L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


OSTORERO Maurice

Maurice Ostorero © Roger Ostorero 
Matricule "45941" à Auschwitz

Rescapé

Maurice Ostorero est né le 3 février 1910 à Thil (Meurthe-et-Moselle), il y habite, au 8 cité Sors, au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marceline Dondelinger, 22 ans et de Félice Ostorero, 25 ans, né à Giaveno (Italie), son époux.
Il a 1 sœur, Marie et 3 frères, Roger, Justin et Eugène.
Fils de mineur, il a été mineur de fer, puis cheminot (machiniste de locomotive).
Délégué mineur, syndicaliste CGT, Maurice Ostorero est militant actif du Parti communiste et du Comité de soutien à l'Espagne républicaine.
Conscrit de la classe 1930, il est appelé au service militaire, qu’il effectue au 38e Régiment d’aviation à Thionville.
Le 18 mars 1938 à Thil, il épouse Marie Louise Flamion. Le couple aura une fille, Colette.
Avec l'Occupation, il est arrêté une première fois le 26 juillet 1941, après une distribution de tracts "de propagande anti-allemande".
Placé en liberté surveillée, Maurice Ostostero est repris comme otage, le 21 février 1942, à son domicile, par des Feldgendarmen, au cours de l'arrestation de masse qui fait suite au sabotage du transformateur d'Auboué (dans le dossier du tribunal allemand on peut noter, de deux écritures différentes, les mention "déportation" et "communiste" entouré de rouge). Lire le récit du sabotage du transformateur d’Auboué, dans la nuit du 4 au 5 février 1942.
Maurice Ostorero est écroué à la prison de Longwy, puis interné le 29 février 1942 au camp d'Ecrouves, près de Toul. Le 5 mars, il est remis aux autorités allemandes (Feldkommandantur 591) à leur demande. Le dossier du tribunal allemand porte la mention "déportation" et "communiste" (entouré au crayon rouge).
Celles-ci l’internent le 5 mars 1942 au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) en vue de sa déportation comme otage.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Maurice Ostorero est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Dessin de Franz Reisz, 1946
Maurice Ostorero est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45941".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Maurice Ostorero, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments (en application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres). Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le blog : Le droit d'écrire pour les détenus politiques français.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec les trois quarts des “45000” d’Auschwitz pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent). Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Un groupe de 31 survivants est transféré le 28 août pour Flossenbourg, un autre groupe de 30 pour Sachsenhausen le 29 août 1944. Un troisième groupe de 30 quitte Auschwitz pour Gross-Rosen le 7 septembre.
Le 28 août 1944 il est transféré à Sachsenhausen. Il y est affecté au Kommando des routes.
Il est libéré à Oranienbourg le 25 mai 1955.
Maurice Ostorero est homologué "Déporté politique".
Le titre de "Déporté résistant" lui est refusé au motif : "otage arrêté au cours d'une rafle".
Après la Libération, il est élu au Conseil municipal de Thil (il aurait été maire-adjoint d'après Giobbé Pasini).
Maurice Ostorero meurt à Villerupt le 25 avril 1959.

Sources
  • Correspondance avec Madame Colette Speziale, sa fille.
  • Témoignage de Giobbé Pasini (22 juin 1973).
  • R. Piva (adjoint au Maire : 24 mai 1989)
  • M. Gilbert Schwartz, président départemental de la FNDIRP (1989).
  • Mairies de Thil et de Villerupt .
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Val de Fontenay novembre 1993.
  • Photo © Roger Ostorero, in site  "Mémoire vive".
  • Arbre généalogique de Mme Aurore Girod.
Biographie rédigée en juin 1997, complétée en 2017, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005), à l’occasion de la conférence donnée le 5 juillet 1997 à Homécourt, initiée par la CGT d’Homécourt et le PCF de la vallée de l’Orne. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

CHARLES, Eugène, Joseph, Théodore



Eugène Charles
Matricule "45354" 
à Auschwitz


Rescapé

Eugène Charles est né le 9 octobre 1913 à Nantes (Loire-Atlantique). Il habite à Nantes au 16 rue Sainte-Anne au moment de son arrestation. Il est marié, et travaille comme forgeron aux Chantiers de Bretagne depuis 1934.
Il est le secrétaire de la cellule du Parti communiste de Sainte-Anne à Nantes, il y milite avec André Lermite (45785 mort à Auschwitz), Marguerite Joubert sa femme, Alphonse Braud (mort à Auschwitz) et le responsable de Nantes, Raymond Sémat.
A la déclaration de guerre, il est "affecté spécial" aux Chantiers de Bretagne. Aussitôt les Chantiers occupés par les Allemands, Eugène Charles et ses camarades communistes (Gaby Goudy est son responsable) mettent en place une organisation clandestine. Leur mission : effectuer des sabotages sur les presses et des outillages, ralentir le travail et distribuer des tracts contre l'occupant et le régime de Vichy qui pratique la collaboration.
Eugène Charles est arrêté le 23 juin 1941 à son domicile par les Allemands, dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theoderich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française.
Il est interrogé par un officier qui parle parfaitement le français et qui lui fait la liste détaillée de ses activités militantes d'avant-guerre. Ce qui montre que les Allemands tenaient ces renseignements des autorités françaises. Il est ensuite incarcéré à la prison du Champ de Mars de Nantes, puis transféré au camp allemand de Compiègne (Frontstalag 122), le 13 juillet. Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Eugène Charles est déporté comme otage communiste à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les «judéo-bolcheviks» responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de laWehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Le 8 juillet 1942
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45.354". 
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz (1) a été retrouvée parmi celles que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz.  Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale"
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
La forge
Il est affecté au Kommando de la Forge. 
Il y travaille avec Ferdinand Bigaré, Raymond Boudou, Gabriel Lacassagne, Marceau Lannoy, Jules Le Troadec et Victor Louarn.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.
Le 7 septembre 1944, il fait partie du groupe des 29 "45.000" transférés à Gross-Rosen, où il reçoit le matricule "40985".
Eugène Charles y contracte un érésipèle dont il guérit grâce aux soins d'un médecin polonais qui travaille comme détenu à l'infirmerie du camp. 
Il est ensuite évacué sur le camp d'Hersbrück le 22 mars 1945 (matricule 84391), puis vers Dachau où il arrive le 24 avril. Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Il est libéré le 29 avril par l'armée américaine et rapatrié à Nantes le 19 mai 1945, via Paris (Hôtel Lutétia).
Il reprend sa place aux Chantiers de Bretagne jusqu'en 1963, mais à la suite d'une grave opération - liée aux séquelles de sa déportation - il doit renoncer à travailler.
Mars 1980 de bas en haut
René Aondetto, Eugène Charles et
 Marie-Claude Vaillant-Couturier
Il reçoit la carte de "Déporté Résistant" le 9 janvier 1956, et possède plusieurs décorations : la Médaille militaire, la Croix des Volontaires de la Résistance, la Légion d'Honneur (chevalier, puis officier). 
Eugène Charles, années 70
Militant de la FNDIRP, il participe aux rassemblements des "45.000" (ci-contre Photo du rassemblement des "45000" et des "31000" au Havre en mars 1980 : derrière lui Marie Claude Vaillant Couturier pose une main sur son épaule. Devant lui René Aondetto).
Compiègne 1982
En 1982, lors du quarantième anniversaire du départ de son convoi, célébré le 27 juin en présence de Marcel Paul, il est présent à Compiègne, avec Lucien Ducastel, Georges Dudal, Fernand Devaux et Eugène Charles (qu'on reconnait porteur de lunettes sur sa gauche).
Eugène Charles est mort le 14 décembre 1996.

Sources
  • Lettres d'Emmanuel Michel au Patriote Résistant (1972).
  • Correspondance (1979-1980)
  • Questionnaire biographique rempli par Eugène Charles le 21 octobre 1987.
  • Photo FNDIRP.
  • Cassette enregistrée à Rambouillet lors d'une rencontre entre les rescapés du convoi. Robert Gaillard y décrit les souffrances de son camarade, et parle de lui avec admiration.
  • Photo du 27 juin 1982 prise par Roger Arnould.
Biographie rédigée en avril 2002 (complétée en 2009 et 2017) pour la deuxième exposition de l’AFMD de Nantes, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.comPensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

