L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


La Résistance dans les camps nazis

Par Claudine Cardon-Hamet - mai 2010
Version intégrale d'un article paru avec quelques coupures dans le "Dictionnaire Historique de la Résistance" sous le titre : Déportés (résistance des)  pages 778 780.

Les bras de quatre rescapés d'Auschwitz (convoi des 45000) 

Résister dans un camp de concentration (KL) ou dans un «camp mixte», comme celui d’Auschwitz, (cumulant les fonctions d’un KL et d’un camp d’extermination) et, plus encore dans un centre d’extermination immédiate, comme Sobibor, paraît inconcevable. Pourtant des hommes et des femmes se sont lancés dans cette entreprise courageuse et nombre d’entre eux l’ont payé de leur vie. 
L’histoire de cette Résistance est difficile à cerner : on dispose de peu de documents écrits et l’essentiel des sources provient des témoignages des rescapés qui doivent être soumis à un travail critique. De plus, la plupart des détenus ont ignoré cette Résistance qui était le fait d’une minorité, agissant dans la plus totale clandestinité. Aussi le souvenir de certaines actions est à jamais perdu et d’autres ont été niées ou falsifiées à l’époque de la guerre froide.

Cette Résistance a pris des formes multiples dont les objectifs étaient conditionnés par les particularités du milieu concentrationnaire et les fonctions assignées, par Himmler, aux camps de concentration et aux camps d’extermination.
Les camps de concentration devaient contribuer à assurer la «sécurité du Reich» en brisant moralement et en affaiblissant physiquement les individus jugés nuisibles au peuple allemand, soit pour des raisons politiques, soit par ce qu’ils «polluaient la race germanique» (homosexuels ou auteurs de délits criminels). 

A partir de 1937, les SS exploitent le travail des détenus pour en tirer des bénéfices financiers et produire des matériaux destinés à l’édification de monuments à la gloire du Führer. En 1942, les camps de concentration sont intégrés à l’économie de guerre du Reich. Les KL servent également à éliminer à courte échéance, des personnes et des groupes d’individus considérés comme particulièrement dangereux : opposants allemands ou résistants des pays occupés ayant exercé des responsabilité importantes, Républicains espagnols, officiers et commissaires politiques soviétiques, élites polonaises...
Les camps d’extermination étaient principalement destinés aux génocides des Juifs et des Tsiganes mais ont été aussi utilisés pour l’assassinat d’autres détenus, comme par exemple, des prisonniers de guerre soviétiques.

Résister, c’était donc s’opposer aux desseins des SS et participer dans la mesure du possible à la défaite de l’Allemagne et de ses alliés.
Les résistants étaient, dans leur majorité, des hommes et des femmes qui s’étaient engagés - avant leur déportation - dans la lutte contre le nazisme et pour la défense de leur patrie. Mais il ne suffisait pas d’entrer dans le camp avec l’esprit de résistance pour être en mesure de le traduire en actes. Les SS avaient mis au point un système basé sur la terreur, la corruption et l’affaiblissement des détenus, qui devait rendre toute résistance impossible. La moindre infraction au règlement pouvait conduire à la mort, tout rapprochement entre détenus était suspect. Les résistants étaient exécutés par pendaison sur la place d’appel, en présence des autres détenus. Il régnait, en outre, dans les camps, un climat empoisonné qui obligeait les résistants à se méfier de leurs compagnons de détention : les SS recrutaient parmi les détenus eux-mêmes des auxiliaires chargés de l’encadrement (comme les Kapos) en échange de privilèges ; le camp fonctionnait sur la base de la hiérarchie « raciale » définie par Hitler, instituant de graves inégalités, et la promiscuité permanente facilitait l’activité des mouchards ; de plus, la population concentrationnaire était constituée d'une mosaïque de peuples traversés par des nationalismes rivaux, des conflits d’ordre politique ; certains détenus, comme beaucoup de Polonais, étaient sensibles à l’antisémitisme déjà virulent dans leur pays. Enfin, l’anéantissement rapide de certains déportés ne leur laissait que peu de temps pour entrer en résistance.

