L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


VILLETTE Julien, Henri, Paul



Julien Villette est né le 1er juin 1921 à Déville-lès-Rouen (Seine-Inférieure / Seine-Maritime). Il habite 18 rue de Lorraine à Maromme (Seine-Maritime) au moment de son arrestation. Il est scolarisé à l’Ecole primaire de Notre Dame de Bondeville : à 12 ans il a son Certificat d’Etudes.
Au début d’août 1933, il débute comme "petit ouvrier" dans une usine de textile, aux Etablissements de Menibus (ouverts sous le nom de «filatures St Pierre») à Déville-lès-Rouen. «Très vite il prend conscience des difficultés de la vie des ouvriers et milita au syndicat CGTU, puis à la CGT en 1936» écrit sa sœur Marcelle. Il travaille ensuite aux établissements Senard, usine métallurgique à Déville-lès-Rouen.
Adhérent des Jeunesses communistes à partir de 1937, «Il milite avec force, vend la presse du Parti dans toute la vallée «le Prolétaire normand», «l’avant-garde», «l’Humanité». Il suit l’école du Parti. En 1939, déclaration de la guerre, dissolution du Parti Communiste, il continue la lutta avec distributions de tracts et de la presse clandestine.».

Il participe à la préparation du sabotage de la voie ferrée au tunnel de Pavilly. Lire dans le blog Le "brûlot" de Rouen
Dans la nuit du 21 octobre 1941, il est arrêté à Maromme par la police française. «Nous le voyons partir enchaîné avec un voisin Léon Poyer. Ils sont enfermés à la caserne Hatry, à Rouen». Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le "brûlot" de Rouen. Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés entre le 21 et 23 octobre. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. La moitié d’entre eux seront déportés à Auschwitz.
Julien Vilette reçoit le matricule N°1910 à Compiègne (bâtiment A3, chambre 10, puis A2, chambre 8). «Il participe à toutes les activités mises en place pour maintenir le moral des détenus». Solfège, dessin industriel, anglais élémentaire, les «études psychologiques et philosophiques» et "Poésie pas morte", conférences données par Yves Jahan.
Le 23 décembre 1941, son nom a été inscrit sur la liste de recensement des 131 jeunes communistes du camp de Compiègne nés entre 1912 et 1922, « aptes à être déportés à l’Est», en application de l’avis du 14 décembre 1941 du commandant militaire en France, Otto von Stülpnagel (archives du CDJC). Fin mai 1942 son père, Henri Villette(1), est transféré à Compiègne. «Julien reste 5 semaines avec son père, qui le réconforte, puis c’est à nouveau la séparation». Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages».
Julien Vilette est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «Judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.

«Dans le train, il parvient à écrire une lettre à sa mère. Cette lettre est retrouvée sur la voie de chemin de fer et sans doute mise sous enveloppe à Commercy par un cheminot. Dans cette lettre, il explique les conditions épouvantables du transfert et dit qu’ils roulent vers la frontière. Après, nous n’avons plus jamais eu aucune nouvelle».

«Lundi 6 juillet 1942. Chère maman et frères et sœur, je vous écris ce petit mot. Je suis dans le train et j’écris mal. On est 45 dans les wagons à bestiaux et cahotés. Je suis parti de Compiègne ce matin 9 heures et demie. On est plus de 1100 qui partent. Tout de suite, on approche de la frontière allemande. J’ai bon espoir quand même et, surtout, ayez du courage comme moi j’en ai. Papa est resté à Compiègne. Vous recevrez bientôt ma valise avec souvenirs et affaires, vêtements que je vous renvoie. Mille baisers à tous et bon courage. Bonjour aux copains en espérant de vous revoir bientôt. Bonjour à G. R., René, R. etc. Pense à vous. Votre Julien».

