L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Guillard Raymond

Raymond Guillard le 8 juillet 1942

Matricule "45641" à Auschwitz

Raymond Guillard est né le 12 mars 1917 à Caen (Calvados) où il habite 74 rue de Falaise au moment de son arrestation. Il a une sœur, Marcelle.

Raymond Guillard est célibataire. Il est employé comme comptable.
L'Ouest-Eclair 30 janvier 1941
Militant des jeunesses communistes clandestines, il subit une première arrestation par la police française en janvier 1941, à son domicile, (avec André Montagne et Joseph Besnier). 
Motif invoqué «reconstitution de ligue dissoute, propagation des mots d’ordre de la IIIe Internationale, détention de tracts et collage de papillons», il est détenu à la prison de Caen en attente de leur procès qui a lieu le 14 mars 1941. C'est un tribunal français qui les condamne pour infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste). 
Condamnations le 14 mars 1941.
 6 mois de prison  pour Raymond Guillard
Raymond Guillard est condamné à 6 mois de prison, qu'il effectue à la maison d'arrêt de Caen. Il est libéré le 6 juillet 1941. 
Mais il est désormais dans les fichiers de la police.
Sa seconde arrestation se produit dans la nuit du 1er mai 1942 : il est arrêté à son domicile par un inspecteur de police, accompagné d’agents et de Feldgendarmen. 
Il figure en effet sur la liste de 120 otages « communistes et Juifs » établie par les autorités allemandes. Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants.  Lire dans le blog : 14 - Calvados Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942).
Il est emmené de nuit à la Maison centrale de la Maladrerie de Caen (dite également prison de Beaulieu), entassé avec d’autres militants caennais arrêtés le même jour, au sous-sol dans des cellules exiguës.  A la demande des autorités allemandes, Raymond Guillard et ses camarades sont conduits en autocars le 3 mai au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu'ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés. Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage André Montagne). Raymond Guillard y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage.
Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne, le 4 mai, en vue de sa déportation comme otage.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Raymond Guillard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Il est immatriculé le 8 juillet 1942
Raymond Guillard est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45641 ». Sa photo à Auschwitz a été identifiée par André Montagne.
Il est affecté à Birkenau au kommando d’épluchage des pommes de terre, en raison de son handicap (il avait un pied-bot).
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Raymond Guillard meurt à Birkenau, à une date mal établie. André Montagne l’a rencontré en septembre 1942 : « à cette période, il était mal en point » écrit-il.
Son nom ne figure pas dans « Les livres des Mort d’Auschwitz » qui comportent des lacunes à partir du 12 novembre 1942. Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date de son décès.
Une plaque commémorative du Train des 80 déportés où figure son nom a été inaugurée en 1987 par André Montagne et David Badache.
Celui-ci, un des 8 rescapés caennais et calvadosiens du convoi du 6 juillet 1942 à destination d’Auschwitz a rédigé de nombreux témoignages concernant la mort de ses 72 camarades à l’intention de leurs familles. Il se souvenait de beaucoup d’entre eux. Voici ce qu’il écrit de Joseph Besnier (45238) et de Raymond Guillard (45641) : mes deux camarades. impliqués comme moi en 1941 dans la même affaire des Jeunesses communistes clandestines et comme moi condamnés à de longs mois de prison. Joseph, le doux, le gentil cordonnier de Mondeville est décédé le 19 septembre 1942. Il n'avait que 21 ans. Raymond, Caennais, handicapé léger, ne pouvait survivre aux conditions de Birkenau où il est mort à une date imprécisée, sûrement courant octobre 1942. Il avait 25 ans

Sources
 
  • Fiche FNDIRP établie par son père : N° 8145.
  • Questionnaire rempli par sa sœur, Mme Marcelle Brichet (17 octobre 87)
  • Une lettre bouleversante de sa sœur à André Montagne (24-7-45).
  • Lettre de son père (6 janvier 46). Très amer, il évoque la situation politique, écrivant "les ennemis de classe relèvent la tête", ce qui lui rend encore plus douloureux le sacrifice de son fils.
  • Listes - incomplètes - du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Articles d'Ouest-Eclair in sgmcaen.free.fr/resistance/guillard-raymond.htm
Biographie rédigée en janvier 2001 (complétée en 2017) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association "Mémoire Vive". Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.comPensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

L'arrestation de Marcel Cimier à Caen



Extrait du journal de Marcel Cimier, écrit après son retour des camps
Récit dactylographié "Les incompris", écrit dans les années 1960 par Marcel Cimier (pages 3 à 10).

