L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


JOUVIN Louis




Louis Jouvin le 8 juillet 1942
Matricule 45697 à Auschwitz
Rescapé

Louis Jouvin est né le 28 décembre 1907 à Caen (Calvados). Il est le fils de Marie Quentin et d’Auguste Jouvin, peintre, son époux (mariés le 30 août 1884). Il habite au 56 rue Robert Legros à Grand Quevilly (Seine-Inférieure/Seine-Maritime) au moment de son arrestation. 
« Louis Jouvin suivit des études primaires puis exerça le métier de couvreur. Il adhéra au Parti communiste en 1934, alors qu’il était toujours dans le Calvados, et milita à Falaise où il assura le secrétariat d’une cellule » Le Maitron.
Il se marie avec Yvonne Poulain (voir la note 3), fille d’un charretier et d’une couturière. Le couple a deux fils : Pierre, né le 7 mai 1927(1bis), et Jean-Louis. Ils viennent s'installer au Grand-Quevilly au début des années 1930.
Louis Jouvin est agent technique aux PTT. Secrétaire du Syndicat CGT des Services techniques PTT, il est membre du Bureau de l'Union Départementale CGT à Rouen et du bureau départemental de la CGT de Seine-Maritime de 1938 à 1939. Yvonne Jouvin adhère au PCF en 1936.
Louis Jouvin est mobilisé le 2 septembre 1939 au 22ème Régiment d'Artillerie Divisionnaire à Caen. 
Le 22 décembre 1939 il est arrêté à Vieux Berquin (Nord) et interrogé par la police comme "suspect". A la suite d'un non-lieu, il est réaffecté au 89ème RAD de Dunkerque. Il reçoit la croix de guerre 1939/1940.
Le couple participe très tôt à la reconstitution clandestine du PC à Grand-Quevilly puis à la Résistance dès juillet 1940. Louis Jouvin diffuse la presse clandestine du Parti communiste. Il accomplit un sabotage sur les circuits électriques de la ligne téléphonique Le Havre-Paris utilisée par les Allemands.
Les outils laissés sur place le 19 octobre 1941
Le couple participe très tôt à la reconstitution clandestine du PC à Grand-Quevilly puis à la Résistance dès juillet 1940. Louis Jouvin diffuse la presse clandestine du Parti communiste. Il accomplit un sabotage sur les circuits électriques de la ligne téléphonique Le Havre-Paris utilisée par les Allemands.
« Louis Jouvin a été un des acteurs du déraillement du train militaire de Pavilly le 19 octobre 1941. Cette opération avait été soigneusement préparée à l'avance par André Pican et Michel Muzard (pour l'OS), en contact avec les deux envoyés du Comité Militaire National de l'OS. Lire dans le blog : Le "brûlot" de Rouen (octobre 1941). La distribution des tâches, les itinéraires d'approche et de repli, les horaires avaient été distribués à diverses formations de militants qui participaient à une action commune sans se connaître mutuellement. La protection armée revenait à l'OS, le déboulonnage à des cheminots utilisant un outillage de fabrication artisanale. Ainsi, le sabotage des lignes téléphoniques avait été confié à l'agent des PTT Louis Jouvin qui, travaillant précisément dans le secteur couvrant Pavilly, en connaissait tous les détails. Le point de déboulonnage était situé à 13 km de Rouen à cause du retour à vélo. 
"Le déraillement réalisé, les groupes se replient, Louis Jouvin, Michel Muzard, Antoine de Paris rentrent chez Lucie Guérin (dans son appartement boulevard des Belges) avec André Pican, chaussures et vêtements déchirés où ils passent le reste de la nuit".( In Les bataillons de la jeunesse, Albert Ouzoulias)
Louis Jouvin était-il particulièrement soupçonné par la police en raison de son lien professionnel avec la ligne touchée par le sabotage? Quoi qu'il en soit, Il sera arrêté 48 heures après le déraillement dans le cadre de la rafle en milieu communiste, probablement au même titre que les 150 autres militants depuis longtemps fichés par la police  de Rouen et du département de Seine-Inférieure». Jean Paul Nicolas, correspondant du Maitron.
La police recherche activement les auteurs du sabotage, à partir de descriptions d'un garde barrière et « met le paquet » pour retrouver dans quelle usine les outils ont été fabriqués. Analyse métallographique du type d'acier employé : ce n'est pas un acier des ateliers SNCF de Sotteville, ni de la Compagnie Française des Métaux à Déville ! Etc...L'analyse des alliages de la soudure ne donne rien non plus. Encore raté ! De fait Rouen est une ville comportant beaucoup d'industries et on ne parvient pas à identifier le métallo qui confectionnait sur son tour les outils pour sabotage et les tubes d'acier des bombes pour attentats. Ce métallo était bien sûr "plusieurs" et dans des industries inattendues (Jean Paul Nicolas).
Constatations des services de police


