L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


BECKMAN Johan, Frederik (Hans)





Matricule "45218" à Auschwitz

Rescapé

Johann (Hans) Beckman est né à Pantianac (Bornéo, Indonésie) le 28 décembre 1919. Avec son cadet Robert, né en octobre 1923 à Timor, il réside dans leur famille au 18 a, Acacialaan, à Zeist, province d'Utrecht, Pays bas. Leur père est un major à la retraite de l'armée royale des Indes néerlandaises. Hans Beckman se destine au métier des armes, il a le grade de cadet (élève officier). Il étudie à l'Université Polytechnique de Delft.
A l’invasion des Pays Bas par l’armée allemande (le 10 mai 1940), Hans Beckman co-fonde un groupe de Résistance : l’« Orangewacht » (Garde Orange). Les deux frères Beckman, avec leur père, leur famille et leurs amis font partie du réseau. Ils établissent des contacts avec d’autres groupes anti-nazis, diffusent des photos des membres de la famille royale et essaient de se procurer des armes. Dans leur tentative d'étendre le réseau de résistance des membres du groupe parlent librement de leurs sentiments anti-allemands. Cette indiscrétion finit par avoir des conséquences dramatiques : le sommet de l'organisation est arrêté. Leur père est arrêté, déporté à Sachsenhausen où il sera tué en décembre 1944. Les deux frères Beckman coupent tous les liens avec « Orangewacht » pour ne pas mette la Gestapo sur la piste d’autres résistants.
Au printemps 1941, Hans Beckmann dessine un plan de l’aéroport militaire allemand à Soesterberg pour un groupe en contact avec l’Angleterre.
A l’été 1941, les deux frères décident de passer en Grande-Bretagne. Les deux premières tentatives par bateau échouent.
Le 29 octobre 1941, troisième tentative à partir de Zeist. Elle échoue également.
Le 30 octobre 1941, quatrième tentative par Zundert, près de Breda. Nouvel échec.
Le 31 octobre 1941, les deux frères passent en Belgique, à Anvers.
Le 1er novembre 1941, ils passent en France à Maubeuge, le 2 ils sont à St Quentin, le 3 à Charleville-Mézières, le 4 à Parcey, le 5 à St-Hyppolite : ils sont à vingt cinq kilomètres de la Suisse.
Le 6 novembre 1941, ils sont arrêtés près de la frontière par des douaniers allemands à Vaufrey, sur le pont qui enjambe le Doubs. Ils sont détenus à Saint-Hippolyte (Geheim feldPolizei, gruppe 7), puis à la maison d’arrêt de Montbéliard où un seul prisonnier est détenu (un gaulliste, Henri Bergoënd, garagiste à Voujeaucourt).Le 8 novembre, ils sont conduits à la caserne Seidlitz de Belfort, et de là, à la prison de Besançon, le 7 janvier 1942.
Les services de renseignements de la Wehrmacht (Geheime Feldpolizei (GFP) veulent leur extorquer l’aveu qu’ils ont tenté de rejoindre les forces armées néerlandaises (soit en Angleterre, soit aux Indes néerlandaises), ce qui est la vérité... Mais compte tenu de leur «couverture» ils n’ont pas avoué. Hans écrit «pour ne pas mettre en danger nos hôtes pendant notre voyage, nous disions que nous cherchions du travail à la campagne en France : dans les journaux néerlandais il était écrit que la récolte en France était menacée parce qu’un grand nombre de Français était encore prisonniers de guerre en Allemagne). Au commencement ils étaient très aimables pour nous faire avouer en disant que notre offense n’était pas grave, mais après ils devenaient très méchants. Après la guerre j’ai appris qu’existait en ce temps un « Keitel erlass » et que chaque tentative d’aller en Angleterre était favoriser les buts de l’ennemi avec une seule condamnation : la mort ». Ils sont jugés à Besançon, le 17 mars 1942, par la cour martiale allemande (kriegsgericht) de Dijon. Hans précise : «composé d’officiers allemands très chics, qui acquittaient tous ceux qui n’avaient pas avoué, par manque de preuves (ils ont risqué leur tête pour sauver les nôtres) ». Ils sont condamnés à 4 mois de prison. Ils sont ensuite transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne le 6 avril 1942. Johan y est immatriculé N° 3646, et Robert N° 3647.


Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Hans et Rob sont déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
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A leur arrivée à Auschwitz, ils constatent que seulement quelques français comprennent les ordres qui sont donnés. Pour leur éviter les coups de pied et de poing, Hans et son frère commencent à les traduire en français.
Au milieu de ce qu’il appelle la «cérémonie protocolaire» "déshabillage, douche, désinfection, rhabillage, se mettre par ordre alphabétique, réception d’un papier avec le numéro, photo…", un SS demande si quelqu’un parle allemand. «Quand nous nous sommes présentés nous sommes emmenés vers le Kommandoführer SS Usha Hans Stark, qui nous déclare «Dolmetscher» (interprètes) au bureau d’enregistrement (Aufnahme Abteilung, Block 25). Nous sommes emmenés au block 24. Notre travail consiste à traduire en français le questionnaire qui doit être rempli pour chaque nouvel et traduire en allemand ses réponses. Parce que notre convoi était le premier grand transport de l’ouest et qu’on attendait beaucoup de transports de Hollande, Belgique et France on avait besoin de nous. J’ai expliqué que nous n’étions pas un convoi de criminels de droit commun français (BVF), comme ils l’avaient pensé auparavant, mais des prisonniers politiques. C’est alors qu’on nous donna des triangles rouges. Rob et moi avec un H».
Ils restent au Block 24 pendant la première moitié d’août. Puis ils sont internés à Birkenau pendant deux ou trois semaines.
Les deux frères connaissent d’autres affectations : octobre 1942 Hans est à l’infirmerie (Kranken bau, block 19), en décembre 1942 à l’enregistrement (block 16), en mars 1943 au Kranken bau (block 28), puis à l’enregistrement (Block 16). En mai 1943, à nouveau l’infirmerie pour une mastoïdite (Block 20), le médecin polonais qui le traite lui apprend qu’il soigne une hollandaise, témoin de Jéhovah, en attente de libération. II réussit à lui parler et à lui demander de prévenir leur mère qu’ils sont toujours vivants ("ma mère avait déjà reçu un message officiel que nous étions morts". Après que cette hollandaise ait prévenu sa mère, celle-ci écrit au commandant du camp… qui leur ordonne d’écrire «ma chère maman, nous allons très bien et j’écris cette lettre sur l’ordre du commandant».
En août 1943, il est au Kommando des installateurs (Block 6A) pour des travaux d’électricité et sanitaires. «Pour moi une belle occasion de porter des messages d’un camp à l’autre». Septembre 1943 infirmerie (Block 21). Du 9 novembre 1943 au 7 septembre 1944 au «Bau Büro» (block 16) «chargé de mettre sur «Protokoll» tout ce qui était bâti ou construit. C’est ainsi que j’ai pu faire la connaissance de ma femme, pendant une mission à Raisko (où elle travaillait d’ailleurs avec beaucoup de françaises)". Sa femme est une résistante slovène de Ljubljana (matricule 75040 d’Auschwitz).
Hans et Rob sont alors mis en quarantaine au block 10 (ils n’ont pas été placés en quarantaine au Block onze en 1943 comme la quasi-totalité des «45.000»).
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Le 7 septembre 1944, ils font partie du groupe transféré à Gross Rosen dans deux baraques. Ils reçoivent les matricules 40973 et 40974 et travaillent aux usines Siemens & Halske (block 21 B).
Hans en est le Vorarbeiter : il a conservé les listes et le matricule de ses compagnons (document ci-contre).
Le 10 février 1945, Hans et Rob sont évacués vers Leitmeritz en face de Théresienstadt. «Le transport commence à pied jusqu’au Sriegau». Puis c’est dans un train de transport de charbon (wagons ouvert). Hans a noté le nom des 35 gares traversées.
A Leitmeritz ils travaillent dans les anciennes mines pour y construire des usines souterraines pour moteurs de blindés, à Leitmeritz. Avec eux se trouve René Aondetto, le seul français de leur transport de Compiègne.
Le 28 avril, Leitmeritz est évacué à son tour vers Mauthausen. Le 30 avril le train s’arrête à Prague. Les deux frères s'évadent et se cachent dans les baraques des malades atteints de typhus de l’hôpital de Prague. Le 5 mai, commence la libération de Prague. Hans participe aux combats sur une barricade. "Après la victoire nous sommes partis pour la Hollande, via Pilsen, Bayreuth (19 mai), Bamberg (22 mai), et la France". Ils arrivent à Cissey (Belgique) le 26 mai) puis à Zeist (province d’Utrecht) le 2 juin 1945.
Photo de leurs parents
Aux Pays Bas, il apprennent la mort de leur père à Sachsenhausen, celle de leur soeur, tuée dans le bombardement de leur maison, l'emprisonnement de leur frère cadet en 1943 et 1944, et que leur mère a hébergé et transporté des Juifs durant toute l'occupation.

Les deux frères accomplissent leur service militaire aux Pays Bas en juin 1945 pour "continuer la lutte contre le Japon", dans les Indes Néerlandaises, le pays où ils sont nés. Ils y arrivent en janvier 1946. Les deux frères ont fait une carrière militaire en Indonésie, et sont rentrés aux Pays-Bas après l'indépendance (1950).
Tous deux ont reçu de nombreuses décorations : hollandaises, russes, tchèques, polonaises, israélites (Yad Vashem), "Mais pas françaises", écrit Hans.
Hans a témoigné au procès des responsables d'Auschwitz. Il a publié en 1993 un livre de souvenirs en Hollandais.
En 1993, il travaille bénévolement sur le plan social et juridique pour une demi-douzaine d’associations de victimes de guerre (anciens combattants, résistants et persécutés).

Johan Beckman est mort le 13 février 2011 à Leiden. Ci-contre l’avis de décès que m'a transmis sa fille, Sonja Meijer-Beckman.

Sources

  • Correspondance avec Roger Abada (Cassette 1988).
  • A partir d'octobre 1992, il m’a donné de nombreux renseignements biographiques, et correspondu, par lettre et au téléphone, dans un excellent français.
  • Site Internet du «Nederlands Auschwitz comité».
  • Photos du site "Nederlands Auschwitz comité", portfolio de Pieter Boersma.
  • Archives du N.I.O.D.
Biographie rédigée en septembre 2010 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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