"Vers le 22 ou 23 avril 1942, survint le premier déraillement d'un train de permissionnaires allemands, je crois que le nombre de victimes fut de trente morts et d'une soixantaine de blessés. 
Ce déraillement avait été occasionné par sabotage : en effet, à 10 km de Caen sur la ligne Paris-Cherbourg, un rail dans toute sa longueur avait été déboulonné et enlevé : aussi les Allemands furieux avertirent la population caennaise que si pareil accident se renouvelait, les sanctions seraient plus terribles que pour ce premier (…). 
Récit dactylographié "Les incompris"
Un matin, c'était le 1er mai 1942, j'allais à vélo jusque chez monsieur Marie, mon patron, chez lui j'avais une course urgente à faire : sur mon parcours je voyais ambulances sur ambulances monter la rue de Falaise, prendre le boulevard Leroy pour gagner la route de Paris : aussi, arrivé chez mon patron, je lui fis part de ce que je venais de voir, mais il était déjà au courant de ce qui s'était produit, c'est-à-dire qu'un deuxième déraillement venait d'avoir lieu à la même place et le même rail avait encore été enlevé, le nombre de victimes était plus considérable que dans le premier et cela ne me fit pas pleurer, je vous l'assure, si bien que madame Marie intervenant m'en fit le reproche en me disant : "Oui c'est très joli tout cela, mais supposez qu'ils vous prennent comme otage et que vous soyez fusillé !" Je lui répondis que ce ne serait qu'un petit malheur. Elle ne pouvait mieux dire. J'étais couché depuis une heure à peine, une alerte venait de se terminer, il était onze heures et demie du soir, lorsque j'entendis frapper fortement à ma porte. Ma femme inquiète me dit : "Va voir". Mascotte, une superbe groenendael, était à l'affût, prête à bondir sur le premier qui allait pénétrer ; aussi, après l'avoir solidement prise à son collier, j'ouvris. Aussitôt un agent suivi d'un deuxième firent irruption dans la pièce et me demandèrent sur un ton peu aimable : - C'est toi Cimier ? - Moi-même, leur répondis-je. Et après avoir mis ma chienne en sûreté, je m'habillais car j'avais compris, surtout lorsque je vis derrière la porte restée entrouverte se tenait une sentinelle allemande, baïonnette au canon. 
Ma femme voulait savoir. Elle aussi commençait à comprendre, aussi les agents passèrent-ils dans la chambre et lui dirent que le grand patron voulait avoir un petit renseignement de ma part et que dans un quart d'heure, je serais de retour, mais ils ne la méprirent pas, car on ne venait pas à pareille heure chercher des gens pour de simples bagatelles. Aussi, après avoir embrassé mes trois enfants dont la plus jeune n'avait que trois mois et demi, je m’approchais de ma femme et je lui dis de faire bien attention aux enfants et d'avoir confiance et courage. Elle avait le visage inondé de larmes et ne voulait pas me lâcher la main qu'elle m'avait prise. Ce fut pour moi le moment le plus dur de ma vie, c'est sur cette vision que plus tard dans les bagnes nazis je fis cette chanson :
Oh ! que de rêves insensés. Que je subis ici chérie. Ne retrouverai-je que ruines. De mes amours, de mes pensées. Je revois mon logis Comme je l'ai quitté. Ma femme, mes enfants Tous pleurant. Je te vois, toi chérie Dans notre grand lit Me serrer la main et gémir. Mes pensées sont ici, toutes concentrées. Dans cette vision de 1er mai. Pour vous seuls mes amours. J'écris ce sombre jour. La réalité du passé.
Je me suis donc mis à leur disposition, et à pied, ils m'emmenèrent au central de police. Là étaient déjà des camarades de connaissance politique (1) et même de non politique, mais qui avaient commis la faute d'être Juifs, ceux-ci étaient les plus accablés. Je vis mon commissaire de police qui me salua ironiquement lorsque je lui demandai si c'était pour la fusillade. Il me dit d'un air où tout doute était impossible : "Tu n'es pas un gosse ! ".
Je pris congé de lui, c'est-à-dire que je me mis à l'écart, puis je parlais au père de mon camarade Roger Bastion (2), qui venait d'être arrêté à la place de ce dernier. Quand tout à coup, quelle surprise, mon neveu Roger Pourvendier faisait son entrée lui aussi, encadré par deux agents. M'apercevant, il vient à moi en me disant : "Ah ! Mon pauvre, c'est à n'y rien comprendre, je crois qu'on est pris et bien pris, qu'en penses-tu ? " Je lui répondis : "Il faut s'attendre au pire, car on doit en arrêter quatre-vingts et cela est un mauvais chiffre". Il ne me répondit pas, son silence valait mieux que des paroles. Notre discussion fut interrompue par une scène des plus odieuses. En effet, le docteur Pecker, qui venait d'être arrêté comme nous, ayant aperçu le chef de la Sûreté, monsieur Chate, alla vivement lui demander pourquoi on l'avait arrêté ; mais il ne put poursuivre longtemps ses récriminations, car d'un geste brusque qui souffleta la joue du docteur, il le bouscula en lui disant : "Sale juif, je vous aurai tous". Et s'adressant à nous, il nous dit : "Vous aussi sales communistes, demain la ville de Caen sera bien débarrassée de vos sales g... ". "Avec cela mon neveu et moi avions compris. Nous passâmes tous à l'identité. Lorsqu’arriva mon tour, ayant oublié mes papiers, je dis au secrétaire : "Mais je pourrais aller les chercher". Il me répond : "Je m'en remets à votre parole". Aussi je ne puis m'empêcher de lui dire : "C'est bien la première fois que vota ne la mettez pas en doute". Il est vrai que j'étais connu de beaucoup d'agents, ma vie politique n'avait pas été sans accrocs, bien des fois ces braves agents - que je pardonne car ils n'étaient que de pauvres comparses n'obéissant qu'aveuglément à des lois - m'arrêtaient soit à la sortie d'une réunion ou de collage d'affiches sur un mur soi-disant interdit à tout collage. Mais nous n'avions rien à dire, et, en plus on vous administrait un bon "passage à tabac". "
La maison centrale de Beaulieu (quartier de La Maladrerie)
Puis lorsque tout le monde fut passé à l'identité, les agents nous mirent les menottes et nous dirigèrent quatre par quatre en traction avant à la centrale de Beaulieu. Là nous fûmes enfermés dans les cellules du sous-sol, appelées "mitard". Auparavant, on nous avait prélevé tout, montre, bijoux, portefeuille, tabac. etc." 
Le lendemain vers onze heures du matin, on nous fit monter dans d'autres cellules, où Ià enfin je pus respirer un peu d'air pur par les barreaux de la petite fenêtre demeurée ouverte, il faisait un temps superbe, je regardais le soleil, j’étais jaloux de lui qui allait vivre son éternité et moi, peut-être ce soir, demain allait être rayé du nombre des vivants. Dans ma cellule nous étions quatre, j'étais avec trois juifs français, le docteur Pecker que je connaissais depuis longue date, un fleuriste de la rue St Jean et dont je ne me souviens plus du nom (3) et un contrôleur des indirects nommé Doktor (4), lui, avait bon moral mais le perdit par la suite au camp d'extermination d'Auschwitz où il se suicida en se jetant par la fenêtre d’un troisième étage quinze jours après notre arrivée. Enfin le dimanche midi, on reçut chacun de quoi faire une cigarette et notre repas sommaire composé de topinambours non épluchés, on reçu un verre de vin rouge, les camarades pensèrent que le rhum étant rare, ils l'avaient remplacé par le vin. Vers les quatre heures de l’après-midi, nos geôliers nous ouvrirent les portes de nos cellules en nous criant « Vous êtes libres ». Malheureusement il n'en était rien, car, après être descendus un par un, et que l'on eut à nouveau pris notre état de famille, deux cars nous attendaient dans la cour avec des agents. Lorsque nous fumes tous installés dans les cars, la premère porte s'ouvrit, puis la deuxième démasquant la rue, et une cinquantaine de personnes se pressaient pour nous voir passer, personne d'entre nous ne disait mot, tous comprenaient que le stand de tir du 434e d'artillerie n'était pas loin. Arrivés dans le centre de la ville près du palais de justice, je profitais d'un embouteillage pour griffonner un mot que je fis expédier par un garçon à vélo, à l'adresse de ma femme. Je l'avais conçu ainsi "Je t'envoie mon dernier adieu, je suis très courageux, sois de même et fais bien attention aux enfants ».
Mon neveu en avait profité lui aussi pour écrire au verso un mot d'adieu pour ma nièce (sa femme) et sa petite Monique.
Le Lycée Malherbe (grand Lycée ) en 1944

