L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


La Résistance et la libération d’Auschwitz : témoignage d’Eugène Garnier "45.571"

Eugène Garnier le 8 juillet 1942


Nous reprenons ici la deuxième partie du témoignage d’Eugène Garnier publié dans « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).

ORGANISATION DE LA RÉSISTANCE (deuxième partie)

(Août 1944 - 27 Janvier 1945)

C'est en août 1944 que les bruits de transport qui circulaient depuis un certain temps dans le camp devinrent une réalité. Quatre-vingt dix de nos camarades (transport du 6 juillet 1942) furent dirigés vers d'autres camps. Nous ne restions plus de notre transport que trente-six à avoir le privilège de rester au camp d'Auschwitz. Je dis privilège, parce que l'Armée Rouge n'était plus qu'à deux cents kilomètres de nous. Le départ de nos camarades fut cruel pour nous, la séparation brutale qui nous fut imposée démoralisa provisoirement la fraction restant à Auschwitz. Cette solidarité agissante nous avait attachés plus profondément les uns aux autres, et c'est les larmes aux yeux que nous nous sommes séparés nous promettant toutefois de continuer notre action anti-allemande et résistante dans n'importe quel cas et quel que soit le lieu où nous nous trouverions. Notre confiance dans notre parti nous donnait le courage nécessaire pour supporter les conditions les plus pénibles de la vie. A Raisko et Birkenau, au camp des femmes, toutes les Françaises du transport du 27 janvier 1943 devaient nous quitter pour être dirigées sur Ravensbrück. Ces deux départs modifiaient profondément toute la structure de notre organisation; il fallait réorganiser à nouveau tout notre appareil. 
Couverture du livre
C'est la tâche à laquelle je me suis attaché sans perdre de temps. Le travail de regroupement fut entrepris avec de bons camarades qui, comme moi, étaient restés à Auschwitz. Je pris contact également avec le groupe de nos camarades venus de Lublin lorsque ce camp avait été évacué sur Auschwitz au moment de l'avance de l'Armée Rouge en juin 1944. Nous réorganisions également notre travail sur la base des kommandos et fin août notre section française reprenait son fonctionnement normal. Celui-ci fut facilité par la venue de nouveaux camarades juifs de France. J'assurai la liaison avec la direction du camp à la place de Roger Abada. Parallèlement à la réorganisation du camp d'hommes d'Auschwitz, nous prenions également contact avec de nouveaux éléments féminins.. Le travail fut repris sur la base de Raisko ; par là fut assurée la liaison avec Birkenau grâce à l'intermédiaire de bonnes camarades qui travaillaient dans un kommando de jardinage et rentraient le soir au camp de Birkenau ; elles revenaient avec un chargement de légumes « organisés » dans la journée et ce précieux butin permettait dans une large mesure de venir en aide aux camarades les plus déficientes. Notre travail politique et notre travail de solidarité furent poursuivis comme par le passé moins intensément peut-être pendant la dernière période, de nombreuses camarades ayant été transférées au nouveau camp de femmes d'Auschwitz qui avait un contact permanent avec le camp des hommes.
En novembre et décembre, notre section française fut renforcée par l'arrivée de kommandos venant des camps de Dachau, Mauthausen, Buchenwald. Le contact fut pris immédiatement avec ces camarades. Du point de vue de la solidarité, tous les records furent battus. En moins d'une semaine nous avons pu vêtir tous les nouveaux arrivants. Ceux-ci furent affectés à des kommandos favorables à « l’'organisation » : boucherie, charcuterie, boulangerie. Saucisson, pain et graisse furent « organisés » en abondance ce qui nous permit de faire jouer une solidarité beaucoup plus large en faveur des plus déficients et plus particulièrement à l'hôpital où, deux fois par semaine, les jours de supplément, un stock important de pain, viande, saucisson et graisse était réparti. Pour ma part, je contribuais à ce travail en apportant le maximum de légumes. De plus, deux de nos camarades furent nommés secrétaires de blocks ; leur accès à ce poste contribua largement au renforcement de la solidarité par l'appoint de denrées alimentaires et de vêtements. Dans cette période, nous avons pu, en vingt-quatre heures, établir la liste des Français pour la publier à la radio polonaise de Lublin. Nous avons pu avoir l'assurance, par nos amis antifascistes polonais, que ce message était transmis. Nous remercions en l'occurrence Wanda J. qui a dû faire cette transmission.
L'organisation paramilitaire. Le contact avec l'extérieur
En septembre, les combats avaient pris une importance capitale dans les Beskides, les partisans déployaient dans cette région une activité intense. Aussi, en accord avec la direction du camp, décidions-nous de remettre en état de fonctionnement nos groupes paramilitaires qui étaient restés à l'état de cadres comme l'a indiqué Abada dans son rapport. D'autre part, nous avions pu avoir des nouvelles directes des partisans ; je ne sais de quelle manière, car, dans ce genre de travail, il y a des choses qui doivent rester secrètes. 
Ernst Burge
Notre camarade autrichien Ernst Burger avait le contact avec l'extérieur. Je savais aussi que l'évasion de quelques camarades était décidée et que ceux-ci devaient rejoindre les partisans. Un contact permanent et direct devait s'établir en vue de tenter un coup de force sur le camp pour aboutir à une sortie en masse. Tout cela avait été préparé dans les règles de l'art et aurait réussi si un incident fâcheux ne s'était produit. La sortie devait se faire avec la complicité d'un chauffeur, S.S. par obligation, dont les sentiments antifascistes ne pouvaient être mis en doute. L'évasion eut lieu fin octobre ainsi que la rencontre avec deux partisans comme cela était prévu ; malheureusement un accident immobilisa la voiture et, au moment où l'on procédait à son dépannage, une patrouille de service de sécurité fit son apparition. Il sembla à ceux-ci qu'il y avait quelque chose de louche et ils découvrirent l'évasion. Le chauffeur et les deux partisans furent fusillés. 
Potences ©  Musée d'Auschwitz
Quant à Ernst Burger, Rudolph Friemel, Ludwig Wessely et les deux Polonais Tadeck et Pionteck, ils furent amenés au bureau politique pour y être interrogés. Ces cinq camarades subirent des tortures terribles mais il ne fut pas possible d'obtenir d'eux le moindre renseignement. Après un premier interrogatoire, ils furent enfermés au Bunker (cellule) du trop célèbre block 11. 
Nos camarades savaient à l'avance. que, si le coup était manqué, c'était inévitablement la mort pour eux, aussi tentèrent-ils de s'empoisonner. 
Les doses n'étaient pas suffisamment fortes, la mort ne se produisit pas, mais ils subirent de terribles souffrances. Tout fut mis en œuvre pour les ramener à la vie, la Gestapo voulait à tout prix savoir mais nos camarades restèrent fermes et courageux. Le dossier fut envoyé à Berlin et le verdict fut impitoyable : la pendaison publique dans le camp fut décidée. Aussi le 27 décembre, en rentrant au, camp, nous avons pu constater qu'un portique était dressé en vue de la sentence finale. L'exécution n'eut pas lieu ce jour-là. Ou bien le Lagerführer Hessler n'eut pas l'audace de procéder à l'exécution ou bien des ordres furent donnés de Berlin pour y surseoir, peut-être aussi la Gestapo espérait-elle que nos camarades se décideraient à parler après cette épreuve supplémentaire : il n'en fut rien. Le 30 décembre, l'exécution eut lieu devant tous les prisonniers, sur la place d'appel, face aux cuisines. 
Nos camarades firent preuve d'un grand courage, ils furent alignés devant leurs cordes respectives, puis écoutèrent stoïquement l'acte d'accusation qui avait pour motif : « tentative d'évasion et organisation d'un complot dirigé contre la sécurité du camp d'Auschwitz ». Nos camarades montèrent sur le tabouret et, sans aide, passèrent la tète dans le coulant après avoir crié de toutes leurs forces : « Vive Staline, vive l'Armée Rouge, vive la Liberté, à bas la Bête Brune » . Les deux Polonais Tadeck et Pionteck crièrent : « Vive la Pologne démocratique ». Ce qui leur valut une distribution supplémentaire de coups de cravache avant de retirer le tabouret sous leurs pieds. Le soir de l'exécution, tous les camarades rentrèrent dans leurs blocks respectifs dans un silence impressionnant, jamais les allées du camp ne furent aussi désertes. Ainsi fut rendu un pieux hommage au sacrifice de nos cinq héros. Et vingt-huit jours plus tard, le camp était libéré par l'Armée Rouge. Cette fin d'année si fructueuse pour l'activité politique et la résistance opposée à nos geôliers fut marquée par un fait important. Notre direction française prit la décision de fixer une cotisation pour les membres du parti. Celle-ci fut fixée à trois cigarettes par quinzaine. Chaque camarade contrôlé démontrait ainsi son attachement au parti. Non seulement il fallait se procurer les cigarettes, mais encore s'en priver. Ce fut un moyen de contrôle qui eut un double résultat. Non seulement nous pouvions compter sur la fidélité de nos membres, ce qui est appréciable dans de semblables conditions, mais aussi cela nous permit l'occasion des fêtes de Noël et du Nouvel An de distribuer quatre mille cigarettes à nos camarades des blocks de malades et aux femmes. Nos cinq camarades (le 30 décembre) purent profiter de cette cotisation. Notre joie fut immense d'avoir pu leur montrer tout notre attachement à la cause commune et notre cher Rudy en leur nom nous fit savoir qu'ils étaient profondément touchés par ce geste ; ce fut malheureusement notre dernier point de contact.
C'est dans la nuit du 12 au 13 janvier que l'Armée Rouge déclencha la grande offensive qui devait aboutir à la libération du camp d'Auschwitz quatorze jours plus tard, le 27 janvier 1945. Le 14 et le 15, nous apprenons que l'offensive se développe et que Cracovie est menacée. Les S.S. sont désemparés, ils ne savent plus où donner de la tête. Quelques-uns fraternisent avec nous, les autres, au contraire sont plus arrogants que jamais et semblent prêts à exécuter tous les ordres qui pourraient leur être donnés. Ils savent que les soldats russes seraient impitoyables à leur égard. Le 16 nous partons encore au travail, le canon gronde. Les « Hàftlinge » sont joyeux, les S.S. le sont moins et pour cause. Certains d'entre eux cherchent à se procurer des vêtements civils et d'autres des vêtements rayés de prisonniers. Le soir, nous apprenons que tout le kommando de femmes de la Gârtnerei et les services des deux laboratoires de Raisko doivent partir. Dans la nuit, au camp d'Auschwitz, on commence à former les premières colonnes qui doivent faire l'évacuation à pied ; l'ordre d'évacuation générale est arrivé. Combien de milliers de camarades seront fusillés lâchement sur les routes, dans les forêts, au cours de cette débâcle. Le 17, aucun kommando ne sort du camp, tout le monde est consigné, les colonnes se forment hâtivement, les S.S. sont hargneux, la peur les gagne de plus en plus. Que faire ? Après l'exécution du 30 décembre, la direction politique du camp était décapitée. Il ne restait plus qu'à prendre des initiatives personnelles. Nous faisons passer un mot d'ordre disant que les camarades doivent tout mettre en oeuvre pour éviter les transports et pour partir dans les toutes dernières colonnes. Il nous est impossible de voir tous les nôtres en raison des mesures prises par les S.S. pour maintenir l'ordre. Ils font appel à leurs revolvers, particulièrement le Rapportführer qui nous dit froidement : « Je peux encore faire usage du revolver, je n'ai pas envie d'être pris par les Russes, dépêchez-vous ». Les camarades sont tous groupés par kommandos et par block, ce qui rend notre tâche encore plus difficile. Le 19 au soir, les trois quarts du camp sont évacués. Dans la nuit du 19 au 20, avec quelques camarades qui ont joué à cache-cache, nous avons pu éviter la dernière colonne et il ne reste plus que les kommandos Union et une partie du D.A.W. qui doivent être évacués dans la journée du 20. Nous apprenons que le Lagerfûhrer Hessler ne veut pas prendre la responsabilité du départ des malades. Nous faisons alors passer le met d'ordre : «  tous à l'hôpital ». Le dimanche 21 à midi, Hessler part avec les derniers S.S. et quelques Hâftlinge allemands. Le camp est abandonné, les magasins qui regorgent de victuailles sont ouverts, tout le monde s'y précipite. Et là, on assiste à une nouvelle hécatombe ; après avoir littéralement crevé de faim pendant des mois, des hommes vont mourir par excès de nourriture. Nous procédons au rassemblement des forces, nous organisons la surveillance du camp afin d'éviter tout surprise ; pendant une semaine, nous serons sur les dents, tantôt dans une cave, tantôt dans une autre ou bien dans un grenier afin de ne point tomber dans les mains d'importuns qui pourraient venir nous cueillir au dernier moment. Le 23, nous l'échappons belle, un car de S. D. (service de nettoyage) arrive, il ordonne : « rassemblement dans la cour », « formation en colonne ». Que va-t-il se passer ? Vont-ils nettoyer le camp ou former des transports ? Après une heure d'attente, ils se retirent en disant : «  rentrez dans les blocks, nous reviendrons plus tard ». Nous avons appris quelques heures plus tard qu'ils étaient partis juste à temps pour prendre le dernier train de repli qui quitta la région. Néanmoins, nous primes la décision de rester cachés et d'attendre l'arrivée des Russes qui ne pouvait tarder. Le bruit de la canonnade devient intense, l'heure de la libération approche. Les 24 et 25 et toute la journée du 26, les obus se croisent au-dessus du camp. Nous n'avions certainement jamais vu semblable feu d'artifice. Dans la nuit du 26, la canonnade se rapproche et s'amplifie, puis un temps d'arrêt. De notre refuge nous entendons les chars allemands qui se replient sur la route de Bielitz, la Wehrmacht bat en retraite. Les bruits d'artillerie sont remplacés par ceux des mitraillettes, c'est bon signe, nous n'en avons plus pour longtemps, les libérateurs sont là tout près, nous allons bientôt faire connaissance. L'artillerie reprend à nouveau mais cette fois tout près, nous entendons les coups au départ, les balles de mitraillettes crépitent de plus en plus près. Puis arrêt brusque. 
Enfin, à trois heures et demie, un vacarme infernal se produit dans le camp : « Les Russes sont là, les Russes sont là ». Nous assistons à un spectacle inoubliable. Soldats et prisonniers affluent de tous les coins du camp, les prisonniers sautent au cou de leurs libérateurs, c'est une effusion de joie indescriptible. Nos libérateurs sont pressés, c'est la guerre, ils repartent plus loin, toujours plus loin, à la poursuite des Boches qui résistent farouchement. 
Pour nous, rescapés de ce camp d'Auschwitz, nous pouvons dire que ce 27 janvier 1945 fut le plus beau jour de notre vie. Et c'est à la glorieuse Armée Rouge que nous le devons. Elle nous a rendu ce que les hommes ont de plus cher, la liberté. Cela nous ne l'oublierons jamais... Le grand honneur des patriotes français déportés à Auschwitz a été d'avoir apporté au travail clandestin dans le camp un souffle nouveau d'énergie et de dynamisme. Ils avaient pour cela parmi eux des militants communistes qui surent rester fidèles à leur mission et travailler dans des conditions encore jamais connues. Les internés des autres nationalités s'inclinaient devant leur foi dans la victoire et leur combativité et disaient, pleins d'admiration : « Ces Français ont un moral de fer ». Mais bien peu de ces douze cents patriotes déportés de Compiègne en juillet 1942 sont revenus. Bien peu des dizaines de milliers d'israélites venus de France par trains entiers sont rescapés. Des millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont péri dans les chambres à gaz et les fours crématoires du maudit « camp de la mort ».  
Danielle Casanova
Georges Varenne