NAGLIOUCK Daniel


Daniel Nagliouck @ DR
Matricule "45918" à Auschwitz

Rescapé

Daniel Nagliouck est né à Kolki Loutche en Ukraine, le 18 octobre 1897.
Il est domicilié 35 rue du Pré de la Bataille (1) à Rouen (Seine-Maritime) au moment de son arrestation.
Pendant la première guerre mondiale, en 1916, il fait partie du corps expéditionnaire russe en France (1ère brigade) où il a une attitude courageuse au moment de l’offensive de Champagne à Auberive. On ignore s'il fait partie des mutins au camp de La Courtine où le corps expéditionnaire Russe est cantonné après la révolution d'Octobre 1917. On sait néanmoins qu'il appartiendra à la résitance communiste en janvier 1941.
Il reste en France la guerre terminée. Daniel Nagliouck est mécanicien automobile. 
Il est célibataire.
Sa fiche d’otage (25 février 1942) indique comme nationalité, la «Russie soviétique» et comme «race» : «Juif». En réalité, comme Daniel Nagliouck n’est pas retourné dans son pays après la guerre 1914-1918, il est douteux qu’il ait réellement eu la nationalité soviétique.
De même, comme l’indique Claude Paul Couture(1), il n’est pas du tout certain qu’il soit Juif. Son numéro matricule à Auschwitz permet seulement de dire qu’il a bien été déporté en tant que prisonnier politique.
Pendant l'Occupation, Daniel Nagliouck travaille comme mécanicien dans un garage Peugeot. Il appartient à la résistance communiste depuis janvier 1941, puis au Front national, en liaison avec Robert Pierrain (il sera fusillé le 12 mai 1942 au Mont Valérien). Le 21 avril 1941, avec un camarade d’atelier, il sabote 20 camions allemands placés en réparation chez Peugeot en introduisant de la limaille de fer dans les moteurs et en provoquant des fêlures dans les pièces de rechange.
Il conseille des ouvriers du garage Renault voisin sur la manière de saboter les camions allemands. Le 15 septembre 1941, une quinzaine de camions tombent en panne au bout de quelques kilomètres (sources CP Couture et Maitron).
Fiche d'otage de Daniel Nagliouck
Les Allemands procèdent à des arrestations parmi les ouvriers des deux garages. Daniel Nagliouck est arrêté le 18 septembre 1941. Il est vraisemblablement libéré faute de preuves, car il est à nouveau arrêté le 21 octobre 1941, date mentionnée sur sa fiche d’otage. Celle-ci indique qu’il a été arrêté parce qu’il est soupçonné d’activité communiste par la (Sipo) SD (le service de Sécurité du parti nazi). Fiche reproduite ci-contre.
Cette arrestation a lieu dans le cadre de la rafle qui touche une centaine de militants communistes, ou présumés tels de Seine Inférieure, et qui fait suite au sabotage, le 19 octobre, de la voie ferrée entre Rouen et Le Havre (au tunnel de Pavilly). Lire dans le blog Le "brûlot" de Rouen.
La caserne Hatry à Rouen
Ecroués à la caserne Hatry de Rouen, tous les hommes appréhendés sont remis aux autorités allemandes à leur demande, qui les transfèrent au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122) entre le 19 et le 30 octobre 1941. Trente neuf d’entre eux seront déportés à Auschwitz. Le 9 février 1942, la Feldkommandantur 517 de Rouen inscrit Daniel Nagliouck sur une liste d’otages «fusillables» en représailles aux attentats d’Elbeuf (le 21 janvier un caporal est tué par balles, le 4 février 1942 un soldat est tué) et adresse cette liste le 25 février 1942 au Frontstallag 122. 
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Daniel Nagliouck est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « Judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45918".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11. Le 12 décembre, il quitte le Block 11 comme les autres "45000".
En avril 1944, Daniel Nagliouck est au Block 10 de Birkenau. D'Auschwitz, il est transféré le 29 août 1944 avec vingt neuf autres «45000», au camp de Sachsenhausen, où ils arrivent le lendemain.
L'évacuation du camp de Sachsenhausen a lieu le 21 avril 1945, en direction de Schwerin puis de Lübeck ou de Hambourg. Au cours d’une marche de 12 jours que René Maquenhen qualifie « d'hécatombe », aboutissant à "un château" (sans aucun doute celui de Traumark, près de Schwerin, en Meklembourg), que décrit aussi René Petitjean : "Au bout de 6 jours - se souvient Georges Marin, apparition d'un cavalier russe". Daniel Nagliouck et ses camarades Victor Louarn, René Maquenhen, Henri Mathiaud, Georges Marin, Auguste Monjauvis, René Petitjean sont libérés par les soviétiques, le 2 mai.
Daniel Nagliouck, très affaibli est hospitalisé à Hagenau, et ne rentre à Rouen que le 9 juin 1945.
Il habite alors à Rouen au 1 rue des Boucheries.
À son retour, Daniel Nagliouck obtient la carte de “Combattant Volontaire de la Résistance” au titre du Front national. Il est homologué au titre de la Résistance Intérieure Française (RIF) et Déporté Interné Résistant (DIR). Il est homologué comme «Déporté politique».
Daniel Nagliouck est décédé le 4 octobre 1963.
  • Note 1François Pelletan, lui aussi déporté à Auschwitz dans le même convoi a habité à cette adresse. C'est aujourd'hui un bâtiment moderne, siège d'entreprise, qui laisse penser qu'il a pu s'agir d'un hôtel en 1941.
Sources
  • Claude-Paul Couture, instituteur, auteur de «En Seine Maritime de 1939 à 1945» CRDP Rouen, 1986, correspondant du Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale. Echange de courriers avril 1992. Photo DR.
  • Fiche d’otage du 25 février 1942. Documents allemands, XLV-1942, CDJC, Paris.
  • Fichier national de la division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère dela Défense, Caen. Fiche individuelle consultée en 1992.
  • Traductions (cassette audio) de Lucienne Netter, professeur d’allemand au Lycée Jules Ferry, Paris, 1990.
Biographie rédigée en septembre 2011, complétée en 2017 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : « Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie. 

Lucien Penner retour d'Auschwitz, raconte...


Lucien Penner est déporté à Auschwitz le 6 juillet 1942. Voir sa notice biographique : Penner Lucien.  Il survit dans ce camp jusqu'au 23 février 1944, date à laquelle il est transféré à Buchenwald. Le 26 octobre 1944, nouveau transfert à Neuengamme (sous-camp de Sachsenhausen). Puis retour à Buchenwald. Lucien Penner fait alors partie de la " Brigade française d'action libératrice " du camp de Buchenwald, qui participe à la libération du camp le 11 avril 1945.
L'Aube Nouvelle du 2 juin 1945
Montage photo
Dès son retour à Vanves, il prend contact avec la section communiste. Son témoignage très fort sur Auschwitz est publié dès les 2, 9 et 16 juin 1945 dans le journal local du Parti communiste, l'Aube Nouvelle, édition de Vanves, après celui de deux autres déportés de Vanves : Antoinette Besseyre, rescapée du convoi dit des "31.000" et Lucien Hamelin, rescapé de Buchenwald. Le journal ne publie  malheureusement pas de photo de lui comme pour ses deux camarades. Des 3 témoignages, c’est de loin le plus dur, le plus terrible dans sa simplicité descriptive. Nous l’avons appareillé de quelques notes pour en préciser certains aspects et apporter quelques corrections à certaines dates et chiffres inexacts.

Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon

Lucien Penner, retour d'Auschwitz, raconte...