Les cars reprenant leur route pénétrèrent au Lycée Malherbe et des soldats allemands nous attendaient avec mitrailleuses et mitraillettes. Aussitôt, sur un ton autoritaire, ils nous firent descendre des voitures, où un interprète Allemand nous dit en parfait français «  Si quelqu'un d'entre vous cherche à fuir, il sera fusillé sur le champ et après nous avoir mis un par un, nous entrâmes dans le lycée, où nous fûmes entassés vingt par vingt dans des petites pièces du deuxième étage, une sentinelle allemande, baïonnette au canon en interdisait la sortie. Une heure après, une table et une chaise furent amenées et l'interrogatoire commença, et ce ne fut qu'à ce moment là lorsque nous pénétrâmes dans le lycée, que nous fûmes mis entre les mains des autorités allemandes.
J'accuse de complicité le commissaire de police du Central qui, lorsque les pauvres femmes qui ne savaient pas depuis trois jours ce qu'était devenu le fils ou le mari, ce commissaire de police ainsi que le directeur de la prison de Beaulieu, n’ont rien fait dans ce sens pour rassurer les familles.
Nous déclinâmes à nouveau notre situation de famille et sur un ton plein de menaces, l'interrogatoire commença. Lorsque mon tour arriva, Il me demanda ce que je connaissais de l'accident « Réfléchissez bien, votre vie est en jeu et surtout n’omettez rien qui puisse être pour nous une piste. Pensez à vos camarades ».