Pourtant de cette multitude de martyrs, des noms de combattants se détachent comme un exemple éternel pour les survivants : Danielle Casanova, Georges Varenne, parmi tant d'autres sont de ceux-là. Rudolf Friemel, Ludwig Wessely et notre dirigeant viennois Ernst Burger ont concrétisé par leur supplice la lutte commune de tous les peuples contre la barbarie fasciste.

GARNIER, 45.571

On peut également lire sur le blog les articles suivants :

Venger leur mémoire ! La mort de Marcel Le Fevre


Lettre d’Eugène Garnier à la veuve de Marcel, Louis Le Fevre.


Marcel, Louis LE FEVRE, né à Levallois en 1895 était le secrétaire de la cellule communiste de Saint-Rémy-sur-Avre (Eure-et-Loir). Arrêté le 3 juillet 1941, emprisonné à Chartres pendant un mois, il est transféré au camp allemand de Compiègne. Eugène Garnier l’y a connu et l’a retrouvé à Auschwitz. En 1965, il répond à un courrier de sa veuve qui veut connaître les circonstances de la mort de son mari.

Flers le 5 février 1965.

« Chère madame (…). Je suis un des rares rescapé de cet enfer maudit. J’ai très bien connu votre cher mari, notre bon et si sympathique camarade Louis dont j’ai gardé un inoubliable souvenir. Ce fut un vrai bon copain tant à Compiègne qu’à Auschwitz. J’ai eu le triste privilège d’assister à ses tous derniers moments et je lui ai fermé les yeux sur son triste lit de mort. Dans la première quinzaine de décembre 42, j’ai du rentrer au « Krankenbau » lieu sinistre qui veut dire en français « maison du malade ». 
Verso de la lettre
J’avais les jambes pleines de furoncles et ne pouvais me tenir sur mes jambes. Ce repos me fut salutaire malgré tout, mais la nourriture y étant encore plus rationnée qu’au camp, je me voyais maigrir à vue d’œil. C’est pourquoi dès que mes plaies ont commencé à se cicatriser, j’ai fait l’impossible pour quitter au plus vite cet antichambre de la mort. Au cours de ce séjour, j’ai retrouvé plusieurs camarades hospitalisés, notamment le grand Louis Lefèvre qui s’affaiblissait de jour en jour. Deux jours avant que je quitte le Krankenbau, il s’est éteint dans mes bras comme une chandelle qui vient de se consumer. Ses dernières paroles que j’ai pu recueillir sont à peu près ceci : «  Je suis foutu Gégène, mais tu sais que nos bourreaux le seront aussi bientôt. Si vous rentrez les uns et les autres, vengez nous si vous en avez la force ». Un quart d’heure plus tard je lui fermais ses grands yeux. Et avant cela, il me fit comprendre qu’il n’avait pas mangé son pain, et qu’il ne fallait pas le laisser perdre. Je m’excuse madame de vous rappeler ces tristes moments, mais puisque vous en avez manifesté le désir, je vous aurais dit la stricte vérité. Comme beaucoup de déportés de cette période, il est mort de dysenterie chronique, ce que les SS appelaient « Durchfall » et tous les pauvres gens qui en étaient affectés se vidaient littéralement. C’étaient des loques humaines n’ayant plus que la peau sur les os. Certains médecins rescapés ont fait beaucoup de rapprochement avec le typhus et appelaient communément cette maladie le typhus intestinal.
Chère madame, votre mari et beaucoup de nos disparus nous ont demandé de venger leur mémoire.
Eugène Garnier
Je crois pour ma part que depuis 20 ans déjà avec tous nos rescapés et en premier lieu avec ceux de notre FNDIRP, nous avons fait tout ce que nous devions faire pour expliquer le sinistre génocide de nos bourreaux d’hier et que certains voudraient absoudre, au point d’en faire des amis.  
Jusqu’à mon dernier souffle, soyez assurée madame que je ferai l’impossible pour qu’il n’y ait plus jamais d’Auschwitz, plus jamais de fascisme et de nazisme (…).
Document in Dossier d'Eugène Garnier remis par Jeanne Garnier à Roger Arnould, qui me l'a transmis. Claudine Cardon-Hamet.

