L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


LE BIHAN François



François Le Bihan est né le 11 janvier 1893 à Kerneuzec-en-Bannalec (Finistère). Il habite 8 rue Louis Ganne à Paris (20ème) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Hélène Brod, 29 ans, ménagère, et de Louis Le Bihan, 36 ans cultivateur, son époux.
François Le Bihan vient à Paris à l'âge de 12 ans. Il travaille d'abord chez les maraîchers d'Achères.
Son registre matricule militaire (créé en 1920) indique qu’il est domicilié à Bannalec au moment du conseil de révision. Il mesure 1m 63, a les cheveux châtain, les yeux bleus moyen, le nez rectiligne, base horizontale, le front moyen et le visage ovale.
Le 17 octobre 1911, François Le Bihan signe, à la mairie de Paris 8ème, un engagement de 5 ans dans la Marine et rejoint le 2ème dépôt des Equipages de la Flotte à Brest le 20 du mois, où il est apprenti marin. Le 1er avril 1913, il passe matelot de 1ère classe. A la déclaration de la guerre 1914, il se trouve à Saïgon. Il est capturé par les Allemands lors d'une patrouille dans le Sud-est asiatique, et interné à Java. François Le Bihan est rapatrié après avoir signé un engagement à ne plus combattre les Allemands.
De retour en France, après avoir fait valoir son engagement, il est envoyé à Royan, au fort du Chay, comme radioélectricien. Il est nommé matelot de 1ère classe-électricien le 19 janvier 1917. Le 1er juillet 1917 il est nommé quartier maître électricien. C’est à Royan qu’il fait la connaissance de Germaine Jaganet, avec laquelle il se marie en 1918 (leur adresse est au 32 rue de la République le 10 mars 1919). Le couple a une fille, Cécile qui nait le 10 avril 1919 (1).
Démobilisé officiellement le 8 août 1919 (3 ans, 3 mois, 17 jours « en mer », et 4 ans, 6 mois, 4 jours « à terre »), il a rejoint la région parisienne (le couple habite Chatou (Seine-et-Oise), le 30 mars 1919, au 19 rue du Lieutenant Ricard). Il entre comme chef ouvrier à la CPDE (aujourd'hui EDF) à la sous-station « Bondy » (sise 70 rue de Bondy, Paris 10ème).
En octobre 1921 le couple a déménagé au 6 place de l’église au Vésinet (Seine-et-Oise).
membre de la SFIO, François Le Bihan opte pour le Parti communiste après le congrès de Tours. Membre du Parti communiste depuis 1921, il a des responsabilités syndicales : « en 1926, secrétaire de la fraction communiste du syndicat CGTU de cette entreprise à Saint-Ouen (Seine). Il est élu à la Commission exécutive de la Fédération CGTU des Services publics et de l'Éclairage au 1er congrès de fusion en septembre 1927. Il n’est pas réélu au congrès suivant en octobre 1928. Son nom n'apparaît plus dans la direction de la Fédération. Il était alors lié à Marcel Paul et dirigeait la fraction communiste des services publics. En mai 1936, il signe un article célébrant la victoire électorale du Front populaire dans le « Producteur d'électricité ». (Maîtron).
"Il milite très activement au Secours rouge international. Avec son épouse, il héberge, au domicile familial, de nombreux responsables communistes étrangers" (Musée de la résistance).
En 1931, François Le Bihan est classé « Affecté spécial » au titre de la réserve de l’armée active en tant qu’électricien à la CPDE.
En 1933 la famille Le Bihan habite au 4 square du Vexin à Paris 19ème.
A la déclaration de guerre, François Le Bihan, réserviste, n’est pas rappelé, car « affecté spécial », il est mobilisé sur son lieu de travail. Mais, le 27 avril 1940, il est rayé de l’affectation spéciale (décision du général commandant la région de Paris en date du 25 novembre 1939), comme la quasi-totalité des « affectés spéciaux » connus comme syndicalistes ou communistes ou soupçonnés d’appartenance au Parti communiste. Il habite à cette date au 8 rue Louis Ganne à Paris 20ème, un ensemble HBM.
Il est arrêté le 13 avril 1940 en raison de ses activités politiques et syndicales (décrets-lois Daladier Reynaud) à son domicile 8 rue Louis Ganne.
Maison d’arrêt de la Santé, septembre 1939 © Lapi/ R. Violet
François Le Bihan est écroué à la prison à la Santé. Celle-ci "est vidée de tous les nôtres à l’arrivée des nazis à Paris" écrit son épouse. L’évacuation de la prison militaire de Paris a été ordonnée par Georges Mandel, ministre de l’Intérieur, le 10 juin 1940. Au départ de Paris, quelque 1 865 prisonniers empruntent les routes de l’exode, à bord de bus de la TCRP et de camions militaires. Le samedi 15 juin 1940, au départ du camp de Cepoy (Loiret), 1.040 détenus de la prison militaire du Cherche-Midi et de son annexe de la Santé (la "colonne Cépoy"), sont entraînés dans un exode qui les conduit à pied jusqu’à Châtillon-sur-Loire (1), où les gardes mobiles les "(re)lâchent sans vivres". D'autres iront jusqu'au camp de Gurs.
Les tribunaux français fonctionnant en zone libre, François Le Bihan est jugé par le tribunal de Périgueux, et condamné à 6 mois d'emprisonnement, mais « les évènements se précipitant » il n’est pas arrêté. Il regagne à pied son domicile parisien, le 25 juin 1940.
Révoqué de la CPDE, il est alors embauché comme chauffeur à la Légation commerciale de l'URSS, 4, rue du Général Appert (16°) et comme concierge de l’immeuble.
François Le Bihan est arrêté une nouvelle fois le 22 juin 1941 à la légation commerciale, par la police allemande. Sa femme et sa fille réussissent à échapper à l'arrestation. Le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”. François Le Bihan est transféré à Compiègne dans les premiers jours de juillet 1941.
A Compiègne, il participe activement à l'organisation clandestine, dont il est l'un des responsables. Sa fille Cécile a raconté comment elle a réussi à le voir en se faisant passer pour une voisine accompagnant sa mère. Elle réussit à lui dire que son gendre est dans la clandestinité : "Henri a pris les armes". Plusieurs rescapés le décrivent marchant avec Georges Varennes, en tête de la colonne dirigée vers la gare de Compiègne, le 6 juillet 1942. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otages
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
François Le Bihan est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro « 45741 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain correspond à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Cette reconstitution n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il serait donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves.
A Birkenau, il affecté au Block 17 selon son épouse, et «dans la boue du Kommando Kanal» (Auguste Montjauvis). Ses compagnons insistent sur sa «dignité, sa confiance, et sa générosité» (Roger Abada). Georges Gourdon décrit ses dernières heures : "Il était à la Strassenbau (construction de routes) ; il a voulu voir un camarade polonais malade au Revier (infirmerie) et a dû passer au contrôle. Comme il avait les jambes enflées il a été sélectionné". Il partage alors le peu qu'il possède entre ses compagnons. François Le Bihan meurt le 19 septembre 1942
d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz et destiné à l’état civil de la municipalité d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 2 page 91). Comme cent quarante huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18 et 19 septembre 1942 et qu’un nombre important d’autres détenus du camp ont été enregistrés à ces mêmes dates, il est vraisemblable qu’ils aient été tous morts gazés à la suite d’une vaste «sélection» interne des «inaptes au travail», opérée sans doute dans les blocks d’infirmerie.
René Aondetto (45175) a tenu à prévenir Germaine Le Bihan de son décès, dès qu'il a eu la possibilité d'écrire à Madeleine son épouse qui avait eu contact avec Germaine lorsque leurs maris étaient à Compiègne. Dans sa lettre (le 4 juillet 1943) il la prie de transmettre son amitié à madame "Vve Le Bihan", pensant avec raison que le SS qui contrôlait les lettres ne connaîtrait pas la signification de cette abréviation.
Le titre de «Déporté politique» a été attribué François Le Bihan.
Il a été déclaré "Mort pour la France". La mention «Mort en déportation» est apposée sur son acte de décès paru au Journal Officiel du 18 février 1994. Une plaque rappelant sa mémoire a été apposée à son domicile, 8 rue Louis Ganne (Paris XXème°). Son nom est gravé sur la plaque apposée "à la mémoire des dirigeants de syndicats tombés dans les combats contre le nazisme, pour la libération de la France" à la Bourse du travail de Paris.