Or l'entrée en résistance se faisait rarement dans les premiers jours de détention. Il fallait d’abord avoir surmonté le «choc de l’arrivée», avoir acquis une expérience du camp, en avoir compris les règles officielles et tacites, ne plus trop souffrir de la faim chronique, ne pas être soumis à un travail totalement épuisant. Il fallait être capable de se projeter encore dans l’avenir, avoir conservé l’espoir de quitter un jour le camp ou, du moins, croire en une possible défaite de l’Allemagne. Toutes ces conditions exigeaient un délai qui variait en fonction la dureté du régime du camp, de la date de l’internement et de l’évolution de la guerre, de l’existence ou non de groupes de résistants, décidés ou aptes à faciliter cette intégration.
Ces actions de résistance ont pris des formes individuelles et collectives. Elle ont été uniquement individuelles pour les déportés qui n’avaient pas trouvé le contact avec d’autres résistants ou qui étaient placés devant une responsabilité personnelle ; les actions collectives étaient souvent prises à l’initiative de détenus organisés en groupes clandestins. Les membres de ces groupes devaient avoir l’habitude de la clandestinité, de l'action organisée, du travail politique, de la discipline de groupe et être, avant tout, dignes de confiance. La confrontation avec le régime concentrationnaire agissait comme un test qui par cette épreuve, révélait les aptitudes et la personnalité de chacun. Le recrutement se faisait au départ entre personnes qui se connaissaient avant leur détention, ou qui partageaient les mêmes convictions politiques ou la même foi religieuse.
Les groupes se formaient généralement sur une base nationale, mais dans de nombreux camps, ils se fédérèrent en comités internationaux. Les dirigeants devaient parler l’allemand, avoir accès à l’information, avoir un travail qui leur permettait de se déplacer sans être sous la surveillance constante d’un Kapo. L’ensemble fonctionnait comme une nébuleuse composée de petits groupes de quelques individus (reproduisant les modes d’organisation pratiqués avant la détention, comme par exemple les triangles pour les communistes) où personne, même au niveau le plus élevé, n’était au courant de tout. Ainsi, certains résistants ont ignoré jusqu’à leur libération que leur activité, qu’ils considéraient comme de simples actes de solidarité entre camarades, s’intégrait dans un projet plus important.