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Plus heureux que mon camarade Hamelin (1) j'ai quitté le camp de Compiègne le 6 juillet 1942 à 5 heures du matin, seulement 50 par wagon complètement cadenassé, sans air, ni eau. 1200 patriotes Français partent pour le camp de la mort. Notre voyage dura cinq jours et cinq nuits sans ravitaillement (2). Juste une boule de pain et deux camemberts touchés au départ. Imaginez-vous, cinq jours, sans eau par une chaleur torride, partant dans une ville d'Allemagne. Quelques femmes de la Croix-Rouge allemande nous porteront de l'eau, mais nos gardiens qui étaient des gendarmes allemands, leur dirent que nous étions Juifs (3) et fracassèrent devant nous les quelques bouteilles qui auraient pu nous rafraîchir ; ce fut le commencement de nos misères.
Ensuite, ce fut l'arrivée au camp d'Auschwitz où j'ai passé 19 mois ; là nous attendaient les SS munis de matraques et revolvers au poing. Je n'étais pas encore descendu de mon wagon que notre premier camarade tombait abattu à coups de "schlague ", d'autres étaient inondés de sang, dents cassées, etc...
Puis ce fut l'entrée dans ce camp de la mort où 1100 de mes camarades ont été exterminés par les coups, la faim, le froid et aussi la chambre à gaz.
Dépouillés de tout, argent, bijoux, papiers, effets personnels, ce fut la désinfection. Rasés des iode à la tête, le saut dans la baignoire la tête en avant où un officier SS nous gratifiait de nombreux coups de cravache.
La première nuit, nous la passons dans une chambre à gaz, (4) nous ne nous en apercevons que le lendemain en voyant sortir les cadavres par la même porte où nous étions entrés la veille. Puis ce fut le départ pour le camp d'extermination (Birkenau).
L'Aube nouvelle 9 juin 1945
Montage photo
A notre arrivée, deux potences où pendent deux cadavres que deux hommes du même commando doivent faire tourner sans arrêt pendant deux heures, sans détourner les yeux, un SS étant derrière eux armé d'une trique. 
Nous ne pouvons en croire nos yeux tellement notre frayeur était grande, mais nous ne tardions pas à être fixés puisque le soir même un de mes camarades était abattu pour avoir fait tomber un brin de paille terre. Nous couchant dans de véritables niches à lapins en briques, 2 mètres de long sur 40 cm. de haut, avec très peu de paille, cinq hommes couchent la tête pendante de manière qu'on puisse en tuer quelques-uns selon le bon vouloir des SS. 
Pas d'eau pour se laver, pas de cabinets, celui qui sort la nuit est abattu. Nous mangeons à 20 dans la même gamelle, sans cuillère, puisque nous n'avons droit à rien, pas même un mouchoir, mais comme nous avons faim, nous ne regardons pas de si près.
Puis, c'est  la sortie des blocks, où 1200 français doivent sortir par une étroite porte et le départ pour l'appel et le travail ; nous voyons tous les matins sortir des blocks voisins du nôtre, 80 à 90 internés, morts sous les coups et la faim, dépouillés de leurs effets et leurs sabots par d'autres camarades. Pour partir au travail, nous montons sur les cadavres, et c'est l'arrivée sur le chantier. Ici, tout le monde travaille, hommes, femmes, enfants, celui-ci ne porterait-il qu'une brique pendant 10 mètres avant d'être abattu, les uns aux routes, les autres aux baraques et le plus terrible le canal, qui passe dans le camp, comblé par la suite avec cadavres et des pierres,
Des hommes travaillent dans la vase jusqu'à mi-corps, couverts des pieds à la tête d'un liquide verdâtre. De temps à autre un SS, pour s'amuser jette un homme dedans, si cet homme remonte à la surface, le SS armé d'une longue perche le maintient sous la vase jusque la mort s'ensuive, ou lassé de ce jeu, il abat une ou plusieurs femmes qui passent à proximité, et tous les jours, c'est ou 20 ou 30 camarades qui ne rentreront plus au block, abattus froidement au travail et qui iront grossir dans les chambres froides les tas qui alimentent les fours crématoires. Renseignements pris, la vie d'un homme israélite était de 15 jours, la vie d'un aryen un mois et demi. D'ailleurs, simple constatation sur le convoi d'israélites parti 15 jours avant nous, deux seulement étaient vivants à notre arrivée (5).
Et c'est l'affreuse mort de nos 1100 camarades livrés par Pétain-Laval aux hitlériens.
Pourtant août 1943 arrive, à cette date 117 (6) survivants. Notre situation change, alors que nous n'avons jamais écrit, nous avons le droit d'écrire à nos familles et de recevoir des colis. Peu de temps après, nous entrons dans un block spécial pour y être rapatriés, nous ne travaillons plus, on nous laisse pousser nos cheveux, et de dire entre nous ce que nous pensons des nazis. Ce block 11, où nous voyons journellement 300 patriotes Polonais fusillés sous nos yeux, des bébés fusillés sur les bras de leurs mères, l'on fusille d'abord l'enfant, le sang éclabousse la mère, ensuite c'est son tour, on alors prendre un bébé de six mois, arraché des bras de sa mère, le SS prend le bambin par une jambe et lui fracasse la tête contre le mur, ce sont des cris déchirants, où nous Français, assistons à ce massacre.
Le sang coule à pleins ruisseaux et une fois terminé, on nous oblige à aller à la promenade dans cette cour. L'odeur en est repoussante, ceci dura pendant plus de quatre mois. A la Noël 1943, nous apprenons que Pétain-Laval ont refusé de rapatrier 117 français et 50 de nos camarades femmes, déportés et envoyés à la mort par eux. Pétain, bien dorloté à Montrouge (7) a des comptes à rendre, car sur les « 45.000 » que nous étions, peu rentreront.
Je voudrais vous parler d'un autre Block, le 10, où 700 femmes cobayes servaient d'expérience à ces monstres. On y pratique surtout la fécondation artificielle. Journellement on voit sortir des cadavres.  
L'Aube Nouvelle, 15 juin 1945
Montage photo
La mort rôde partout dans ce camp, la pendaison, la fusillade, la faim, le froid, 30° en dessous de zéro, sans oublier les corps déchiquetés par les chiens et aussi la stérilisation pratiquée sur nos camarades israélites. Aucun soin dans ce camp, les malheureux qui, le soir vont à l'infirmerie sont assommés par les SS. Des Français ont été envoyés à la chambre à gaz pour avoir seulement un panaris ou un peu d'œdème : il fallait les voir ces Français, en chemise sur des camions, sachant qu'ils partaient à la mort, chanter la Marseillaise, comme l'ont chantée nos camarades femmes en arrivant (8).
Sept fours crématoires fonctionnent nuit et jour et n'arrivent pas à fournir. Pourtant il fallait 18 minutes pour brûler un être humain.
Buchenwald, où j'ai passé 14 mois (9). Camp très dur où 51.000 morts y ont été enregistrés, à Auschwilz, 5 millions (10) d'êtres humains y ont été exterminés.
Ce sera ma conclusion chers lecteurs, et je pense que tous les Vanvéens, avec les récits de mes camarades Besseyre (11) et Hamelin, vous serez d'accord pour réclamer le châtiment des criminels nazis et de leurs complices français. Union pour venger nos morts et nos martyrs et appliquer le programme du CNR.
Union pour clamer la mort de Pétain-Laval qui ont livré des milliers de patriotes aux nazis.
S'unir pour refaire une France libre, forte et heureuse.
Lucien Penner
Block 15 A N° « 45.962 »
Auschwitz 1942-1944.


Lucien Hamelin, 1945
Note 1 : Lucien Hamelin, né le 20 août 1920 à Vanves. Déporté à Buchenwald en janvier 1944. Il est libéré le 11 avril 1945. Son témoignage est publié dans « l’Aube nouvelle » édition de Vanves en mai 1945. Lucien Hamelin écrit dans son témoignage qu’ils sont entassés à 100 par wagons à leur départ de Compiègne, ce qui explique le début du récit de Lucien Penner « plus heureux que mon camarade Hamelin (…) seulement 50 par wagon ».
  • Note 2 : Comme plusieurs rescapés, Lucien Penner a surévalué la durée du trajet de Compiègne à Auschwitz, tant cette première épreuve leur fut pénible. Parti le 6 juillet, le convoi arriva à Auschwitz le 8 juillet. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
  • Note 3 : Le convoi du 6 juillet 1942 a été organisé par le service chargé de la déportation des Juifs de France (« Triangles rouges à Auschwitz »  page 52).
  • Note 4  : Il s'agit en fait du Block 13, qui n'était pas une chambre à gaz.
  • Note 5 : Lucien Penner évoque vraisemblablement le deuxième convoi de déportés Juifs qui est parti de Compiègne le 5 juin 1942, soit un mois avant le leur. Sur 1000 déportés, seuls 32 d'entre eux sont revenus (in Mémorial de la Shoah). Les "sélections" à la rampe directement vers la chambre à gaz ne commenceront que le 2 ou 3 juillet 1942. Les convois qui partent de Drancy pour Auschwitz en août 1942 sont de loin les plus meurtriers (de 1 à 5 survivants sur 1000 déportés). S’il s’agissait d’un des 3 autres convois partis les 22, 25, 28 juin de Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande le nombre de rescapés, extrêmement faible est de 24, 51 et 35 sur un millier.
  • Note 6 : Le droit d'écrire leur est accordé le 4 juillet 1943. Ils sont 136 au début de l'entrée au Block 11 selon les recoupements opérés à partir de plusieurs témoignages.
  • Note 7 : Le maréchal Pétain est interné au fort de Montrouge du 28 avril au 23 juillet 1945.
  • Note 8 : Les déportées françaises du convoi du 24 janvier 1943 (les " 31.000 ") sont entrées dans le camp d'Auschwitz en chantant la Marseillaise (in « Triangles rouges à Auschwitz » page 216 et témoignage de Marie Elisa Nordman-Cohen in Roger Arnould « Les témoins de la nuit »"  page 202).
  • Note 9 : Lucien Penner est transféré à Buchenwald le 23 février 1944. Il est affecté au block 14. Le 26 octobre 1944, nouveau transfert à Neuengamme (sous-camp de Sachsenhausen). Puis retour à Buchenwald. Lucien Penner fait partie de la " Brigade française d'action libératrice " du camp de Buchenwald, qui participe à la libération du camp de Buchenwald le 11 avril 1945.
  • Note 10 : En 1945 les Soviétiques ont annoncé 5 millions de victimes à Auschwitz. C’est ce seul chiffre alors connu, que reprend Lucien Penner. Jusqu'en 1995 le nombre officiel de victimes d'Auschwitz était de 4 millions selon les autorités polonaises, dont 2 millions 700 000 Juifs, nombre inscrit sur le monument commémoratif de Birkenau depuis son inauguration en 1967. En 2017 le Musée d’Auschwitz estime qu’il y a eu entre 1 million cent et 1 million cinq cent mille victimes à Auschwitz. Ce chiffre est à rapprocher de celui de 1,13 million que Rudolf Hoess, commandant des camps d’Auschwitz-Birkenau, avance dans ses mémoires rédigées en 1946. 
  • Note 11 : Antoinette Besseyre, née le 7 juin 1919 à Quimperlé. Déportée à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943. Elue conseillère municipale de Vanves en 1945, elle a témoigné dans deux numéros de « l'Aube Nouvelle », comme Lucien Hamelin et Lucien Penner.  
Antoinette Besseyre

MILGRAM Armand, Hersch ?


