L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


ABADA Roger




Roger Abada avant guerre
Peu avant son décès en 1987

Matricule 45157 à Auschwitz

Rescapé


Ci dessous à droite, une page du carnet de Roger Abada :  dès sa libération (camp de Dora), il avait noté les éléments marquants de sa déportation. Sur cette page particulièrement précieuse figurent quelques uns des noms des membres du groupe français de Résistance à Auschwitz. 
Le carnet écrit au camp de Dora


Roger Abada est né le 22 décembre 1920 à Nice (Alpes-Maritimes), il habite 8 rue des Couteliers à Moulins (Allier) au moment de son arrestation. 
Il est le fils de Thérèse Heitzler, couturière, et d’Adrien Abada, employé d’administration (ses parents habitent au 4 rue Defly à Nice). 
De l'âge de deux à dix ans, il vit en Indochine. Il a "été formé par son beau-père" dit-il. Il a un demi-frère, René Heitzler (1).
Roger Abada travaille comme électricien, puis aux établissements Bardet.
Le cri des travailleurs de Nice
 28 juin 1938 
.
Il adhère aux Jeunesses communistes en avril 1936 et au Parti communiste en juin 1936. Il est membre de Union des jeunesses Agricoles de France, organisation démocratique et antifasciste de la jeunesse rurale.
24 juillet 1938
Roger Abada écrit une série d'articles dans le cadre de l'UJAF (janvier et juin 1938) dans le journal du PCF de Nice et y fait également un compte rendu du congrès national de la JC (24 juillet 1938). 
Il est élu au Comité fédéral des Jeunesses communistes des Basses-Alpes (Alpes-Maritimes). 
A cette époque, le journal donne une adresse : écrire à Roger Abada, Ecole Freinet à Vence
En effet en 1938, le pédagogue Célestin Freinet, alors membre du Parti communiste, a ouvert avec le concours de ses jeunes élèves une "auberge de jeunesse" au sein de son école, dont celle-ci a pu "héberger des amis". Cette hypothèse est confirmée par Romain Maurel (maire du Belvédère) lors de l'éloge funèbre rendu à Roger Abada : "Dans cette période, sa présence à l'école Freinet à Vence me permit de travailler avec lui aux côtés de Zézé Laurenti et Albert Belledi, tombés dans la Résistance". "C'était l'équipe qui reconstitua en 1940 le Parti clandestin et tira les premiers tracts dans un vieux cabanon, pour appeler à continuer le combat". L'Occupation italienne partielle des Alpes Maritimes survenue avec l'accord d'armistice, il constitue avec ses camarades un groupe de résistance qui imprime et diffuse des tracts, exécute des sabotages. Des réfugiés antifascistes espagnols se joignent à ce groupe. "Puis ce fut le départ pour Moulins" poursuit Romain Maurel.
Roger Abada rejoint sa mère à Moulins au 8 rue des Couteliers, où elle s'était installée vers 1935. A Moulins, il fait partie du Bureau fédéral clandestin des JC de l'Allier.
Le 4 juillet 1941, Roger Abada est arrêté à son domicile par la police allemande. Les Allemands avaient arrêté son demi-frère, René Heitzler à sa place, lorsqu’ils s'étaient présentés une première fois à leur domicile. Ils sont tous deux enfermés à la prison de Moulins, la "Mal Coiffée".
Il est remis aux autorités allemandes à leur demande. Celles-ci l’internent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstallag 122), le 23 juillet 1941, en vue de sa déportation comme otage.