D'une voix calme, je lui répondis que je ne connaissais rien et à franchement parler, je me pouvais dire le contraire, j’étais complètement ignorant de cette affaire. Sur le moment, ma réponse ne paru pas lui plaire, mais prenant un visage souriant, il me dit « je m'en doutais ». Me renvoyant à ma place, il passa au tour d'un autre. l'interrogatoire se poursuivit tard dans la nuit,  puis vers une heure, l'interprète allemand prit congé de nous, puis revint dix minutes plus tard nous annoncer que nous avions jusqu'à quatre heures pour réfléchir et donner le nom ou les noms des coupables. Passée cette heure, l'irréparable serait accompli puis s'en alla. Nous nous  allongeâmes tous sur le plancher afin de détendre nos nerfs mis à rude épreuve depuis trois Jours et je m’endormis. Un bruit de pas me tira de mon sommeil, je ne levais, tous mes camarades étaient déjà debout semblant attendre quelque chose, je demandais l'heure, il était quatre heures. L'instant était arrivé, au même moment, la sentinelle « présenta arme" et un officier Allemand se présenta dans l'encadrement de la porte, portant un pli qu'il déplia devant nous. Puis après avoir recommandé le silence (chose inutile, car on aurait entendu une mouche voler) et avoir promené son regard autour de la salle, il lut "Le commandant de la place de Caen Ester, vient de vous gracier de la peine de mort et condamne celle-ci à la déportation". Vous pouvez le remercier nous dit-il, puis il se retira. Un grand soupir s'échappa de toutes les poitrines, car tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Une heure après, on nous apporta du café bien chaud et en même temps, nous avions l'autorisation d'écrire et de faire venir nos parents, nos femmes et enfants, car nous devions partir le soir.
Avec quel plaisir je revis ma femme qui était accourue dans les premières avec les enfants. Je descendis dans la cour où je pus conter mes heures d'angoisses passées depuis trois jours, mais il fallu se quitter et je la regardais partir avec ses trois enfants (dont ma dernière n'avait que trois mois et demis) me disant, quand la reverrai-je ? Quelles souffrances endurera-t-elle jusqu'à mon retour ? Si je reviens un jour ! Puis ce fut le départ en camion jusqu'à la gare de la Petite vitesse, là, deux wagons à bestiaux nous attendaient où nous fumes parqués au nombre de quarante cinq à cinquante (car il faut dire qu'après avoir été graciés, une vingtaine d'autres personnes furent arrêtées et joint à nous).
Puis les portes furent fermées et des fils de fer barbelés condamnaient les lucarnes, et ce fut le départ vers l’inconnu, car nous ne savions pas où nous allions. Ce n’est qu’à mi-chemin que nous sûmes que nous allions être dirigés sur le camp d’otages de Compiègne. Tard dans la soirée, nous débarquions à la gare où nous fûmes acheminés à pied sur le camp de Royallieu".
  • Note 1 : Des communistes comme lui
  • Note 2 : Lui aussi membre du Parti communiste. Son fils Roger Bastion est né le 30 juillet 1913 à Châteaubriant, forgeron-ajusteur. Secrétaire régional du Parti communiste du Calvados, il fut arrêté par la police judiciaire de Paris le 18 février 1942 en gare de Cherbourg, dans le cadre de l’affaire Pican-Cadras, en même temps que plusieurs autres dirigeants communistes clandestins de Basse-Normandie.  Il est fusillé comme otage le 21 septembre 1942 au Mont-Valérien (biographie complète dans Le Maitron, dictionnaire du mouvement ouvrier).
  • Note 3 : il s'agit d'Armand Bernheim
  • Note 4 : Voir sa biographie :  Jean Doktor
Lire dans le blog : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942) et la note du Préfet de Police de Paris à propos du sabotage de Moult-Argences : Collaboration de la Police français (note du Préfet de police, François Bard).