L’objectif principal des résistants était de sauver des vies. Dans les camps de concentration, il s’agissait d'aider le plus grand nombre à survivre, à préserver ses forces et à conserver son identité et sa dignité. Dès lors, la question se pose de définir plus précisément ce qu’on entend ici par résister. Comment, par exemple, distinguer la Résistance de simples gestes d’autodéfense ? Sauvegarder en soi-même ce qui constitue l’humanité, les acquis de la civilisation face à la bestialité, à la sauvagerie auxquelles les SS voulaient réduire les détenus et à la barbarie de leurs propres pratiques, relève de la Résistance. Que dire des gestes de solidarité ? Considérer l’autre comme un frère ou une soeur, lui tendre une main secourable, lui prodiguer des conseils pouvant augmenter ses chances de survie ou simplement des paroles de réconfort, confectionner pour lui de petits objets à partir de matériaux récupérés, comme tant de femmes l’ont fait à Ravensbrück, lui donner un peu de sa portion de soupe ou de pain alors que l’on meurt soi-même de faim, dérober à l’administration SS de la nourriture ou des vêtements chauds au risque de se faire gravement punir et de perdre sa place dans un «bon Kommando», favoriser son entrée dans un Kommando moins dur, manifester de la sympathie pour un Juif au risque de se faire mal voir par son gardien SS ou par son Kapo, chercher à maintenir en vie les nourrissons nés à Ravensbrück, étaient bien des actes de Résistance. La solidarité était d’autant plus importante dans les camps où les conditions de détention étaient les plus destructrices, qu'elle était parfois la seule forme de résistance susceptible d’être exercée. Il faut souligner, à ce propos, que les efforts pour conserver sa dignité et la pratique de la charité ou de la solidarité par un individu étaient toujours un préalable à son entrée dans un groupe clandestin. Seul un tel comportement autorisait les résistants à se faire connaître auprès des nouveaux venus.
Le moyen d’élargir cette solidarité et de faire baisser la mortalité a été de modifier le climat général du camp. Dans cette optique, l’occupation des postes-clefs de l’administration par des détenus politiques, porteurs du triangle rouge, a été dans la plupart des camps un enjeu décisif. Ainsi, les résistants pouvaient utiliser le pouvoir que leur donnait leur position pour aider leurs camarades de détention : c'était une condition indispensable pour réduire les brutalités, les vexations, les vols, le racket, les détournements de nourriture et les assassinats. Il s’agissait d’obtenir le remplacement des prisonniers de droit commun, porteurs du triangle vert, par des hommes intègres. Cette lutte acharnée entre «Rouges» et  "Verts" ne s’est pas partout traduite par le triomphe des premiers, mais ceux-ci ont profité, à partir de 1943, des besoins des SS en personnel compétents, comme par exemple de Kapos capables de diriger efficacement les Kommandos travaillant pour la guerre et des ordres venus de Berlin de réduire la mortalité de la main d'œuvre concentrationnaire.
Changer l’atmosphère générale du camp, passait aussi par la diffusion, auprès des détenus, des défaites allemandes après Stalingrad et des nouvelles des fronts, connues grâce à l’écoute clandestine de la radio et la lecture clandestine des journaux réservés aux SS.
Les postes particulièrement visés par la Résistance étaient l'hôpital, la cuisine, les bureaux de l’administration et de la Gestapo, le service du travail qui gérait la répartition des détenus dans les Kommandos et les transferts dans d'autres camps (où le taux de survie pouvait être meilleur ou pire). Les infirmiers et les médecins pouvaient cacher des malades ou intervertir leur numéro avec celui d’un mort pour leur éviter d’être éliminés physiquement comme «inaptes au travail».  


A Auschwitz, Hermann Langbein, secrétaire du médecin-chef du camp, les prévenait lorsqu’une sélection était ordonnée. Cependant, ces fonctions n’étaient pas sans ambiguïté. Elles procuraient des privilèges enviés et amenaient les résistants à des choix difficiles, car leur aide était forcément limitée et donc sélective. Certains de leurs critères de choix ont été contestés après la guerre, par des rescapés qui n’en ont pas bénéficié. Il faut, cependant, ne pas perdre de vue que l’espace de liberté acquis était bien étroit face au pouvoir de décision des SS.
Sauver des vies, c’était aussi faire connaître aux Alliés ce qui se passait dans les camps et en particulier l’extermination dont les Juifs étaient les victimes. Ce qui exigeait des contacts avec la Résistance locale et avec les Alliés. Ces contacts étaient établis par l’intermédiaire de «civils» qui pouvaient pénétrer dans les camps, comme par exemple les contremaîtres. Des messages ont pu ainsi passer en fraude, des évasions ont été préparées pour faire parvenir des rapports importants. Cependant ces évasions étaient peu nombreuses, car l’aide de la population locale était indispensable (et beaucoup plus favorable autour de Natzweiler, en Alsace, et d’Auschwitz, en Pologne annexée, qu’en pays allemand). Des succès ont été remportés dans ce domaine. La lecture, en 1944, à la BBC du nom des SS occupant les postes-clef du camp d’Auschwitz, avec leurs données personnelles, a eu des conséquences positives sur le régime du camp. Le plan Moll, prévoyant le bombardement de Birkenau sous le prétexte d’une attaque ennemie, de manière à effacer toute trace d’extermination, semble avoir été déjoué grâce à sa divulgation par les Alliés. Cependant, des mises en garde n’ont pas toujours eu les suites militaires souhaitables de la part des Alliés : les demandes formulées par la Résistance d’Auschwitz, avertie du projet de déportation et d’extermination des Juifs de Hongrie en mai-juin 1944, de bombarder les voies ferrées entre la Hongrie et Auschwitz sont restées vaines.