Menu de Noël 1941
Roger Abada y est enregistré sous le matricule n°"1374". 
Il est affecté au Bâtiment A4. 
Son nom figure sur la liste des « jeunes communistes » destinés à être déportés en Allemagne en décembre 1941 ou janvier 1942, en application de l'avis du 14 décembre 1941 signé par Otto von Stülpnagel, commandant des troupes d'occupation allemandes et chef de l’administration militaire en France. 
Lettre à sa mère, 6 mai 1942
Roger Abada écrit à sa mère le 6 mai 1942. Il n’a pas reçu de lettres depuis le 2 avril. « cette absence de courrier me pèse. Je sais que cela ne vient pas de vous, mais qu’il doit y avoir des retards ici dans la distribution. Mais enfin, je voudrais bien savoir si vous vous portez bien, si tout va bien ». Son demi-frère René a été libéré. "René est à présent parmi vous. Son départ m'a fait plaisir, il le sait. Mais ce n'est qu'après que j'ai senti le vide causé par son absence. Nous soutenions un peu l'un l'autre. Il représentait pour moi la famille. De plus je l'aime bien. Tu lui diras qu’après son départ j'ai changé de chambre. Je suis allé avec "Tom Pouce". Je suis bien. l'atmosphère d'amitié règne".
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Lettre du 5 juillet 1942
Le 5 juin 1942, il prépare une lettre pour sa famille. Il la jettera sur le ballast, comme le feront des dizaines de ses camarades déportés. Cette lettre a été acheminée à bon port, malgré les dangers de représailles que cela représentait pour la personne qui ramassait la missive. Lire dans le blog : Lettres jetées du train. Il y écrit (extraits) : « Ce que nous pressentions depuis plusieurs jours s’est réalisé. Hier nous avons été triés. Je fais partie d’un convoi qui doit être déporté, sans doute en Allemagne. Nous partirons vraisemblablement demain, nous ne savons pas exactement où. Les autres copains de Moulins ne partent pas, peut-être même y en aura-t-il de libérés. Je pense qu’il est inutile de vous dire que j’ai un bon moral, ainsi que tous mes compagnons. Nous espérons bien revenir bientôt et nous partons avec le même moral que nous avions au camp. Il ne faut pas vous inquiéter pour moi. Je suis parmi de nombreux bons camarades et la fraternité et la solidarité ne sont pas des mots pour eux. Il faut donc seulement penser aux petits, au petit Roger, à vous. Faites  ce que vous pouvez pour aller à Belvédère rejoindre les grands parents. Faites des démarches pour que Pilar puisse vous rejoindre. Je serais tranquille de vous savoir là-bas ». 
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Roger Abada est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des 45000. Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Il est enregistré à Auschwitz, le 8 juillet 1942, sous le numéro 45157. 
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 

Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi). Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Affecté au Block 22 du camp principal, il travaille dans divers Kommandos (portage de matériaux de construction, serrurerie, garage des voitures SS). Atteint par le typhus, il est admis à l'infirmerie entre septembre et décembre 1942.
A sa sortie, il met sur pied, avec l’aide d’Eugène Garnier et de Roger Pélissou, un groupe de solidarité au sein des survivants du convoi.

Les martyrs : page du carnet écrit à Dora
Roger Abada est alors contacté par Rudy Friemel, un des dirigeants du Comité international de résistance, créé en août 1942 par des résistants autrichiens et allemands. 
Plusieurs articles du blog relatent le rôle de Roger Abada au sein du groupe français de Résistance puis du Kamfgruppe à Auschwitz. Lire : Décembre 1942 : La Résistance à Auschwitz et la création du premier groupe français / 1943 : La Résistance à Auschwitz gagne du terrain. / L'aide des "45000" aux femmes de Birkenau / La Résistance des "45000" à Auschwitz : élargissement de la solidarité. / La Résistance des "45000" à Auschwitz 1943/1944 : Les "45000" entrent dans le "Kampfgruppe"
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11
Roger Abada est le responsable du groupe français du camp principal au sein du Comité
international de résistance puis du Kampfkruppe (groupe de combat) entre décembre 1942 et septembre 1944.
Le 7 septembre 1944, il fait partie des trente 45000 transférés à Gross-Rosen (matricule 40965) où il travaille dans un atelier de l’usine AEG. 

