L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


GUINCHAN Georges

2006, deux mois avant sa mort
Georges Guinchan témoigne
devant des élèves
.



En 1947





Matricule 46243 à Auschwitz

Rescapé

Sanatorium 1947
Eté 1940
Georges Guinchan est né le 9 décembre 1920 à Paris 11e. Sa famille compte plusieurs militants communistes. 
Son père adhère au Parti communiste et à la CGTU (Confédération générale du travail unitaire) au milieu des années 20. 
L’un de ses oncles maternels s’engage dans les Brigades internationales en Espagne pour défendre la république espagnole contre la rébellion du général Franco soutenue par Hitler et Mussolini.
À 15 ans, il adhère aux Jeunesses communistes. Il travaille d’abord à Rosny-sous-Bois avec son père comme peintre en lettres pour la réalisation d’affiches peintes sur toile annonçant les films programmés dans les salles de cinéma. Il est alors ami avec le jeune René Beaulieu, également membre des JC.
Du 28 février au 12 juin 1940, il est embauché comme ajusteur aux usines Renault pour la fabrication de moteurs d’avions. Quelques jours après ses débuts, il apprend qu’il est mobilisé mais maintenu à son poste comme requis civil.
Il est célibataire et habite rue Douy à Montreuil, en Seine-Saint-Denis (1) au moment de son arrestation.
Après l’exode, il reprend contact avec ses camarades des Jeunesses communistes de Montreuil, distribue des tracts contre le régime de Vichy, colle des affichettes célébrant le 23ème anniversaire de la Révolution d’octobre.
En octobre 1940, il participe à une manifestation devant la mairie de Montreuil, réclamant le rétablissement de la municipalité à direction communiste destituée en février 1940 (2). Les Allemands interviennent et font évacuer la place de la Mairie sous la menace de deux mitrailleuses.
Le 10 novembre 1940, Georges Guichan est arrêté à Montreuil par des policiers français en même temps que d’autres membres des Jeunesses communistes clandestines.
Inculpé d’activité communiste, en infraction au décret du 26 septembre 1939, il est incarcéré à la Santé où il occupe son temps à apprendre l’allemand.
Le 7 février 1941, au procès des Jeunes communistes de Montreuil, il est condamné à 18 mois de prison et emprisonné à Fresnes (Val de Marne - 94).
Le 9 juin 1941, la cour d’Appel de Paris réduit sa peine à 15 mois.

