L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
Déporté Résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


Emile Drouillas : organisation, action clandestine… et arrestation



Récit tiré de l’ouvrage « Emile Drouillas, dit Laporte, militant ouvrier » de Jeanne Roquier-Drouillas et Renée Thouanel-Drouillas, ses filles. Voir sa biographie dans le blog : Emile Drouillas

Démobilisé après avoir été blessé, Emile Drouillas a reçu une permission de convalescence de 30 jours pour le Limousin où il est né, département situé en zone non occupée. Il y entend parler du bombardement de Rennes le 17 juin 1940. Il est sans nouvelle de sa femme et de ses filles et décide de remonter en Bretagne au plus vite. Sa famille, ses camarades de jeunesse lui conseillent de rester en zone libre. Sa tante Drouillas qui a reçu une lettre de Marthe Drouillas peut enfin le rassurer. « Malgré tout, Emile rentre reprendre ses responsabilités chez lui ». « J'ai fait le voyage caché dans un train de marchandises, grâce à un camarade cheminot », dit Emile Drouillas.
Le récit qui suit a été rédigé par l’aînée de ses deux filles, Jeanne, la plus âgée (les deux sœurs se sont partagées les chapitres).

« Les émotions passées, le premier souci de notre père a été de retrouver du travail. L'entreprise Dehé lui a redonné son chantier de la voie ferrée sans difficulté. C'est là que... très facilement et très normalement il a repris contact avec les cheminots communistes. 
Il assiste à une de leurs premières réunions clandestines... Cupif se souvient. « Elle a eu lieu chez Sevestre (1), rue Pierre-Martin vers la fin juillet, en 1940 bien sûr. Nous étions onze. En plus de nous trois, Sevestre, Drouillas et moi, il y avait le père Riffault, Colleu (2), le père Rolland, Charlot Leroy... Sevestre avait reçu des directives de Paris ; il s'agissait d'organiser le recrutement des jeunes et de préparer des actions de sabotages pour gêner les Allemands. 
Il fut décidé qu'en tant que responsable départemental, Drouillas ne participerait pas lui-même à l'action sur les voies ferrées. Il était chargé des contacts et de l'organisation d'une aide extérieure ». 
Aristide Mentec (3) se souvient, lui, d'une réunion pour laquelle il est venu de Fougères avec Lemarie (4) et Favart. Ils ont retrouvé Emile, place de la Mission et sont allés dans une maison vers le Pigeon Blanc, route de Nantes. Là, dans une mansarde où ils ont retrouvé d'autres camarades, ils ont organisé le travail clandestin, chacun devait essayer de glaner des renseignements. La boite aux lettres était chez Riffault. Cette organisation fonctionne sur un territoire réduit jusqu'à l'arrivée de Auguste Havez qui est chargé par le Comité Central de coordonner les actions pour le nord de la Bretagne, alors que Marcel Paul est responsable du sud avec pour centre : Nantes. Robert Ballanger, lui aussi vient à Rennes : il s'occupe du Parti et de ses groupes de résistance armée de fin 1940 à mai 1942. Est-ce à un de ces trois envoyés de Paris que Marthe fait allusion quand elle raconte : « Un soir, un grand homme trapu est rentré dans le magasin. Il a demandé à voir Emile. Il avait un pull-over en laine avec des poignets repliés. De ce pli d'une manche, il a sorti un papier pas plus gros que du papier à cigarettes. Il l'a donné à Emile qui l'a lu... deux fois. Puis l'homme l'a replacé dans sa manche, il a parlé un peu, de tout, de rien, puis s'en est allé.
Emile a pris son vélo et est parti à son tour sans rien dire ».
Est-ce ce soir-là qu'il a discuté avec une personnalité importante de Paris sur le bord du canal en face des Tanneries ?
Il semble que pendant cette période, en plus des camarades de tout le département, Emile ait rencontré beaucoup de personnes telle Renée Neveu qui a adhéré en 1935 à Rennes, mais depuis a rejoint la capitale. Mais ce sont toujours des rencontres brèves, par petits groupes, sur lesquelles nous savons, en fait, peu de choses. Peu à peu, les groupes de trois se forment. La plupart des volontaires sont des membres du Parti ou des Jeunesses Communistes.
C'est ainsi que Emile transmet consignes et matériel à Jean-Marie Bras et Albert Martin, qu'il se trouve en contact avec René Perrault et  Jean Rouault, tous les deux  cheminots et responsables chacun d'un groupe, qu'il travaille avec Henri Bannetel, étudiant en médecine, lui-même associé à Le Herpeux et Olive.
De plus Henri Bannetel est le courrier entre Paris et Rennes... Il fait plusieurs fois le voyage.
Il recrute aussi d'autres jeunes pour former de nouveaux groupes de trois. Parmi eux, Jules Lebrun, fils, puis son frère Rémy alors âgé de seize ans.
Ils ont une façon bien à eux de s'emparer des armes des officiers allemands, dans les vestiaires des cafés.
La famille Lebrun est alors logée à l'école du Cercle Paul-Bert, rue de Paris, puisque Jules Lebrun, père, en est le directeur... Là, sont cachées les armes récupérées, sous le toit de la chapelle (4) ; là, sont souvent hébergés les responsables nationaux en mission (5).
Depuis son retour de la zone libre et sa démobilisation en septembre... Emile est très surveillé. Souvent, au magasin, nous avons la visite de deux policiers français en civil : un grand rouquin et un autre, toujours les mêmes ; et cela, parfois, quand Emile est au travail. Les policiers se plantent dans un coin et surveillent les allées et venues. Un jour, ils laissent une convocation, il faut qu'Emile se rende le soir même à la Préfecture où est installée la Kommandatur. Il a obéi, bien sûr, très calmement. En chemin, il rencontre Marcel Modot, lui dit où il va... Aussitôt celui-ci se propose pour l'aider.- Va tranquille. Je vais surveiller ta sortie, si tu n'es pas seul, j'irai prévenir ta femme. En fait, ce n'est qu'une fausse alerte, ils sont revenus tous les deux à la maison.
L'arrestation
Et puis, la situation s'aggrave brutalement avec l'invasion de l'Union Soviétique, le 21 juin 1941 par les troupes allemandes.