Evacuation Gross Rosen, Nordhausen
Le 10 février 1945, il est évacué vers Nordhausen, sous la neige en wagons découverts. Il note "2 wagons de cadavres à l'arrivé". Le camp est très dur et la nourriture très rare "3 semaines sans pain". 
Le 3 avril il note que le camp est bombardé à 16 h. Le 4 avril, nouveau bombardement à 9 heures. Il note "fuite des internés après le bombardement. Recherches des SS, fusillades dans les bois". Il les forcent à creuser leurs propres tombes. Les SS achèvent les malades à la mitraillette. Au cours d'un autre bombardement, le samedi 7 avril, Roger Abada, blessé, se cache dans une cave. Le mercredi 11 avril, à 12 h, les soldats américains libèrent le camp. Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Mais son retour est retardé par un début de gangrène, soigné à Dora dans un hôpital de campagne. 
A Dora, il consigne dans un petit carnet les principales étapes de leur déportation, une liste des survivants, le nom de quelques responsables français assassinés aux Blocks 5 et 7 (Varenne Georges, Jahan Yves, Drouillas Emile, Bonnifet Roger), ainsi que les noms des dirigeants autrichiens du Kampfgruppe pendus en 1944 (Rudolf Friemel, Ludwig Vessely, Ernst Burger). Le 11 avril 1945, des unités de la IIIe armée américaine libèrent le camp. Le dimanche 22 avril, il est conduit à l'aéroport de Nordhausen : il regagne la France par avion, départ 14 h 15 le mardi 24 avril, et commence sa convalescence au camp de Mourmelon, puis arrive à 20 heures au centre d'accueil de Chalons-sur-Marne le mercredi 9 mai. Il regagne Paris le lendemain à 11 h 26. Le 11 mai 1945 il arrive à Nice à 19 heures.
Le titre de "Déporté résistant" lui a été attribué.
Il épouse Nicole, Claudine, Angèle Chiaramello. Le couple aura deux enfants : Lionel et Valérie. Membre de la cellule du Belvédère (un village du haut-pays niçois), il est élu secrétaire fédéral du PCF des Alpes Maritimes.
Dans les années 1950, il rédige un récit de son activité au sein du Comité international de résistance à Auschwitz pour le Musée d’Etat d’Auschwitz-Bikenau. Ce témoignage sera utilisé par les historiens du Musée dans leurs ouvrages sur Auschwitz.
Cinq colonnes à la Une. Montage à partir document @ INA
Il retourne à Auschwitz pour le tournage d’un film télévisé d’une émission de grand reportage, Cinq colonnes à la Une, consacrée à Auschwitz, qui paraît en 1967.
Flers 1969, avec des "31000" 
pour l'enterrement d'Eugène Garnier
En 1969, il est présent lors de l'enterrement de son camarade Eugène Garnier et lors de l'inauguration de la plaque à son nom (sur la photo, il pose avec une délégation des "31000" rescapées du convoi du 24 janvier 1943 à Auschwitz).

Il enseigne à Paris au centre de rééducation pour travailleurs handicapés physiques (créé par l’USTM CGT), dont la mission dès 1937 est de « redonner la main aux ouvriers professionnels qui l’ont perdue pendant de longs mois de chômage. Permettre à nos camarades chômeurs qui sont manœuvres spécialisés de devenir professionnels et retrouver ainsi le chemin du travail ». Ce centre devient en 1950 le Centre Suzanne Masson, résistante décapitée à la hache à Hambourg en 1943. Roger Abada est séparé de son épouse et vit maritalement avec Lucette.
L'hommage du Patriote de Nice
Jusqu'à sa mort, le 4 septembre 1987, il eut à souffrir des séquelles de sa déportation.
Lors de ses obsèques, deux hommages lui ont été rendus par Lucien Ducastel au nom des "45.000", et par Romain Maurel (maire du Belvédère). 
Outre Lucien Ducastel, René Aondetto, Redné Besse et Gustave Raballand, rescapés du convoi étaient présents.
Plusieurs responsables du PCF 06, une délégation de la FNDIRP du Val-d'Oise, Pierre Albrand, président de la FNDIRP 06, maire de Cap d'Ail, Mario Papi, maire de Gattières, René Reghezza, maire de Roquebillières, les responsables du Patriote de Nice étaient également présents.
Gaston Plissonnier a adressé un message à sa famille, au nom du Comité central du PCF.

Note 1 : Son demi-frère, René Heitzler, né le 21 août 1924 est arrêté peu avant lui en 1941. il est libéré en 1942. Arrêté à nouveau, il est déporté comme résistant dans le convoi du 24 janvier 1943. Il meurt à Gusen, camp annexe de Mauthausen, le 26 janvier 1945.


Sources

  • Questionnaire biographique (contribution à l’histoire de la déportation du convoi du 6 juillet 1942), envoyé aux mairies, associations et familles au début de mes recherches, en 1987, rempli par Roger Abada.
  • Rencontre avec Roger Abada le 7 juillet 1987, deux mois avant sa mort.
  • Son carnet de Dora.
  • Flers 1969, photo in " Mémoire Vive" n° 30.
  • Cinq colonnes à la Une : www.ina.fr/video/CAF93016205
  • L'hommage du Patriote de Nice.
    Biographie réalisée en 2005, complétée en 2017 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com * Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

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