Transcription © Pierre Cardon


MORIN, François, Eugène, Hyppolite


François Morin est né le 13 août 1906 à Notre-Dame du Touchet (Manche). Il habite route de Vaux à Bayeux (Calvados) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Rosalie Perrouault, 24 ans et de François Morin, 29 ans, son époux. 
Il est l’aîné de 5 enfants : il a 2 sœurs (Marie et Germaine) et deux frères (Armand et Marcel).
Il est marié, père de 5 enfants.

Il est bûcheron. Militant communiste, il est arrêté le 1er mai 1942. L’arrestation de François Morin a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. 24 otages sont fusillés le 30 avril.

Lettre du Comité de Libération de Bayeux 
à André Montagne (18 juillet 1945).
Lire dans le blog : Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942) et la note du Préfet de Police de Paris à propos du sabotage de Moult-Argences : Collaboration de la Police français (note du Préfet de police, François Bard).
Sa femme décrit les circonstances de cette arrestation, les 2 jours passés à la gendarmerie de Bayeux, et le 3 mai, le départ en camion pour Caen.
A la demande des autorités allemandes, François Morin et ses codétenus sont conduits en autocars le 3 mai au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu'ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés.
Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage André Montagne). François Morin y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage.
Sa femme a reçu une carte le 30 mai, donnant quelques nouvelles.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
François Morin est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu.
Le numéro « 45889 ? » figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain correspond à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules, qui n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il était donc hasardeux de maintenir ce numéro en l’absence de nouvelles preuves.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
François Morin meurt à Auschwitz le 19 septembre1942 d’après les registres du camp.
Le titre de «Déporté politique» lui a été attribué.
Il a été déclaré "Mort pour la France".
Après la Libération, le Comité de libération de Bayeux s'adresse le 16 juillet 1945 à un rescapé, André Montagne afin de lui demander s'il peut donner des nouvelles de plusieurs déportés de cette ville, dont François Morin (document reproduit en haut de page).
Monument aux morts de Bayeux
Points rouges, les "45.000" 
Son nom et celui de ses camarades déportés à Auschwitz sont inscrits sur le monument aux morts de la commune.
Une plaque commémorative collective a été apposée le 26 août 1987 à la demande de David Badache et André Montagne, deux des huit rescapés calvadosiens du convoi. Le nom de François Morin est inscrit sur la stèle à la mémoire des caennais et calvadosiens arrêtés en mai 1942. Située esplanade Louvel, elle a été apposée à l'initiative de l'association "Mémoire Vive", de la municipalité de Caen et de l'atelier patrimoine du collège d'Evrecy. Elle est honorée chaque année. 

Sources
  • Deux lettres de sa veuve à André Montagne (juillet 46).
  • Lettre du Comité de Libération (18 juillet 1945).
  • Renseignements fournis par Jean Quellien, historien. février 1992.
  • Témoignage de Marcel Cimier.
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés). 
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, Caen.
  • Photos collection Collection “guittmfm”, son neveu, in site « Mémoire Vive » et arbre généalogique "Guittmich" in Geneanet.
Biographie rédigée en janvier 2001, complétée en 2017,  par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association « Mémoire Vive ». Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com * 

Témoignage de Maria Rabaté


Maria Rabaté (1) : quelques notes sur René Amand (février 1973)