Block 11 : René Maquenhen témoigne des fusillades et tortures des civils polonais


Fusillades et tortures des civils polonais à Auschwitz. Récit de René Maquenhen

René Maquenhen, auto portrait
En 1943, les «45000» bénéficient de mesures exceptionnelles prises par les SS en direction des détenus politiques français. En mars, 17 sur 25 des «45000» ayant survécu à l'enfer de Birkenau retournent au camp principal. Le 4 juillet, tous les «45.000» survivants, exception faite du seul survivant portant l’étoile des Juifs (David Badache), sont autorisés à écrire en France et à recevoir des colis.
Entre août et décembre, les quelques 150 survivants sont placés (à quelques exceptions près) en quarantaine au premier étage du block 11, la prison du camp, où ils connaissent quatre mois d'un relatif répit. Ils n’ont plus à travailler, ni à subir les coups des SS et des kapos. Lire l’article dans le blog : Les "45000" au Block 11 - (14 août-12 décembre 1943). Le Block 11 est situé dans l'angle sud-est du camp, il donne sur une cour fermée par deux hauts murs qui le réunissent au block 10. 

Claudine Cardon-Hamet

Le témoignage de René Maquenhen est particulièrement saisissant. Depuis le Block 11, les « 45000 » voient et entendent les fusillades et tortures journalières (carnet, pages 93 à 99 recopiées par son fils Patrick Grosjean).

« En juillet 1943, passa un ordre au camp « tous les Français des environs d’Auschwitz devaient être en quarantaine, ce qui voulait dire en repos, pour soi-disant nous diriger par la suite dans des camps de travail plus doux. Tout cela était des « on-dit ». Toujours est-il qu’à partir de cette date ont eut le droit d’écrire et de recevoir des colis et l’on nous dirigea tous au Block 11, Block spécial. Notre bref séjour nous a laissé des souvenirs marquants. Nous étions dirigés par nous même et avions 150 français, dont 133 de notre transport de 1200.
Nous avions désigné un chef de chambre parmi nous. Nous avions pris les chambres du haut, celles du bas contenaient des civils entassés les uns sur les autres. Il y avait aussi la chambre des chefs chargés de s’occuper des prisonniers, puis des cachots de punition de 90 sur 90 ou l’on entassait jusqu’à 8 hommes. Mon camarade Gillot était venu y faire un tour quelques mois auparavant pendant 10 jours pour avoir volé une petite bouteille d’huile. C’est dans ces Blocks que l’on condamnait les civils. Le nazi Maximilan Grabner (1) a reconnu avoir donné l’ordre d’en exterminer 800.000 dont il avait examiné personnellement les dossiers (2).
On s’arrangeait bien entre nous. Je recevais à ce moment un paquet toutes les semaines. Malgré la faim, je partageais avec mon camarade Gustave Raballand de Nantes qui aujourd’hui est rentré. On faisait souvent des parties d’échec avec mes amis : Georges Goudon de Creil, Francis Viaux d’Amiens et Montégut.
Le Block 11 est à gauche. En face le mur des fusillés (FNDIRP 1995)
Mais presque journellement ils doivent les interrompre : ordre de sortir immédiatement des chambres et de s’allonger dans le corridor. C’était le signe d’une fusillade. Nous avons compté jusqu’à près de 200 le nobre de fusillés en une journée. Ils faisaient l’appel des civils dans les chambres. Ceci fait, ils les invitaient à se déshabiller, puis ils passaient devant une table, où étaient assis les juges SS. Après leur avoir expliqué les causes de leur condamnation, ils les faisaient passe dans le corridor qui donnait sur la cour. Avec une couverture on leur couvrait le devant de la tête. Ils étaient maintenus par un colosse prisonnier Juif appelé « Jacob ». Puis après avoir franchi le dernier escalier de la cour, un SS était posté sur le côté de la porte et avec un pistolet les tuait derrière la nuque. Alors le colosse les allongeait serrés les uns contre les autres. Un camion arrivait et les emmenait au four crématoire. Tous les jours, le matin, ils faisaient sortir les femmes une heure, puis les hommes civils. Seuls les prisonniers comme nous restaient dans leur cachot.
Il y en avait des nouveaux chaque jour. En regardant les femmes faire leur ronde (il y en avait de tous âges, des enfants, des jeunes filles, des jeunes femmes et des vieilles). Un des gars, penché à la fenêtre fut attiré par la présence d'une belle jeune femme, tenant par la main deux fillettes, une de sept ans, l'autre de cinq, se demandant quel sort allait lui arriver à delle et à ses filles. Seraient-elles fusillées ? Pendant les exécutions nous comptions les coups pour connaître le nombre de morts. L’opération terminée, on nous permettait d’aller dans la cour. Alors c’était la course à celui qui serait descendu le premier pour se jeter sur les vêtements et chaussures des exécutés, pour les échanger contre une boule de pain. On fouillait les poches pour trouver briquet ou tabac, ceinture. Après la fouille on regardait l’aspect de la cour, le sang recouvert par du sable. Tout autour il y avait des murs de 6 m de haut, de chaque côté du Block 11, les fenêtres du bas étaient encadrées par des barres de fer, puis en bas il y avait des petites fenêtres entourées de ciment d’où il nous était interdit de regarder. Mais nous bravions la consigne. C’est à travers ces bareaux que nous reçûmes les sourires qu’une prisonnière nous fit à la pensée d’avoir devant elle des Français. Bien souvent, lorsqu’on pouvait avoir un peu de tabac en sortant le soir (nous avions par moment 1 heure de sortie), nous le mettions dans du papier, et pendu par les pieds, maintenu par les copains à l’aide de ma ceinture, nous le faisions passer à mes compagnons d’infortune.
Un jour, couché sur mon lit au troisième, je fus brusquement appelé par mon copain Francis, et m’invita à regarder : « dis-moi si par cette fenêtre du vois quelque chose ? ». Je voyais parmi les femmes 4 vieilles, qui vêtues d’une couverture sur la tête, formant écharpe ancienne à la mode polonaise. Je vis aussi deux enfants se tenant par la main, sans leur maman. Ils avaient du fusiller la mère. Je vis les deux petites se diriger vers la « trague » où étaient habituellement les vêtements des fusillés. La plus grande, en fouillant, saisit la robe de sa mère. Les larmes jaillirent de ses yeux. Sa maman n'était plus. La plus petite trouva la combinaison. Elle se retourna, prit la main de sa soeur et continua, la tête baissée, à faire la ronde habituelle. Trois semaines se passèrent. Jamais on ne pu revoir un sourire sur les lèvres enfantines. Un jour, comme d’habitude, je descendis avec les copains fouiller les vêtements. Nous découvrîmes les petits souliers des deux enfants : après la mère, les fillettes !
Une autre fois, dans la cour, une mère tenait dans ses bras un bébé de 3 ans environ. A travers les barreaux, le père était enfermé, l’enfant pleurait de ne pouvoir embrasser, ni toucher son papa, et la pauvre maman se doutait que son mari allait être fusillé dans les 24 h. En effet, il le fut et les deux êtres qui le pleuraient, le rejoignirent plus tard.
Une autre fois encore, nous vîmes à l’appel des civils un homme râlant sur des brancards : il avait reçu la veille 150 coups de schlague.
Nous étions vraiment au bloc des fusillades. Rares étaient les journées où l’on n’entendait pas les cris et les râles de ceux qui passaient à la chambre de torture ».
  • Note 1 : Chef de la Gestapo du camp. Son rôle était de lutter contre la résistance intérieure du camp, d'organiser les interrogatoires et la surveillance des déportés et de contrôler l'activité des chambres à gaz.  Avec Stark, Grabner a personnellement pris part au tir des commissaires politiques russes. Grabner a été pendu le 28 Janvier 1948.
  • Note 2 : Il n’a en fait reconnu que sa participation en tant qu’exécutant : « La honte de ce forfait repose sur le national-socialisme. [...] j'ai seulement participé à l'assassinat de 3 millions de personnes par égard pour ma famille ». Mais il était connu dans le camp comme  "maître de la vie de centaines de milliers de personnes" [Seweryna Szmaglewska, Smoke over Birkenau, p. 290], «brute fanatique» [Lingens-Reiner, Prisonniers de la peur, p. 149], «infâme et redouté» [Oszkar Betlen, Leben auf dem Acker des Todes, p. 134], «le pire ennemi des juifs dans tout Auschwitz» [Irene Weiss, in Shelley, Secrétaires de la Mort p. 60],  

MOUGEOT, PAUL, LOUIS


Paul Mougeot © "Club Mémoires 52"