Notice biographique provisoire

L'appartenance d'Armand Milgram au convoi du 6 juillet 1942 n'est pas clairement établie car les informations recueillies amènent à s'interroger sur l'existence d'un ou de deux déportés portant ce nom. 
La présence de l'un d'eux dans le convoi d'otages juifs parti de Compiègne pour Auschwitz le 5 juin 1942 est indiscutable. 
Il s'agit de Milgram Hersch dit Armann, né le 1 mai 1898 à Zydlowiece ("Russie") actuellement situé en Pologne), mort le 27 juillet 1942 à Auschwitz (Journal officiel) JO1995p18496-18502Le site du Musée d'Auschwitz mentionne qu'il y est immatriculé sous le numéro "38 795". Celui du Mémorial de la Shoah indique son nom (Armand Milgram), la date de sa déportation et son adresse au 98 bd Blanqui à Paris 13ème

Par ailleurs, on trouve un "Armand Milgram 1896" sur une des listes de la FNDIRP, établies après-guerre à partir des renseignements fournis par les familles des disparus et les souvenirs des rescapés du convoi du 6 juillet 1942
Une fiche individuelle lui est consacrée au "fichier national" de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC) à Caen. 
Celle-ci indique : "Armand Milgram Hersch, né le 5 décembre (ou mai) 1896 en Russie. Juif. Communiste. Tailleur. Marié, père de deux enfants. Arrêté le 27 avril 1942. Déporté en juillet 1942. 98 boulevard Blanqui Paris 1ème." 
Il existe une place vacante dans la série des M dans liste alphabétique reconstituée des Juifs du convoi. 


Ainsi, s'il existe des renseignements similaires pour les deux déportés (mêmes nom et prénoms et même adresse) qui peuvent laisser croire qu'il s'agit d'une même personne, d'autres éléments plaident pour l'existence de deux personnes différentes. L'adresse identique ne posant pas problème : il y a 2 autres déportés du nom de Milgram qui sont domiciliés à cette adresse, qui est celle d'un immeuble de plusieurs étages du 13ème arrondissement : celui de Faiga, Zelda Milgram, née Milgram en 1898 à Szydlowice (peut-être épouse comme indiqué sur la fiche au DAVCC ou une sœur à cause du même nom de naissance) et celui d'Adolphe Migram, né le 15 décembre 1912 à Paris.
Dans l'éventualité de l'existence de deux déportés différents, on peut reconstituer ainsi la déportation d'Armand Milgram, né le 5 décembre 1906, après son arrestation le 27 avril 1942. Cette date est à rapprocher de celle du 28 avril 1942 correspondant à une grande rafle de communistes effectuée par l’occupant dans tout le département de la Seine. Celle-ci avait été ordonnée à la suite d’une série d’attentats à Paris (le 20 avril un soldat de première classe est abattu au métro Molitor, deux soldats dans un autobus parisien, le 22 avril un militaire est blessé à Malakoff).
Armand Milgram aurait fait vraisemblablement partie des 387 militants (communistes, syndicalistes) arrêtés le 28 avril 1942. Lire dans le blog La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942). Suivant cette politique des otages, les autorités d’occupation ordonnent l’exécution d’otages déjà internés et arrêtent 387 militants, dont la plupart avaient déjà été arrêtés une première fois par la police française pour « activité communiste » depuis l’armistice et libérés à l’expiration de leur peine. Les autres sont connus ou suspectés par les services de police de poursuivre une activité clandestine.
Remis aux autorités allemandes à leur demande, Armand Milgram est interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Frontstalag 122).
Depuis ce camp, il aurait été déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à leur déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Armand Milgram est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les Judéo-bolcheviks responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation lors de son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 est inconnu. Lire dans le blog le récit du premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale".
Après l’enregistrement, il aurait passé la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. 
Le 13 juillet, il aurait été interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi). Les autres, comme vraisemblablement Armand Milgram, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks. On ignore dans quel camp il aurait été affecté à cette date. 
Dessin de Franz Reisz, 1946
On ignore également sa date de décès.

Sources
  • Fichier national de la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen. Fiches individuelles consultées en octobre 1993.
  • Listes - incomplètes - du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P). 
  • "Décédés du convoi de Compiègne 6/7/1942". Classeur Auschwitz 1/19, liste n°3 (Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (Ministère de la Défense, Caen).
  • Sterbebücher von Auschwitz (registres des morts d'Auschwitz), Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres (incomplets) des certificats de décès établis au camp d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés). Site du Musée d'Auschwitz.
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie installée en août 2015, complétée en 2017, par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : «Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942 » Editions Autrement, 2005 Paris et de «Les « 45000 » Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé). Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées du  blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour la compléter ou la corriger, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.  

Les déportations « NN » ou « Nacht und Nebel » (Nuit et Brouillard)


Plaque commémorative des victimes françaises au camp d’Hinzert
Les « 45 000 », déportés à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942, ont-ils été déportés en application du décret NN, désigné à partir d'août 1942 sous le nom de Nacht und Nebel Erlass ("décret Nuit et Brouillard") par l'Office central de sécurité du Reich (RSHA),  comme on le rencontre parfois dans certains médias  ? 
Déporté NN au Struthof
La réponse est négative car les « 45 000 » n'étaient pas destinés à être jugés en Allemagne comme le prévoyait le décret NN du 7 décembre 1941 mais ont été déportés comme otages "judéo-bolcheviks" » en application d’un ordre de Hitler du 9 avril 1942 pris dans le cadre de la « politique des otages » conduite par le Commandement militaire en France
Par cet ordre Hitler exigeait qu'en représailles et dans un but de "terreur dissuasive" l'exécution pour chaque attentat d'un nombre déterminé d'otages ainsi que la déportation vers l'Est de 500 communistes, juifs. (Voir a ce sujet  dans ce blog : La politique allemande des otages (août 1941 - octobre 1942)
Cependant, le témoignage de Kazimierz Smolen (1), qui travaillait comme détenu dans les bureaux du camp d'Auschwitz, amène à approfondir cette problématique.
Kazimierz Smolen
Dans sa déposition au procès des SS d'Auschwitz, en 1946, celui-ci indique en effet : « Dans les dossiers qui émanaient de l'organisme qui envoyait le prisonnier au camp, se trouvaient parfois des mentions spéciales. Ainsi, «retour indésirable, ou bien Nacht und Nebel/NN ou Meerschaum/Ma, ce qui voulait dire que la trace de ces prisonniers devait disparaître. Ceci ne voulait pas dire que le prisonnier devait être liquidé au camp, mais qu'il fallait empêcher la communication de ce prisonnier avec le monde extérieur et, pour cette raison, il n'avait le droit ni de recevoir des lettres ni d'en écrire (...). Sous le nom de code "Nacht und Nebel" est venu à Auschwitz, au milieu de l'année 1942, un transport de communistes français  ».
En juillet 1992, Kazimierz Smolen m’a personnellement confirmé sa déposition et m'a apporté les précisions suivantes : « Je me souviens très bien de l'arrivée du convoi de politiques français, le 8 juillet 1942. Le chef SS du bureau des enregistrements, Hans Starck, nous a indiqué qu'il s'agissait d'un convoi du RSHA auquel il fallait appliquer le traitement NN : c'est-à-dire que les détenus ne pouvaient pas communiquer avec l'extérieur. Lorsque j'ai eu la liste du convoi entre les mains, elle ne portait nulle part la mention NN. J'y ai écrit moi-même les lettres NN, après avoir reçu l'instruction de Starck. Ces deux lettres devaient être également inscrites sur les fiches individuelles des membres de ce convoi, en face du motif de l'arrestation, sans aucune autre explication». Pour les prisonniers NN, l’objectif était de laisser les familles dans l’inquiétude et les groupes de Résistance auxquels ils appartenaient dans l’ignorance de leur sort, dans un but d’intimidation et de dissuasion.

Ce témoignage essentiel ne peut pas être étayé par des document écrits, puisque la liste des "45 000" n'a pas été retrouvée. Pas plus que les fiches de police des "45000" établies par la section politique du camp à l’exception de celle d’Armand Saglier dont le dernier tampon est daté du 16 mai 1944 et qui ne porte nulle part la mention NN. Toutefois, ces renseignements proviennent d'un témoin de première importance en raison de la fonction qu'il occupait dans l'administration d'Auschwitz et dans la Résistance du camp (3).
Un fait vient contredire l'hypothèse d'un classement NN de ces déportés puisque à leur arrivée ils eurent à porter pendant plusieurs jours le triangle vert attribué aux détenus allemands de droit commun avant qu'ils ne reçoivent le triangle rouge des détenus politiques. Le départ du convoi ayant été organisé par le service du RSHA chargé de la déportation des Juifs, pourrait expliquer cette difficulté à caractériser et classer ce convoi.  
La carte verte adressée aux familles 
entre le 15 et 23 juillet

Le secret de la destination du convoi mais non de leur départ du camp de Compiègne a été réel. Toutes les familles des « 45000 » ont été averties du départ de Compiègne de leur parent par l'envoi, entre le 15 et le 23 juillet 1942 d'une carte, imprimée en allemand à l'en-tête du camp de Compiègne, qui les laissait dans l'incertitude la plus totale : « Par décision de nos services, le détenu susnommé a été transféré dans un camp pour y travailler. Sa destination étant inconnue, il vous faudra attendre pour avoir de ses nouvelles ». 
Toutes les démarches effectuées par la suite auprès des autorités allemandes, soit directement, soit par l'intermédiaire de la Croix-Rouge, soit par Brinon, Délégué général du  gouvernement de Vichy, ont plus tard reçu la même réponse : « Le détenu a été emmené en Allemagne dans un lieu qu'il n'est pas possible de révéler. Aucun renseignement à son sujet ne peut être donné ».