Cécile et Henri Rol-Tanguy
Note 1 : Cécile Le Bihan. Celle dont Roger Bourderon, dans son ouvrage consacré à Rol-Tanguy paru en 2004 aux Éditions Tallandier, estime qu’elle fut "un rouage essentiel" au côté de l’une des figures majeures de la Résistance, de la Libération, et de l’engagement communiste. Cécile (fille de François Le Bihan, l’un des fondateurs du PCF et de la CGT) et Henri Tanguy se sont connus au Syndicat des métaux. Ils se marient peu après le retour d’Henri d’Espagne où il s’est engagé dans les Brigades internationales. Ils entrent ensemble en clandestinité en octobre 1940. "J’ai pris ma place dans ce qui allait être notre combat à tous les deux", raconte Cécile, toujours avec une simplicité qui force le respect. Et la petite dactylo des débuts, impressionnée par cet homme plus âgé, va devenir une résistante de premier plan. Au lendemain de la Libération, elle put enfin "marcher dans la rue sans avoir, comme durant les quatre années précédentes, à se retourner". Commentaires de Claude Baudry à propos du documentaire «La liberté au cœur. Les souvenirs de Cécile Rol-Tanguy, résistante de la première heure » diffusé à la télévision les 11 juin 2011 et 20 octobre 2012.

Sources
  • Lettre de sa femme à Roger Arnould (17 janvier 1972). Germaine Le Bihan fut, agent de liaison de l'Etat-major des FFI en 1944.
  • Lettre de sa fille, Cécile Rol-Tanguy (épouse du colonel Rol, dont elle était la collaboratrice, la seule agent de liaison, la secrétaire), le 8 janvier 1989.
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom. Tome 34, page 23.
  • « La Prison militaire de Paris sur les routes de l’Exode »« Arkheia » n° 14-15-16, 2004, p. 18-25. Blog de Jacky Tronel.
  • Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Archives de Caen du ministère de la Défense). "Liste communiquée par M. Van de Laar, mission néerlandaise de Recherche à Paris le 29.6.1948", établie à partir des déclarations de décès du camp d'Auschwitz (juin 1992).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Archives en ligne du Finistère.
  • © Site Legifrance.gouv.fr
  • Musée de la résistance, biographie de cécile Rol-Tanguy.
  • © Registres matricules militaires du Finistère.
Biographie mise à jour en octobre 2012 (complétée en février 2016) à partir d’une biographie rédigée en janvier 2001 à l’occasion de l’exposition organisée par l’association «Mémoire Vive» à la mairie du XXeme arrondissement, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Autrement, Paris 2005) et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé), qui reproduit ma thèse de doctorat (1995). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com  Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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