Matricule "45907" à Auschwitz

Paul Mougeot est né le 18 mai 1905 à Poissons (Haute-Marne). Il habite à Joinville (Haute-Marne) au moment de son arrestation. 
Il est le fils d’Émilienne Minette, 38 ans, patronne couturière et de Gustave Mougeot, 28 ans, râpeur à la fonderie Ferry-Capitain de Bussy Saint-Georges, son époux. Sa grand-mère, Mme Adeline Collin loge avec eux.
Paul Mougeot travaille dans une scierie. Il est membre du Parti communiste.
Après l’Armistice et l’Occupation allemande, René Bousquet, avait fait établir dès septembre 1940 en tant que Préfet de la Marne des listes de “communistes notoires” et effectuer des enquêtes dans les entreprises. Nommé par Vichy Préfet de Région (Marne, Haute-Marne et Aube) le 28 août 1941, René Bousquet va continuer cette politique dans la Haute-Marne. Avec l’invasion de l’Union soviétique le 22 juin 1941, les autorités allemandes se sont fait remettre les notices individuelles des communistes connus, déjà arrêtés ou incarcérés par la police française.  Le 10 septembre 1941, c’est le début de la « politique des otages ». Lire dans le blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942).
Paul Mougeot est arrêté comme « communiste », le 22 juin 1941 par la police française, dans le cadre de la grande rafle commencée le 22 juin, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique. Sous le nom « d’Aktion Theoderich », les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy (ce sera la prison de Chaumont pour la Haute-Marne), ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré par la Wehrmacht et qui ce jour là devient un camp de détention des “ennemis actifs du Reich”. Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 
1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Paul Mougeot est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6- 8 juillet 1942.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45907".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Carnet de Roger Abada. Paul Mougeot
est mentionné en bas de la page
Paul Mougeot est affecté au Kommando des "Installateurs" au camp principal. Il participe à la Résistance clandestine, et son affectation lui permet, avec d’autres « 45000 » affectés à des kommandos de spécialistes circulant dans le camp (Henri Marti, Henri Gorgue, Georges Gaudray, Pierre Monjault) de venir en aide aux 130 françaises (le convoi du 24 janvier 1943, les « 31000 ») au camp des femmes, comme en témoigne le carnet de Roger Abada, dans lequel celui-ci a noté dès sa libération au camp de Dora, les éléments marquants de sa déportation.
Sur la page reproduite ci-contre, figurent les noms de quelques uns des membres du groupe français de Résistance à Auschwitz. 
Comme les quelques 150 survivants du convoi, Paul Mougeot est interné au Block 11 pendant les quatre mois de quarantaine de 1943. Fin août 1944, il est transféré à Sachsenhausen où il est interné le 1er septembre 1944. 
Un des rescapés du convoi du du 23 janvier 1943, Roger Guyot, militant communiste de Joinville, déporté à Sachsenhausen, avait vu partir ses cinq camarades de Joinville le 6 juillet 1942. Il retrouve Paul Mougeot au camp d'Oranienbourg "en transit". Seul survivant joinvillais du convoi du 6 juillet, celui-ci lui confirme la mort de leurs camarades Pierre Vuillemain, Alfred Dufays, Bernard Hacquin et Edouard Gentil, dont il a été témoin. "Mougeot repartait quelques jours après en transport, nous n'avons jamais eu de nouvelles de ce bon camarade".
Paul Mougeot meurt pendant la marche de la mort vers Dachau, selon Henri Gorgue et Gaby Lejard. Lire : Gabriel Lejard : d’Auschwitz à Kochendorf et les marches de la mort de Kochendorf à Augsburg puis Dachau
Pour Henri Marti, qui était avec lui au Kommando des Installateurs à Auschwitz I, il est mort à Flossenbürg en 1945. C’est le lieu qu’a retenu le fichier Central des ACVG dans les années qui ont suivi la Libération, en portant la date du 15 février 1945. Date et lieu repris par l’arrêté du 31 juillet 1997 portant apposition de la mention «Mort en déportation» sur les actes de décès paru au Journal Officiel du 14 décembre 1997.
Son nom figure sur la plaque commémorative dans le cimetière de Poissons. Le titre de «Déporté politique» lui a été attribué en 1952. Il a été déclaré "Mort pour la France".

Sources
  • Carnet de Roger Abada.
  • Témoignage d’Henri Marti, le 10 octobre 1972.
  • Site internet Mémorial «GenWeb ».
  • Bureau de la Division (ou Pôle) des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen  (dossier individuel consulté en octobre 1993).
  • Liste (incomplète) par matricule du convoi du 6 juillet 1942 établie en 1974 par les historiens du Musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (Ministère de la Défense, Caen) indiquant généralement la date de décès au camp.
  • Extraits du cahier de souvenirs de Roger Guyot (envoi de Jean-Marie Chirol).
  • © "Club Mémoires 52", association de recherches historiques consacrées au département de la Haute-Marne, créée, en 1991, par Jean-Marie Chirol (1929-2002). Déportés et internés de Haute-Marne, Bettancourt-la-Ferrée, avril 2005, p. 39. 
Notice biographique rédigée en novembre 2010, complétée en 2015 et 2018 par Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942" Editions Autrement, 2005 Paris et de «Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com 

Gabriel Lejard : la mort de Paul Charton



Paul Charton
La mort de Paul Charton

Ce document reproduit le discours de Gabriel Lejard lors de l’inauguration de la salle « Paul Charton » de l’USOD (1), en l’honneur de ce sportif dijonnais, fondateur du club, déporté et mort à l’âge de 30 ans à Auschwitz. Lire également sa biographie : Paul Charton

"Monsieur Pelletret, messieurs les responsables de l'U.S.O.D.,  chers camarades et amis. Paul était mon ami depuis 36. Cheminot syndiqué, puis membre du Parti communiste, fondateur de l'U.S.O.D., tout nous rapprochait. Aussi, c'est avec émotion que j'apporte aujourd'hui ma contribution pour honorer la mémoire de notre regretté camarade. J'ai été son dernier compagnon de misère. Je l'ai vu aller courageusement à la mort, à une mort effroyable, en pleine jeunesse à l'âge de 30 ans. Paul Charton fût de cette poignée de patriotes qui dès l'occupation en 40 furent les organisateurs de la Résistance contre les nazis. Comme ses camarades il avait fait le sacrifice de sa vie. Si chaque mois la résistance grandissait, la répression se renforçait aussi. Le 22 juin 41 je suis arrêté par la Gestapo avec une vingtaine de camarades. Le 2 juillet c'est le tour du cheminot Paul Charton en raison du déraillement d'un train en route pour l'Allemagne au poste d'aiguillage n° 2 de Perrigny le 16 juin.
Nous nous retrouvons tous en qualités d'otages au camp d'internement de Compiègne. Fin juin 42 les nazis pour frapper l'opinion décident que 1.160 otages de Compiègne seront choisis et déportés a aux travaux forcés à l'Est ». Nous sommes 14 Dijonnais dont Paul Charton pour ce voyage. C'est le premier transport (de politiques) qui quitte Compiègne pour les camps de la mort. Nous embarquons le 6 juillet et arrivons le 8 après un dur voyage, au fameux camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau en Pologne. Auschwitz qui restera pour l'histoire le plus grand charnier que le monde ait connu. Quatre millions de morts, hommes, femmes, vieillards et enfants. Certain jour 8 à 10.000 cadavres par 24 heures. Je n'entrerais pas dans les détails de notre vie car il faudrait des heures. Je vous dirai simplement que la mort était partout et toujours, au travail comme au repos, le jour comme la nuit. Un simple détail vous édifiera. Arrivés le 8 juillet 42 des 14 Di-jonnais, 3 mois après, nous restions 2 et Paul Charton était parmi les morts. J'ai été son dernier compagnon du fait du hasard. Les 1.260 Français ont été mélangés a 60.000 détenus, au gré du hasard, aussi bien pour les baraquements que pour les commandos de travail. Il se fait que Paul et moi fûmes affectés à la même baraque et au même commando et seul la mort allait nous séparer. Pour dormir nous partagions la même planche de 80 cm de large et ensemble nous travaillions dans une sablière. C'était le nerf de boeuf, la trique, la faim, la maladie, les pendaisons, la chambre à gaz.
Brouillon de Gaby Lejard
Nous ne nous faisions pas d'illusions sur l'avenir et le moral n'était pas élevé. Néanmoins nous résistions pour le mieux au cafard, à la faim, aux coups, à la maladie. Un mois après notre arrivée Paul a une cheville enflée, ce n'est pas drôle, car c'est un motif suffisant pour la chambre à gaz. Il ne boite pas, ne souffre pas. Il se fait des massages sans résultat. Autour du 13 août, à l'appel du soir, c'est la visite des jambes pour tous les détenus et nous savons ce que cela signifie. Il faut relever le pantalon aux genoux. Nous sommes côte à côte. Le major S.S. approche. Paul me chuchote « Je suis fichu ». Effectivement le major l'arrache des rangs et l'envoie monter dans un camion avec les sélectionnés pour la chambre à gaz. Un petit signe de la main et c'est fini. J'ai passé une nuit atroce mon camarade, mon ami était mort. Le lendemain matin je suis affecté à un autre commando, le déchargement des wagons. Je vois arriver une corvée de 2 à 300 détenus. Tout à coup au passage j'entends « Gaby » ! C'était Paul. Quelques phrases hachées seulement. - « Nous n'avons pas été gazés hier soir, mais nous le serons à notre retour de corvées. Je vais repasser tout à l'heure ». Je guettais anxieusement. Enfin les voilà. Et voici le dialogue : « Gaby, un Polonais m'a donné un morceau de pain, je te le lance dans le wagon » - « Non mange-le ». - « Pas la peine, dans une heure je serais mort. Adieu ».  Le pain tombe dans le wagon et Paul continue son chemin vers la mort. Il allait mourir lucidement, en martyr.
Voilà chers amis ce que fut celui que vous honorez aujourd'hui. Je vous remercie camarades, dirigeants de l'U.S.O.D. de m'avoir demandé de venir prononcer ces paroles à cette manifestation du Souvenir. C'est le devoir et l'honneur des survivants de faire connaître à la jeunesse, de rappeler aux plus âgés qui ont un peu oublié, ce que furent les crimes nazis, ce que furent tous ces hommes, ces femmes, ces jeunes qui tombèrent dans la lutte. Je félicite Monsieur Pelletret d'avoir œuvré à la réalisation de cette salle. Et vous camarades responsables de l'U.S.O.D. je vous remercie de perpétuer ainsi le nom d'un travailleur conscient, d'un sportif, d'un patriote. A vous tous aussi, camarades et amis présents, je vous dis merci et meilleurs vœux pour le développement de l'U.S.O.D."

