L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


GARNIER Eugène Emile





Matricule "45571" à Auschwitz


Rescapé

Eugène Garnier est né le 16 juin 1908 à Saint-Georges-des-Groseilliers (Orne). Il habite au 14 rue Lemonnier à Flers (Orne) avec sa femme Jeanne et ses deux fils au moment de son arrestation.
Il est ouvrier spécialisé chez Démolin. Dès 1926, il adhère à la CGTU.ajusteur-outilleur. Il adhère au Parti communiste en 1932, après un bref passage à la SFIO, et contribue en 1935 à la création de la Fédération de l'Orne du Parti communiste. Il est candidat aux élections municipales à Flers en 1935, puis aux élections cantonales en 1937. En 1938, il devient le secrétaire de la section de Flers. Il devient membre des instances fédérales en 1939.
En même temps, il organise la CGTU dans la métallurgie, ce qui provoque son licenciement.

Il est à la tête de la CGT réunifiée dans le département. En 1935 date "il organisa avec Victor Couturier un centre d'études sociales qui siégeait à la Maison des syndicats et où l'on donnait des conférences d'histoire ou de théorie politique". (Maîtron). Il met sur pied des comités locaux du mouvement Amsterdam-Pleyel, les premiers comités de base du Front Populaire, et anime les comités de réception des réfugiés républicains espagnolsDès 1939, il fait partie de la première direction du Parti communiste dans l'illégalité Lors de la déclaration de guerre, Eugène Garnier est "affecté spécial" à l'usine Manathis, dans la vallée de la Vère, puis il est mobilisé le 6 mai 1940.  Jusqu'à cette date il diffuse tous les documents du Parti communiste clandestin. Il participe à la rédaction et à la diffusion de la "Voix du Peuple", journal du Front Populaire pour l'Orne. Démobilisé, il renoue le contact avec ses camarades et organise les premières réunions clandestines à son domicile (Emile Banis, Lucien Blin, José Espeletta, Maurice Hochet, Léon Leriche, Faustin Merle, Paul Saniez, Gaston Valet, Henri Véniard (1).
En octobre 1941, il rencontre à Flers le colonel Fabien (Pierre George) et fonde, à la suite de cet entretien, le premier groupe FTPF dans la vallée de la Vire. 
"Ayant participé activement aux luttes contre les bandes du colonel de la Roque", bataille à la fois politique et physique (...) Eugène était forcément très connu des dirigeants réactionnaires et de la poilce" écrit sa femme, Jeanne Garnier. C'est pourquoi, après une distribution de tracts appelant "au sabotage des installations des occupants et des entreprises sous leur contrôle", il se sait menacé.
Début octobre 1941, avec Jeanne, il se rend chez son ami Gaston Valet, dans la maison du Bois de Flers de celui-ci. "La Gestapo était sur ses pas, mais avant son arrestation il voulait donner les moyens de continuer la lutte - et malgré le danger, avec un grand courage, il m'a mis en contact avec un responsable clandetstin. Il m'a donné tout le matériel, ce qui m'a permis de recréer le réseau de Résistance dans l'Orne".
Eugène Garnier sera arrêté à son domicile, par la police allemande, le 18 octobre 1941, à 6 heures du matin. Le même jour que Maurice Denis, Lucien Blin, Justin Daguts, Louis Ferneix, Léon Leriche, Christ Vannier, syndicalistes ou militants communistes de l’Orne qui seront comme lui déportés à Auschwitz. « Le danger imminent de voir se développer des attentats et de nouvelles distributions massives de tracts, notamment dans la région flérienne où elles ont été très nombreuses durant les mois précédents, pousse les autorités locales à lancer une grande opération de ratissage sur tout le département. Au total, dix-neuf personnes sont arrêtées dans la journée.» (1).
Il écrit (7 mars 1969) « la perquisition de la Gestapo le jour même, a lieu à la suite de la distribution massive d’un tract (rédigé et imprimé par imprimerie clandestine). Cette diffusion est à la base de l’arrestation de 3 camarades traduits en cour martiale, dont l’un deux, Henri Veniard fut fusillé à Caen le 12 novembre 1941. Les tracts appelaient au sabotage des installations de l’Occupant et des entreprises sous leur contrôle, également au renforcement de la Résistance et à la création de comités populaires, qui par la suite donnèrent naissance au Front national et aux premiers groupes FTPF »
Eugène Garnier est emprisonné à Alençon. Puis il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp aqllemand de Royallieu à Compiègne, le lendemain. Il y devient rapidement l'un des responsables de la Résistance clandestine.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Le 8 juillet 1942, immatriculation à Auschwitz
Eugène Garnier est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
 Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45571". Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
A Auschwitz, Eugène Garnier est affecté aux Kommandos Werkstätte et Jardins. 
Le carnet de Roger Abada
Il est l'un des organisateurs de la Résistance, avec Robert Lambotte et Roger Abada (ci-contre la page du carnet de Roger Abada écrit au camp de Dora en 1945, où il a noté les noms des 45000 qui organisent la résistance à Auschwitz). 
Et en est jusqu'à la libération du camp l'un des principaux animateurs. Il représente les Français au sein du Comité international clandestin.
Il reste à Auschwitz lors du dernier transfert (janvier 1945) en se dissimulant jusqu'à la Libération, le 27, par l'armée soviétique (le récit qu'il en donne est passionnant). 