Avis de recherche 20 octobre 1941
Louis Jouvin est arrêté dans la nuit du 21 au 22 octobre 1941, entre une heure et deux heures du matin, chez lui, par la police française et locale (2). Louis Jouvin indique qu'avec lui sont arrêtés Louis Briand, Michel Guillot, Marcel Le Dret, André Voranget, Michel Bouchard, Adrien Fontaine, Robert Gaillard, Lucien Ducastel, Jean Valentin.
Son arrestation est ordonnée par les autorités allemandes en représailles au sabotage (le 19 octobre) de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (tunnel de Pavilly) Lire dans le blog Le "brûlot" de Rouen. Une centaine de militants communistes ou présumés tels de Seine-Inférieure sont ainsi raflés entre le 21 et 23 octobre. Ecroués pour la plupart à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 25 et le 30 octobre 1941. Trente neuf d’entre eux d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Louis Jouvin est incarcéré à la caserne Hatry à Rouen puis transféré à Compiègne le 25 octobre 1941. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, lire dans le blog «une déportation d’otagesSon épouse continue le combat : « Yvonne Jouvin organisa en avril 1942 une manifestation de femmes en faveur de l’amélioration du ravitaillement ». Le Maitron. 
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Louis Jouvin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «Judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Lors de son immatriculation à Auschwitz
Louis Jouvin est enregistré à leur arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 (11 heures du matin) sous le numéro 45697. Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard. Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet : «Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s'en retournent à Auschwitz I » (témoignage de Pierre Monjault). Louis Jouvin est affecté au camp principal d'Auschwitz, dans le kommando des couvreurs. Ils y sont 32 français au début. Louis Jouvin sera le seul survivant.
du 14/08/19 43 au 12/12/ 1943
En application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres, Louis Jouvin, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz, reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments. Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11. Le 12 décembre 1943, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos. Louis Jouvin retourne au Kommando des couvreurs jusqu’au 3 août 1944, date à laquelle il est à nouveau placé en quarantaine, au Block 10, avec la majorité des «45000» survivants.
Louis Jouvin est transféré avec 29 autres «45000» à Sachsenhausen, le 29 août 1944 : il y reçoit le matricule n° 94260. Puis il est transféré à Kochendorf (kommando de Natzweiler-Struthof), situé sur le Neckar à 50 km de Stuttgart, (anciennes mines de sel converties en usines souterraines pour les constructions Heinkel), avec Georges Gourdon, Henri Hannhart, Germain Houard, Lahoussine Ben Ali, Guy Lecrux, Gabriel Lejard, Maurice Martin, où ils arrivent le 5 octobre 1944. Il y est affecté au Kommando des électriciens.
Fin mars 1945, ils sont évacués sur Dachau, à pied jusqu'à Augsburg (c’est l’une de ces terribles «marches de la mort» au cours de laquelle périssent des milliers de déportés). Puis en train jusqu'à Dachau où ils arrivent le 8 avril 1945. Louis Jouvin y reçoit le matricule 140 709. Il y retrouve son camarade René Demerseman, du Trait.
Louis Jouvin est rapatrié en France le 18 mai 1945. Il est homologué «Déporté politique». Sa demande pour être reconnu «Déporté Résistant» est demeurée sans suite. Il est décoré de la Croix de guerre 39-45, de la médaille de la Déportation et Invalides.

