L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


OBOEUF Aimé



Matricule "45 934" à Auschwitz

Rescapé

Aimé Oboeuf est né à Burbure (Pas-de-Calais) le 16 avril 1912. Il habite au 79, rue Defrance à Vincennes (ancien département de la Seine) au moment de son arrestation.
Il est successivement manœuvre, terrassier, verrier, puis commis de chai.
En 1932, Aimé Oboeuf est appelé au service militaire. 

Dans son unité, avec un camarade de Beauvais, il monte une section clandestine du «Mouvement de lutte contre la guerre» (1)
Démobilisé en 1934, il se marie en décembre avec Hélène née en 1915. Il est père d’un garçon.
En 1935, il se rend avec son frère à une réunion du Parti communiste auquel il adhère. Dès lors, il participe pleinement et pour longtemps à l’action militante : «champion de France des vendeurs de L’Humanité». En 1936, il est chef-manœuvre à l’entreprise Grenelle à Charenton. Dans la période 1936-1937, il participe à l’organisation d’une grève de sept mois dans l’entreprise où il travaille. Une importante augmentation des salaires est obtenue, mais Aimé Oboeuf est licencié en tant que délégué syndical. Il travaille alors dans un restaurant.
En 1938, il est mobilisé comme réserviste, mais il se blesse (trois doigts écrasés), et rentre spontanément dans ses foyers après avoir prévenu les gendarmes ; il ne sera pas poursuivi.
En 1940, il est de nouveau mobilisé, à Sedan, dans l’artillerie.
Lors de la débâcle, son cheval est tué à Epernay et il continue la route à vélo jusqu’à Castres. Alors brigadier, il est chargé de garder le pont de la ville. Il est finalement démobilisé le 30 août 1940 et remonte sur Paris.

Dès le 6 septembre, il entre dans un groupe clandestin de trois militants. Il devient responsable d'un secteur de l'O.S (dès octobre 1940, la direction du P.C.F. met en place des «groupes spéciaux» que l'on appelle aussi «groupes O.S.», constitués au départ d'éléments aguerris pour effectuer un certain nombre de tâches relevant du service d'ordre et des actions de sabotage). 
Aimé Oboeuf est arrêté le 28 avril 1942 par des policiers français et allemands, lors d’une rafle organisée par l’occupant dans tout le département de la Seine, en répression l’attentat de Paris du 20 avril où des coups de feu ont été tirés sur des soldats allemands à la station de métro Molitor. 
Cette rafle touche notamment un grand nombre de militants arrêtés une première fois par la police française pour activité communiste depuis l’armistice et libérés à l’expirations de leur peine. Il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne, le 29 avril, en vue de sa déportation comme otage. Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Il est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Aimé Oboeuf est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45 934".

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi). Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. 
A Birkenau, Aimé Oboeuf est affecté au block 5, au Kommando Terrasse. En janvier 1943, à Auschwitz 1, il est affecté au block 22, au kommando TWL (Truppenwitschaflager, Ravitaillement des troupes).
Le 14 août 1943, il est affecté au Block 11 (période de quarantaine) avec 136 des «45 000» survivants. C’est dans cette période qu’Aimé Oboeuf fait la connaissance de Génia (2). (Lire l'article du blog "les 45000 au block 11)Il quitte le Block 11 le 12 décembre, à nouveau affecté au Kommando TWL. Il reste dans le dernier groupe qui demeure à Auschwitz : à l’évacuation du camp, il quitte Auschwitz le 18 janvier 1945, pour Mauthausen, Melk (le 28) et à Ebensee (le 15 avril). Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Aimé Oboeuf est libéré le 6 mai par les troupes américaines. Il est rapatrié le 22 mai à Paris en wagons à bestiaux.
« De l’hôtel Lutétia, Aimé Obœuf rentre chez lui en métro. Au cours de sa déportation, il a déjà appris que sa femme a été arrêtée, sans en connaître la raison (…) Il divorce assez rapidement de son épouse. Il reste un an sans pouvoir travailler, touchant une allocation de la Préfecture, puis il est embauché au ministère de la Reconstruction, dirigé par le communiste Raymond Guyot, comme chauffeur de l’Inspecteur principal des Finances (…). Dépisté porteur du bacille de la tuberculose, il est fait un séjour dans sanatorium de Seine-et-Oise… Il est engagé comme chauffeur à l’ambassade d’Union soviétique. Puis, un temps à la Banque pour l’Europe de L’Est.Il devient permanent au siège du Parti communiste, comme garde du corps auprès d’André Marty, d’Auguste Lecoeur, puis de Jacques Duclos. En 1947, il est opéré pour l’ablation d’un rein. Aimé Obœuf prend sa retraite professionnelle à Brinon-sur-Beuvron (Nièvre), mais reste très actif sur le plan politique : il y est candidat comme Conseiller général. En 1966, la famille s’installe à Saint-Parize-le-Châtel, au sud de Nevers (58)" (in "Mémoire vive").
Il a témoigné de la mort de son camarade vincennois Jacques Rotsztajn, et de nombreux autres militants.
Le titre de «Déporté politique» lui a été attribué (N°1175.01197). Puis celui de «Déporté résistant». Il est «Combattant volontaire de la Résistance», carte N° 159591, reçoit la carte du Combattant (72 1145), et la Médaille de la Résistance. Il reçoit la Médaille militaire qui donne droit à la Croix de Guerre, puis la Légion d’Honneur en 1987.
Il est secrétaire départemental de la FNDIRP et membre du comité national de la FNDIRP en 1960.
Aimé Oboeuf est mort en 2004.

