L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


GARNIER Eugène Emile



Matricule "45571" à Auschwitz


Rescapé

Eugène Garnier est né le 16 juin 1908 à Saint-Georges-des-Groseillers (Orne). 
Il est le fils de Berthe, Noémie, Marie Vallée et d'Eugène, Louis Garnier son époux. Il a un frère, Georges.
Il habite au 14 rue Lemonnier à Flers (Orne) avec sa femme Jeanne et ses deux fils au moment de son arrestation (1). 
L'Ouest Eclair du 4 novembre 1928
Il a épousé Jeanne, Anna, Germaine Laisné à Flers le 27 octobre 1928. Elle est caoutchoutière. Le couple aura deux garçons : Georges, né en 1929, décédé en 2013 et Michel né en 1930, décédé en 2011.
Ajusteur-outilleur, Eugène Garnier travaille chez Démolin, entreprise de mécanique générale. 
Dès 1926, il adhère à la CGTU. Il adhère au Parti communiste en 1932, après un bref passage à la SFIO.  Dans les années 1933-1934, il participe à la création des comités de base du Front populaire. En avril 1935 il contribue à la création de la Fédération de l'Orne du Parti communiste (une réunion constitutive a lieu à Alençon, en présence de Gabriel Roucaute, membre du Comité central). En 1935 "il organisa avec Victor Couturier un centre d'études sociales qui siégeait à la Maison des syndicats et où l'on donnait des conférences d'histoire ou de théorie politique" (Maîtron). 
En 1936, il participe aux grèves et à la formation de l'Union locale CGT réunifiée de Flers (il fait partie de la direction locale). Il participe aussi à la rédaction et à la diffusion du Journal du Front populaire dans l'Orne "La voix du peuple". "Ayant participé activement aux luttes contre les bandes du colonel De Laroque, bataille à la fois politique et physique, car il fallait empêcher les réunions, j'étais forcément très connu des dirigeants réactionnaires et par la police" (Eugène Garnier).
L'Humanité du 12 octobre 1937
Il est candidat aux élections municipales à Flers en 1935, puis aux élections cantonales en 1937. 
En 1938, il devient le secrétaire de la section communiste de Flers. Il devient membre des instances fédérales en 1939.
En même temps, il organise la CGTU dans la métallurgie, ce qui provoque son licenciement.

