L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


LEJARD Gabriel

Gaby Lejard après la Libération

Matricule 45772 à Auschwitz

Rescapé

Gabriel (Gaby) Lejard est né le 5 juillet 1901 à Barges (Côte d'Or). Gabriel Lejard habite à Dijon rue du Creux d'Enfer au moment de son arrestation. 
Il est le fils de Jeanne, Augustine Chevalier, 25 ans, domestique, et d’Auguste Lejard, 31 ans, employé au PLM. Ses parents sont libres-penseurs (Le Maitron). Son père a eu les deux jambes sectionnées dans un accident du travail et sera “pensionné”. Devenu épicier à Barges, il est élu conseiller municipal de cette commune sur la liste socialiste sans adhérer au parti. Gabriel Lejard a deux frères aînés (Ernest gazé en 1918, et Albert, mort sur le front d’Alsace en 1915 : Gaby en a été très marqué : il militera contre la guerre) et une sœur cadette Andrée.
Il devient ajusteur après des études à l'Ecole Pratique de la ville.
D'abord adhérent des Jeunesses socialistes, puis d'un groupe libertaire, il part l’été 1919 pour Alger où il est nommé membre du bureau du syndicat des métaux et où sa participation à une grève en mars-avril 1920 lui vaut d’être poursuivi en correctionnelle et d’être rapatrié en France. 
Extrait d'un journal local pour son départ en retraite
En novembre il est embauché à Dijon à la fabrique de motocyclettes Terrot.
Conscrit de la classe 1921, son registre matricule militaire indique qu’il habite Dijon au 35 rue Pasteur au moment de son conseil de révision et qu’il travaille comme ajusteur mécanicien. Il mesure 1m 58, a les cheveux châtain foncé et les yeux bruns, le front haut, le nez « légèrement convexe », le visage ovale. Il a un niveau d’instruction « n° 3 » pour l’armée (sait lire, écrire et compter, instruction primaire développée).
Gabriel Lejard est appelé au service militaire en avril 1921. Le 6 avril 1921, il est incorporé au 1er régiment d’artillerie hippomobile. Gabriel Lejard dit avoir été changé quatre fois de régiment « par mesure disciplinaire ».  Le 1er novembre, il « passe » au 37ème régiment d’artillerie. Le 20 janvier 1922, il passe au 8ème bataillon d’ouvriers. Le 16 février, il passe au 121ème escadron du Train auto. Son régiment fait partie des troupes d’occupation de la Ruhr. Gabriel Lejard nous dira avoir fraternisé avec les mineurs en grève pendant cette période. Le 15 mai 1923, il est « renvoyé dans ses foyers », « certificat de bonne conduite accordé ».
Usine Terrot de Dijon © Terrot.org 
A sa démobilisation en 1923, il retourne chez Terrot et adhère au syndicat de la métallurgie de la CGTU dont il est élu secrétaire adjoint.
En 1935, il donne son adhésion au Parti communiste et assume une série de responsabilités syndicales : secrétaire général du Syndicat des Métaux en 1934, il fonde plusieurs sections affiliées ; à la veille de la guerre, il appartient à la Commission administrative de l'Union départementale.
Mobilisé dans l'artillerie antichars, il se retrouve à Pau pendant la débâcle, parvient à se faire démobiliser, et regagne Dijon en août 1940. Sa famille le croyait prisonnier. A Dijon, il constitue des groupes clandestins composés de cheminots et de métallos, qui s'occupent de faux papiers et de récupération d'armes. "La police française nous harcèle" écrit-il. "A ce moment là, il n'y avait que les purs prêts à entrer dans la clandestinité". 
Membre du Front National, il est arrêté par la police allemande le dimanche 22 juin 1941 à 10 h du matin : "depuis 6 h, la guerre à l'URSS est commencée". Gabriel Lejard est persuadé qu'il a été livré à la Gestapo par la Préfecture, ainsi que 9 de ses camarades (1). 
Ce qui est certain c’est que le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom " d’Aktion Theodorich", les Allemands arrêtent dans la zone occupée et avec l’aide de la police française,», plus de mille communistes. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy (les prisons de Dijon et de Vesoul, une dizaine de jours), ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”.
Le camp de Royallieu à Compiègne
 Le 22 juin à 11 h 30 Gabriel Lejard est amené à la prison de Dijon à 11 h30 "interrogatoire d'identité, deux ou trois coups de pieds au derrière, et çà y est, en cellule !". "Le lendemain soir nous étions une quinzaine. Le troisième jour, départ pour la prison de Vesoul. Puis le 3 juillet départ pour la camp d'internement de Compiègne où nous arrivons le 5 juillet 1941, le jour de mes 40 ans". 
