L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


LIGNEUL Robert, Fernand




Robert Ligneul est né le 20 décembre 1914 à Selommes (Loir et Cher). Il habite au 2 2, rue de Chateaudun à Paris IXème. Fils d’un agriculteur devenu carrier, il fait ses études à l'école primaire supérieure de Saint Aignan (Loir et Cher) où « il exerce sur ses camarades un extraordinaire ascendant » (1).
Robert Ligneul adhère à la Jeunesse communiste vers l'âge de 15 ans.
Entré en 1932 à l'École normale de Blois (promotion 1932-1935) « son intérêt se portait essentiellement sur les questions philosophiques et littéraires (…) dès son entrée à l’Ecole normale il montra une prédilection très nette pour les méthodes actives » (1), il milite au mouvement Amsterdam-Pleyel. En 1934 il est déplacé par mesure disciplinaire, à l'Ecole normale de Beauvais, où il fait la connaissance de René Maublanc, professeur de philosophie. « Il fut exclu de l'École normale pour son activité militante contre le service militaire de deux ans. » (Maiton).
Secrétaire de cellule et membre du comité (ou du bureau) de section (rue Navarin), il est aussi diffuseur de l'Humanité. Il milite au Secours populaire et à l'association des Amis de l'URSS.
Envoyé à Sarreguemines (30ème BCP) puis à St-Nicolas-du-Port pour accomplir son service militaire, il y fait de la prison pour avoir envoyé des articles à l'Humanité.
« Le ministre Jean Zay, auprès duquel il sollicita sa réintégration, lui demanda de refaire une année d'École normale, ce qu'il refusa. Il devint alors employé à la librairie communiste de la rue La Fayette à Paris et milita à la cellule communiste du IXe arrondissement » (Maîton).
Robert Ligneul est candidat suppléant du Parti communiste aux élections législatives partielles du IXème arrondissement.
A la fin de l’année 1938, il rencontre Madeleine Pointu, qu’il épouse le 1er septembre 1939.
Mobilisé en 1939, son unité cantonnée au Mans se déplace en zône sud. Démobilisé, Robert Ligneul reprend contact avec le Parti communiste en septembre 1940, par l'intermédiaire de Pierre Georges.
Il se rend dans le Loir-et-Cher, entre en contact avec Georges Larcade afin d'organiser une filière de passage de la zone sud à la zone nord pour que des antifascistes allemands puissent agir parmi les troupes d'occupation.
En mai ou juin 1941, Robert Ligneul prend contact avec André Seigneur.