Cependant, au bout d’un an, la consigne du secret concernant les déportés du convoi des "45 000" allait être levée. En juillet 1943, les 160 derniers survivants du convoi eurent la possibilité de correspondre en France et de recevoir des colis, en application d’une circulaire de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA) datée du 21 juin 1943, qui accorde ce droit aux détenus étrangers d’Europe de l’Ouest et de Nord, à l’exception des Juifs et des déportés NN.
Pour y voir plus clair, il convient de s'attarder sur la déportation des prisonniers "Nacht und Nebel".

Qu’est-ce qu’un déporté NN ?
Wilhelm Keitel

Les déportations « NN » constituent une catégorie spécifique et relativement peu nombreuse de quelques milliers de déportés relevant du décret du 7 décembre 1941 signé par le Maréchal Keitel, Commandant suprême de la Wehrmacht. 
L'abbé Joseph de la Martinière
Ce décret et la déportation qui en émanent ont été étudiés pour la première fois par  Joseph de la Martinière (2). Celle-ci débute en France par l’envoi à partir du 29 mai 1942 de plusieurs petits convois de prisonniers NN vers Hinzert, puis vers Natzweiler. 
Ces prisonniers sont destinés à être jugés par des tribunaux civils spéciaux en Allemagne, celui de Cologne, puis celui de Breslau à partir du 15 novembre 1943. 
En 1942, le RSHA de qui dépend la police politique allemande (Gestapo) supplante la Wehrmacht dans la répression de la Résistance dans les pays occupés de l’Ouest  de l’Europe. Ce transfert de pouvoir est effectif en France, le 1er juin 1942. Ainsi la Gestapo introduit en 1943, à l’insu de la Wehrmacht une autre type de déportation NN. 
Elle envoie une partie des prisonniers de la Wehrmacht, destinés en principe, à être jugés, directement en camps de concentration.  
D’où l’existence désormais de deux sortes de déportés NN, les déportés NN « ancienne manière » (NN-Wehrmacht) et les déportés NN « nouvelle manière » (NN-Gestapo). Mais en aucun cas, comme on le verra à la fin de ce texte, les « 45 000 » n’appartiennent à l’une ou l’autre de ces deux grandes catégories de NN.  

Les origines du décret NN (3)

Elles remontent à septembre 1941. C'est à cette date en effet, que Hitler cherche à compléter l'arsenal répressif allemand pour tenter de freiner le développement de la Résistance dans les pays occupés. Partout en Europe, l'attaque allemande contre l'URSS, le 21 juin 1941, soulève un vent d'espoir au sein des populations hostiles à l'occupation nazie. En France, la Résistance se renforce, les mouvements se structurent ou s'étendent. La direction du parti communiste, à l'instigation de l'Internationale communiste, déclenche une guerre de partisans. Le 21 août 1941, Pierre Georges, - le futur colonel Fabien -, exécute au grand jour un officier allemand au métro Barbès. De petits groupes armés de communistes de l'OS (Organisation Spéciale), de la MOI (section de la Main d'Oeuvre Immigrée) et des Jeunesses communistes (appelés plus tard "les Bataillons de la Jeunesse"), commencent par des sabotages contre des biens et des installations de l’armée allemande, puis par des attentats contre les membres de la Wehrmacht et en particulier contre des officiers. Dans d'autres pays occupés, des faits analogues se produisent.
Hitler tente alors de venir à bout de ses adversaires par la terreur. 
Le « Keitel-Befehl », daté du 16 septembre 1941, recommande la peine de mort aux tribunaux militaires allemands jugeant les "terroristes". Hitler ordonne à Keitel, en septembre également, de compléter cette ordonnance par de nouvelles directives qui sont à l'origine du décret NN.
Les circonstances dans lesquelles Hitler a donné ces instructions ont été rapportées par Keitel, au procès de Nuremberg, et par Lehmann, chef du département juridique de l'OKW, au procès de l’OKW (Haut  commandement de la Wehrmacht) en juillet 1948. A Nuremberg, Keitel a évoqué l'entretien qu'il eut avec Hitler à ce sujet, en ces termes: « Il me déclara qu'il lui était fort désagréable de constater l'augmentation du nombre des condamnations à mort prononcées contre les saboteurs et leurs complices et cela nuisait à l'établissement de la paix dans les pays occupés ». (...) « Il me dit alors que le meilleur moyen de modifier cet état de chose, [était qu'] au lieu de prononcer des condamnations à mort, dans le cas où une telle sentence ne pouvait, ni être prononcée, ni exécutée le plus rapidement possible, comme le prévoit le décret, consistait à déporter en Allemagne les personnes suspectes ou coupables (...) à l'insu de leur famille, pour les interner ou les emprisonner, en évitant ainsi l'emploi d'une longue procédure de cour martiale avec de nombreux témoins ».
La version fournie par Lehmann est concordante. « Les menées communistes dans les pays occupés prenaient de l'ampleur et les jugements des tribunaux, exigeant une longue procédure et prononçant en général des peines de prison, n'avaient aucun effet psychologique. Le Führer ordonna donc de ne faire juger dans les pays occupés que les cas où, d'après le droit en vigueur, on pouvait compter avec certitude et dans les délais les plus brefs sur une condamnation à mort, et d'envoyer par contre tous les accusés (et c'était l'expression même employée par le Führer), « dans la nuit et le brouillard », au delà de la frontière, où ils seront, en Allemagne, complètement isolés du monde extérieur ». On constate que c'est Hitler qui employa pour la première fois l'expression Nacht und Nebel à propos de ce décret. On pourra constater plus loin, que la présentation des origines du décret par Lehmann, est la reprise exacte de l'argumentation même du préambule du décret.
Ces deux témoignages font apparaître nettement que Hitler souhaitait une riposte rapide et sévère de la part des armées d'occupation de l'Ouest européen aux premiers actes de guérilla de la Résistance, afin de couper le mal à la racine. Il voulait, en conséquence, éviter de trop longs procès qui retarderaient d'autant l'exécution des coupables. Mais il voulait aussi faire l'économie de certaines condamnations à mort qui pourraient apparaître aux populations des pays occupés comme des mesures draconiennes, et comporteraient le risque de transformer les résistants en martyrs. D'où l'idée de sévir en rendant incertain le sort des inculpés, en les faisant disparaître dans la « nuit et le brouillard » et en les coupant du monde extérieur. De cette façon, leur entourage en viendrait à redouter le pire et renoncerait à poursuivre leurs actions hostiles à l'Allemagne, ou les poursuivraient sans disposer des preuves suffisantes pour alerter l'opinion sur une excessive sévérité de la part de l'occupant.
D'après Keitel, Hitler voulait que les inculpés soient directement remis à la police politique. Ce qui aurait conduit à étendre aux territoires occupés à l'Ouest, la mesure de Schutzhaft (détention de protection), utilisée en Allemagne depuis 1933. Pratiquée dans le Reich et dans les pays occupés à l'Est, elle confiait l'incarcération des suspects d'hostilité au Reich, à la Gestapo qui les internait dans les camps de concentration, gérés par la SS. Mais à l'Ouest, la Wehrmacht possédait la puissance territoriale et avait par conséquent la responsabilité administrative et policière des territoires qu'elle occupait. Les directives d'Hitler devaient donc passer par l'intermédiaire de l'OKW pour atteindre les commandants en chef des différentes armées d'occupation.
L'élaboration du décret se trouva retardée par les réticences du service juridique de l'armée car l'OKW était opposée à la disparition de toute procédure judiciaire dans le traitement des suspects d'actes de « terrorisme ». Celle-ci, au terme de longues négociations, obtient de Hitler que les accusés passent devant une cour de justice allemande. Mais Hitler méfiant envers la justice militaire qu'il jugeait insuffisamment sévère, impose que les accusés soient remis à la justice civile. Au terme des nombreuses démarches entreprises par les services de l'armée, le Ministère de la Justice accepte finalement de prendre en charge les prisonniers de la Wehrmacht.