La chasse aux « rouges », aux communistes s'intensifie. Notre père sent certainement l'étau se refermer sur lui, même si apparemment, il est toujours aussi calme, et même s'il continue à m'obliger de manger les poireaux qui sont dans ma soupe. Le dimanche 29 juin, comme tous les dimanches, nous allons route de Vern cultiver le jardin que nos parents louent et qui leur permet d'avoir des légumes frais et bon marché à vendre à l'épicerie. 
Au jardin de la Poterie, la veille de son arrestation, avec la famille Dodin .
A gauche Emile et sa femme, ses deux filles devant lui,
A droite la famille Dodin ("mastc" et ses 5 enfants)
La famille Dodin (Gaston dit Mastic, peintre en bâtiment, sa femme Germaine, et leurs cinq enfants) vient nous rejoindre... Comme il fait beau, on prend des photos... C'est pourtant rare à cette époque de prendre des photos ! Le soir, nous rentrons tard, papa pousse une brouette chargée de légumes et de fruits, maman a la poussette de ma petite sœur ; moi, je tiens un bras de la brouette alors que Kiki, le chien, est attaché à l'autre et tire. En passant route de Châteaugiron, devant chez Hardy, maman dit : - Je m'arrête un peu, je vais aux nouvelles. Nous, nous continuons notre route... Papa se détourne souvent, on s'est même arrêté deux fois avant la rue Richard-Lenoir. Assieds-toi un peu, tu dois être fatiguée, me dit-il. Mais il maugrée entre ses dents. Mais qu'est-ce qu'elle fait ? Une voiture allemande arrive, nous reprenons notre route. Maman ne nous rejoint qu'à la maison. - Eh bien, tu en as mis du temps ! Tu n'es pas raisonnable, tu me laisses seul avec la gosse... et si il m'était arrivé quelque chose, qu'aurait-elle fait ? J'en reste pantoise, je n'ai jamais assisté jusque-là à une telle scène. Il faut dire que Jean Rouault, René Perrault, Henri Bannetel, sont déjà arrêtés. Le lendemain, 30 juin, sur le chantier, on vient le prévenir... C'est son tour... Mais il n'a pas voulu partir sans nous embrasser, sans ranger ses papiers pour qu'on n'ait pas d'ennuis. Il est revenu à la maison, comme d'habitude, il a simplement glissé à l'oreille de maman : « Prépare mes affaires, je pars cette nuit ». Et puis, on est passé à table. Il est aux environs de 20 heures, le magasin est toujours ouvert... Soudain, la porte est poussée brutalement, un bruit de bottes, papa se lève rapidement, va au devant des visiteurs... Maman me saisit par le bras, me fait passer ainsi que Renée par la porte de derrière. – « Va, emmène ta soeur dans la cour ». J'obéis, moi aussi, j'ai reconnu le pas des Allemands ; c'est d'ailleurs ce que j'ai dit à Mme Chevalier, notre voisine du deuxième étage, descendue en hâte. « Eh bien, les enfants, vous pouvez jouer tard maintenant, il fait beau ». – « On ne joue pas... Mais les Allemands sont à la maison et maman ne veut pas que Renée les voie ». Quelques minutes passent. Un bruit de porte qui s'ouvre, je reconnais fort bien que c'est la nôtre, celle de derrière ; c'est alors que Mme Chevalier prend Renée dans ses bras, me pousse dans l'escalier. - Oh, c'est mon petit Yves qui est tout seul, il est sûrement tombé de sa chaise, venez avec moi. Tout en disant cela, elle monte et me pousse vite, très vite... et pourtant... ; Pas assez vite pour m'empêcher de voir mon père, en bras de chemise, passant au pied de l'escalier, avec le canon du fusil d'un soldat allemand braqué dans son dos. Alors... j'ai pleuré. (J'ai appris, plus tard, que mon père avait demandé à aller aux W.c. et c'est là qu'il se rendait quand Je l'ai vu.) Et puis, maman nous a rappelées... - Viens embrasser ton père... mais ne pleure pas, il ne faut pas lui enlever son courage. Elle aussi prend Renée dans ses bras et me pousse devant elle jusque sur le trottoir où papa est déjà... prêt à monter en voiture. Et voilà. La voiture est partie vers une destination inconnue, la vaisselle est ramassée, maman ferme le magasin et nous sortons toutes les trois. Nous n'allons pas loin, à cinquante mètres peut-être, ruelle Degland, chez Jean Honoré... C'est chez cet ouvrier de Ouest-Eclair que j'entends pour la première fois : Ici Londres, les Français parlent aux Français".
  • Note 1 : Marcel Sevestre, né le 1er avril 1896 à Rennes, cheminot. Militant syndicaliste CGTU puis CGT ; militant communiste, puis secrétaire fédéral. Décédé  le 26 mars 1965 (Le Maitron).
  • Note 2 : Jean Colleu, né le 10 septembre 1903, serrurier à Rennes. Secrétaire de l’Union locale unitaire, candidat du Parti communiste lors des élections municipales de Rennes en 1935 et aux législatives à Vitré (Le Maitron).
  • Note 3 : Aristide Mentec, né le 30 août 1895, coupeur en chaussures ; secrétaire du syndicat CGTU de la Chaussure et de la cellule communiste de Fougères en 1932, conseiller prud’homme. Décédé le 18 mai 1982 (Le Maitron).
  • Note 4 : Joseph Lemarié, secrétaire du syndicat CGTU du Bâtiment de Fougères), fut candidat sur la liste communiste aux élections municipales de 1935 (Le Maitron).
  • Note 5 : Le siège du Cercle Paul-Bert est un ancien couvent.
  • Note 6 : Jules Lebrun, fils, ajusteur aux chemins de fer, participe au déraillement de trains de marchandises allemands entre Dieppe et Rouen. Il prend part au sabotage des voies, exécute un officier allemand en plein jour, rue de l'Horloge à Rouen, effectue des transports d'armes entre Rennes et Rouen. Arrêté en décembre 1942, incarcéré à Dieppe et Rouen. Il est transféré à Paris où il est délivré par les F.F.I. le 15 août 1944. Il reprend Immédiatement le combat : Il participe à la Libération de Paris. Il est blessé le 2 septembre et décède le 2 octobre 1944. Il est homologué lieutenant de la Résistance. Rémy Lebrun est arrêté par la police spéciale de Morellon, chez ses parents, le 1er mars 1942. Après diverses prisons en France, il est incarcéré au camp de Compiègne en avril 1944 et déporté à Mathausen en Autriche, Kommando de Melk-Ebensée. Il sera libéré le 6 mai 1945. Quant aux parents, ils sont déplacés d'office par l'Académie et envoyés à Pluneret à côté de Sainte-Anne-d'Auray (Jeanne Roquier-Drouillas et Renée Thouanel-Drouillas).