Lettre du directeur du camp de Rouillé
 à Mme Henriette Guinchan


Billet de sortie de Fresnes
Le 17 octobre 1941, à sa levée d’écrou, il n’est pas libéré, mais interné administrativement dans le camp français de Rouillé (Vienne).
Le 18 mars 1942, il est remis - à leur demande - aux autorités d’occupation qui le transfèrent avec 13 autres jeunes communistes (3) au camp de détention allemande de Royallieu à Compiègne (Oise), Frontstalag 122
, où il est enregistré sous le numéro matricule "3802". Il est interné au bâtiment A2.
Le 21 avril 1942, son nom est inscrit par les services préfectoraux de la Seine sur une liste de trente otages « fusillables », en représailles du sabotage de deux trains militaires (dem SF-Zug 906 und dem Gegenzug SF 806) dans le Calvados (parmi ces noms eux on trouve ceux d’André Tollet, René Perrottet, Pierre Bourneix, Jean Berthoud). Lire à ce sujet dans le blog Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942).
Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
L'entrée d'Auschwitz I
Le 6 juillet, à six heures du matin, les otages sont conduits sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train s’ébranle à 9 heures trente.
Georges Guinchan est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Georges Guinchan est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro   46243 au camp central. Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard.
Attendant son tour, Georges Guichan aperçoit Armand Schkolnic, un jeune communiste et ancien compagnon de chambrée de Rouillé, déporté comme otage juif le 5 juin 1942, qui lui apprend que la plupart des hommes de son convoi sont déjà morts. Le lendemain, tous les “45000” sont conduits à pied à Birkenau, camp annexe situé à 4 km du camp central.
Dans ce camp, par une chaleur torride, Georges Guichan doit transporter des briques pour les maçons qui commencent la construction du futur Krematorium II (un bâtiment combinant chambre à gaz et fours crématoires).
Le 13 juillet - après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau, à Birkenau, camp annexe d’Auschwitz, Georges Guichan est dans la moitié des membres du convoi ramenée au camp central après l’appel du soir. Là, il est assigné au Block 15 et affecté successivement à plusieurs Kommandos de travail : il est d’abord couvreur - subissant toutes les intempéries - puis dans un Kommando où il peint des skis en blanc pour la campagne de Russie, puis peintre en lettres. Il accède à cet atelier par l’entremise d’un Polonais qui parle allemand, Ryszard Matuszewski, arrivé en juin 1940 dans le premier convoi de déportés pour Auschwitz (matricule n° 60). Avec lui, Georges Guinchan apprend le polonais. Pris en charge par les membres de son Kommando, il reçoit d’eux un remède efficace (une décoction d’écorces) quand il est atteint de dysenterie.
Hermann Langbein et Georges Guinchan en 1985
Au Block 15, il fait partie d’un petit groupe d’amis constitué de jeunes communistes de son convoi. L’un d’eux, Robert Lambotte est en contact depuis septembre 1942 avec Hermann Langbein, un des dirigeants du Comité international de résistance fondé en août 1942 par des détenus communistes autrichiens et allemands. Hermann Langbein est le secrétaire du médecin chef- SS d’Auschwitz. Il demande à Robert Lambotte de lui présenter deux jeunes Français qu’il recommanderait pour être infirmiers au Block des maladies contagieuses du Revier. C’est ainsi que Georges Guinchan et André Montagne se retrouvent chargés, à partir de mars 1943, de veiller sur les malades français (juifs et politiques) et, dans la mesure de leurs faibles moyens, de leur éviter d’être sélectionnés et gazés comme “inaptes au travail”. Ils sont assurés du soutien de l’infirmier et résistant autrichien Franz Danimann.
Lorsque Joseph Cyrankiewicz, un des dirigeants du groupe de résistance de la gauche polonaise, entre comme malade au Revier, Georges Guinchan est de ceux qui veillent sur sa vie et sur sa sécurité. Mais ces fonctions ne sont pas sans conséquences sur sa propre santé : il est à son tour atteint de tuberculose. À peine remis, ses amis le font sortir du Revier pour qu’il échappe à une sélection. Il reçoit, le 4 juillet 1943, l'autorisation d'annoncer à sa famille - en allemand et sous la censure - qu’ils peuvent correspondre et qu’il a le droit de recevoir des colis contenant de la nourriture. Cette mesure touche tous les détenus politiques français d’Auschwitz - essentiellement les survivants du convoi du 6 juillet 1942 (environ 140 « 45000 », regroupés dans leur quasi-totalité au camp central en mars 1943) et du convoi de 230 femmes déportées à Birkenau le 24 janvier 1943 (59 « 31000 » survivantes). Note : Cette autorisation trouve son origine dans une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 s’appliquant à tous les aux détenus des camps de concentration en provenance d’Europe occidentale.
Le block 11
Quelques mois plus tard, il rejoint les détenus politiques français de sexe masculin rassemblés au premier étage du Block 11 du camp central, la prison du camp d’Auschwitz, depuis le 14 août pour une "quarantaine" dont on ignore les véritables raisons. Les Français sont exemptés de travail et d'appel extérieur, mais témoins des exécutions massives de résistants, d'otages polonais et tchèques et de détenus du camp dans la cour fermée séparant le Block 10 et le block 11. Le 12 décembre 1943, à la suite d'une visite du nouveau commandant du camp, Arthur Liebehenschel, et après quatre mois d’un relatif repos qui leur a permis retrouver quelques forces, ils sont renvoyés dans leurs Blocks et leurs Kommandos précédents.
Au printemps 1944, Georges Guinchan contracte le typhus. Une fois rétabli, en juin, il est placé - grâce à l’influence de Hermann Langbein - secrétaire du SS médecin chef du camp - comme secrétaire du SS responsable de l’infirmerie au camp des travailleurs civils (Gemeinschaftlager).
Là, il est un des relais pour la transmission de messages entre la Résistance intérieure et la Résistance polonaise agissant à l’extérieur du camp, dans la région montagneuse des Beskides, le long de la frontière tchécoslovaque. A la fin de l’été 1944, Georges Guinchan est parmi les trente-six “45000” qui restent à Auschwitz, alors que les autres sont transférés vers d’autres camps.
Fin septembre, la Résistance le fait affecter - avec André Montagne qui parle aussi allemand - comme secrétaire Blockschreiber dans un Block occupé par des détenus allemands du Reich.
Le 18 janvier 1945, Georges Guinchan fait partie des vingt “45000” incorporés dans les colonnes de détenus évacuées vers Mauthausen où il est immatriculé sous le numéro 117 795.
1946 : au sanatorium
Le 28 ou 29 janvier, il est parmi les douze « 45000 » affectés au Kommando de Melk. Le 15 ou 17 avril, ce groupe est évacué en marche forcée vers Ebensee, province de Salzbourg, où des usines souterraines sont en cours d’aménagement. Le 5 mai, redoutant d’être exterminés, les détenus refusent de se rendre dans les tunnels dont les entrées ont été minées par les SS. Les troupes américaines atteignent le camp le lendemain. Avec ses compagnons, Georges Guinchan fait partie des derniers “45000” à être libérés. Il demeure sur place une semaine comme infirmier avant de rentrer en France.
Très gravement tuberculeux, sa réintégration est entrecoupée pendant six ans de séjours dans des hôpitaux et des sanatoriums, en Suisse, en Allemagne et en France.
Il a été homologué dans un premier temps comme “Déporté politique” puis vers la fin de sa vie comme « Déporté résistant». Il est resté en rapports suivis avec Hermann Langbein et Franz Danimann, qui ont tous deux signé des attestations témoignant de son activité au sein du groupe de résistance à Auschwitz.
Il s'est engagé dans diverses activités associatives et culturelles, comme la philatélie (à partir de lettres et cartes, il a illustré son internement et la Déportation : notamment avec 48 pages de timbres et cartes à l'exposition philatélique et cartographique de Grenoble "la Résistance et la Déportation" les 27 et 28 avril 1985).
Le Dévoluy par Georges Guinchan
Il s'est également  adonné à la peinture de son cher Jura (madame Rose Marie Guinchan a eu la gentillesse de m'offrir une de ses œuvres au printemps 2014).
Lettre de Mme Guinchan
Il a été un témoin inlassable de la déportation, en particulier en direction de la jeunesse : en 2005 et en 2006, deux mois avant sa mort, Georges Guinchan recevait un groupe d'élèves du L.P. Toussaint Louverture de Pontarlier avec leur professeur d'Histoire, M. Christian Defrasne. Deux émouvants DVD ont été réalisés au cours de ces rencontres-témoignages.
Georges Guinchan est mort le 30 juillet 2006.
Il a été fait chevalier de la Légion d’Honneur en 2004, a reçu la Croix de Guerre, la Croix de la Déportation, la Croix de la Résistance.