"Amand, c'est pour moi le souvenir d'un grand garçon blond, de haute stature, sportif, sérieux, calme et enthousiaste tout à la fois, que Rabaté (2) et moi avons connu en septembre 1940, alors que nous avions repris contact avec le P.C. à Niort chez le camarade Boisseau - le représentant du Comité Central qui nous mit alors en relation avec les camarades de Poitiers.
Amand, c'est celui avec qui nous avions les réunions de la direction clandestine : elles se tenaient chez sa soeur Anaïs Lavigne qui, avec son mari Marcel, et nous deux - Rabaté et moi - appartenait à cette direction.
Amand, c'est le souvenir toujours si vivant et que je "revois" chaque fois que le train longe le Clain entre Jaunay et Poitiers : le dimanche qui précéda l'entrée de Hitler en U.R.S.S. nous avions décidé de tenir en plein air - en une sorte de pique-nique - la réunion classique de direction. Les enfants des uns et des autres étaient des nôtres, jouant au bord du Clain et dans la prairie.
René Amand en 1928
Il y avait Amand, les Lavigne (3), les Verdon (Henri, qui allait être déplacé, et sa femme, institutrice à Neuville), Octave et moi. En fin d'après-midi, pour ne pas rentrer ensemble, ce fut "l'au revoir" - qui allait devenir l'adieu. Avec les Verdon, nous prîmes la route.
Brutalement, peu d'heures après, nous apprenions l'attaque hitlérienne et l'arrestation, aux Routes Economiques, de René.
Et je terminerai par ces mots : Amand c'est celui à qui nous avons fait confiance. Il savait qui nous étions, il savait où nous habitions (chez Jeanne Massé qui, arrêtée elle aussi, le même jour qu'Amand, ne "parla" pas). Nous savions quel militant intègre il était et qu'il "ne parlerait pas" : plusieurs jours nous sommes restés dans notre logis sans être aucunement inquiétés, si par ailleurs nous étions inquiets pour lui.
Amand, un communiste, solide au poste, un militant, un patriote : notre confiance était bien placée".
Maria Rabaté
Octave Rabaté
  • Note 1 : Maria Rabaté, née Bernuchon le 3 juillet 1900 à Moncontour, institutrice de formation. Pendant l’Occupation, dès septembre 1940 « Ayant renoué le contact avec le Parti, elle milita clandestinement dans la Vienne puis, pendant l’Occupation, seconda Octave Rabaté en Charente-Inférieure et Loire-Inférieure. Après l’arrestation de ce dernier, elle regagna Paris puis fut nommée responsable des Femmes patriotes de Normandie, organisation rattachée au Front national. À partir de mai 1943, elle assuma la direction des Comités féminins de la zone Nord avec Claudine Chomat. Ces comités devaient donner naissance à l’Union des femmes françaises dont Maria Rabaté devint l’une des dirigeantes » (Le Maitron).  Membre du Comité Parisien de la libération, Maria Rabaté est élue Conseillère municipale de Paris et Vice-Présidente du Conseil Général de la Seine (1945-1947). Elles est élue députée de la Seine du 10 novembre 1946 au 8 décembre 1958. Chevalier de la Légion d’Honneur. Elle est décédée le 9 février 1985. Photo © Assemblée nationale.
  • Note 2 : Octave Rabaté, né le 13 mai 1899 à Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir), ouvrier mécanicien ; secrétaire des Jeunesses communistes (1923), secrétaire de la Fédération unitaire des Métaux et membre de la commission exécutive de la CGTU (1923-1927). Il assure le secrétariat du mouvement Amsterdam-Pleyel à la demande d’Henri Barbusse. Pendant l’occupation il est arrêté avec par la police française le 28 mars 1942 à Saintes. Torturé, condamné à mort, il échappa à l’exécution et fut déporté en avril 1943 à Mauthausen. Nommé à la tête du triangle de direction de la résistance communiste française à l’intérieur du camp, il fut coopté à la direction de l’organisation de résistance internationale du camp (Le Maitron). Après guerre il est chef de la rubrique social à l'Humanité. Octave Rabaté est mort le 8 juillet 1964 à Hôpital Foch de Suresnes. Photo © ANACR 19è.
Anaïs Amand-Lavigne
Marcel Lavigne
  • Note 3 : Les Lavigne : Louise Amand, sœur de Marcel Amand, dite Anaïs ou "Nayette", piqueuse en chaussures est l’épouse de Marcel Lavigne. Arrêtée le 25 mars 1942 avec son mari. Déportée le 24 janvier 1943 (convoi dit des 31.000") meurt à Auschwitz le 5 mars 1943. Elle avait 39 ans. Photo © Archives de la Préfecture de Police de Paris. Marcel Lavigne, électricien, est fusillé au Mont-Valérien le 21 septembre 1942 (arrêté comme otage après l’incendie du cinéma Rex). Il avait 32 ans. Photo d'identité © Le Maitron.
  • Note 4 : Jeanne Massé. Arrêtée le 23 juin 1941 avec Simone Boisson et Isabelle Douteau, elle est internée au fort de Romainville d’où elles seront libérées. 
Sources : Lettre envoyée au Patriote Résistant en février 1973 (dossier Roger Arnould). Recherches et Maquette ©  Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon

OSTORERO Maurice

Maurice Ostorero © Roger Ostorero 
Matricule "45941" à Auschwitz

Rescapé

Maurice Ostorero est né le 3 février 1910 à Thil (Meurthe-et-Moselle), il y habite, au 8 cité Sors, au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marceline Dondelinger, 22 ans et de Félice Ostorero, 25 ans, né à Giaveno (Italie), son époux.
Il a 1 sœur, Marie et 3 frères, Roger, Justin et Eugène.
Fils de mineur, il a été mineur de fer, puis cheminot (machiniste de locomotive).
Délégué mineur, syndicaliste CGT, Maurice Ostorero est militant actif du Parti communiste et du Comité de soutien à l'Espagne républicaine.
Conscrit de la classe 1930, il est appelé au service militaire, qu’il effectue au 38e Régiment d’aviation à Thionville.
Le 18 mars 1938 à Thil, il épouse Marie Louise Flamion. Le couple aura une fille, Colette.
Avec l'Occupation, il est arrêté une première fois le 26 juillet 1941, après une distribution de tracts "de propagande anti-allemande".
Placé en liberté surveillée, Maurice Ostostero est repris comme otage, le 21 février 1942, à son domicile, par des Feldgendarmen, au cours de l'arrestation de masse qui fait suite au sabotage du transformateur d'Auboué (dans le dossier du tribunal allemand on peut noter, de deux écritures différentes, les mention "déportation" et "communiste" entouré de rouge). Lire le récit du sabotage du transformateur d’Auboué, dans la nuit du 4 au 5 février 1942.
Maurice Ostorero est écroué à la prison de Longwy, puis interné le 29 février 1942 au camp d'Ecrouves, près de Toul. Le 5 mars, il est remis aux autorités allemandes (Feldkommandantur 591) à leur demande. Le dossier du tribunal allemand porte la mention "déportation" et "communiste" (entouré au crayon rouge).
Celles-ci l’internent le 5 mars 1942 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) en vue de sa déportation comme otage.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Maurice Ostorero est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Dessin de Franz Reisz, 1946
Maurice Ostorero est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45941".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Maurice Ostorero, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments (en application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres). Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le blog : Le droit d'écrire pour les détenus politiques français.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec les trois quarts des “45000” d’Auschwitz pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent). Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Un groupe de 31 survivants est transféré le 28 août pour Flossenbourg, un autre groupe de 30 pour Sachsenhausen le 29 août 1944. Un troisième groupe de 30 quitte Auschwitz pour Gross-Rosen le 7 septembre.
Le 28 août 1944 il est transféré à Sachsenhausen. Il y est affecté au Kommando des routes.
Il est libéré à Oranienbourg le 25 mai 1955.
Maurice Ostorero est homologué "Déporté politique".
Le titre de "Déporté résistant" lui est refusé au motif : "otage arrêté au cours d'une rafle".
Après la Libération, il est élu au Conseil municipal de Thil (il aurait été maire-adjoint d'après Giobbé Pasini).
Maurice Ostorero meurt à Villerupt le 25 avril 1959.

Sources
  • Correspondance avec Madame Colette Speziale, sa fille.
  • Témoignage de Giobbé Pasini (22 juin 1973).
  • R. Piva (adjoint au Maire : 24 mai 1989)
  • M. Gilbert Schwartz, président départemental de la FNDIRP (1989).
  • Mairies de Thil et de Villerupt .
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Val de Fontenay novembre 1993.
  • Photo © Roger Ostorero, in site  "Mémoire vive".
  • Arbre généalogique de Mme Aurore Girod.
Biographie rédigée en juin 1997, complétée en 2017, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005), à l’occasion de la conférence donnée le 5 juillet 1997 à Homécourt, initiée par la CGT d’Homécourt et le PCF de la vallée de l’Orne. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