Les textes composant le décret 

Le décret paraît enfin, daté du 7 décembre 1941. Le 12 décembre 1941, Keitel adresse, sous sa signature, le texte du décret à une vingtaine de personnalités de l'armée et du gouvernement. Il l'accompagne d'une lettre où il déclare exprimer « la volonté expresse et longuement réfléchie du Führer ». Il souligne ainsi qu'il est ici le simple exécutant d'un ordre impératif d'Hitler, ce qui peut laisser entendre qu'il est loin d'approuver cette mesure. Il y adjoint une ordonnance d'application qui sera remplacée, le 16 avril 1942, par une seconde ordonnance. Conçu initialement comme un projet devant être expérimenté, elle prend en réalité, dès sa parution, valeur de décret. 
La première ordonnance d'application se situe dans le prolongement du Keitel-Befehl dont il reprend exactement les termes du préambule :
« Avec les débuts de la campagne de Russie, des éléments communistes et d'autres milieux germanophobes ont intensifié leurs attaques contre le Reich et contre les forces d'occupation. L'étendue et le caractère dangereux de ces menées imposent pour des raisons d'intimidation, de prendre les mesures les plus rigoureuses à l'égard de leurs auteurs ». (...). « Dans les territoires occupés, lors de délits commis par des civils non allemands, et dirigés contre le Reich et la puissance occupante, menaçant leur sécurité et leurs capacités de défense, la peine de mort est en principe, de rigueur ».
Ce préambule indique d'autre part que ces actes ne seront jugés dans les territoires occupés, que s'il apparaît que la condamnation à mort pourra être obtenue contre leurs auteurs ou du moins leurs principaux auteurs, de façon certaine et dans des délais rapides, par les tribunaux militaires allemands siégeant dans ces pays. Sinon, ils devront être transférés en Allemagne dans le plus grand secret. Le sort qui leur sera réservé devant demeurer ignoré des services allemands et étrangers. La lettre d'accompagnement de Keitel précise clairement les intentions de Hitler : « Le Führer pense que, pour de tels actes, des peines d'emprisonnement, même les peines de réclusion à vie, seront considérés comme des marques de faiblesse. On ne peut obtenir un effet de dissuasion efficace et durable que par la peine de mort ou par des mesures propres à maintenir les proches et la population dans l'incertitude sur le sort des coupables. Le transport en Allemagne permet d'atteindre ce but. Les directives relatives aux poursuites à engager contre les délits sont conformes à cette conception du Führer. »
Cette ordonnance porte l'intitulé – « Poursuite des délits commis contre le Reich ou contre les forces d'occupation » - qui sera systématiquement rappelé pour caractériser toute mesure relevant de ce décret. L'article I définit les crimes qui exigent, par principe, la peine de mort (et par voie de conséquence, les inculpés qui relèvent de ce décret): attentats à la vie ou coups portés contre les personnes; espionnage ; sabotages ; menées communistes ; délits portant atteinte à l'ordre; aide à l'ennemi sous forme de passage frauduleux de personnes, de tentatives d'enrôlement dans des forces ennemies, d'aide apportée à des membres des armées ennemies (parachutés, etc.) ; détention illégale d'armes.
La décision de transfert en Allemagne est prise par les tribunaux militaires siégeant dans les territoires occupés mais revient, en dernier ressort, au Commandant en chef, le Befehlshaber. Le choix du tribunal est fait par l'OKW. Le jugement par une cour martiale n'aura lieu que lorsque des intérêts militaires particuliers seront en jeu. Dans les autres cas, la procédure se déroulera dans le cadre de la juridiction civile et à huit clos. Le décret devra entrer en vigueur le 29 décembre 1941.
Ces textes sont diffusés en janvier 1942 et leur application pratique est fixée au 6 févier. C'est également à cette date, que paraît la première disposition d'application et la première ordonnance du Ministère de la Justice. Mais dès sa parution, ce décret se révèle comme un texte bâtard et difficile à appliquer. L'Abwehr (les services de contre-espionnage de l'armée) ne manque pas de relever les problèmes qu'il pose afin de justifier ses réticences à le mettre en vigueur. L'inculpation doit en principe se faire au bout de huit jours et le jugement en Allemagne n'est instruit, uniquement, que sur la base de l'enquête de police et - sauf cas exceptionnel - en l'absence des témoins. Ce qui n'apparaît pas comme la meilleure garantie de justice. Toutefois, aux yeux des services juridiques de la Wehrmacht qui l'avaient élaboré, ce décret est considéré comme un moindre mal, en raison de l'ordre initial de Hitler qui aurait conduit à l'internement direct des prévenus dans les camps de concentration du Reich.
La deuxième ordonnance d'application, datée du 16 avril 1942, est également publiée sous la signature de Keitel. Elle apporte un certain nombre de rectifications et de précisions relatives aux décrets précédents. Elle est elle-même complétée dans les mois qui suivent, par un certain nombre de notes et de commentaires de l'OKW. 
Elle introduit de nouvelles catégories de prisonniers à transférer en Allemagne : notamment les personnes condamnées légalement en pays occupé par un tribunal militaire à des peines de "réclusion criminelle" (article IV). De même, les femmes condamnées à mort en pays occupés devront être conduites, dans le plus grand secret, dans les prisons du Reich, où elles ne seront exécutées que dans des cas particulièrement fondés.
A l'inverse, l'article V stipule que l'on pourra ordonner le maintien comme otage, dans son propre pays, d'un coupable condamné à une peine de privation de liberté - ou même, dans des cas exceptionnels, non encore jugé et destiné à être jugé en Allemagne. L'article IX explicite la règle du secret ordonné par Hitler : « Les coupables transférés en Allemagne ne sont autorisés à aucun contact avec le monde extérieur ; aussi n'ont-ils pas le droit d'écrire, ni de recevoir des lettres, des colis ou des visites. Ceux-ci sont à envoyer avec la mention que tout contact avec le monde extérieur est interdit au coupable ». Cette règle du secret devra s'appliquer également aux demandes d'information concernant les personnes exécutées, ou décédés au cours de leur incarcération. L'article XIV indique enfin les pays occupés qui relèvent de l'application du décret : Norvège, Pays-bas, Belgique et Nord de la France, France (à l'exclusion donc du Danemark).

Des tribunaux civils spéciaux chargés de l'application du décret

Les ressortissants des pays occupés, confiés par la Wehrmacht au Ministère de la Justice, devaient être jugés par des Sondergericht (Tribunaux spéciaux). La création de ces tribunaux remontait à un décret de la République de Weimar, du 6 octobre 1931. Cette mesure avait été remise en vigueur par un décret d'Hitler du 21 mars 1933. Ces tribunaux devaient, en principe, juger par une procédure d'exception, les auteurs de délits commis contre le peuple, l'Etat ou le gouvernement. 
Le Tribunal Spécial de Cologne, puis celui de Breslau à partir du 15 novembre 1943 furent chargés des affaires concernant la zone occupée dépendante du Commandant Militaire en France (M.B.F).
Un décret du 14 octobre 1942 décidait de l'extension des affaires relevant du décret NN au Tribunal du Peuple
Tribunal d'exception, dont l'institution remontait au 24 avril 1934, il devait traiter des affaires de trahison et de haute trahison. Ses magistrats étaient nommés par le chancelier du Reich. Ce tribunal devient alors la juridiction principale, et s'attribue les affaires qu'il considère comme les plus importantes. Dans un nombre de cas très réduit, mettant en cause des organisations militaires, la Wehrmacht adressait ses inculpés au Tribunal de Guerre du Reich.[…] Les trois transports de novembre 1943 arrivés au KL Natzweiler composés de " NN " sont transférés vers la Silésie, dans les prisons de Brieg et au tribunal de Breslau pour être jugés. Les premiers jugements débutent en novembre 1942. Quant aux départements du Nord et du Pas-de-Calais, placés sous l'autorité du Commandant Militaire de Belgique (le M.B.B, siégeant à Bruxelles), ils relèvent du Tribunal Spécial d'Essen, qui fut en mesure de fonctionner à la fin de juillet 1942. A partir du 15 mars 1944, le tribunal d'Oppeln en prenait la relève. » 
Avec la promulgation du décret une partie des résistants, arrêtés par la Werhmacht dans les pays occupés de l’Europe du Nord et l’Ouest, étaient donc soustraits aux tribunaux militaires siégeant sur place pour être déportés en Allemagne afin d'y être traduits devant une justice civile d'exception.

L'immixtion de la Gestapo dans la déportation des déportés NN 

Mais très rapidement, la Gestapo ne tarde pas à s'immiscer dans la procédure et à récupérer un certain nombre de ces prisonniers, pour les placer dans les camps de concentration : opérant ainsi un véritable détournement des justiciables de ce décret, au profit des KL. Le 2 février 1942, la Gestapo obtient que la responsabilité du transfert des inculpés en Allemagne au détriment de la Geheimfeldpolizei, chargée du transport des personnes condamnées en France et conduites en Allemagne pour y purger leur peine.
A partir de cette date, la Gestapo entame un processus visant à réduire, à son profit, la souveraineté de l'armée en matière de police dans les territoires occupés à l'Ouest de l'Europe. En France, la victoire de la Gestapo sur la Wehrmacht est consacrée par la nomination en mars 1942 d'un représentant direct de Himmler, Oberg, chef des SS et de la police de Sécurité ( RSHA ). Oberg prend officiellement ses fonctions le 1er juin 1942. La police prend désormais en charge la répression de la Résistance et se trouve en conséquence impliquée dans l'application du décret « Nacht und Nebel» .