  • Note 1. Jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).
  • Note 2. Par arrêté du 23 février 1940 du Conseil de préfecture du département de la Seine et en application de la loi du 20 janvier 1939, tout élu communiste est « de plein droit » déchu de son mandat électif s’il n’en n’a pas démissionné ou s’il n’a pas dénoncé publiquement - avant le 26 octobre 1939 - son adhésion au Parti communiste et toute participation aux activités interdites par le décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes.
  • Note 3. Il s’agit de Marcel Algret, Maurice Alexis, Henri André, Jean Bach, Roger Desjameau, Louis Faure, René Faure, Georges Guinchan, Faustin Jouy, Henri Migdal, Marcel Nouvian, Roger Tessier : sont tous déportés à Auschwitz. André Giraudon, de Bourges, est fusillé à Compiègne le 10 mai 1942. 
Sources
La brochure de Georges Guinchan
  • Georges Guinchan, "Aide-toi, le ciel t'aidera", Biographie d'un déporté. Brochure à compte d'auteur, Les Hôpitaux neufs. Janvier 2000.
  • 4 Photos noir et blanc transmises en juillet 2010 par son fils Frédéric. En 1946 et 1947 au sanatorium, les deux autres (buste) été 1940 et septembre-octobre 1940, peu de temps avant son arrestation.
  • Reproduction de son billet de sortie de Fresnes (collection philatélique de Georges Guinchan).
  • Entretiens de Georges Guinchan avec Claudine Cardon-Hamet à son domicile des Hôpitaux-Neufs. Il a fait partie des 6 rescapés avec lesquels j'ai eu des contacts suivis.
  • Soixantième anniversaire du départ du convoi des 45000, brochure répertoriant les “45000” de Seine-Saint-Denis, éditée par la Ville de Montreuil et le Musée d’Histoire vivante, 2002, pages 22 et 23 (biographie rédigée par Claudine Cardon-Hamet).
  • 2 DVD réalisés en 2005 et 2006 par les élèves du L.P. Toussaint Louverture de Pontarlier, avec le concours de leur professeur d'Histoire, M. Christian Defrasne (août 2010).
  • Archives départementales de la Vienne (Rouillé)
Biographie rédigée en septembre 2006 (mise à jour en 2010 et 2014) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005).
Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com
Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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