L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Une déportation de réprésailles contre le "judéo-bochevisme"


Le convoi d'otages communistes du 6 juillet 1942 s'apparente par ses origines aux fusillades d'otages de Nantes, de Chateaubriant, du Mont Valérien et de bien d'autres lieux d'exécution.
Ils font partie des mesures de représailles prises par le commandant militaire en France pour tenter de terroriser les petits groupes armés communistes qui entreprennent d’attaquer des officiers et des soldats de la Wehrmarcht.
Ces premières manifestations de lutte armée en France débutent en août 1941. Hitler place ces représailles dans le cadre de la «croisade contre le «judéo-bochevisme», qui, depuis juin 1941, lui sert de bannière dans la guerre contre l'Union soviétique.
A partir de septembre 1941, des otages, pour la plupart communistes parmi lesquels se trouvent de nombreux Juifs, sont fusillés.
Après les deux attentats retentissants contre le Feldkommandant de Nantes et un conseiller d’administration militaire à Bordeaux, Hitler exige des représailles massives. En conséquence, 48 otages sont fusillés dans la région de Nantes - dont 27 communistes au camp de Châteaubriant - et 50 au camp de Souges, près de Bordeaux.
Persuadé que l'amplification de la terreur ne fera pas céder les communistes, que les investigations de la police française ont permis d'identifier comme les véritables auteurs des attentats, Otto von Stülpnagel Commandant militaire en France (MBF) réaffirme dans un rapport adressé à Berlin que "de pareilles méthodes (sont) inapplicables à la longue". Il estime que ce bain de sang risque de compromettre, de façon définitive, les bases de sa politique. Dès lors, il s'emploie à rechercher une politique de rechange aux exécutions massives d’otages.

A la suite d’une série d'attentats commis fin novembre et début décembre, il propose, dans un télégramme qu'il adresse à Berlin, le 5 décembre, l'exécution de 100 otages, une amende d'un milliard de francs imposée aux Juifs de Paris et l'internement et la déportation à l'est de l'Europe de 1000 Juifs et 500 jeunes communistes.

L'autorisation de Hitler de déporter des Juifs à l'Est parvient au MBF le 12 décembre, au moment où se prépare la conférence de Wannsee qui a pour objet l’organisation des déportations de Juifs, en vue de leur extermination, dans l’ensemble des pays sous domination allemande, camouflée sous le nom de "solution finale du problème juif en Europe".
En 1941, l'idée selon laquelle les Juifs sont à l'origine des actions communistes menées contre l'armée d'occupation est largement répandue dans les milieux allemands et sert à légitimer persécutions et exécutions. A l'Est, c'est au nom du "judéo-bolchevisme" que les familles juives et les cadres communistes sont massacrés par des groupes mobiles qui suivent l'avancée des armées allemandes sur le territoire soviétique. Pour la France, Heydrich écrit le 6 novembre 1941 au général Wagner, chef de l'intendance : Les attaques réussies dans les entreprises travaillant pour la Wehrmacht, les actes de sabotage contre les chemins de fer, les attentats contre les membres de l'armée allemande et les tentatives de meurtre de politiciens qui s'étaient engagés dans la collaboration germano-française, montrent que les cercles "judéo-bolcheviks" sont les auteurs de tous les crimes.

En raison de problèmes de transport, les déportations sont repoussées à une date ultérieure. Le transfert vers l'Est des 1000 Juifs se fera "dans le cadre des évacuations prévues en février ou en mars"[1]. Les services de la police de sécurité et du SD à Paris sont chargés d'organiser la déportation des Juifs vers l'Est et celle des communistes vers un camp de concentration allemand du Reich.

Dannecker, à la tête de la section des Affaires juives de la police de sécurité et du SD dans la zone administrée par le MBF, profite de la politique des otages pour accélérer les débuts de la "solution finale" en France. A partir de février 1942, il multiplie, les démarches auprès d'Eichmann, pour obtenir la déportation des 1000 otages juifs annoncée dans l'avis du 14 décembre 1941. Il reçoit, en outre, l'accord d'Eichmann et de Heydrich pour l'évacuation de 5000 autres Juifs de Paris au cours de l'année 1942 (...) et pour d'autres déportations de plus grande envergure en 1943[2]. Un télégramme d'Eichmann indique que les 5000 Juifs devront être placés dans le camp de concentration d'Auschwitz.[3]

Pour Dannecker, ces premiers transferts sont les préliminaires à l'ambitieux programme de déportation des Juifs de France qu'il s'est tracé. Un premier convoi composé de 1000 Juifs quitte le camp de Compiègne pour Auschwitz le 27 mars 1942. Ce transport est à la fois, pour la France, le premier transport de la “solution finale” et la première déportation d'otages.