Propagande "anti-allemands" 1940-1941. Pierre Monjault raconte


"Notre mission"

Pierre Monjault, rescapé du convoi du 6 juillet 1942, matricule "45.909" à Auschwitz a rapporté ses souvenirs de ces "quatre années de souffrance pour rester français" ainsi que s'intitule le mémoire de Lucie Kerjolon. La première partie concerne son activité militante pendant la guerre et avant sa première arrestation sur son lieu de travail en février 1941.
Registre du commissariat d'Ivry (MRN Champigny)
Pierre Monjault est un militant communiste connu des services de police. Il est surveillé par la police française (ci-contre un extrait du registre du commissariat d'Ivry : "agitateur militant, à se méfier, ex-délégué, ex-chef de cellule" avec les deux croix rouges attribuées aux militants notoires et propagandistes, et les deux traits bleus indiquant qu’il ne travaille plus à Ivry). Registres et fiche de police : lire l’article du blog Le rôle de la police française dans les arrestations des 45000.

"C'était la guerre, avec tout ce qu'elle apporte de hantise, d'angoisse et de frayeur. Déjà, la résistance s'organise avec Jacques Duclos et Maurice Thorez. La tâche allait être difficile pour les communistes, le parti était dissout, ses militants emprisonnés et sur ordre du gouvernement de l'époque, les municipalités communistes furent remplacées par des commissions spéciales. La municipalité de Maisons-Alfort, était gérée par la délégation Maupas. 
Avec tous les camarades de ma section, nous avons commencé la propagande anti-allemands en cachette par des tracts et petits journaux, diffusions de lecture d'espoir et d'encouragements.
Il fallait que les Français sachent que tout n'était pas fini. Puis, il y eu l'appel du 18 Juin, du Général de Gaulle, dans toute la France la résistance prend de l'ampleur, tous unis dans le patriotisme.
(Après l'invasion allemande et l'Occupation)... De 1940 à 1941, j'étais responsable sur le plan local, de la propagande anti-allemands. J'allais chercher du matériel à un endroit précis et à heure fixe. Mes premiers rendez-vous furent derrière le gymnase Japy, je devais - sans un regard, sans une parole - échanger un sac de toile à l'épaule gauche d'un ou d'une camarade qui arrivait à la même heure que moi ; l'échange se faisait automatiquement. Je possédais une facture de papiers d'emballage de boucherie avec des adresses de faux où commerçants inexistants. Je déposais mon précieux sac dans une planque et je retournais le chercher à la nuit tombante, puis chez moi avec d'autres camarades, il fallait procéder au pliage. Cette tâche accomplie, je partais chez les responsables de Créteil, chemin des Mèches, puis chez un camarade qui habitait dans la cour du restaurant "L'Escargot" à Charenton. J'assurais la distribution des tracts dans les boites aux lettres de ma citée, et tout le quartier du Vert de Maisons, ainsi que sur les lieux de mon travail, usine des Eaux à Ivry sur Seine.
Inscriptions murales. Robert Doisneau
reconstitution 1944
Il était courant, qu'à la nuit tombante avec mes camarades, nous procédions à des inscriptions murales et au sol.
Un jour, l'idée nous vint de remonter le moral aux habitants de notre quartier. Je pris donc un drap de lit et inscrivis dessus, avec du goudron la phrase suivante : "Nous Vaincrons". Avec l'aide des camarades : Rosenthal, Jardin, Rousseau et Marguerite Blangeot (1), nous avions fabriqué une banderole à l'aide de manches à balais et de boulons. Nous avions attaché des grappins avec des ficelles pour pouvoir tirer la banderole puis nous avons balancé le tout par dessus les fils électriques, au milieu de la place Galliéni. Le lendemain, il y avait une grande animation, les allemands arrivaient en hurlant. Il fallut attendre dix heures du matin pour que la police et les pompiers retirent notre banderole.
Ils craignaient d'être électrocutés. En me mêlant à la foule de gens, je constatais que beaucoup gardaient espoir, les uns disaient "ce sont les américains qui ont lancé çà ! ", les autres pensaient que c'était les russes et aussi "la guerre n'est pas finie" etc...
C'est avec joie que je percevais dans ces rumeurs, l'ultime désir des français de retrouver un jour la France libre.
J'effectuais le plus souvent, mon travail à bicyclette.
Un jour, je fus arrêté dans Paris par un policier, j'avais sur mon porte-bagages un sac remplit de tracts ; maîtrisant mon émotion je mis pied à terre. Le policier me demanda ce qu'il y avait dans le sac, prenant un air détaché je lui répondis "du papier d'emballage pour un commerçant", comme je faisais le geste de lui montrer mes papiers ; il me fit signe de partir, tranquillement mais ô combien soulagé, je remontais sur ma bicyclette.
Un autre jour, tout en sortant de chez moi j'aperçois un inspecteur dans la cour. J'étais inquiet, je vis qu'il me suivait à bicyclette.
Je décide donc de m'en assurer, par deux fois descendant de mon vélo et faisant semblant de le regonfler, je remarquai que mon poursuivant s'arrêtait aussi, donc pas d'erreur, j'étais bien pris en filature. Mais, à cette époque je pédalais bien et connaissant parfaitement le coin, je réussis à le semer et je pus remplir ma mission, mais en redoublant de prudence.
... Alors que nous étions par groupes de trois avec nos chefs respectifs, dans le bois de Vincennes, afin de recevoir des instructions et établir nos plans de travail. Au loin, nous avons reconnu deux inspecteurs. Nous nous sommes alors dispersés car nous étions repérés, les rencontres furent donc abandonnées.
A partir de ce jour, nous décidions de nous réunir chez moi, à des dates et heures différentes. Suivant les mots d'ordre dont nous étions informés par des tracts que j'allais chercher selon la méthode indiquée au début de mon récit.
Les inspecteurs m'avaient sans aucun doute repéré, mais je les reconnaissais de loin, quelquefois, je sentais que j'étais surveillé et je ne me trompais pas, il fallait donc être prudent et rusé.
Un autre jour, je revenais de ma mission, en arrivant au marché d'Alfort, l'inspecteur Moreau du commissariat de Charenton, m'ayant aperçut se met à m'interpeller ! Je le fis courir par Choisy, Créteil, et le semais encore une fois, mais en rentrant, il était là qui m'attendait dans la cour ; ne pouvant rien prouver il repartit furieux !
Quelques jours plus tard, une perquisition eut lieu à mon domicile, après avoir bien fouillé tout l'appartement, ils partirent bredouilles, mais menaçants. Un des inspecteur en sortant me cria : "On t'aura Monjault, sale communiste !".
Cela ne se fit pas attendre longtemps : au début février 1941, je suis arrêté".

Note 1 : Victor Jardin est déporté à Auschwitz dans le convoi des «45000», Marguerite Blangeot est arrêtée en 1943, déportée dans le convoi du 26 juillet 1943 à Ravensbrück. Elle meurt à Bergen Belsen en 1945).