Note 1 : Nous n’avons pas encore trouvé la date de cette inauguration, ni de références concernant M. Pelletret, le dirigeant de l’USOD que cite Gaby Lejard . 
Nous savons que l’Union Sportive Ouvrière Dijonnaise (USOD) est créée le 14 novembre 1935. C’est un club voué à l’haltérophilie, force athlétique et musculation. Il a formé des sélectionnés olympiques et de nombreux champions de France après guerre. 
La salle était située entre le boulevard Joffre et la rue Jean-Dampt à Dijon.

Claudine Cardon-Hamet, Pierre Cardon (janvier 2018)

Gabriel Lejard : d’Auschwitz à Kochendorf et les marches de la mort de Kochendorf à Augsburg puis Dachau


Devant l’avancée des armées alliées, et en particulier celle de l’armée Rouge, les nazis commencent l’évacuation d’une partie du camp d’Auschwitz dès l’été 1944. Lire dans le blog : Itinéraires suivis par les survivants à partir d'Auschwitz (1944-1945) et Les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945).

Le 29 août 1944, Gabriel Lejard est transféré d'Auschwitz à Sachsenhausen avec 29 autres "45.000" : il y reçoit le matricule n° « 94.268 ». Les 30 Français sont répartis dans plusieurs camps et Kommandos. « Gaby » est affecté à Kochendorf (kommando de Natzweiler-Struthof), situé sur le Neckar à 50 km de Stuttgart, (mines de sel transformées en usines souterraines pour la fabrication d’armes et des V2). Il arrive à Kochendorf le  5 octobre 1944 avec six autres « 45.000 » et reçoit le matricule n° « 33.834 ». Fin mars 1945, les 6 Français (Maurice Martin est transféré à Innsbrück) sont évacués avec 1500 autres déportés sur le camp de Dachau. A pied jusqu'à Augsburg puis en train jusqu'à Dachau où ils arrivent le 8 avril 1945 et sont immatriculés. Ils sont libérés par les Américains à Dachau, le 29 avril 1945.
Gabriel Lejard a retracé cette terrible épopée lors des cérémonies du 35ème anniversaire de la Libération des camps (le dimanche 27 avril 1980)

« Le 31 août 1944, l’Armée Rouge approche de Cracovie, l’évacuation des Français d’Auschwitz commence. Avec 25 (1) survivants du transport des « 45.000 », nous partons pour Sachsenhausen, au nord de Berlin. Je me trouve à une trentaine de kilomètres de Ravensbrück, où vient d’arriver ma fille, et ceci sans le savoir.
Fin septembre, six d’entre nous partent à nouveau (2), avec beaucoup de mineurs, du Nord, du pas-de-Calais, des Juifs, des Polonais, des Russes, etc. pour une destination inconnue. Plus de 100 par wagons, 4 jours de voyage, sans tinette et sans ravitaillement. 
Nous débarquons à coups de crosse en gare de Kochendorf. Nous gagnons le camp à pieds, 5 à 6 kms, sous la pluie.
Accueillis par le commandant Walter Bütner (3), c’est le discours traditionnel que nous traduit un camarade Luxembourgeois. « Je hais les Juifs, j’aime encore moins les Français. Vous êtes tous des terroristes, et pas un de vous ne sortira vivant d’ici ».
Avec mes cinq camarades d’Auschwitz nous fûmes affectés à la mine de sel que l’on transformait en usine souterraine pour la construction des V2.
Nous étions à environ 150 m sous terre, pieds nus dans le sel. Les postes étaient de 12 heures de jour alternant avec 12 heures de nuit, plus 10 km aller et retour à pieds. Pour la première fois je voyais des civils allemands, des P6 et des STO.
les anciennes mines de sel de Kochendorf
Je ne m’attarderais pas sur notre nouvelle vie, mais cela ressemblait étrangement à Auschwitz en 1942, mais sans chambre à gaz, ni four crématoire. On enterrait dans les bois proches. Mais alors, record jamais atteint pour les poux et la dysenterie.
Malheur à ceux qui couchaient en bas de nos lits à 3 étages !
Puis ce fut l’horreur de notre évacuation de Kochendorf à Dachau, 300 kilomètres, lors de la débâcle nazie (4).
Depuis notre arrivée, octobre 1944, nous entendions le canon sur le Rhin, et nous pensions que la fin du cauchemar approchait. Même nos gardiens se laissaient quelquefois aller à parler et nous indiquaient qu’à Noël nous serions à la maison et eux en Sibérie.
Hélas, ce n’est que le 27 mars que nous évacuons, par la route, direction Dachau.
Les Américains étaient à une trentaine de kilomètres.
Une autres marche de la mort, 
de Sachsenhausen à Schwérin. 
Dessin au charbon de Guy Chataigné

Nous étions environ 1500. Les malades étaient évacués, mais ne sont jamais arrivés nulle part, hélas !
Très forte escorte composée de SS de l’Afrika-Korps, même 2 Français (1 organisation Todt, l’autre LVF), avec fusils, matraques et schnaps en quantité.
Les deux premiers jours, nous marchons la journée, mais harcelés par l’aviation alliée, nos escorteurs décidèrent de faire la route de nuit, le plus souvent par des chemins de montagne. 30 kilomètres par étape, sans ravitaillement, pieds nus, un pantalon, une veste et la pluie. Nous mangeons des poignées d’herbe, de grosses limaces rouges, les escargots, au risque de recevoir un coup de fusil. L’eau des nids-de-poule était notre boisson.
Ce fut l’hécatombe, les hommes tombaient, ne pouvant plus marcher. Une nuit avec notre camarade Houard de Chartres, malgré notre vigilance, nous fûmes pris de corvée pour traîner le chariot en queue de colonne où on entassait les mourants car on ne laissait pas de traces sur la route.
Nous savions en quoi consistait le travail, aussi Houard et moi nous avons pris de suite la flèche du chariot pour le guider, les autres poussaient aux roues ou chargeaient les corps.
Dessin Roger Boulanger, AFMD 51
Lorsque le plein était fait, on faisait une petite tranchée sur le bord de la route, et c’était l’enterrement des malheureux dont la plupart étaient encore vivants. Ceci au milieu des hurlements de nos tortionnaires et des mourants. Oui, nous avons enterré des hommes encore vivants et notre route est jalonnée de charniers.
Nous avons traversé Ulm et Augsburg. De cette ville nous prenions le train et arrivions à Dachau le 5 ou 6 avril 1945.
Toute la journée, nous fûmes en tas dans la cour. Enfin, le soir, nous étions affectés au Block 23, isolé et aménagé spécialement pour ceux qui avaient fait la route, et enfin un peu de ravitaillement. Nous couchions 6 sur des lis de 80 cm.
Nous faisions hélas le bilan. Partis 1500, nous sommes arrivés environ 200 et beaucoup allaient encore mourir, car nous n’étions libérés que le 29 et la dysenterie et le typhus ne faisaient pas de quartier.
Pour nos camarades mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, partis 299, arrivés 27.
Les 6 d’Auschwitz étaient à l’arrivée (5), mais notre ami Lecrux, un jeune de Reims était en très mauvais état.
Aussitôt libérés, nous l’avons transporté à l’hôpital. Il n’est rentré qu’en juillet en ambulance à Reims.
Quant aux cinq restants et une trentaine d’autres camarades, nous nous évadions de Dachau et arrivions à Paris en wagons à bestiaux le 15 mai 1945.
Mon ami Lecrux, marié à Reims avec une déportée de Ravensbrück «Simone» est venu quelques années après en Côte-d’Or à Précy-sous-Thil. Il est décédé par la suite à l’hôpital de Dijon en raison des séquelles de la déportation.
Pour les mêmes raisons, mon ami Houard, de Chartres, s’est suicidé quelques années après sa rentrée ».
  • Note 1 : Ils sont en fait 30 : Georges Gourdon (94.257), Henri Hannhart (94.258), Germain Houard (94.259), Louis Jouvin (94.260), Jacques Jung (94.261), Lahousine Ben Ali (94.264), Marceau Lannoy, Louis Lecoq, Guy Lecrux (94.266), Maurice Le Gal (94.267), Gabriel Lejard (94.268), Charles Lelandais (94.269), Pierre Lelogeais, Charles Limousin, Victor Louarn, René Maquenhen, Georges Marin, Henri Marti, Maurice Martin, Henri Mathiaud, Lucien Matté, Emmanuel Michel, Auguste Monjauvis (94.280), Paul Louis Mougeot, Daniel Naglouck, Emile, Obel (94.282), Maurice Ostorero, Giobbé Pasini, René Petitjean, Germain Pierron.
  • Note 2 : Ils sont en fait sept. Georges Gourdon, Henri Hannhart, Germain Houard, Louis Jouvin, Lahoussine Ben Ali, Guy Lecrux et Gabriel Lejard.
  • Note 3 : L’Oberscharführer Eugen Walter Bütner, ancien commandant du sous-camp de Thil-Longwy, devient commandant du camp de Kochendorf à partir de septembre 1944. C’est lui qui dirige « la marche de la mort » du 30 mars 1945.
  • Note 4 : « Marches de la mort » est l’expression communément utilisée par les déportés pour qualifier les évacuations des camps opérées par les nazis à l’approche des armées soviétiques à l’est et américano-britanniques à l’ouest. Les premiers camps évacués en janvier 1945 se situaient en Pologne occupée.
  • Note 5 : Georges Gourdon (140.707), Henri Hannart (140.708), Germain Houard (140.715), Louis Jouvin (140.709), Guy Lecrux (149.704) et Gabriel Lejard. Lahousine Ben Ali est mort à Dachau. 

