses attestations et un avis favorable de la commission départementale du Cher. Lire l'article du blog La carte de "Déporté-Résistant"
Avant même son retour des camps, Georges Rousseau est réélu Maire de Vierzon en 1945, et le restera jusqu'en 1947. 
Maurice Renaudat a été témoin de ses démêlées orageuses avec André Marty chargé d'"aider" le département du Cher pour le Comité central du PCF. 
1967 : Remise de la médaille d'honneur de la ville
En 1967, le maire de Vierzon, le docteur Léo Ménigot, lui remet la médaille d'honneur de la ville.
Jusqu'en 1971, il est régulièrement élu conseiller municipal.
Georges Rousseau est mort le 8 mai 1976. 

Plaque de rue à Vierzon
Une rue de Vierzon (l'ancienne rue du Parc) porte son nom depuis le 2 septembre 1994, ainsi qu'un foyer, Club Georges Rousseau (action sociale).


Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles par Roger Arnould, rempli par madame Rousseau aidée par Aimé Obeuf.
  • Témoignages de Maurice Renaudat recueillis lors de la conférence du 24 mai 2011 à Bourges. Maurice Renaudat, une des grandes figures de la Résistance dans le Cher 
        •  ancien secrétaire fédéral du PCF à la Libération. Il est
    aujourd’hui directeur du Musée de la Résistance et de la Déportation de Bourges.
  • Témoignages de ses petites filles pour la "saga" familiale, lors de cette même conférence.
  • Correspondance de Georges Rousseau avec Roger Arnould.
  • Témoignages recueillis à Vierzon par Aimé Oboeuf, rescapé du convoi, à partir des souvenirs de Georges Rousseau et Roger Gauthier, du Cher, également rescapés du convoi.
  • Pièces photocopiées : Commission d'homologation du Cher (1950), Commandant Magnon, Comité départemental de Libération (6 décembre 1950), attestation de Marcel Cherrier, député du Cher. ­
  • Liste d'otages de Bourges (cote XLIV-66 au CDJC), liste établie le 24 octobre 1941, in document allemand du 23 avril 1942 établie à la suite de l’attentat du « Buchhandlung Front » (bibliothèque du Front), à Chartres (même région militaire).
  • Photo d'après guerre © in annexes de "Combattants de la liberté. La Résistance dans le Cher". Cherrier Marcel et Pigenet Michel. Éditions Sociales, 1976.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en novembre 1993.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. tome 40, p. 379 (notice Claude Pennetier)
  • Mel de Françoise Porcheron (petite-fille aînée de Georges Rousseau), et de sa sœur cadette Yvette Micouraud (28 juin 2011) concernant la date d'inauguration de la rue Georges Rousseau.
  • 12 juillet 2011 : courrier de M. Marcel Demnet (président de la section FNDIRP de Vierzon, ancien FTP, interné Résistant, qui en 1942 était employé à la mairie de Vierzon), à qui j’avais fait parvenir les biographies des 45000 du Cher et qui m’a transmis de précieux renseignements… et corrections. Il fut en 1945 directeur du service secrétariat, bureau militaire et élections chargé de régulariser l’ensemble des catégories de victimes civiles et militaires de la guerre 1939/1945.
  • Archives départementales du Cher : état civil et registres matricules militaires.
  • Photos Archives Municipales de Vierzon.
Biographie rédigée en décembre 2010 (modifiée en juillet 2011 et juin 2016) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.comPensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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