7 juillet 1942 à Caen : l'arrestation des frères Colin


7 juillet 1942 à Caen : l'arrestation des frères Colin

Manuscrit de Lucien Colin
Récit de Marcel Colin (journal tenu au camp de Compiègne)

Le jeudi 7 mai (1) 1942 à 22 h 15 du soir, deux Allemands de la Feldgendarmerie sont venus nous arrêter, mon frère Marcel et moi, en notre domicile provisoire 34 rue Barbey-d'Aurevilly à Caen. Hier soir, il y a eu trois semaines que nous sommes entre les mains des Allemands. Je ne dirai pas ici les souvenirs et les impressions de ces premières trois semaines pénibles, je me contenterai des grandes lignes. Nous passâmes une nuit terrible au Petit lycée allongés sur le parquet. Nous étions 13 dont M. Desbiot, notre ami, M. Musset doyen de la Faculté des lettres. Pourquoi étions-nous là ? Sans doute comme otages puisque deux trains de permissionnaires avaient déraillé à 15 jours d'intervalle à Moult. Mais pourquoi nous ? C'est ce que encore aujourd'hui, trois semaines après notre arrestation, nous ne savons pas encore. Nous avions la nette impression qu'au petit matin nous y passerions, nous passerions à la casserole suivant l'expression du camp de Compiègne où nous sommes maintenant. Cependant le jour vint sans que rien d'anormal ne se produise. Nous étions tranquilles jusqu'au lendemain. Au matin d'autres arrivèrent : juifs, communistes, syndicalistes et d'autres qui, comme nous, n'avaient pas d'étiquette. Nous étions 20. Un allait être libéré et nous allions partir à 19. Dans la matinée tous nous subîmes un vague interrogatoire par trois hommes de la Gestapo, puis un militaire de la G.F.P. (2) vint nous interroger, Marcel et moi. On nous parla de Papa. Nous expliquâmes qu'il n'était pas en fuite comme ils le prétendaient, mais qu'il était en situation régulière à Avranches. Ils nous dirent qu'André n'était pas arrêté, car il avait fait un stage en Allemagne. A nous deux ils nous dirent que puisque nous avions été en Angleterre nous étions anglophiles !!! Cela était simple comme raisonnement. Ils ajoutèrent qu'un de nous deux serait libéré le lendemain après enquête (nous sommes là tous les deux). Le matin nous avons touché du pain, du miel et du café. Le midi nous mangeâmes à l'ordinaire des soldats. L'appétit n'était pas grand après cette nuit d'inquiétude et d'insomnie. On ne savait pas ce que l'on allait faire de nous. La nouvelle des arrestations se répandit vite en ville et dès le midi nous commençâmes à recevoir des visites. Cela dura tout l'après-midi. Ce fut nos camarades étudiants. Ils s'occupèrent de nous apporter ce qui nous était nécessaire et aussi de la nourriture. L'on fit prévenir nos parents et les beaux-parents d'André. Le soir l'ordre nous fut donné de nous tenir prêts pour 7 h le lendemain matin. Cela nous tranquillisa un peu ; cependant la nuit fut comme la précédente très pénible et nous attendîmes avec inquiétude le petit matin. A 4 h un camion s'arrêta devant le lycée. Nous eûmes l'idée très nette que nous étions bons. Puis plus rien, et à 7 h, après avoir été pris tous les deux pour nettoyer les waters et après avoir reçu les dernières visites, un car nous emmena manu militari pour la gare.
En sortant du lycée, de nombreuses personnes étaient là, parmi eux de nombreux étudiants venus pour nous et des amis de la famille. Nous les retrouvâmes en partie à la gare, car ils nous avaient suivis en voiture. Le bruit courait que nous allions à Compiègne en « camp de concentration ». Nous restâmes un long moment sur le quai à bavarder avec nos amis. Le chef de la Feldgendarmerie nous prit tous les deux à part, nous rassura, nous dit que notre cas n'était pas grave et que nous allions à Compiègne. Les soldats allemands pensaient que nous étions juifs ou