Il est à la tête de la CGT réunifiée dans le département. Il met sur pied des comités locaux du mouvement Amsterdam-Pleyel, les premiers comités de base du Front Populaire, et anime les comités de réception des réfugiés républicains espagnols. 
Fin 1939, il fait partie de la première direction du Parti communiste dans l'illégalitéLors de la déclaration de guerre, Eugène Garnier est "affecté spécial" à l'usine Manathis, dans la vallée de la Vère, puis il est mobilisé le 6 mai 1940.  
Jusqu'à cette date il diffuse tous les documents du Parti communiste clandestin. Il participe à la rédaction et à la diffusion de la "Voix du Peuple", journal du Front Populaire pour l'Orne (2).
Il participe à la première direction clandestine du PCF interdit avant d'être mobilisé.
Après l'exode et la capitulation, il est démobilisé. Il renoue le contact avec ses camarades et organise les premières réunions clandestines à son domicile (Emile Banis, Lucien Blin, José Espeletta, Maurice Hochet, Léon Leriche, Faustin Merle, Paul Saniez, Gaston Valet, Henri Véniard (3).
En octobre 1941, il rencontre à Flers le colonel Fabien (Pierre George) et fonde, à la suite de cet entretien, le premier groupe FTPF dans la vallée de la Vire. 
"Ayant participé activement aux luttes contre les bandes du colonel de la Roque", bataille à la fois politique et physique (...) Eugène était forcément très connu des dirigeants réactionnaires et de la poilce" écrit sa femme, Jeanne Garnier. C'est pourquoi, après une distribution de tracts appelant "au sabotage des installations des occupants et des entreprises sous leur contrôle", il se sait menacé.
Début octobre 1941, avec Jeanne, il se rend chez son ami Gaston Valet, dans la maison du Bois de Flers de celui-ci. "La Gestapo était sur ses pas, mais avant son arrestation il voulait donner les moyens de continuer la lutte - et malgré le danger, avec un grand courage, il m'a mis en contact avec un responsable clandestin. Il m'a donné tout le matériel, ce qui m'a permis de recréer le réseau de Résistance dans l'Orne" (Gaston Valet 2/09/1969).
Eugène Garnier sera arrêté à son domicile, par la police allemande, le 18 octobre 1941, à 6 heures du matin. Le même jour que Lucien Blin, Justin Daguts, Maurice Denis, Louis Fernex, Léon Leriche et Christ Vanniersyndicalistes ou militants communistes de l’Orne qui seront comme lui déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942. « Le danger imminent de voir se développer des attentats et de nouvelles distributions massives de tracts, notamment dans la région flérienne où elles ont été très nombreuses durant les mois précédents, pousse les autorités locales à lancer une grande opération de ratissage sur tout le département. Au total, dix-neuf personnes sont arrêtées dans la journée» (3).
Il écrit (7 mars 1969) « La perquisition de la Gestapo le jour même, a lieu à la suite de la distribution massive d’un tract (rédigé et imprimé par imprimerie clandestine). Cette diffusion est à la base de l’arrestation de 3 camarades traduits en cour martiale, dont l’un deux, Henri Veniard fut fusillé à Caen le 12 novembre 1941. Les tracts appelaient au sabotage des installations de l’Occupant et des entreprises sous leur contrôle, également au renforcement de la Résistance et à la création de comités populaires, qui par la suite donnèrent naissance au Front national et aux premiers groupes FTPF »
Eugène Garnier est incarcéré à Alençon. Puis le 18 octobre 1941, il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne, le lendemain. Il y devient rapidement l'un des responsables de la Résistance clandestine.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Le 8 juillet 1942, immatriculation à Auschwitz
Eugène Garnier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
 Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45571". Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (4) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
A Auschwitz, Eugène Garnier est affecté aux Kommandos Werkstätte et Jardins. 
Du fait du manque d'hygiène, il est comme beaucoup de ses camarades, victime de furoncles aux jambes (infections bactériennes) "Dans la première quinzaine de décembre 42, j’ai du rentrer au « Krankenbau » lieu sinistre qui veut dire en français « maison du malade ». J’avais les jambes pleines de furoncles et ne pouvais me tenir sur mes jambes. Ce repos me fut salutaire malgré tout, mais la nourriture y étant encore plus rationnée qu’au camp, je me voyais maigrir à vue d’œil. C’est pourquoi dès que mes plaies ont commencé à se cicatriser, j’ai fait l’impossible pour quitter au plus vite cet antichambre de la mort" (lettre à la veuve de Marcel Le Fevre)
Le carnet de Roger Abada
Il est l'un des organisateurs de la Résistance, avec Robert Lambotte et Roger Abada (ci-contre la page du carnet de Roger Abada écrite au camp de Dora en 1945, où il a noté les noms des 45000 qui organisent la résistance à Auschwitz). Il note "Eugène", décembre 42, Femmes. Marie-Elisa Cohen, rescapée du convoi des "31.000", parle de lui avec admiration, disant ce que sa présence au Kommando Jardin apporta aux déportées françaises, aide matérielle et réconfort moral. 