Louis Jouvin a été maire de Grand-Quevilly de 1945 à 1947 (Wikipédia et communication téléphonique de son fils Pierre). Il y habite rue Mathilde Juliot. Il succède à Tony Larue, maire SFIO entre 1936 et 1940, puis entre 1944 et 1945. En 1947, il milite à la FNDIRP, dont il est membre du bureau départemental. Il est adhérent à l’Amicale d’Auschwitz.  Il est membre du comité fédéral du PCF et vice-président de l’Amicale des élus communistes de Seine-Inférieure.
Louis Jouvin et Lucienne Legac, veuve de Charles Legac
Le 26 juin 1960, avec Germaine Pican, Lucien Ducastel, Robert Gaillard et Louis Eudier, il organise au Petit-Quevilly la première rencontre des «45000» et des «31000» survivant-e-s qu’ils avaient pu retrouver. 
Le menu de Louis Jouvin, rencontre 1973
Puis la commémoration à Rouen du 20e anniversaire de la libération d’Auschwitz. Le 27 mai 1973 c'est la rencontre à Gonfreville-L'Orcher (ci joint le menu à son nom). Il est au Havre, en 1980 (photo ci-dessus).
Il se retire à Illeville-sur-Montfort, où il est président de le l’Amicale des Anciens Combattants et Victimes de Guerre.
Louis Jouvin est mort le 7 février 1995.
Pierre Jouvin en 2008
  • Note 1 bis. Son fils Pierre s’est engagé et a participé à Libération de la poche de Dunkerque (de septembre 1944 au 9 mai 1945) au sein du 1er bataillon du 67ème régiment d’Infanterie.
  • Note 2Dans le questionnaire biographique qu’il rédigea le 10 septembre 1947, il mit en cause Georges Déziré qui lui aurait répondu lorsqu’il l’avait averti de la surveillance dont lui Jouvin faisait l’objet que "surveiller n’est pas toujours arrêter, alors qu’il aurait dû me faire quitter le domicile pendant qu’il était encore temps". Le Maitron
  • Yvonne Jouvin : "Sa femme Yvonne Jouvin, elle aussi communiste depuis 1936,  a continué le combat seule après l'arrestation de Louis : distributions de tracts et de journaux clandestins, hébergement de militants en fuite (Charles Pieters, Suzanne Roze-Clément). Avec Madame Le Dret et Madame Guillot (épouses des deux 45000), appels à réagir dans les queues pour le ravitaillement, assaut victorieux d'un centre allemand de subsistances à Grand-Quevilly (les femmes et les enfants participant à cet assaut sont repartis avec des boules de pain, des saucissons, sous les yeux médusés des sentinelles allemandes, qui n'avaient su comment réagir face à ces mères de familles chargées d'enfants).
    La police française est venue à son domicile rue Mathilde Julio à Grand-Quevilly, en janvier 1943, pour l'arrêter à son tour. Prenant prétexte d'enfiler un manteau, elle a réussi à s'échapper par le fond du jardin, leur terrain donnant sur deux rues. Elle a trouvé refuge chez des cheminots à Dieppe (comme Charles Pieters, de Dieppe, avait trouvé refuge à Grand-Quevillly) puis elle est envoyée dans la Somme par le Parti Communiste clandestin. 
  • Yvonne Jouvin (Camille) en 1943
    Elle poursuit le combat dans la clandestinité, sous le pseudonyme de Camille, maquis Jeanne d'Arc. Elle part ensuite dans l'Oise, dans le réseau de résistance Inter 27, où sous le pseudonyme de Claire elle fait partie du poste de commandement de Rosoy pour la recherche d'armes, de ravitaillement etc. Elle met fin à son engagement FTPF en mars 1945, et rentre à Grand-Quevilly pour y attendre le retour de Louis, dont elle est sans nouvelles depuis août 1944. A la fin des années 70, sa belle-fille (ma mère - épouse de Pierre Jouvin, le fils aîné) s'insurge sur le fait qu'Yvonne Jouvin ne soit pas reconnue comme Résistante, alors que tant d'hommes qui en ont sûrement moins fait qu'elle,  le sont. Animée par des idées féministes, ma mère prend les choses en main, et constitue le dossier auprès des Anciens Combattants de Seine-Maritime. Des mois, des années passent, sans réponse. Ça ne perturbe pas ma grand-mère, qui se doute bien que son  appartenance au Parti  communiste n'aide pas à la progression de sa demande dans les arcanes du Ministère. Ma mère, lorsqu'elle finit par prendre conscience de l'incurie de l'administration, reprend le combat pour sa belle-mère, et remonte un dossier complet : si ça t'amuse, semblait lui dire ma grand-mère, désabusée.... Le suspens a pris fin le 28/12/1982  (un an après l'élection de François Mitterrand : faut-il voir là un lien de cause à effet ?) : enfin le statut de Résistante lui était accordé, pour les actions menées entre le 7 mars 1942 et le 30 août 1944 (période très restrictive, lorsqu'on sait que dès 1940, elle était dans la lutte contre l'occupant). Ma grand-mère avait alors 75 ans. Elle a reçu la Croix de Combattant Volontaire de la Résistance le 8 mai 1983, à Illeville-sur-Montfort (27) des mains du Lieutenant Vannier, Commandant du Maquis Jeanne d'Arc à Elbeuf, ancien déporté, en présence de son mari Louis et de tous ses enfants et petits-enfants"Extraits d’un courriel de Mme Catherine Jouvin-Voranger (août 2014)
Sources
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli avec beaucoup de gentillesse par Louis Jouvin le 20 octobre 1987.
  • Attestation du Front National du 22 octobre 1968 (Munier, liquidateur).
  • © Mémorial Sachsenhausen.
  • Lettre de Georges Gourdon à Roger Abada - 8 août 1988.
  • Témoignage de Lucien Ducastel (1988).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en octobre 1993.
  • © Archives en ligne du Calvados-Caen.
  • "Mémoire vive n° 30".
  • © Blog des élus communistes de Grand-Quevilly.
  • © Correspondance octobre 2011 avec Bruno Prepoleski, élu communiste de Grand-Quevilly.
  • Documents recueillis par Jean Paul Nicolas aux AD de Seine Maritime (cote 54 W 7958), mel mai 2014. 
  • Courriels et photos de la petite fille de Louis Jouvin, Madame Catherine Jouvin-Voranger (août 2014).
Biographie rédigée en octobre 2011 (modifiée en mai 2014) par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942», Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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