communistes. Juifs, bien sûr que non. Alors nous serions des communistes. Pour une bien bonne, c'est une bien bonne !!! L'ordre vint que nous ne partirions que le soir à 19 h 20. Nous fûmes embarqués dans la gare des messageries dans un wagon à bestiaux. Jusqu'à 18 h le soir nous reçûmes visite sur visite et tous nous apportaient quelque chose : tabac, nourriture, et affaires diverses. Cette solidarité, cette sympathie que nous témoignèrent nos amis et, en particulier, tous nos camarades étudiants émut les soldats et les policiers allemands. Je crois que nous devions à cela de ne pas avoir un trop pénible voyage. Les derniers instants à Caen furent durs. Nous quittions notre ville ; quand y reviendrons-nous ? Et nous allions vers l'inconnu. A Lisieux nous pûmes donner un mot qui devait être remis à André, lui donnant de nos nouvelles. Nous arrivâmes aux Batignolles vers 1 h. Nous en repartions à 8 h. Nous avons passé deux ou trois heures à La Chapelle où nous nous sommes lavés et rasés. Cela faisait du bien après trois nuits d'insomnie, de fatigue et d'angoisse, on peut le dire. A La Chapelle, Desy, prévenue, vint nous voir. Cela nous fit grand plaisir. Enfin après des manoeuvres et un long voyage nous arrivâmes en gare de Compiègne à 19 h. Là nous pûmes faire prévenir à Caen que nous étions arrivés à Compiègne. La marche, qui prit une heure pour aller au camp, fut pénible car nous étions chargés comme des bourriques. Nous avons traversé la ville sous les regards pleins de tristesse de la population. A l'hôpital on nous a donné de l'eau à boire. 
Nous franchîmes la porte du camp. Quand la franchirons-nous dans l'autre sens ?... Nous passâmes la nuit au camp juif puis le dimanche après-midi nous sommes passés au bureau. Ces officiers ont été surpris de voir que nous n'étions pas communistes et nous ont dit de faire une demande de libération au commandant du camp. Nous sommes passé les 9 (corrigé au crayon : 10) « aryens » caennais restants dans le camp français des détenus politiques. Nous avons touché une couverture, un quart, une cuiller, une fourchette frayé au crayon), une assiette. Nous étions donc arrivés à destination, tout au moins jusqu'à présent.
  • Note 1 : La grande majorité des déportés calvadosiens du convoi du 6 juillet 1942 sont arrêtés entre le 1er et le 2 mai, puis regroupés à partir du 3 mai au "petit lycée" de Caen. Toutefois, il y eut des arrestations le 4 mai (8 cheminots), le 7 mai (René Musset, doyen de la faculté des lettres, Emmanuel Desbiot professeur d’Anglais, les 2 frères Colin « en l’absence de leur père ancien directeur de l’Ecole Primaire Supérieure de Caen »), et un employé à la maire de Caen, le 8 mai (cinq de Dives Juifs et sympathisants communistes) et le 9 mai (7 de St Pierre sur Dives et Honfleur et 2 postiers). Les deux jeunes frères Colin n'ont pas compris les raisons de leur arrestation comme "otages". On sait par une des listes d'arrestation de la Préfecture du Calvados qu'ils ont été arrêtés "en l'absence" de leur père (d'ailleurs nullement caché) dont les sentiments anti-allemands étaient bien connus, et qui avait organisé avec le professeur Desbiot une manifestation silencieuse le 11 novembre 1941 devant le monument aux morts. Les allemands voulaient donc des notables Caennais comme otages. Par ailleurs les deux frères avaient également participé à la manifestation du 11 novembre 1941. Jugés en flagrant délit par le Tribunal de simple police de Caen, Lucien et Marcel Colin sont aussitôt relâchés. Mais ils ont été fichés. 
  • Les arrestations du 7 mai opérées par les autorités allemandes
  • Note 2 : GFP Geheime Feldpolizei (police secrète de campagne), sous les ordres du commandement militaire en France.
Sources :  