Tous les survivant.e.s consulté.e.s expriment les mêmes sentiments d'estime et d'affection
Il est jusqu'à la libération du camp l'un des principaux animateurs de la Résistance. Il représente les Français au sein du Comité international clandestin.
Il reste à Auschwitz lors du dernier transfert (janvier 1945) en se dissimulant jusqu'à la Libération, le 27, par l'armée soviétique (le récit qu'il en donne est passionnant). Lire dans le blog : 
La Résistance et la libération d’Auschwitz : témoignage d’Eugène Garnier « 45.571 »
Son rapatriement s'effectue par Odessa : il embarque le 10 mai 1945.
Sa santé est compromise (il est pensionné à 100% + 13%), mais son activité demeure intacte.
En 1946 il est l'un des témoins du livre « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz.
Eugène Garnier en 1956
" Il se présenta aux élections législatives en 1945 et 1956. Il continua après 1945, à animer la section communiste de Flers et à être un des principaux responsables de la CGT sur le plan départemental. Après 1969, date de sa mort, son fils, Michel Garnier, lui succéda dans ces rôles. Administrateur de la Sécurité sociale (il est président de la Caisse primaire de Sécurité sociale de l'Orne, administrateur de la Caisse régionale de Rouen, administrateur de l'hôpital de Flers) et membre de nombreuses associations populaires, Eugène Garnier a marqué la vie flérienne de sa forte personnalité. La population ouvrière, même chrétienne, lui a reconnu des qualités de dévouement et de combativité. L'assemblée réunie le jour de son inhumation fut, au dire des témoins, la plus importante qui ait suivi à l'époque une cérémonie funèbre à Flers".
Dans les années 1960
Il est membre du Comité national de la FNDIRP, il est élu à plusieurs reprises conseiller municipal de Flers.
Le titre de « Déporté Résistant » lui a été attribué (N° 1039 32259), il est homologué lieutenant RIF, décoré de la Légion d'Honneur, Combattant volontaire de la Résistance.
Décoration du mouvement de
résistance polonais IMOS
La lettre de l'IMOS
Il a reçu la Croix de guerre polonaise par le commandant du mouvement de résistance IMOS "pour les qualités militaires dont tu as fait preuve au KL d'Auschwitz" (Josek pour le groupe Auschwitz).
Il a fait de nombreux courriers aux familles de ses camarades disparus, comme celle adressée à la veuve de Marcel, Louis Le Fèvre le 5 février 1965. Venger leur mémoire. La mort de Marcel Le Fevre, témoignage d'Eugène Garnier
Il soutient un rythme exceptionnel d'activité, malgré la maladie, qui a raison de lui le 22 août 1969.
2000 personnes assistent à ses obsèques : aucune cérémonie funèbre n'avait rassemblé une assemblée aussi importante à Flers. 
« Administrateur de la Sécurité sociale et membre de nombreuses associations populaires, Eugène Garnier a marqué la vie flérienne de sa forte personnalité. La population ouvrière, même chrétienne, lui a reconnu des qualités de dévouement et de combativité. L’assemblée réunie le jour de son inhumation fut, au dire des témoins, la plus importante (2 000 personnes) qui ait suivi à l’époque une cérémonie funèbre à Flers » (Jean-Pierre Besse, in Le Maitron). Plusieurs orateurs lui rendent hommage (FNDIRP, Parti communiste, André Montagne pour les 45.000).
Son nom a été donné à la rue de l'hôpital de Flers, l'année même de son décès.
  • Note 1 : Eugène Garnier a épousé Jeanne, Anna, Laisné (1909-2003). Il habite à l'époque au 102 rue de Paris et elle au 6 rue du docteur Vayssières. Le couple a eu deux garçons, Georges et Michel.
  • Note 2« Organe bimensuel ou hebdomadaire des comités antifascistes de l'Orne au service du Front populaire », qui devient l’organe « des comités de Front populaire de l'Orne » puis « de défense du Front populaire dans l'Orne ». Après 56 numéros publiés depuis le 5 avril 1936 à décembre 1938, le journal devient le 8 janvier 1939 « La Normandie  populaire » hebdomadaire d'information édité par les régions communistes de l'Orne et du Calvados.
  • Note 3Centre de Recherche d'Histoire Quantitative (CRHQ) Biographies de résistants de l’Orne, par Thomas Pouty et Stéphane Robine.
  • Note 4 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 
Sources
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997.  (Tome 29, page 145). Le  Maitron souligne "son dévouement et sa combativité". 
  • Témoignage de Georges Valet (2 septembre 1969)
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par son épouse Jeanne, qui m'a transmis des récits, textes et photos (20 novembre 1987).
Notice biographique  réalisée en avril 2001 (modifiée en  2011, 2017 et 2018), pour l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association «Mémoire Vive». Par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, , auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

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