Cependant, les attentats se font de plus en plus nombreux et les représailles semblent inefficaces. Après trois attentats successifs au début d'avril 1942, à La Courneuve, au Havre et à Paris, Hitler ordonne le 9 avril 1942, comme mesure supplémentaire d’intimidation aux fusillades d’otages, la déportation de 500 otages communistes, Juifs et "asociaux” pour chaque nouvel attentat.

Fiche d'otage communiste
Ces transports doivent être essentiellement composés de communistes, comme l'indique le télégramme envoyé le 11 avril à l'ambassadeur Abetz par son adjoint, Rudolf Schleier : Dans les instructions que nous avons, il faut frapper les communistes en nombre important. L'instruction que nous avons du Führer s'oppose au projet de frapper exclusivement ou surtout les Juifs[4]. 
Dannecker intervient alors pour que les otages juifs partent en priorité et reçoit, pour la seconde fois, l'appui des services d'Eichmann.

A compter du 18 juin, une dizaine de trains de marchandises sont mis à la disposition de Dannecker. Celui-ci organise alors le départ de quatre autres transports de Juifs vers Auschwitz. 
Ils s'inscrivent, comme le précédent, dans le cadre de "l'évacuation" des 5000 Juifs de la région parisienne. Ils s'effectuent à partir des camps d'internement français de Drancy (le 22 juin), de Pithiviers (le 25 juin et le 17 juillet) et de Beaune-la-Rolande (le 28 juin)[5]. 
Mais, désormais, ces déportations échappent totalement au contrôle de l'administration militaire. Dannecker n'observe plus les instructions données par le MBF pour la constitution des convois de représailles. Les limites d'âge ne sont plus respectées, des femmes et des adolescents sont intégrés dans ces transports[6].
Pourtant, ces transports partent encore sous le prétexte des
représailles. Le fait est révélé de manière indirecte par deux échanges de télégrammes, l’un datant de juillet et l’autre d’août 1942, conservés au Centre de documentation juive contemporaine. Le 9 juillet, Dannecker répond à son homologue de Bruxelles qui l'avait interrogé sur la possibilité de déporter des Juifs de nationalité française : (…) Il y avait de nombreux Juifs de nationalité française dans les 5 transports qui ont été exécutés jusqu'à maintenant depuis le territoire occupé et qui l'ont été en partie comme mesure de représailles contre le judaïsme (die Teilweise als Sühnemassnahmen gegen die Judenschaf durchgefürt würden) (…)[7].
Le 1er août Berndorff s'adresse du département de la Gestapo (RSHA IV-C2) au BdS Knochen (commandant de la police de sécurité et du SD en France) au sujet de "déportation de communistes, Juifs et éléments asociaux vers l'Est à titre de représailles". Il se réfère est à son ordre du 6 mai 1942 et écrit : Je demande un rapport sur l'état de cette affaire. Jusqu'à présent, les formulaires, exigés par le décret en référence, ne sont pas arrivés. Je demande en particulier qu'on me fasse savoir si les personnes déjà arrêtées ou susceptibles d'être arrêtées relèvent des dispositions du décret Nacht und Nebel. Dans l'affirmative, je demande de le spécifier par un tampon ou par un autre moyen sur les formulaires afin que le traitement de ces cas soit conforme à la réglementation[8]. 
On constate, en effet, que le département de la Gestapo (RSHA IV- C2), en s'adressant pour la première fois à Paris depuis le 6 mai 1942 au sujet des déportations de représailles, n'est pas à l’origine des déportations vers Auschwitz qui ont déjà eu lieu. 
Non seulement il n’a pas reçu les formulaires individuels des personnes qu'il était censé déporter, mais il ignore même que l’existence de transports vers ce camp. Il avait pourtant ordonné la constitution d'un premier transport de "1000 personnes" pour Auschwitz, le 6 mai 1942. 
La réponse qu'il reçoit du service des Affaires juives à Paris est des plus laconiques. Celui-ci laisse entendre que l'absence de réponse de la part du RSHA, au sujet des formulaires individuels, a empêché jusqu'ici le départ des convois de représailles. Il ne fait nullement état des transports déjà réalisés et n'évoque le problème des formulaires que sous l'angle des déportations à venir.S’agissant du convoi du 6 juillet 1942, le télégramme du 1er août amène à se poser la question de savoir quel département du RSHA en a organisé le départ vers Auschwitz.
A leur arrivée à Auschwitz, ces transports sont enregistrés comme "convois du RSHA", comme le furent les autres transports de la "solution finale". 
Le fait est connu, malgré la destruction ou la disparition d'une grande partie des archives du camp, grâce à une liste des convois d'Auschwitz, recopiée clandestinement à partir des archives des SS, par des détenus appartenant à la Résistance, en septembre 1944[9]. Cette liste indique le jour d'arrivée de chaque transport, son origine et les numéros sous lesquels les détenus ont été enregistrés. Or, le convoi du 6 juillet 1942 est également mentionné à Auschwitz comme étant un "convoi du RSHA". En effet, la ligne qui lui est consacrée indique : "8 juillet 1942, convoi RSHA-Paris, 45317 - 46326".
Au contraire, les convois de déportés de répression, organisés par le département de la Gestapo (RSHA IV-C2), portaient non pas la mention du RSHA mais celle plus précise de l'organisme qui l'a ordonné : comme par exemple, BdS-Paris, pour les convois partis de Compiègne vers Buchenwald.