Romorantin le 1er mai 1942 : un Feldgendarme est tué, un autre blessé. Arrestations, exécutions et déportations


Cet article est rédigé à partir de plusieurs sources référées en notes.

Dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1942, quatre jeunes communistes (annexe 1) - Jean Roblin, Max Thenon, Guy Dartois et Jacques Guilbaud - distribuent un tract de la Fédération des jeunesses communistes du Cher à Romorantin-Lanthenay et collent des affiches faites à la main. Ils sont surpris par deux Feldgendarmen (policiers militaires rattachés à la Wehrmacht) en patrouille le long de la ligne de démarcation. Un des jeunes, chargé de la protection des afficheurs, ouvre le feu le premier. Un Feldgendarme est tué, l’autre grièvement blessé (notes 1, 2, 3 et sources).
Tract distribué dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1942.
Archives départementales du Loir-et-Cher (1375W59).
 
Jacques Guilbaud, un des quatre jeunes communistes impliqués dans la fusillade raconte :
Jean Châtelain (1) a retrouvé l'un de ces jeunes communistes, Jacques Guilbaud, sans doute le seul survivant de cet événement, et l’a interviewé 60 ans après les faits, le 13 août 2002.
« Dans la soirée du 30 avril 1942, après le couvre-feu, 4 jeunes communistes se retrouvent près du lavoir municipal du Rantin, détruit depuis. Il s'agit de Guy Dartois, Jacques Guilbaud, Jean Roblin et Max Thenon. Ils sont décidés à distribuer des tracts et à coller des affiches appelant à la lutte contre l'occupant et le fascisme et à mobiliser « les jeunes catholiques, les jeunes protestants, les jeunes gaullistes, les jeunes communistes » pour « solidaires des alliés anglais, américains et soviétiques libérer la patrie et anéantir Hitler et ses valets ». Tapés sur stencil par la mère de Jacques Guilbaud, les tracts étaient tirés sans Ronéo, avec des moyens rudimentaires. Les affiches qui représentaient une carte de France étaient faites une par une et réalisées au dos des affiches à la gloire de Pétain, récupérées chez des commerçants. Après avoir couvert la zone voisine de l'usine Normant, les quatre jeunes gens remontent le mail des Tilleuls, passent le long de la halle, et arrivent rue des Limousins. Les tracts étaient glissés sous les portes ou sous les fenêtres. Après une première alerte, où, cachés dans la rue Pasteur, ils échappent à une patrouille allemande, ils arrivent au voisinage du 42 (ancienne maison de tolérance aujourd'hui démolie pour laisser passer le boulevard Lyautey). Un Feldgendarme à vélo, qu'ils n'avaient pas entendu arriver, saisit Jacques Guilbaud par le col. L'un des quatre jeunes, armé d'un revolver, n'hésita pas à faire feu et abattit l'Allemand. Les quatre hommes s'échappèrent dans toutes les directions. Celui qui était armé remonta la rue des Limousins et, arrivé au carrefour avec la rue Nationale (actuelle rue du 8 mai), fut rattrapé par un deuxième Feldgendarme qu'il abattit d'une balle dans le ventre. L'Allemand eut le temps de riposter et lui logea une balle dans le pied. Jacques Guilbaud s'échappa par les jardins jusqu'à la ligne du BA (S « Blanc Argent ») et remonta la ligne de chemin de fer jusqu'au pont de l'Erable. Il habitait rue des Capucins, au voisinage de l'hôpital où il avait travaillé (pompier de Paris alors, il était en permission). Avant de rejoindre son domicile, un officier allemand l'aperçut, mais ne chercha pas à le poursuivre. Jacques Guilbaud arriva à son pas de porte par la direction opposée à son départ, c'est ce qui devait le sauver. Le lendemain, un chien suivit la piste marquant son retour, passa devant chez lui, poursuivit sans s'arrêter, remontant la trace de son départ. Max Thenon perdit sa veste lors de l'affrontement. Cette veste fut exposée devant l'usine Normant pour que, si quelqu'un la reconnaissait, son propriétaire fut identifié. Le frère de Max Thenon, tuberculeux, cracha du sang durant cette nuit et le docteur Marteville fut appelé. On soupçonna un blessé par balle et la police se rendit au domicile de Max Thenon auquel on fit essayer la veste. Elle lui allait bien entendu, mais comme elle allait aussi aux enquêteurs, l'affaire en resta là. A la suite de cette nuit, des otages furent arrêtés (les listes étaient prêtes), la presse de l'époque fit état de 10 fusillés. Par la suite de nombreux communistes ou résistants furent arrêtés » (1).