  • Photocopie du manuscrit de Lucien Colin, confié par son frère cadet Jean-Claude. On peut lire l'intégralité de ce journal dans "Cahiers de mémoires - les déportés du Calvados", édité par le conseil général du Calvados (Archives départementales) transmis par André, leur frère aîné.
  • Listes d'arrestations opérées après le 3 mai 1942. Préfecture de police du Calvados (document CDJC).

Notices biographiques de Lucien Colin et  Marcel Colin dans le blog.
Lire également deux autres témoignages de déportés calvadosiens du convoi Calvados : les arrestations des 1er juillet 1941 et 1er mai 1942 et : L'arrestation de Marcel Cimier à Caen

Calvados : arrestations des 1er juillet 1941 et 1er mai 1942


Calvados : arrestations des 1er juillet 1941 et 1er mai 1942. Deux récits d’Emmanuel Michel.

Le 28 janvier 1941, à la suite de distributions de tracts communistes, 8 jeunes sont arrêtés à Caen par la police française et condamnés à des peines de prison (de 4 mois à 3 ans). Parmi eux 3 futurs déportés à Auschwitz (Joseph Besnier, Raymond Guillard et André Montagne).
1er juillet 1941, Liste Gendarmerie

Le 1er juillet 1941 des gendarmes des 3ème et 10ème Légions de gendarmerie du Calvados perquisitionnent les domiciles d’anciens militants syndicalistes ou communistes dans le cadre d’une opération de « répression de la propagande communiste ». La même opération a visé des femmes et hommes de nationalité Russe dans le département (cette opération fait suite aux opérations de police opérées dès le 22 juin – nommées « Aktion Theoderich» - après l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, au cours de laquelle les Allemands ont arrêté plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française).
Plusieurs militants qui seront déportés par la suite à Auschwitz sont arrêtés, puis relâchés (Ferdinand Lebouteiller, Roger Goguet, Samuel Frémont). Emmanuel Michel qui est l’un d’eux raconte cette arrestation.
«On a beau être pourvu d'un solide équilibre, on ne peut pas arrêter le petit mouvement d'inquiétude qui vous surprend lorsque, un soir, alors que vous êtes au milieu de votre famille, vous entendez frapper violemment à votre porte et que vous trouvez sur le seuil, lorsque vous allez ouvrir, le commissaire de police accompagné de sergents de ville. C'est ce qui m'arriva le 1er juillet 1941. Nous étions réunis, ma femme, ma fille, malade, et moi, à la fin d'une dure journée de travail, dans notre petite maison du 5 de la rue des Ecores, à Trouville, et j'aspirais à un repos bien mérité quand ce commissaire de police m'enleva et m'emmena à la Maison d'arrêt de Pont-l'Evéque, sous l'inculpation d'activité communiste. Je subis là plusieurs interrogatoires du Juge l'Instruction et je fus incarcéré. Ma femme vint me voir. Un jour, je demandai au juge de pouvoir embrasser mon neveu.
« Ce ne sera pas utile - me répondit-il - je vais vous relâcher et vous remettre en liberté surveillée ». La fin de mes tourments n'était, hélas, pas venue. Je fus, en effet, contraint d'aller signer, deux ou trois fois par semaine, au commissariat, et j'appris pendant ce temps que le commissaire Dubois, qui m'avait arrêté, avait choisi librement et de sa propre autorité mon nom sur une liste qui lui avait été présentée. Je ne souhaite pas de remords au commissaire Dubois. J'espère simplement que s'il devait recommencer ce triste métier, il y regarderait à deux fois avant de livrer sans hésiter un autre Français à l'effroyable sort qui m'était réservé par la suite.