CHARLES, Eugène, Joseph, Théodore



Eugène Charles
Matricule "45354" 
à Auschwitz


Rescapé

Eugène Charles est né le 9 octobre 1913 à Nantes (Loire-Atlantique). Il habite à Nantes au 16 rue Sainte-Anne au moment de son arrestation. Il est marié, et travaille comme forgeron aux Chantiers de Bretagne depuis 1934.
Il est le secrétaire de la cellule du Parti communiste de Sainte-Anne à Nantes, il y milite avec André Lermite (45785 mort à Auschwitz), Marguerite Joubert sa femme, Alphonse Braud (mort à Auschwitz) et le responsable de Nantes, Raymond Sémat.
A la déclaration de guerre, il est "affecté spécial" aux Chantiers de Bretagne. Aussitôt les Chantiers occupés par les Allemands, Eugène Charles et ses camarades communistes (Gaby Goudy est son responsable) mettent en place une organisation clandestine. Leur mission : effectuer des sabotages sur les presses et des outillages, ralentir le travail et distribuer des tracts contre l'occupant et le régime de Vichy qui pratique la collaboration.
Eugène Charles est arrêté le 23 juin 1941 à son domicile par les Allemands, dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theoderich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française.
Il est interrogé par un officier qui parle parfaitement le français et qui lui fait la liste détaillée de ses activités militantes d'avant-guerre. Ce qui montre que les Allemands tenaient ces renseignements des autorités françaises. Il est ensuite incarcéré à la prison du Champ de Mars de Nantes, puis transféré au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122), le 13 juillet. Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Eugène Charles est déporté comme otage communiste à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de laWehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Le 8 juillet 1942
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45.354". 
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
La forge
Il est affecté au Kommando de la Forge. 
Il y travaille avec Ferdinand Bigaré, Raymond Boudou, Gabriel Lacassagne, Marceau Lannoy, Jules Le Troadec et Victor Louarn.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.
Le 7 septembre 1944, il fait partie du groupe des 29 "45.000" transférés à Gross-Rosen, où il reçoit le matricule "40985".
Eugène Charles y contracte un érésipèle dont il guérit grâce aux soins d'un médecin polonais qui travaille comme détenu à l'infirmerie du camp. 
Il est ensuite évacué sur le camp d'Hersbrück le 22 mars 1945 (matricule 84391), puis vers Dachau où il arrive le 24 avril. Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Il est libéré le 29 avril par l'armée américaine et rapatrié à Nantes le 19 mai 1945, via Paris (Hôtel Lutétia).
Il reprend sa place aux Chantiers de Bretagne jusqu'en 1963, mais à la suite d'une grave opération - liée aux séquelles de sa déportation - il doit renoncer à travailler.
Mars 1980 de bas en haut
René Aondetto, Eugène Charles et
 Marie-Claude Vaillant-Couturier
Il reçoit la carte de "Déporté Résistant" le 9 janvier 1956, et possède plusieurs décorations : la Médaille militaire, la Croix des Volontaires de la Résistance, la Légion d'Honneur (chevalier, puis officier). 
Eugène Charles, années 70
Militant de la FNDIRP, il participe aux rassemblements des "45.000" (ci-contre Photo du rassemblement des "45000" et des "31000" au Havre en mars 1980 : derrière lui Marie Claude Vaillant Couturier pose une main sur son épaule. Devant lui René Aondetto).
Compiègne 1982
En 1982, lors du quarantième anniversaire du départ de son convoi, célébré le 27 juin en présence de Marcel Paul, il est présent à Compiègne, avec Lucien Ducastel, Georges Dudal, Fernand Devaux et Eugène Charles (qu'on reconnait porteur de lunettes sur sa gauche).
Eugène Charles est mort le 14 décembre 1996.

Sources
  • Lettres d'Emmanuel Michel au Patriote Résistant (1972).
  • Correspondance (1979-1980)
  • Questionnaire biographique rempli par Eugène Charles le 21 octobre 1987.
  • Photo FNDIRP.
  • Cassette enregistrée à Rambouillet lors d'une rencontre entre les rescapés du convoi. Robert Gaillard y décrit les souffrances de son camarade, et parle de lui avec admiration.
  • Photo du 27 juin 1982 prise par Roger Arnould.
Biographie rédigée en avril 2002 (complétée en 2009 et 2017) pour la deuxième exposition de l’AFMD de Nantes, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.comPensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.