Arrestations et fusillades

Kommandantur d’Orléans. Avis à la population
1er mai 1942. © Archives départementales
du Loir-et-Cher,  (1375W59).
Romorantin est mis en état de siège. Dans un avis, signé à Orléans le 1er mai, le Feldkommandant  Brisken indique que les "auteurs, provenant certainement de cercles communistes, se sont enfuis". Il ordonne du 1er au 15 mai, une série de mesures disciplinaires : renforcement du couvre-feu, interdiction de tous les divertissements, suspension des laissez-passer… Dans le même temps de vastes coups de filets sont opérés dans plusieurs départements de la région militaire (Cher, Loiret, Loir-et-Cher).
« Immédiatement, des militants ou sympathisants communistes sont arrêtés. Le commissaire de police adresse la liste des otages au préfet le 27 mai 1942 : Louis Bailly (rue des Jouannettes), Robert Belnave (route des Papillons), Moïse Bodin (La Perronnière), Victor Budin (Le Lierreux à Lanthenay), Angel Couprie (Grande rue), Gustave Crochet (La Ratière), Camille Dupuy (place du Vieux Marché), Jean Gougibus (Grande rue), Octave Hervault (rue de Beauvais), Yvon Millot (rue du Grenier à Sel), Daniel Pesson (La Roche), Isidore Petat (Faubourg de Blois), Edouard Roguet (rue du Progrès). Tous sont transférés à Orléans. Quatre d'entre eux sont vite relâchés : Louis Bailly, Camille Dupuy, Jean Gougibus et Yvon Millot, suite à l'intervention de conseillers municipaux si l'on en croit Marcel Boissière ». (2).
On estime à 70 le nombre des arrestations pour le Loir-et-Cher, une quarantaine de militants communistes connus arrêtés à Vierzon (Cher) et une trentaine à Bourges (Cher) (4). 
Musée de la Résistance de Bourges
Plusieurs d’entre eux, internés à Compiègne seront déportés à Auschwitz. Cette affirmation est désormais confirmée par le document allemand ci-contre qui figure au Musée de la Résistance de Bourges, dont nous n'avons eu connaissance qu'en 2016. En réponse au Préfet de Bourges  "En réponse à votre lettre du 19 janvier (1943) nous vous faisons connaître que MM Perrin Marcel et Rivet Roger arrêtés à la suite de l'attentat de Romorantin, ont été conduits le 6.7.42 dans un camp situé en Allemagne" . 
Dans un avis, signé à Orléans le 1er mai, le Feldkommandant  Brisken indique que les "auteurs, provenant certainement de cercles communistes, se sont enfuis" (… citation de l’affiche publiée ci-dessus) (3). 
Le même jour, le Préfet du Loir-et-Cher, J.F. Bussière, publie de son côté un appel à la population. Il précise qu'il s'agit d'une "agression de la part d'individus surpris en flagrant délit de diffusion de tracts communistes" et poursuit : " la population de Loir-et-Cher, qui a toujours observé l'attitude la plus courtoise à l'égard des membres de l'Armée Allemande réprouve de toutes ses forces, je le sais, et dans l'unanimité, de pareils actes de violence, qui ne sauraient avoir pour auteurs de véritables patriotes". Il demande donc "instamment à toute la population de s'associer sans réserve aux recherches en cours" et avertit "qu'aucune défaillance ne sera permise en face d'agissements criminels si essentiellement contraires aux traditions de notre pays" (3).
Liste manuscrite établie par la Préfecture de police.
© Archives départementales du Loir-et-Cher, (1375W59). 
Toujours le 2 mai, le préfet s'adresse à ses supérieurs pour leur signaler "que les services de police placés sous mes ordres ont été l'objet de manœuvres d'intimidation extrêmement violentes  de la part des Allemands".
Il insiste sur le cas du commissaire Leboutet "qui a réussi malgré la brutalité avec laquelle il lui était intimé de livrer des noms à gagner du temps et à n'établir qu'une liste de personnes déjà arrêtées par les autorités allemandes". Le Préfet constate que ces méthodes sont une "violation flagrante" de l'accord entre autorités françaises et allemandes sur les compétences et le rôle respectif des deux polices. Il ajoute : "il s'agit de rien moins en effet que d'obtenir, sous couvert de coopération des deux polices, des listes d'otages, d'une façon déguisée " (…) (3).
Le 5 mai, le préfet s'adresse à la délégation de Paris du ministère de l'intérieur qui siège, lui, à Vichy. Il rappelle qu'il a déjà fait plusieurs rapports depuis le 1er mai et envoyé des télégrammes.
Mais surtout, il informe ses supérieurs qu'il a été "averti téléphoniquement aujourd'hui que six personnes de mon département avaient été fusillées ce matin " (3).
Ces six jeunes otages communistes ont été fusillés par un peloton d’exécution allemand dès le 5 mai, et cinq autres le seront le 9 mai 1942 sur le terrain militaire des Groues (à cheval sur les communes d’Orléans et St Jean de la Ruelle) (1, 2, 3 et sources). (Voir en annexe 2 les notices biographiques sommaires des 11 fusillés). Plusieurs militants sont également fusillés dans le Cher (4).
Ces 6 jeunes n’avaient pas plus de 20 ans. Nés entre 1919 et 1922, ils avaient été condamnés par la Cour Spéciale d'Orléans, pour "infraction au décret portant dissolution des organisations communistes et distributions de tracts et journaux, dans sa séance du 20 septembre 1941". Le préfet souligne par ailleurs que "l'enquête se poursuit très activement" mais qu'il a "peu d'espoir d'obtenir des résultats positifs étant donné la proximité de la ligne de démarcation par rapport au lieu de l'attentat ".
Le 6 mai, Fernand de Brinon, le délégué général de Vichy dans les Territoires Occupés, l'informe qu'il est activement intervenu auprès des Allemands pour les mettre en garde sur  "l'émotion que provoquerait dans l'opinion les représailles envisagées" et donc "de bien vouloir  surseoir à toute nouvelle exécution" (3).
Le 7 mai, le Préfet envoie une lettre aux maires des communes concernées par ces arrestations (2 et 3) :
"Je tiens à vous faire savoir que les personnes arrêtées dans votre commune à la suite du meurtre d'un sous-officier allemand à Romorantin, l'ont été sur l'initiative seule des autorités d'occupation". Il précise que lui et le gouvernement "avec lequel (il) se tient téléphoniquement en communication […] multiplient les démarches auprès des autorités militaires allemandes  en vue d'aboutir à un résultat ".
Il faut dire que dans la population l'émotion est forte face aux arrestations, aux exécutions déjà intervenues et aux menaces d'autres représailles.
D'autres arrestations vont suivre (2). Louis Marquet demeurant rue Scribe est dénoncé en mai 1942 comme sympathisant communiste par une lettre anonyme qui s'avère avoir été écrite par une de ses voisines. Gérard Thévenin (rue du Prêche) est arrêté à Blois par la Gestapo, Jacques Guilbaud est arrêté à Paris, ils seront tous deux déportés à Buchenwald. Roland Rousselet (rue des Fillettes) et Albert Boileau (Faubourg d'Orléans) sont arrêtés pour activité communiste le 21 août 1942. Selon le commissaire de police, « Rousselet aurait été formellement reconnu par le gendarme allemand blessé Ion de l'attentat du 1er mai comme étant l'un des distributeurs de tracts », cette indication est donnée « sous toute réserve ». A la suite de ses pressantes interventions, le préfet a reçu, le 11 juin 1942, l'assurance que les autorités allemandes « envisageaient la libération de la presque totalité des personnes arrêtées dans le Loir-et-Cher au lendemain de l'agression de Romorantin » (promesse faite par le docteur Kochling, Kriegsverwaltungsrat à Orléans et le Kommandeur Westphal, chef de la Sicherheitspolizei à Orléans) (2).
Le 12 mai, le préfet intervient auprès du lieutenant-colonel, commandant la Feldkommandatur 589 à Orléans, car le délai donné aux autorités françaises va expirer, avec la menace de 20 autres exécutions et 50 personnes supplémentaires emprisonnées. Il souligne que "tous les moyens humainement possibles ont été mis en œuvre pour établir les culpabilités réelles, pour satisfaire à un esprit de justice commun aux Allemands et aux Français, pour éviter qu'un châtiment sans recours vienne frapper des personnes ne paraissant n'avoir aucun rapport avec le tragique incident ". Il insiste sur le fait que "le meurtre qui endeuille (son) département à un caractère accidentel" (3). 
En effet, les enquêtes menées par les services de gendarmerie et de police qui ont interrogé des dizaines de personnes, ont vite conclu, comme le préfet en informe le cabinet du chef de gouvernement : "qu'il ne s'agissait pas d'un attentat mais de jeunes gens qui, surpris en flagrant délit de diffusion de tracts communistes avaient riposté par des coups de feu aux coups de feu tirés par les Feldgendarmes allemands" (3).
On a trouvé sur les lieux de "l'attentat" 4 pinceaux, un béret, un veston et des douilles de calibre 6,25. Ces jeunes, au nombre de 5 ou 6, n’ont pas été identifiés. Du moins, ce sera la position des autorités françaises.
Cette lettre nous apprend par ailleurs qu'il y avait eu en fait "dix personnes (qui) ont déjà été fusillées sans préavis" (dont les 6 pour le Loir-et-Cher). "En exécuter vingt autres, serait frapper d'un bien lourd tribut une population dont la parfaite correction vis-à-vis de l'armée d'occupation, dont la mesure et la courtoisie traditionnelles, dont l'incessante et courageuse énergie dans le pénible labeur quotidien, méritent, même à l'époque que nous vivons, une considération particulière" (3).
Le 6 juillet 1942, Moïse Bodin, Gustave Crochet, Octave Hervault, Daniel Pesson, Isidore Petat, Edouard Roguet, quittent le camp de Compiègne où ils sont détenus pour un camp en Allemagne « en vue de leur emploi comme travailleurs ». Leur transfert a été ordonné par le bureau central de Paris. Robert Belnave et Angel Couprie sont libérés à Compiègne (2). Depuis le camp de Compiègne, les 6 premiers noms cités sont en fait déportés à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Le préfet est très surpris d'apprendre ce transfert, il demande des explications aux autorités allemandes. Le 31 juillet 1942, il fait part de son mécontentement au ministre de l'intérieur : « II me semble difficile d'admettre que ces otages, dont l'arrestation n'a été due qu'au hasard, soient victimes à nouveau du manque de coordination existant entre deux services allemands. Une promesse a été faite. Une ordonnance de libération a été prise, la promesse doit être tenue et l'ordonnance exécutée. C'est pourquoi je vous demande de bien vouloir intervenir auprès des hautes autorités de police allemande, de la façon la plus pressante, pour que les personnes figurant sur la liste ci-jointe comme ayant été envoyées dans des camps de travail soient effectivement et définitivement libérées ». Le 5 septembre 1942, les autorités allemandes viennent de faire savoir au préfet que les otages arrêtés en mai seront libérés, une lettre du secrétaire général de la police à Paris en fait foi. Le 24 septembre 1942, le maire de Romorantin adresse une attestation affirmant, qu'à sa connaissance Moïse Bodin n'a jamais appartenu au Parti communiste, ce père de 5 enfants « jouit de la sympathie générale pour son travail et ses qualités de chef de famille ». Le 6 février 1943, le maire de Romorantin, à son tour, écrit au ministre de l'intérieur pour connaître le lieu de détention des otages. Malgré de nombreuses démarches auprès des Allemands, il lui a été impossible d'obtenir une réponse. Le 16 février 1943, le ministre lui fait savoir qu'il a demandé à la délégation générale du gouvernement d'effectuer une démarche auprès des autorités occupantes. Le 24 février 1943, le maire rend compte de ses démarches aux épouses des otages : «Encore dernièrement, j'ai fait une démarche pressante à Paris auprès du président de la Croix-Rouge française, une autre auprès du préfet délégué du ministère de l'intérieur dans les territoires occupés. Aucun résultat n'a encore été acquis ». Depuis le 16 juillet 1942, les familles sont sans nouvelles, elles avaient alors reçu un avis imprimé provenant du Frontstalag 122 de Compiègne les avisant que les otages avaient été changés de camp (2).
Une lettre du Préfet aux maires, le 20 décembre 1943,  transmet la réponse "aux pressantes démarches auprès des autorités d'occupation". Celles-ci informent le Préfet "que les otages de Romorantin ont été conduits dans un camp allemand où la correspondance entre détenus et leurs parents est interdite" 3).

Annexe 1 : les 4 jeunes communistes
Jean Roblin

coll AM Romorantin

Jean Roblin, né le 17 mai 1921 à Romorantin, est ouvrier aux établissements Normant. Ex-secrétaire de la Jeunesse communiste de Romorantin, il fonde les FTP du Loir-et-Cher et participe à plusieurs actions armées contre les occupants. En septembre 1941, avec « Claude », interrégional de la « JC », Max Thenon et Guy Dartois, il fait dérailler un train de tanks à Langon. Après la fusillade de Romorantin, il se cache dans la ferme de Claude Auger. Le 2 avril 1943 il est arrêté par la police française à Millançay, ainsi que ce dernier. Il tente en vain de s’évader. Condamné à mort, il est fusillé le 8 octobre 1943 à Saint-Jean-de-la-Ruelle (d’après Le Maitron notice Julien Lucchini). « Arrêté chez, et avec, Claude Auger qui le cachait au Petit-Bois sur la route d'Orléans. Menottes aux mains, à Romorantin, il réussit à s'échapper en saisissant un vélo le long du trottoir. Il fut intercepté dans la Grande Rue par des commerçants. Il fut fusillé le 8 octobre 1943 au Fort des Groues près d'Orléans » Jean Châtelain (1).
Guy Dartois, né à Lanthenay le 22 janvier 1921. Sa notice biographique du Maitron indique « avait abattu avec Max Thenon deux Feldgendarmes à Romorantin en mai 1942 ».  Commissaire militaire régional d’Indre-et-Loire. Arrêté le 5 avril 1943, il est déporté depuis Compiègne vers Buchenwald le 27 janvier 1944. Rescapé, il est libéré à Dora.
Max Thenon (pseudonyme Michel) est l’un des fondateurs du premier maquis FTPF du Cher (Le Maitron).  Arrêté, il s'est évadé en sautant d'un train après s'être réfugié chez Claude Auger. Il continua son activité résistante et survécut à la guerre. Jean Châtelain (1).
Jacques Guilbaud, né à Romorantin le 31 décembre 1920. « Il milita très jeune dans les Jeunesses Communistes de Romorantin dont il devint le responsable avant la guerre. Il vendait « l'Avant Garde » en compagnie de Roger Morand qui vendait « l'Humanité ». En juillet 1941, ses antécédents l'amenèrent à quitter Romorantin pour Paris où il s'engagea dans les pompiers. Il continua ses actions militantes et échappa à l'arrestation à diverses reprises, pour finalement être dénoncé, sous la torture, par un de ses camarades. Ce dernier avait abattu un policier venu arrêter une militante communiste qui, sur un marché de Bicêtre, exhortait à la Résistance. Il fut emprisonné en novembre 1942 et déporté le 14 mai 1944 à Buchenwald. Les Américains pénétrèrent dans le camp alors que les détenus l'avaient déjà libéré le 11 avril 1945. Jacques Guilbaud avait survécu » Jean Châtelain (1).