Cet ancien permanent du P.c.f., secrétaire du comité Thaelmann en 1934, gendre d’Emile Dutilleul, va l’employer à partir de juin 1941 comme « représentant de commerce », et de fait comme agent de liaison. En effet, André Seigneur après avoir été forain, est devenu en 1941 « représentant en pâtes alimentaires ». Robert Ligneul, après leur arrestation commune, dira au cours de son interrogatoire, qu’il a fait la connaissance de Seigneur à Clichy, parce qu’au chômage, il avait eu l’idée de vendre des pâtes alimentaires sur les marchés et avait alors contacté la « Société des pâtes fermières » à Clichy, où André Seigneur était en affaires. N’ayant pu réussir à vivre de cette activité foraine, il avait demandé du travail à André Seigneur, qui l’avait pris en sympathie et l’avait embauché comme représentant de commerce et secrétaire. On ne peut que souligner la curieuse « rencontre » clichoise et le fait que tous deux avaient milité dans les organisations communistes du 8ème arrondissement de Paris… et aux amis de l’URSS !
André Seigneur, son épouse et tous ceux qui les côtoient sont filés depuis la mi-octobre 1941 par les Brigades Spéciales des Renseignements généraux, sur la base d’une information qui leur est parvenue. Il a été dénoncé comme ayant repris des activités clandestines pour le P.c. clandestin « et remplirait actuellement les fonctions occultes de responsable du 8ème arrondissement ».  
Lors des filatures de Robert Ligneul, les inspecteurs ont constaté qu’il rencontrait André Seigneur pour de « longues et fréquentes instructions, au cours de rendez-vous fixés au « Princess restaurant » rue de Londres, à la brasserie « La Pépinière » place Saint-Augustin, au tabac « Saint Augustin » situé à la place du même nom, au café « Le Madrigal » aux Champs Elysés ».
Robert Ligneul est arrêté le 28 octobre 1941, à son domicile parisien, par des inspecteurs de la B.S.1. Il est présenté au commissaire central des Brigades spéciales le 1er novembre, en même temps que 5 autres prévenus (André Seigneur, Lily Seigneur, la cousine de celle-ci, Suzanne T...., Henriette L…. et Marie V…).
PV d'interrogatoire du 1er novembre 1941
En perquisitionnant chez Robert Ligneul, les inspecteurs ont saisi un certain nombre de documents dont ils vont lui demander provenance et explication : au dos d’une enveloppe, est inscrit un rendez-vous au métro Reuilly-Diderot, sortie Chaligny, lundi 6 h ¼, 6 h ½ du soir ; des noms et adresses portés dans un calepin à couverture noire et bleue ; sur un calepin à couverture verte, des indications de tonnages de pâtes alimentaires livrées ou restant à livrer sont accompagnés de nombres différents… ; un éphéméride dont les pages de juin à septembre 1941 ont été arrachées ; des lettres confiées par André Seigneur, une liste de noms et adresses… ; des photos de Lénine, Marx, Staline, Engels… S’il fournit à chaque fois une explication plausible, ces documents lui seront retenus à charge.
Les documents saisis au cours des perquisitions opérées et les interrogatoires des personnes interpellées ne permettent pas aux inspecteurs d’établir la preuve formelle d’une activité communiste clandestine. Si les autres prévenus sont relaxés, Robert Ligneul et André Seigneur sont écroués pour « activités communistes ». Lily Seigneur, dont les agissements et le mode de subsistance sont pourtant de loin les plus suspects, est relaxée, mais continuera d’être filée, selon la nouvelle tactique mise en place par la B.S. Une « note blanche » des RG en explique la raison : « nous nous trouvons peut-être en face d’une organisation clandestine, dont le but inavoué serait : soit la répartition de capitaux destinés à la propagande communiste, soit à la propagande elle-même et ceci pour la France entière. Il est probable que les fréquents déplacements de son mari et le désir certain de tenir secrets les buts de ses déplacements, impliquent que ce dernier serait en contact avec cette officine et servirait d’agent de liaison entre les différents centres communistes ».
Il est arrêté le 28 octobre 1941, à son domicile parisien, par des policiers français.
Robert Ligneul est interné administrativement au camp de Rouillé, où sa femme peut lui rendre visite à plusieurs reprises.
Il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne, en mai, en vue de sa déportation comme otage.

Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages
Du train, le 6 juillet, il lance une lettre qui parvient à sa femme.
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Robert Ligneul est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro « 45795 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain correspond à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Cette reconstitution n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il serait donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves. Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date de son décès à Auschwitz. Dans les années d’après-guerre, l’état civil français n’ayant pas eu accès aux archives d’Auschwitz emportées par les armées soviétiques a fixé celle-ci au 15 octobre 1942 sur la base du témoignage d’André Seigneur, un de ses camarades de déportation.
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué.
Robert Ligneul a été déclaré "Mort pour la France".
Il a été homologué au grade d’adjudant à titre posthume, au titre de la Résistance intérieure française.
Une cellule du PCF reçoit son nom en 1945 (Paris 9ème).
Son épouse, Simone Ligneul avait sous son influence, adhéré à l'Union des jeunes filles de France. Après l'arrestation et la déportation de son mari, elle donne, en février 1943, à Auguste Lecoeur, son adhésion au Parti communiste. D'abord affectée au travail de propagande parmi les femmes, elle devint agent de liaison du Comité central sous la responsabilité d'Auguste Lecoeur. Installée par le parti dans un pavillon à Sèvres (Seine-et-Oise), elle y accueillit les réunions de la direction communiste de la Région parisienne : Auguste Lecoeur, Pierre Villon (COMAC), Auguste Gillot (CNR), René Camphin (FTP). (Maitron).

Note (1) Livre d'or de l'Enseignement public du Loir-et-Cher.

Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Mme Ligneul (février 1992).
  • Lettre de Simone Ligneul (1992)
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. Tome 34, page 391.
  • Liste de détenus transférés du camp de Rouillé vers celui de Compiègne en mai 1942. Archives du Centre de documentation juive contemporaine : XLI-42).
  • Listes - incomplètes - du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Archives de la Préfecture de Police de Paris, dossier 447.

Biographie mise à jour en septembre 2010 (complétée en mars 2016) à partir d’une biographie rédigée en janvier 2001 pour l’exposition organisée par l’association « Mémoire Vive » à la mairie du XXème arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.comPensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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