Son numéro d’immatriculation à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Le numéro "46194 ?" figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 correspondait à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Ce numéro, quoique plausible, ne saurait être considéré comme sûr en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il ne figure plus dans mon ouvrage «Triangles rouges à Auschwitz».
«Ma mère apprend son décès par André Marie, député-Maire de Barentin, déporté à Buchenwald. Plus tard, un rescapé nous raconte comment est mort Julien Vilette. Le dimanche après-midi , les déportés étaient exempts de travail. Ils parlent entre eux dans la cour. Un des amies de Julien est pris à partie par un Kapo polonais qui le roue de coups jusqu’à la mort. Le kapo veut que Julien qui chante bien, chante : «Puisque c'est ton ami, chante Bel-Ami». Julien refuse. Son camarade vient d’expirer devant lui. C’est alors que le Kapo le roue de coups et l’extermine comme son camarade».

Julien Villette est mort le 19 septembre 1942 d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 1277). Il convient de souligner que cent-quarante-sept autres «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942 et qu’un nombre important d’autres détenus du camp ont été enregistrés à ces mêmes dates. Il est plus que vraisemblable qu’ils aient été tous gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée sans doute dans les blocks d’infirmerie, ce qui laisserait supposer que Julien Vilette a été emmené au Revier après avoir été roué de coups par le Kapo polonais.
La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès, parution au Journal Officiel n°202 du 1 septembre 2001.
Un avis favorable à la dénomination «Allée Julien Villette» de la voie de desserte des pavillons du lotissement des Hauts de Maromme, situé Route de Duclair a été voté le 30 novembre 2009. «Hommage mérité à l’un des combattants de l’ombre qui, aux côtés d’André Pican, de Raymond Duflo, d’Arthur Lefèbvre, de Marcel Lecour et de tant d’autres, ont donné leur vie pour le retour de la liberté et pour la société plus juste pour laquelle ils combattaient, militants antifascistes de la première heure. Ils appartiennent à l’histoire, ils appartiennent à la mémoire ouvrière, à la mémoire de lutte de la vallée du Cailly, terre de résistance ». Mme Saint Yves (PC), conseillère municipale. Une carte commémorative "ils aimaient la France" éditée à la Libération honore sa mémoire et celle de 8 de ses camarades, fusillés ou déportés : André Bardel 44198, déporté à Auschwitz, Honoré Brien, Raymond Duflo, Hubler, Arthur Lefebvre, André Pican, A. Poyer, Marcel Lecour, 45754, lui aussi déporté à Auschwitz.
  • Note 1 : Henri Vilette est arrêté pour distributions de tracts le 13 février 1941. Emprisonné à la prison «Bonne Nouvelle» de Rouen (Lire dans le blog «La prison Bonne Nouvelle de Rouen. Témoignage d'André Pican, fusillé au Mont Valérien»), il est condamné en avril 1941 à 13 mois de prison. Il est transféré à la centrale de Clairvaux, jusqu’à l’expiration de sa peine. Il est transféré fin mai 1942 à Compiègne à la demande des autorités allemandes. Très malade, il est admis à l'hôpital du Val de Grâce en octobre 1942. Soigné, il est à nouveau envoyé à Compiègne début 1943. Il est déporté à Buchenwald (N° 39 788). Raymond Montégut (N°45892), transféré d’Auschwitz à Buchenwald (N° 34 162) le 23 février 1944 lui apprend la mort de son fils. Libéré en avril 1945, il pèse 32 kilos après 50 mois de détention.
Sources
  • Recensement des jeunes communistes du camp de Compiègne aptes à être déportés "à l’Est" en application de l’Avis du 14 décembre 1941 du Commandant militaire en France, Otto von Stülpnagel (Archives du CDJC).
  • Lettre et témoignage de Madame Marcelle Villette, sœur de Julien Villette (30 sept 1991).
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). "Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948", établie à partir des déclarations de décès du camp d'Auschwitz (N°31836) (N°351).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d'État d'Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l'état civil de la ville d'Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • © Porte principale du camp d’Auschwitz - Musée d’état d’Auschwitz-Birkenau.
  • Bureau des archives des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen (dossier individuel consulté ).
  • © Site Internet «Légifrance.gouv.fr»
  • Photo in Hommage aux Marommais "ils aimaient la France".
Biographie rédigée en 2000 pour l’exposition de l’association «Mémoire Vive» CRDP de Rouen, et modifiée en décembre 2011 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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