Annexe 2 : Les fusillés

Ce sont 11 otages communistes qui sont fusillés au champ de tir des Groues à Saint-Jean-de-la-Ruelle (Loiret), en représailles à « l’attentat ». Six sont fusillés le 5 mai 1942 (Marc Auger, Roger Leclerc, Maurice Lelièvre, Roger Morand, André Murzeau et Jacques Rivet). Le chiffre de six était incertain pour certains auteurs, mais il est confirmé par la dernière lettre de Roger Morand à son épouse le 5 mai et par le courrier du Préfet à la délégation de Paris du ministère de l'intérieur le 5 mai.
Cinq autres sont fusillés le 9 mai (Bernard Amiot, Guy Cacault, Pierre Mandart, Roger Morand et Maurice Page). 
Bernard Amiot : Né le 29 avril 1921 à Mont-Près-Chambord (Loir-et-Cher). Ouvrier métallurgiste, militant communiste. Il est arrêté le 4 août 1941 à Mont-près-Chambord par la police française pour propagande communiste clandestine et condamné à quatre ans de prison par la Section spéciale d’Orléans (Loiret). Il est fusillé le 9 mai 1942.
Marc Auger : Né le 8 mai 1922 à Saint-Romain-sur-Cher (Loir-et-Cher). Electricien ; Membre du Parti communiste clandestin. Arrêté le 11 août 1941 à Mignières par la police française pour « communisme et distribution de tracts ». Il est condamné le 20 septembre 1941 à cinq années de prison par la Section spéciale d’Orléans. Il est fusillé le 5 mai 1942.
Guy Cacault : Né le 15 mai 1919 à Blois (Loir-et-Cher). Maçon, militant communiste.
Fils d’une ouvrière en chaussures, célibataire. Guy Cacault, résidant à Blois, fut arrêté, avec dix autres personnes, le 7 août 1941 à Blois par la police française pour « activité communiste ». Il est condamné à cinq années de prison par la Section spéciale d’Orléans (dépendant de Vichy). Il est fusillé le 9 mai 1942.
Roger Leclerc : Né le 14 avril 1920 à Vierzon (Cher), journalier de l’industrie métallurgiste à Vierzon ; militant communiste. Il est fusillé le 5 mai 1942.
Maurice Lelièvre, Né le 5 avril 1921 à Fourchambault (Nièvre), manœuvre dans l’industrie. Jeune communiste, membre du Front national, il transportait et distribuait des tracts édités par le Parti communiste. Arrêté le 14 avril 1942 à Vierzon (Cher) par la gendarmerie française. Il est fusillé le 5 mai 1942.
Pierre Mandart : Né le 5 novembre 1920 à Paris (6ème), mécanicien ajusteur. Membre du Parti communiste clandestin. Il est fusillé le 5 mai 1942.
Roger Morand

coll AM Romorantin
Roger Morand : Né le 19 juin 1912 à Romorantin (Loir-et-Cher). Secrétaire des JC de Romorantin. Il s’était marié en 1936. « Le 30 mai 1941, Roger Morand, 28 ans, agent des lignes P.T.T., demeurant rue des Limousins, est arrêté suite à la découverte de tracts communistes sur la route de Selles-sur-Cher à Romorantin. Incarcéré à Blois, Orléans et Poissy, Roger Morand tombe sous les balles d'un peloton d'exécution à Orléans le 5 mai 1942. Le journal « le Travailleur » d'août 1945 a publié la dernière lettre de Roger Morand à sa femme Paulette et ses enfants Marcel et Michelle : « Je vous envoie mes dernières nouvelles car ce matin je vais être fusillé en représailles des attentats commis à Romorantin sur la personne de deux soldats allemands. Hier, on est venu nous chercher à Poissy pour nous amener à Orléans, nous six jeunes du Loir-et-Cher » (in SAHAS bulletin n° 177, page 79). Il est fusillé le 9 mai 1942.
André Murzeau : Né le 4 novembre 1919 à Saint-Dyé-sur-Loire (Loir-et-Cher). Couvreur ; jeune chrétien militant dans un réseau des Jeunesses communistes clandestines. Arrêté en juillet 1940. La Section spéciale d’Orléans le condamne le 20 septembre à trois ans de prison. Il est fusillé le 5 mai 1942. « Ce fut le début des exécutions massives d'otages. Ce fut aussi la période ou nos jeunes n'acceptèrent plus passivement les arrestations. Le stade de la propagande et des sabotages était désormais dépassé. Bien sur, nous savions que pour un Allemand tué, cinq des nôtres mourraient parmi les meilleurs. Mais nous savions aussi que nos camarades arrêtés avaient très peu de chance de revenir vivants, l'arrestation signifiant bien souvent la mort. André Murzeau était agé de 22 ans, quand on vint le chercher dans son cachot à poissy, pour le conduire au peleton d'exécution. Avant mourir il put écrire a sa maman, une lettre pleine de tendresse ».
Sa dernière lettre : Mardi 5 mai 1942. Ma chère maman, C’est avec beaucoup de peine pour toi que ce matin je vais être fusillé. Oui, en effet, hier, vers 3h30, les autorités allemandes venaient nous chercher à Poissy, Cacault, Morand, Mandard, Augé, Amiot et moi, ceci pour l’affaire de Romorantin. Enfin, bref, il est maintenant 5h30 et à 7h40, agenouillé devant 12 canons de mousquetons, je rendrai mon âme à Dieu, car je crois que je le mérite un peu, après les 9 mois de souffrances endurées en prison... Tu peux dire à mes amis que je meurs en vrai Français et en homme. Quant à celui qui m’a mis dedans, je ne peux en parler... Dommage quand même à 22 ans ! ... Tous mes camarades présents ici sont forts aussi... Enfin, tout mon cœur est à toi, ma chère maman et garde-le avant qu’il ne soit haché par les balles des Mausers... Heureusement pour moi, j’ai été arrêté avant de me marier, cela fera une veuve de moins. Ton fils qui t’aime et qui meurt en Français ! Dédé. Vive la France libre ! Courage aux amis.
Maurice Page : Né le 19 juin 1912 à Saint-Firmin-sur-Loire (Loiret), arrêté le 1er novembre 1941 par les autorités allemandes. Il aurait chanté « L’Internationale » dans les rues, et était considéré comme communiste.
Condamné à un an de prison le lendemain et interné à la prison d’Orléans (Loir-et-Cher). Il est fusillé le 9 mai 1942.
Jacques Rivet
Jacques Rivet, Né le 26 octobre 1921 à Montargis (Loiret), charbonnier, débitant de boissons. il était marié et père de trois enfants (AD18).  Militant communiste de Vierzon (Cher). Il est le neveu de Roger Rivet, déporté à Auschwitz. Voir dans la biographie de celui-ci une photo de famille. Il est fusillé le 5 mai 1942.
Georges Devin, né le 16 juillet 1901 à Courtempierre (Loiret), est lui aussi fusillé le 9 mai 1942 à Saint-Jean-de-la-Ruelle (Loiret). Cultivateur il a été arrêté sur dénonciation pour « détention illégale d’armes et de munitions » (on trouve chez lui un fusil de chasse et une carabine). Il ne semble pas qu’il ait appartenu à un réseau de la Résistance. Georges Devin est condamné à mort le 9 avril 1942.
  • Note 1 : Article de M. Jean Châtelain paru dans le bulletin 149 de la Société d’histoire et d’archéologie de la Sologne.
  • Note 2 : Article de Mme Hélène Leclert paru dans le bulletin 177 de la Société d’histoire et d’archéologie de la Sologne (pages 79 à 82).
  • Note 3 : Extraits d’un article de madame Thérèse Gallo-Villa, publié dans le n° 33 de février 2017 du Bulletin édité par "Les Amis du Musée et du Site de Tasciaca" (repris du blog privé « Tharva »). 
  • Note 4: Marcel Cherrier et Michel Pigenet citent : « Lelièvre, Rivet, Leclerc, puis Godard, Bidot, Bavouzet, Loth et Masse ». Les trois premiers natifs ou habitant le Cher sont bien fusillés le 5 mai 1942 en représailles à la fusillade de Romorantin, mais André Bavouzet, Marcel Bidot et Gabriel Godard, sont fusillés plus tard, le 21 septembre 1942 au Mont-Valérien en représailles à l’attentat du cinéma Rex (Quarante-six otages furent exécutés et incinérés. Journal de Franz Stock).
Autres sources
  • Yves Durand et Robert Vivier : « Libération des pays de la Loire », Hachette littérature. 1974) in SAHAS n° 147.
  • Enquête - transmise à la commission d’histoire de la FNDIRP - réalisée en 1977 par M. Georges Larcade, président de l’ADIRP du Loir-et-Cher auprès des familles de résistants et déportés.
  • Livre de Marcel Cherrier et Michel Pigenet « Combattants de la Liberté - la Résistance dans le Cher ».
  • Notices biographiques de fusillés publiés par Le Maitron (dictionnaire biographique du mouvement ouvriet et mouvement social.
  • Archives départementales du Loir-et-Cher. 1477 W 2.
  • Avis paru dans La Dépêche du Berry du 8 mai 1942, détaillant les mesures de répression suite à la fusillade.
Claudine Cardon-Hamet et Pierre Cardon. Janvier 2018