Son nom figure en effet sur la liste de 120 otages « communistes et Juifs » établie par les autorités allemandes.
Les 16 et 30 avril 1942, deux trains de permissionnaires allemands déraillent à Airan près de la gare de Moult-Argences, les voies ayant été sabotées par la Résistance.  On compte 38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande. Une liste de 120 otages « Communistes et Juifs » est établie. 24 otages sont fusillés le 30 avril à la caserne du 43è régiment d’artillerie de Caen occupé par la Werhmarcht. 28 communistes sont fusillés en deux groupes les 9 et 12 mai, au Mont Valérien et à Caen. Le 9 mai trois détenus de la maison centrale et des hommes condamnés le 1er mai pour "propagande gaulliste" sont passés par les armes à la caserne du 43e. Le 14 mai, 11 nouveaux communistes sont fusillés à Caen.
Nuit du 1er au 2 mai 1942 : Liste d'arrestations
2147 interpellations auront ont lieu en un mois. Les renseignements généraux sont sollicités pour fournir des pistes, la SNCF est sollicitée pour communiquer les noms des 604 cheminots révoqués pour faits politiques depuis le décret du 26 septembre 1939 (interdiction du Parti communiste). 
Emmanuel Michel qui est l’un des 120 otages raconte son arrestation, les camarades qui sont désignés pour le peloton d’exécution, et le départ pour le camp de Compiègne.
Le 1er mai 1942 - j'avais alors 41 ans le déraillement d'un convoi allemand à Moult-Argences, entre Mézidon et Caen, provoqua une série d'arrestations d'otages dans toute la région. Je revis chez moi le visage du commissaire Dubois. Je fus amené au commissariat de Trouville, à 11 heures du soir, où je subis un premier interrogatoire devant un Feldgendarme. Vers deux heures du matin, je fus descendu en cellule. Pendant deux jours, je passai sans arrêt des interrogatoires à la cellule, de la cellule aux interrogatoires et bientôt les événements se précipitèrent. Le dimanche 3 mai, le commissaire de Trouville reçut l'ordre téléphonique de me transférer à la prison de Pont-l'Evèque.
Au moment de mon départ - qui fut remis à quelques heures plus tard d'ailleurs - je vis trois à quatre cents personnes manifester devant le commissariat. Je n'oublierai jamais cela. Il fallut me faire rentrer et peu après, nous partions dans une auto rapide qui avait réussi à tromper les manifestants. Le soir, je quittais Pont-l'Evèque pour Caen, avec vingt-cinq ou trente compagnons, à bord d'un camion. Le lendemain matin, à 8 h. 30, la Cour Martiale siégeait. Je passai le premier et je fus condamné à mort. Je devais être exécuté le lendemain matin. Tu devines les angoisses par lesquelles j'ai pu passer. J'avais été conduit, dans l'attente du lendemain fatal, dans une grande pièce et le soir nous nous trouvions rassemblés à cinquante deux. La nuit passa. Ces nuits-là sont terribles (…). Puis le petit jour vint. Brusquement des soldats ouvrirent les portes et on fit l'appel d'un premier groupe. Nous savions que c'était fini et que nous abandonnions tout espoir. Les visages de mes camarades étaient blancs et crispés. J'entendis soudain dans la pénombre et le silence glacial un nom parvenir jusqu'à moi. Michel... Un silence. Je ne répondis pas.
Les soldats, brutalement, écartèrent de nous 26 hommes. Ils les emmenèrent. Nous ne les revîmes jamais. Hagards et mornes nous attendîmes notre tour.
Le temps s'écoula et la journée passa. Nous pensions que le lendemain serait notre dernier jour. Mais, à la fin de l'après-midi, on nous emmenait brutalement à la gare de Caen. Nous partions pour Compiègne, premier pas vers l'enfer d'Auschwitz, vers la terreur et vers la mort. Combien d'entre nous eussent préféré, à la mort lente qu'ils ont subie là-bas pendant des mois et des mois, la fin à laquelle ils avaient échappé, le dimanche 4 mai, à l'aube de ce matin pâle... ».
Emmanuel Michel


"Auschwitz, antre du crime et du sadisme. Un réquisitoire"
Janvier 1946, pages 11 à 14.

Lire également dans ce blog : L'arrestation de Marcel Cimier à Caen

PHILIPPARD HENRI, EUGENE, LOUIS


Matricule "45979" à Auschwitz

Liste de la préfecture du Calvados (document CDJC).
Henri Philippard (1) est né le 22 mars 1909 à Lisieux (Calvados). Il habite au 49 rue Albert Fracasse à Deauville (Calvados) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Célestine, Albertine Lefrançois, 20 ans, chemisière et d'Alfred, Eléonor Philippard, 31 ans, dresseur de chevaux à Lisieux, son époux. IIs habitent 28 place Victor Hugo à Lisieux.