Parallèlement, les résistants se sont efforcés d’affaiblir la machine de guerre allemande par le renseignement et par le sabotage dans les usines d’armement et de matériel militaire. Eugen Kogon, secrétaire du médecin-chef SS de Buchenwald, fait passer à la Résistance extérieure, dans la couverture d‘un livre, les plans des constructions souterraines de Dora où étaient fabriqués les V1 et les V2. Les nombreux sabotages n'étaient pas seulement le fait de groupes organisés mais aussi de résistants agissant de leur propre initiative, malgré l’ordre de la direction SS des camps, daté du 11 avril 1944, d’exécuter les saboteurs par pendaison devant les détenus rassemblés. A Ravensbrück, 90 femmes, Témoins de Jéhovah, refusent de travailler pour des productions destinées à la guerre : battues, elles sont envoyées à Auschwitz et gazées.
Dans les centres d’extermination, des soulèvements suivis d’évasions collectives sont organisés, à Treblinka (2 août 1943), Sobibor (14 octobre 1943), et Birkenau (7 octobre 1944). Dans les deux premiers camps, sur les centaines d’évadés, seuls quelques dizaines d’entre eux réussissent à rejoindre les partisans. Le camp de Sobibor est fermé à la suite de cette révolte. A Birkenau, il n’y aucun survivant, mais 3 SS sont tués, 12 blessés et le Krématorium-III (bâtiment combinant chambre à gaz et fours crématoires) est détruit.
En mars 1945, profitant de l’autorisation obtenue pour la Croix-Rouge d’évacuer les détenus scandinaves (résultant de négociations entre Himmler et le comte Bernadotte), la Résistance de Ravensbrück et de Neuengamme introduit clandestinement dans les transports vers la Suède des détenus non scandinaves qu’elle estime particulièrement menacés.
Quand les armées libératrices se rapprochent, les résistants cachent dans la mesure de leurs moyens les archives du camp que les SS leur ont ordonné de détruire. Ils se préparent à la lutte armée par crainte d’une liquidation totale ou partielle des détenus. Des armes sont introduites clandestinement et cachées, des plans d’insurrection préparés. Ils tentent d’empêcher les évacuations vers d’autres camps, tant celle d’Auschwitz s’est avérée épouvantablement meurtrière. Dans certains camps, des résistants réussissent à joindre les unités américaines pour qu’elles viennent libérer leur camp au plus tôt. A Buchenwald, les derniers SS restés sur place sont maîtrisés par les membres des groupes armés avant l’arrivée des Américains. A Enbensee, camp annexe de Mauthausen, les détenus (10000 valides et 6000 malades) refusent de céder aux sommations des SS de pénétrer dans les souterrains qui étaient minés en vue d’une explosion. Pour éviter le chaos, les lynchages et les pillages, les résistants se chargent dans de nombreux camps, du maintien de l’ordre et de la distribution des vivres, après le départ des SS.

Le bilan de cette Résistance est impossible à chiffrer mais le plus important, sans doute, est sa valeur symbolique : «Que dans tant de camps, livrés sans espoir d’aide extérieure à une terreur littéralement sans frein, tant d’hommes se soient voués à la résistance sans se laisser abattre par les déceptions continuelles ni les décisions cruelles inséparables d’une telle activité (…) c’est là une preuve irréfutable que si un régime inhumain peut assassiner, il ne peut écraser complètement les sentiments humains chez ceux qu’il laisse en vie».
Hermann Langbein (La Résistance dans les camps de concentration nationaux-socialistes, 1938-1945, Paris, Ed. Fayard, 1981).

Dictionnaire Historique de la Résistance, sous la direction de François Marcot, avec la collaboration de Bruno Leroux et Christine Levisse-Touzé (collection Bouquins, Robert Laffont

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