Son rapatriement s'effectue par Odessa : il embarque le 10 mai 1945.
Sa santé est compromise (il est pensionné à 100% + 13%), mais son activité demeure intacte.
" Il se présenta aux élections législatives en 1945 et 1956. Il continua après 1945, à animer la section communiste de Flers et à être un des principaux responsables de la CGT sur le plan départemental. Après 1969, date de sa mort, son fils, Michel Garnier, lui succéda dans ces rôles. Administrateur de la Sécurité sociale (il est président de la Caisse primaire de Sécurité sociale de l'Orne, administrateur de la Caisse régionale de Rouen, administrateur de l'hôpital de Flers) et membre de nombreuses associations populaires, Eugène Garnier a marqué la vie flérienne de sa forte personnalité. La population ouvrière, même chrétienne, lui a reconnu des qualités de dévouement et de combativité. L'assemblée réunie le jour de son inhumation fut, au dire des témoins, la plus importante qui ait suivi à l'époque une cérémonie funèbre à Flers".
Il est membre du Comité national de la FNDIRP, il est élu à plusieurs reprises conseiller municipal de Flers.
Le titre de « Déporté Résistant » lui a été attribué ( N° 1039 32259), il est lieutenant RIF, décoré de la Légion d'Honneur, combattant volontaire de la Résistance.
Il a reçu la Croix de guerre polonaise "pour les qualités militaires dont il a fait preuve au KL d'Auschwitz"
Il soutient un rythme exceptionnel d'activité, malgré la maladie, qui a raison de lui le 22 août 1969.
2000 personnes assistent à ses obsèques : aucune cérémonie funèbre n'avait rassemblé une assemblée aussi importante à Flers.
Son nom a été donné à la rue de l'hôpital de Flers, l'année même de son décès.

  • Note 1 : 522 photos d’immatriculation des « 45000 » à Auschwitz ont été retrouvées parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation du camp d’Auschwitz. A la Libération elles ont été conservées dans les archives du musée d’Auschwitz. Des tirages de ces photos ont été remis à André Montagne, alors vice-président de l'Amicale d'Auschwitz, qui me les a confiés. 

Sources
  • (1) Centre de Recherche d'Histoire Quantitative (CRHQ) Biographies de résistants de l’Orne, par Thomas Pouty et Stéphane Robine.
  • Marie-Elisa Cohen parle de lui avec admiration, disant ce que sa présence au Kommando Jardin apporta aux déportés françaises, aide matérielle et réconfort moral
  • Tous les survivants consultés expriment les mêmes sentiments d'estime et d'affection
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Le Maitron, Claude Pennetier (dir), éditions de l’Atelier, CD-Rom édition 1997.  (Tome 29, page 145). Le  Maitron souligne "son dévouement et sa combativité". 
  • Témoignage de Georges Valet (2 septembre 1969)
  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par son épouse Jeanne, qui m'a transmis des récits et des textes (20 novembre 1987).
Biographie rédigée en décembre 2000 et modifiée en mars 2012, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com * Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

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