A Compiègne, il reçoit le matricule "1001". Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Gabriel Lejard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro 45772. 
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes , comme Gaby Lejard, dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
A Auschwitz I, il est affecté d'abord au Block 22, avec Paul Charton et Pierre Longhi ("un block de tueurs" écrit-il, où les kapos assassinent journellement), puis il est affecté au Block 17 A, puis aux Kommandos Sablière, Ski, Béton-Colonne. 
Il participe activement à la Résistance clandestine. 
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Marche de la mort croquis au charbon
Le 28 août 1944, on le transfère à Sachsenhausen, puis aux mines de sel de Kochendorf dans la région du Neckar (N° 33 834), et, par une terrible "Marche de la Mort" qu'il décrit avec une précision remarquable, au camp de Dachau (8 avril 1945).
Gabriel Lejard est libéré le 29 par les troupes américaines, et mécontent qu'elles empêchent les rescapés français d'embarquer dans des camions de l'armée de Lattre, il s'évade avec un petit groupe de 5, et le 13 mai 1945, regagne la France "en wagon à bestiaux", via Strasbourg
Il a eu la douleur d'apprendre la mort, à Ravensbrück, de sa fille, agent de liaison de la Résistance (sa mémoire a été honorée : Légion d'Honneur, Croix de guerre avec citation, son nom a été donné à une caserne de Dijon).
Gabriel Lejard témoigne à Valenciennes, au procès de deux kapos, un Français et un Polonais, «qui maltraitaient les déportés dans les mines de sel de Kochendorf», et qui sont condamnés à mort et fusillés. 
Gabriel Lejard et son épouse Léa
A son retour, Gabriel Lejard dépose plainte contre son dénonciateur présumé auprès du commissaire de la République, le juge Voisenet (2) et voit à son grand dépit l’affaire classée après un non lieu. 
Gabriel Lejard retrouve ses activités : membre de la Commission administrative de l’UD-CGT, secrétaire fédéral du Parti communiste (responsabilité qu’il exerce jusqu’en 1946 et qu’il abandonne lorsqu’il devient secrétaire général de l’UD-CGT, jusqu’en 1970), Président de l'ADIRP Côte d'Or, membre du Comité national de la FNDIRP.
Reconnu Déporté Résistant (n° 1-016-02288), Gabriel Lejard a reçu la Médaille de la Résistance et la rosette d'officier de la Légion d'Honneur
Lors de son départ à la retraite, le journal local a rappelé sa vie et ses combats.
Il disparaît le 2 novembre 1988.
Un square de Dijon porte son nom et celui de sa fille.
Lire sur Adiamos (21300 Chenôve), la biographie rédigée par Pierre Lévèque.
  • Note 1 : Un témoignage de Maurice Voutey (21 août 1996) corrobore cette affirmation. En effet, il révèle qu'un instituteur, Mr. T., dont il a été l'élève en 1937-1938, avait été révoqué parce que Franc-maçon et avait été employé à la Préfecture pendant la guerre. Après l'arrestation de Gaby Lejard, ce Mr. T. était allé trouver le père de Maurice Voutey pour lui dire que si Gaby, son beau-frère, avait été arrêté, c'est parce qu'il figurait sur une liste élaborée par le commissaire Poinsot. Mais à la Libération, Mr. T. s'est rétracté devant le juge d'instruction.
  • Note 2 : Le juge Voisenet a exercé ses fonctions de 1940 à 1945. Il a en outre manifesté un zèle certain dans la "poursuite des militants communistes entre l’interdiction de leur parti et la débâcle de juin 1940", chargé qu’il est alors de la “liquidation du Parti communiste”. D'après un paragraphe de la thèse de Claude Guyot, thèses.univ-lyon2.fr/
Sources
  • Gabriel Lejard a laissé de nombreux récits, lettres et témoignages écrits.
  • Peu de temps avant son décès, il enregistrait une cassette audio passionnante.
  • Témoignages : Georges Gourdon (1972), Maurice Voutey, professeur, historien, son neveu (1988)
  • Mémorial d'Oranienburg-Sachso (page 254).
  • Dictionnaire internatinal des militants anarchistes.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. tome 34, page 193
  • registres matricules militaires de Côte d'Or.
Biographie rédigée en février 1998 (mise à jour en 2016) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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