Les camps de détention des NN
Carte de situation des camps d'Hinzert et de Natzweiller-Struthof

En 1942, le RSHA obtient que les prévenus masculins en attente de jugement soient internés dans un camp de concentration. En principe, ces hommes devaient être placés dans des établissements pénitentiaires relevant du Ministère de la Justice. Mais, en raison du nombre sans cesse croissant de personnes détenues en prévention dans le territoires occupés et en Allemagne, ces établissements ne pouvaient tous les accueillir. C'est pourquoi, un accord intervient entre le Ministère de la Justice et le R.S.H.A (Office central de Sécurité du Reich dont fait partie la Gestapo), pour désigner Hinzert comme camp d'accueil pour les accusés destinés à comparaître devant les tribunaux désignés pour les juger. Cet accord, entériné par la Wehrmacht, officialise l'envoi par la Gestapo de plusieurs petits convois de prisonniers NN à Hinzert, à partir du 29 mai 1942. 
Le camp d'Hinzert
« De mai 1942 à septembre 1943, 1446 hommes NN sont recensés comme déportés depuis Paris au camp spécial de Hinzert. Situé à une centaine de kilomètres de Cologne, ce camp fut désigné comme lieu de regroupement des NN ». Amenés par petits transports de 50 à 60 personnes, en moyenne, les détenus restent quatre à cinq mois au camp avant d’être transférés vers des prisons de détention préventive comme Wittlich ou Diez-sur-Lahn, en attendant le jugement (3) ».  Au début de novembre 1943, le camp de Natzweiler, en assure la relève. Mais en raison de bombardements sur Cologne, trois convois de Français NN y avaient déjà été acheminés, en juillet 1943. Dès leur arrivée au camp, les prisonniers NN sont distingués des autres prisonniers ; les lettres NN, aux couleurs vives, rouge ou jaune selon les catégories, sont peintes sur leurs vêtements, les exposant particulièrement aux sévices des gardiens SS ou des kapos, des prisonniers de droit commun désignés comme surveillants des déportés. C’est ce que le docteur André Ragot, survivant du camp de Natzweiler-Struthof, appelle "la première déchéance".
Puis par un accord, passé le 16 octobre 1942, entre le Ministère de la Justice, la police et les représentants de l'OKW, la Gestapo reçoit le droit de récupérer une partie des inculpés, à la sortie de la procédure : il s'agissait des accusés dont le procès s'est terminé par un non-lieu, un acquittement ou qui sont arrivés au terme d'une courte peine de privation de liberté. Dans chacun de ces cas, ils devaient être remis à la police afin qu'elle les interne dans un camp de concentration, jusqu'à la fin de la guerre. Cet accord était "justifié" par l'obligation de maintenir le secret sur le sort de ces prisonniers, comme le prévoyait le décret NN.

La Gestapo envoie directement des déportés NN dans les camps de concentration


La Gestapo franchit un nouveau pas en envoyant directement dans les camps de concentration du Reich, une partie des prisonniers que la Wehrmacht aurait dû juger en application du décret NN
Ce détournement est annoncé dans une circulaire du RSHA datée du 4 août 1942, et qui parvient dans les camps à la fin août 1942. Elle est signée par Hoffmann (RSHA-IV), et est accompagnée d'une lettre datée du 18 août 1942, du général Major-SS Glück, chef de l’Inspection des KL (camps de concentration). Dans cette circulaire, le RSHA exprime clairement l'utilisation que la Gestapo entend faire du décret :
« Par décret (Erlass) du Chef de l'OKW du 12 décembre 1941 sur la poursuite d'actes commis contre le Reich ou la puissance occupante, il a été disposé, en vertu d'une ordonnance du Führer que des personnes qui, dans les territoires occupés, commettent des actes contre le Reich ou la puissance occupante doivent être transférées dans le Reich aux fins de dissuasion. Elles seront traduites devant un Tribunal Spécial. Dans le cas où cela ne serait pas possible pour des raisons quelconques, ces personnes seront dirigées sur les camps de concentration, après décision de détention de protection (Schutzhaftverfugung). En général, la détention de protection est maintenue jusqu'à la fin de la guerre. C'est le but de ce décret de laisser les parents, amis et connaissances dans l'incertitude sur le sort des détenus (..). C'est pourquoi ceux-ci n'auront pas le droit d'écrire eux-mêmes, ni de recevoir des lettres et des colis, ou des visites. De même, aucun renseignement concernant ces détenus ne pourra être donné à des services extérieurs. En cas de décès, il n'y aura pas lieu de prévenir la famille. (...) Ces dispositions sont applicables à tous les détenus pour qui l'Office central de Sécurité du Reich a indiqué, dans les dossiers de « détention de sécurité », (...) qu'ils tombent sous le coup du Décret NN (...) ».
Comme l'indique la formule "dans le cas où cela ne serait pas possible" - qui permet toutes les dérives - la Gestapo se réserve clairement la possibilité de faire disparaître toute procédure de justice dans l'application du décret. C'est ce qu'elle ne manque pas de faire. Car tout en soumettant aux tribunaux allemands chargés de la procédure NN un nombre relativement important des résistants arrêtés, la Gestapo commence à envoyer une partie des prisonniers de la Wehrmacht destinés à être jugés, directement en camps de concentration. C'est pourquoi apparaissent dans les KL, des détenus NN, arrêtés par la Wehrmacht ou pour le compte de celle-ci, mais dont les dossiers n'ont jamais été remis aux tribunaux d'exception qui auraient dû les juger. Les premiers convois français de NN "nouvelle manière" pourraient bien être ceux de mars 1943 qui emmènent, vers Mauthausen, des résistants NN retenus jusque-là, à Romainville, comme otages (Sühnepersonnen).
Ces déportés NN sont à distinguer des personnes qui ont été arrêtées en masse dans les pays occupés de l'Europe de l'Ouest à l'initiative de la Gestapo et qui affluent directement dans les camps à partir de 1943. 
Ils se différencient par l'ordre qui se trouve à l'origine de leur incarcération, qui se référant au décret « Nacht und Nebel », spécifie que les déportés NN doivent être maintenus totalement isolés du monde extérieur. 
Les NN au Struthof. dessin de H. Gayot déporté NN 11784
Il est certain que le critère du secret n'apparaît pas, à première vue, comme propre aux détenus NN : la plupart des familles de déportés ont ignoré le lieu de détention de leur proche parent. Toutefois, une circulaire datant de juin 1943 a permis, aux déportés des pays occupés d'Europe du Nord et de l'Ouest, de correspondre avec leur famille dans les camps où elle fut appliquée. Cette circulaire stipulait que les détenus NN en étaient exclus.

L'OKW découvre le détournement de prisonniers NN au profit des camps de concentration (KL)


Il semble que l'OKW soit restée dans l'ignorance du détournement de prisonniers NN de la Wehrmacht hors de la procédure, jusqu'à ce qu'elle le découvre, incidemment, en mai 1943. Cette révélation se produit à la conférence du 20 mai 1943, destinée à des juges militaires, devant lesquels un membre du RSHA traite de questions de police. Dans le cadre de son cours, ce dernier indique que « le décret "Nacht und Nebel" signifie, en pratique, le renoncement à la matière pénale, dans l'intérêt d'une lutte efficace contre les actes délictueux dirigés contre le Reich ». D'où la surprise de l'un des participants, qui se fait confirmer ce qu'il a cru entendre, et le communique dans les jours qui suivent à Lehmann, chef des services juridiques de l'OKW, et au ministère de la Justice. L'OKW marque alors son étonnement et lance une enquête auprès des juges militaires des territoires occupés.
Elle apprend notamment que les juges militaires des Pays-Bas ne présentent, devant le Conseil de guerre, que les "meneurs", qui sont généralement condamnés à mort, et confie les simples « partisans » à la Gestapo qui les envoie directement en camp de concentration. Au service juridique de l'OKW, on s'interroge sur la position à adopter et sur les mesures à prendre. Huelle propose le 13 juin 1943, d'accepter la situation existante « pour autant que des garanties sérieuses soient données concernant le traitement que subiront les personnes déportées dans le camp de concentration ». Il faut savoir que la procédure "Nacht und Nebel" était très lente et qu'un retard important s'acculait pour la voie judiciaire. Alors même que les SS réclamaient une main d'oeuvre concentrationnaire de plus en plus nombreuse.
Pendant ce temps, le RSHA intervient auprès de la SS qui dirige les KL. Le 7 juin 1943, Liebehenschel, chef du département politique de l'Inspection des camps de concentration, transmet à leurs commandants une note secrète se référant à une directive du 31 mai 1943 du RSHA. Celle-ci établit une distinction à faire désormais entre deux catégories de détenus NN : Les NN "ancienne manière", envoyés en Allemagne sur décision militaire et les NN "nouvelle manière", directement placés en KL sur intervention de la SIPO ou du SD. Cette distinction reste purement théorique puisque les détenus NN sont soumis au même régime du secret absolu, quelle que soit leur catégorie d'origine. En outre, les commandants des KL, dans lesquels sont internés des prisonniers NN, reçoivent l'ordre d'enquêter immédiatement sur « l'origine raciale » de ces détenus et de transférer ceux de "race germanique" (Volkdeutsch) à Natzweiler. Ceux-ci y seront tenus séparés des autres prisonniers. Les détenus NN de « race non-germanique » devront rester dans leur camp d'internement jusqu'à ce qu'une décision de transfert venant du RSHA intervienne à leur sujet.
Est-ce le signe d'un redressement et d'une régularisation de la situation, opérés à la demande de l'OKW ? C'est possible, car Keitel ne semble pas disposé à modifier les modalités prévues par le décret, comme l'indique une note datée du 7 octobre 1943. Pour ce qui est des Pays-Bas - comme le révèlent les documents publiés par Karol Jonca - il apparaît que les cours martiales allemandes se sont efforcées de soustraire leurs inculpés à la déportation en Allemagne et ont même cherché à faire juger les résistants qui devaient y être transférés, par des tribunaux civils, siégeant aux Pays-bas.
Le 30 juillet 1944, pour des raisons militaires, le Ministère de la Justice annonce l'abrogation de la procédure "Nacht und Nebel" au profit de la procédure "Terreur et sabotage". En septembre, il ordonne aux procureurs généraux la remise à la police des détenus NN se trouvant dans les établissements dépendant du Ministère de la Justice, qu'ils aient été jugés ou non. Les détenus devaient alors être placés dans les divers camps de concentration du Reich.
On voit donc que l'histoire du décret «Nacht und Nebel» s'insère dans celle de la concurrence entre la Gestapo et la Wehrmacht pour le contrôle de la politique de répression de la Résistance dans les pays occupés d'Europe de l’Ouest et du Nord. Le détournement des déportés NN vers les camps de concentration correspond à la victoire de la conception policière et terroriste développée par la Gestapo.
On peut, à ce propos, se demander s'il est juste de parler d'un détournement du décret « Nacht und Nebel » par la Gestapo. N'y a-t-il pas eu plutôt un simple retour aux sources ? C'est à dire aux vues initiales de Hitler dont la SS se voulait, en toute occasion, l'exécuteur fidèle ? Car Hitler, dès l'origine, avait clairement exprimé son intention de recourir, soit à la peine de mort, soit au système concentrationnaire pour venir à bout de la Résistance en l'Europe de l'Ouest. Le premier « détournement » a donc bien été celui que les services juridiques de l'armée ont opéré, en introduisant dans le décret une procédure judiciaire. Mais le compromis fragile que la Wehrmacht avait obtenu au moment de la publication du décret, a été rapidement balayé par le renversement du rapport des forces qui s'opère dans les premiers mois de l'année 1942, au profit de la Gestapo, de la SS et du système concentrationnaire.
C'est donc, tout autant à cause de l'histoire mouvementée de ce décret, que de la complexité des mesures qu'il prévoyait que l'historien se trouve confronté à une telle diversité de déportés NN.

