L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


FRUCHT Saül


Matricule 46275 à Auschwitz


Saül Frucht est né à Wilna (alors en Russie, aujourd’hui en Lituanie) le 4 mai 1901. Il vient s'établir à 24 ans en France en 1925.
Après avoir fait différents métiers, il travaille pour une entreprise (Pana) fabriquant des vêtements en caoutchouc. Cette entreprise l'envoie à Saint-Cyr-du-Vaudreuil (Eure) diriger l'usine locale.
Il s'y marie en 1935 avec Hode Kagas, une mécanicienne en fourrure, également d'origine russe. De ce mariage vont naître trois enfants : Denise en 1936, Mireille en 1938 et Michel en 1939.

En 1940, la famille Frucht choisit la voie de l'exode et se retrouve à Périgueux, mais considérant le danger passé, elle revient dans sa commune d'adoption. La loi du 2 octobre 1940 établissant un statut des juifs les conduit à se faire recenser comme tels auprès des autorités françaises. Saül Frucht est toujours de nationalité russe, sa demande de naturalisation ayant été refusée.
Quand il apprend l'entrée en guerre de l'Allemagne contre l'URSS le 21 juin 1941, il pressent le danger et pense partir, mais son épouse ne le souhaite pas.
Le 22 juin (1), le lendemain, Saül Frucht est arrêté par les Allemands et interné au camp de Royallieu à Compiègne (2). A plusieurs reprises, Hode et ses trois enfants se rendent à Compiègne et réussissent à parler à leur époux et père à travers les barbelés.
Il y demeure plus d'un an avant d'être déporté vers le camp de concentration d'Auschwitz le 6 juillet 1942 (3) Saül Frucht écrit dans sa dernière lettre: « Je pars travailler dans une ferme en Allemagne ». Son fils Michel ajoute avec émotion que la ferme s'appelait Auschwitz.

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Saül Frucht est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.

Saül meurt gazé à Auschwitz le 10 août 1942
d’après son certificat de décès établi au camp pour le registre d’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 320). Lire dans le blog Les dates de décès à Auschwitz.


Son épouse Hode est arrêtée par la gendarmerie française le 13 juillet 1942 et transférée au bout de deux jours de Louviers au camp de Pithiviers avant de rejoindre celui de Drancy. Puis ce fut la déportation vers Auschwitz (on ignore sa date de décès à Auschwitz).

Après un court passage à l'hospice de Louviers, les enfants sont placés sur ordre de la feldgendarmerie chez leur grand-mère Chaya Kaciene, alors âgée de 63 ans. Celle-ci est arrêtée à son tour par la gendarmerie française en octobre 1943 et part également vers l'enfer d'Auschwitz.
Le maire de Saint-Cyr du Vaudreuil, Arthur Papavoine, fait le choix de protéger les enfants demeurés seuls. Tous les trois sont confiés pendant quelques jours aux sœurs de l'école privée de la commune voisine de Notre-dame du Vaudreuil.


Si les deux sœurs y demeurent, Michel rejoint le foyer de Marie Constantin. Agée de 70 ans, sans enfants, elle l'accueille d'un élan naturel du cœur et va s'en occuper comme de son propre enfant.
Michel se souvient d'avoir assisté quelques jours après l'arrestation de sa grand-mère au pillage des affaires et du mobilier de la famille pendant toute une journée par des soldats allemands. Sur le camion était inscrit «Offert par la France pour les prisonniers en Allemagne».

Tout en donnant le change en assistant à la messe dominicale, Michel conserve son nom juif et se promène librement dans le village qui sait, mais ne dit rien. Il est un enfant parmi d'autres dans le village, à tel point qu'un jour un soldat allemand le prend dans ses bras alors qu'il était réfugié pour quelques jours dans la famille d'Emile Leblanc, un neveu de madame Constantin !

Emile Leblanc cachait par ailleurs des clandestins. Michel demeure chez madame Constantin jusqu'à l'âge de 10 ans et partage avec elle la libération de la commune. Il se souvient de cette immense joie d'avoir vu apparaître un soldat américain alors qu'il mangeait des pâtes au beurre.
En 1949, Michel Frucht quitte madame Constantin et Saint-Cyr du Vaudreuil, mais il reviendra souvent tant les familles Constantin et Leblanc sont devenues sa seconde famille.

Notes

  • (1) Le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom de code « Aktion Theodorich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes (ou étrangers) dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
  • (2) A partir de cette date un "camp des Russes" est ouvert à Compiègne. Saül Frucht y est vraisemblablement interné en premier lieu. Et ensuite dans le camp des Juifs, car il figure sur la liste des Juifs du convoi.
  • (3) Pour comprendre le mécanisme qui mène à sa déportation, lire dans le blog « une déportation d’otages ».

Sources

  • Témoignage de Michel Frucht recueilli par Yves Lecouturier.
  • Photos de Saül Frucht et Marie Constantin communiquées par son fils, Michel Frucht (2002).
  • Recherches d’Yves Lecouturier (historien, chercheur associé au Centre de recherche d’histoire quantitative de l’université de Caen)
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en février 1992.
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
Biographie rédigée par Yves Lecouturier (historien, chercheur associé au Centre de recherche d’histoire quantitative de l’université de Caen) qu’il m’a adressée. J’y ai ajouté quelques notes concernant le convoi du 6 juillet 1942.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.comClaudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «riangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé).

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