Peut-on en conclure que le départ du convoi du 6 juillet 1942 a été réglé par les services d'Eichmann à Berlin et par son représentant à Paris ?
D'autres faits le confirment. Le 2 juillet, les services ferroviaires allemands avisent le service des Affaires juives en France qu'un train est mis à sa disposition pour le transport de 1100 prisonniers de Compiègne vers Metz, puis vers Auschwitz (Silésie orientale).[10] Il s'agit du convoi du 6 juillet 1942. 
Fait significatif, cette information est placée dans une lettre sous la référence : transports de Juifs depuis la France qui traite, en outre, de l'établissement des trajets à partir des différentes gares pour les "40000" Juifs de France qui doivent prochainement être déportés". Par ailleurs, le service des Affaires juives en profite pour intégrer 50 Juifs dans le transport des «1100 prisonniers» vers Auschwitz. Le 5 juillet, ils sont extraits du camp des Juifs de Compiègne et rejoignent, dans les baraquements de transit, le millier d'otages communistes et la quinzaine d'otages "asociaux" destinés au départ. Ils étaient les derniers otages juifs déportables détenus dans ce camp.

Le 6 juillet, la section, créée sur ordre du MBF pour y enfermer les otages juifs, est vidée de ses internés. Les dix-huit hommes restants sont placés au "camp des politiques", avant d'être transférés le 26 mai 1943 à Drancy[11]. 
Pour le service des Affaires juives, les otages juifs ne pouvaient avoir d'autre destination qu'un camp d'extermination : leur intégration dans le convoi du 6 juillet 1942 impliquait nécessairement que celui-ci parte pour Auschwitz. Ainsi, l'imbrication existant, en France, entre la politique des otages et les débuts de la "solution finale", dans le contexte de la lutte contre le "judéo-bolchevisme", explique la destination du convoi à Auschwitz et la présence de Juifs aux côtés de prisonniers politiques.
Claudine Cardon-Hamet 

Docteur en Histoire, auteur des ouvrages : 
Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Autrement, Paris 2005 et de. "Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). 
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Notes
[1] Il faut entendre dans le cadre des déportations de la "solution finale".
[2] Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, op. cit., vol. 1, p. 43-44.
[3] Télégramme d'Eichmann à Knochen du 12 mars 1942. Ibidem, p. 198-199.
[4] Cité par Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, Paris, Robert Lafont , 1969, tome 2, p. 418.
[5] Ces déportés ont été triés avant leur départ pour être tous "aptes au travail" et ne sont pas l'objet d'une sélection à leur arrivée à Auschwitz.
[6] Déjà, le télégramme de Günther du 16 mai 1942 rendait possible la déportation de 5 % de femmes. Archives du CDJC, XXVb, 26.
[7] Archives du CDJC, XXVb-36. C'est ce télégramme qui a permis à Serge Klarsfeld de signaler pour la première fois que les premiers convois de Juifs étaient aussi des convois de représailles.
[8] Archives du CDJC, XXV-53. Ce document montre également que dès cette date, la Gestapo envisageait que des déportés, relevant du décret Nacht und Nebel puissent être internés dans un camp de concentration sans passer au préalable en jugement en Allemagne.
[9] Ce document est transmis à la Résistance extérieure polonaise. Il est actuellement conservé au musée d'Etat d'Auschwitz, en Pologne (Apmo-ro/123,t. 3/356).
[10] Archives du CDJC, XXV6-45.
[11] Drancy devient, à la mi-juillet 1942, le principal camp de départ des Juifs de France, à la suite des accords passés pour l'arrestation des Juifs étrangers, le 2 juillet 1942, entre Oberg et Bousquet, chef de la police française. Le 17 juillet 1942, les derniers Juifs de la région parisienne pour lesquels Dannecker avait reçu l'autorisation d'évacuation en mars 1942, quittent le camp de Pithiviers. Leur convoi précède de deux jours les premiers transports de Juifs arrêtés par familles entières, les 16 et 17 juillet à Paris, durant la grande rafle du "Vel' d'Hiv". A partir de ce moment, la "solution finale" se déploie en France, sans interruption.

Photos
© MRN Champigny
© Poirmeur, le camp de Compiègne.
© Fiche d'otage, CDJC.

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