Les différentes catégories de déportés NN

Pour s'en tenir au seul cas français, on peut repérer cinq sortes de prisonniers NN se regroupant en deux grandes catégories :
Dans une première catégorie se trouvent les prisonniers NN "ancienne manière", selon l'expression de Liebehenschel, ou « NN-Wehrmacht » qui relevaient régulièrement de la procédure du décret «Nacht und Nebel», et dont les dossiers ont été régulièrement transmis à la justice allemande par la Gestapo. C’est-à-dire :
- les condamnés à mort en France par des tribunaux militaires allemands et incarcérés dans une prison du Reich, en attente de leur exécution ;
- les condamnés à mort en France par des tribunaux militaires allemands dont l'exécution avait été différée et transformée en travaux forcés dans un KL ;
- les prévenus, placés en camps de concentration en attente de leur jugement (à Hinzert puis à Natzweiler, pour les Français dépendants du Commandement militaire en France).
- les inculpés qui, après leur jugement en Allemagne par le Tribunal Spécial, (de Cologne puis de Breslau) avaient été placés en camp de concentration à la suite d'un non-lieu, d'un acquittement ou parce qu'ils avaient fini de purger leur peine.
- puis à partir de septembre 1944, des prisonniers NN, venant des prisons du Reich et placés en KL après l'abrogation de la procédure « Nacht und Nebel ».

L'autre grande catégorie des prisonniers NN, les prisonniers  « nouvelle manière » ou « NN-Gestapo » groupe les résistants - ou les suspects d'actes de résistance - , classés dans la catégorie des NN qui, au lieu de suivre la procédure prévue par le décret « Nacht und Nebel », ont été directement placés par la Gestapo dans les camps de concentration.
Mais pour tous ces déportés, l'Office central de Sécurité du Reich avait indiqué, dans leurs dossiers de « détention de sécurité », (...) qu'ils tombaient sous le coup du Décret NN .


Le cas des « 45000 »


Si on revient à présent sur le cas des « 45000 », on constate qu’ils n’appartenaient à aucune de ces catégories. Pour être des déportés NN, il aurait fallu qu'ils aient été arrêtés en France sur ordre des services allemands pour des actes qu'ils avaient personnellement commis "contre le Reich ou la puissance occupante", puis qu'ils soient classés comme NN avant d'être déportés. Cette mention aurait dû figurer sur leur dossier de sécurité. On peut ajouter que la présence dans ce convoi de prisonniers de droit commun et de nombreux communistes arrêtés par Vichy avant la promulgation du décret NN en décembre 1941 interdit l'hypothèse d'un convoi entier constitué de prisonniers NN.
La majorité des "45 000" ont été arrêtés pour activité communiste par la police de Vichy puis inscrits sur des listes d'otages par les services du Commandant militaire en France à partir de septembre 1941.Comme on l'a dit plus haut, les "45000" ont été déportés dans un convoi en représailles des attentats commis par des résistants communistes contre la Wehrmacht  en tant qu'otages « judéo-bolcheviks », en application d’un ordre de Hitler daté du 9 avril 1942 et édicté dans le cadre de la "politique des otages". Par cet ordre, le Führer exigeait, que « désormais pour chaque attentat, outre l'exécution d'un nombre déterminé d'otages, il soit remis au Reichsführer SS Himmler, 500 communistes et Juifs aux fins de déportation à l'Est ».(5)
Deux mois auparavant, une circulaire  datée du 7 février 1942 de Otto von Stülpnagel, Commandant militaire en France (MBF) spécifiait : 
« À l’avenir, les personnes qui doivent être fusillées à l’occasion d’une mesure expiatoire ne doivent plus nécessairement avoir été condamnées ou être détenues pour des délits graves commis contre la puissance occupante. Il convient de prendre en premier lieu : a - des auteurs d’attentats antérieurs. b - des communistes et des Juifs »
S'agissant des déportations de représailles :  
« De l’avis du Führer, cette mesure est d’une efficacité toute particulière comme moyen d’intimidation et spécialement quand les parents et la population sont maintenus dans une incertitude absolue au sujet du sort réservé à la personne déportée » (6). 
Ainsi le secret qui devait entourer les déportations de représailles était destiné à en renforcer l'effet de "terreur dissuasive" tout comme pour les déportés NN.  

En conclusion, dans la mesure où les "45 000" appartenaient à un convoi de représailles, leur sort devait rester inconnu de leurs parents et de la population. On peut donc penser que le code NN leur a été attribué par les bureaux du RSHA au départ de leur déportation pour signifier à l’administration du camp d'Auschwitz qu'elle devait leur appliquer la même règle du secret absolu que pour les déportés NN. 
Ce secret a été levé le 4 juillet 1943 quand les "45 000" ont eu le droit d'écrire à leur famille comme les autres détenus politiques d'Europe occidentale du camp, à l"exception des détenus NN.

Claudine Cardon-Hamet
  • Note 1 : Déposition de Kazimierz Smolen le 10 décembre 1946 à Cracovie : pièce jointe au dossier du procès de Rudolf Höss devant le Tribunal Suprême de Pologne (dossier du procès, tome 7, feuillets 216-222). Photocopie transmise par les Archives du Musée d'Auschwitz. Kazimierz Smolen résistant polonais né en 1920, diplômé en droit de l’Université catholique de Lublin, est arrêté en juin 1941. D’abord détenu en cellule, il est transféré au camp de Birkenau. Les SS ayant appris qu’il savait taper à la machine, il est affecté aux services administratifs du camp, jusqu’à son évacuation sur Mauthausen. Secrétaire et vice-président du comité international d’Auschwitz, il témoigne au procès de Nuremberg. Co-fondateur du Musée d’Auschwitz en juillet 1947, il en sera le directeur de 1955 à 1990. Il habita la ville d’Auschwitz jusqu’à son décès, à 91 ans, le jour du 67ème anniversaire de la libération du camp.
  • Note 2 : (1908-2003), Prêtre du diocèse d'Orléans, l'abbé Joseph de La Martinière, entré en Résistance, a été arrêté et déporté au camp d'Hinzert en juillet 1942 sous la procédure "Nuit et brouillard". Il a rédigé plusieurs ouvrages sur ce thème.
  • Note 3 : Ce texte a été lu et corrigé par Joseph de la Martinière et complété après la lecture du procès Oberg-Knochen.
  • Note 4 : Les départs NN de France, Livre-Mémorial des déportés de France par mesure de répression…, Fondation pour la mémoire de la Déportation, éditions Tirésias.
  • Note 5 : CDJC XXV-19 : circulaire du MBF, 10 avril  1942
  • Note 6 : CDJC XLV-11, circulaire du MBF du 7 février 1942.
Pour trouver d'avantage d’éléments sur cette procédure judiciaire "Nuit et brouillard" et ses conséquences, se reporter aux ouvrages suivants :
  • Jonca K. et Konieczny A., Nuit et Brouillard, NN, l’opération terroriste nazie 1941-1944, Draguignan, 1981.
  • La Martinière Joseph de, La procédure Nuit et Brouillard, nomenclature des déportés NN. Matériaux pour l’histoire des prisons et des camp, des tribunaux.1981.
  • La Martinière Joseph de, Le décret et la procédure Nacht und NebeI, FNDIRP 1989.
  • La Martinière Joseph de, Nuit et Brouillard à Hinzert, Université François Rabelais, Tours, 1984.
  • La Martinière Joseph de, Mon témoignage de déporté NN, 5 volumes (Gien, Orléans, Fresnes-Hinzert-Wittlich-La Silésie-Dachau, 1Le retour), Edité à compte d’auteur, 1992.
  • Thomas Fontaine, Déporter : Politiques de déportation et répression en France occupée. 1940-1944. Thèse de Doctorat. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01325232/document