  • Note 1 : L’initiative de la création du «Mouvement de lutte contre la guerre»  revient à deux écrivains : Henri Barbusse et Romain Rolland. Le 27 mai 1932, ils publient dans «L’Humanité» un appel pour la tenue d'un congrès contre la guerre. Ce Congrès mondial de lutte contre la guerre impérialiste se déroule à Amsterdam les 27 et 28 août 1932. Il rejoint ensuite le «Congrès Européen contre le fascisme et la guerre», qui se réunit du 4 au 6 juin 1933 à la salle Pleyel à Paris. Il devient le «Mouvement d’Amsterdam», puis mouvement ou comité «d’Amsterdam Pleyel». Le Parti communiste joue un rôle de premier plan dans l'organisation de cet événement antifasciste.
Janvier 2015. Génia Oboeuf témoigne sur Auschwitz 
  • Note 2 Génia : Déportée en 1943 avec sa mère qui, dès son arrivée a été emmenée à Birkenau et gazée quinze jours plus tard, Génia a été dirigée vers le block des expériences (…) Un jour, dans cette cour aux murs tachés de sang, des Français entonnent une chanson. Les SS les ont conduits là "pour faire du sport", c'est à dire ramper, marcher à genoux, courir, ramper à nouveau. Torturés, épuisés, ils se sont mis à chanter : "Ca sent si bon la France" pour montrer qu'ils ne sont pas vaincus. Aimé est parmi eux (...). Il a remarqué Génia à la fenêtre et lui a fait signe. Il s'est ensuite risqué à lui passer des petits bouts de papier. "Rendez-vous à Bruxelles ou à Paris. On s'en sortira". Il trouve le moyen de lui envoyer des vieux bouts de laine récupérés sur les manches trop longues de pull-over en loques. Les femmes du block s'en servent pour tricoter (...) des chaussettes et des tricots qui s'échangent contre du pain, de la soupe ou des morceaux de savon. Lorsque Aimé quitte le block 11, avec les autres Français, ils réussissent à maintenir leurs rencontres. Génia et ses compagnes sont transférées dans un autre block et elles doivent cueillir du plantain et des pissenlits dans des champs proches de l’entrepôt où travaille Aimé. Tout manque de se terminer tragiquement le jour où un garde les surprend ensemble. Pour la première fois, ils s'embrassent. Quelques mois plus tôt, c'était à coup sûr la mort pour tous deux. (...) Aimé s'en tire avec vingt-cinq coups de bâton qui ne l'ont pas rendu plus prudent. (...) Il est revenu la voir : "Tu verras, on s'en sortira". Ils conviennent de s'écrire dès leur retour : poste restante, gare du Midi à Bruxelles et rue du Louvre à Paris. En janvier 1945, Génia est évacuée sur Ravensbrück, Aimé sur Mauthausen. Il essaie de rejoindre la colonne où elle se trouve, pensant qu'ils pourront s'évader ensemble. Impossible. Mais ils réussissent à survivre aux évacuations qui ont tué tant de détenus. Après leur libération, ils s'écrivent, se donnent rendez-vous, se retrouvent et s'épousent." Extraits de "Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000»"
  • Aimé Oboeuf aura deux garçons avec Génia : Michel, né à Paris le 15 octobre 1947, et Daniel, né également à Paris, le 23 mai 1952.
Sources
  • Questionnaire biographique de la FNDIRP (1975).
  • Correspondance avec Roger Arnould (1971 et 1972).
  • Fichier national du Bureau des archives des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Notice biographique de l’Association «Mémoire Vive».
  • Photo de Génia Oboeuf © Christophe Masson.  
Biographie rédigée en 2005 (mise à jour en 2016) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005).
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