Il a un frère (Georges) et deux sœurs (Yvonne et Louise nées en 1912).
Henri est "adopté par la Nation" le 6 septembre 1918 : son père en effet été porté disparu le 17 juin 1915 lors des combats à Ecurier (Pas-de-Calais).
Henri Philippard est marié, père de deux enfants.
Il travaille comme comme jardinier à Deauville. 
D'opinions anti-nazies selon son épouse, il est fiché comme communiste par la Préfecture. Il est arrêté pendant l'Occupation allemande le 1er mai 1942 par la police française. Son nom figure en effet sur la liste de 120 otages « communistes et Juifs » établie par les autorités allemandes. Son arrestation a lieu en représailles aux déraillements de deux trains les 16 et 30 avril 1942, de permissionnaires allemands à Airan près de la gare de Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants. 24 otages sont fusillés le 30 avril à la caserne du 43è régiment d’artillerie de Caen occupé par la Werhmarcht. 28 communistes sont fusillés en deux groupes les 9 et 12 mai, au Mont Valérien et à Caen. Le 9 mai trois détenus de la maison centrale et des hommes condamnés le 1er mai pour "propagande gaulliste" sont passés par les armes à la caserne du 43e. Le 14 mai, 11 nouveaux communistes sont fusillés à Caen.
Liste d'arrestation n°2 des communistes arrêtés sur désignation de l'autorité allemande (Feldkommandantur 723) 
et remis à celle-ci le 3 mai 1942 (montage photo à partir du document de la Préfecture de Caen / CDJC).
D'abord retenu à la prison de Lisieux, Henri Philippard est conduit le 3 mai au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados, à  la demande des autorités allemandes. On leur annonce qu'ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés. Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage André Montagne). Henri Philippard y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage. 
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Henri Philippard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Il est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro "45979".
Sa photo d’immatriculation à Auschwitz n’a été pas retrouvée parmi les 522 photos que des membres de la Résistance intérieure du camp avaient camouflées pour les sauver de la destruction, ordonnée par les SS peu de temps avant l’évacuation d’Auschwitz. 
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Henri Philippard meurt à Auschwitz le 12 août 1942 d’après les registres du camp.
Le titre de « Déporté politique » lui a été attribué. Il est homologué au titre de la Résistance intérieure française (RIF) comme appartenant à l’un des mouvements de Résistance dont les services justifient une pension militaire.
Il a été déclaré "Mort pour la France". 

  • Note 1 : Dans le livre "De Caen à Auschwitz", son nom est orthographié par erreur Philippart, avec un T. Après vérifications sur les listes de la préfecture et allemandes (reproduites ci-dessus), sur son acte de naissance et au Journal officiel (14 décembre 1997), il s'orthographie bien avec un D.
Sources
  • Fiche de renseignements FNDIRP établie par sa veuve (N° 21470 : 8356).
  • Listes - incomplètes - du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets – de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré, entre le 27 juillet 1941 et le 31 décembre 1943, le décès des détenus immatriculés).
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Ministère de la Défense, Caen.
  • "De Caen à Auschwitz" ouvrage collectif réalisé par les professeurs et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, du lycée Malherbe de Caen et de l’association « Mémoire Vive ». Pages 125 et 133.
Biographie rédigée en janvier 2001, complétée et corrigée en 2017, par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association Mémoire Vive,
Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com

Les Caennais, témoignage d'André Montagne



André Montagne, un des 8 rescapés caennais et calvadosiens du convoi du 6 juillet 1942 à destination d’Auschwitz a rédigé de nombreux témoignages concernant la mort de ses 72 camarades à l’intention de leurs familles. Il se souvenait de beaucoup d’entre eux. Ces témoignages ont été publiés dans l'Avant-propos du livre "De Caen à Auschwitz" (1)

Extrait du poème de Louis Aragon, écrit le 6 octobre 1943
« C'est pendant l'été 1943 qu'Aragon écrivait son admirable et bouleversant poème (« Le Musée Grévin »), inspiré par les dramatiques informations parvenues en France, sur le calvaire, déjà meurtrier pour la majorité d'entre elles, vécu à Auschwitz-Birkenau par les 230 femmes parties du fort de Romainville le 24 janvier 1943. On le voit, Aragon ignorait alors tout de l'existence du convoi des 1170 hommes arrivés de Compiègne à Auschwitz le 8 juillet de l'année précédente : le convoi dit des 45000 en raison de leurs immatriculations, cette autre "équipe de France" dont, en août 1943, les survivants furent rassemblés. 
Ils n'étaient plus alors que 140, un peu plus du dixième seulement de l'effectif initial. C'est dire les atroces conditions auxqu
elles les SS les avaient soumis. Avec une grande force d'expression poétique, les vers d'Aragon disent bien, en tout cas, la sinistre réalité d'Auschwitz. 
Quatre-vingts de ces déportés de France en juillet 1942 étaient Caennais, Calvadosiens, otages désignés deux mois plus tôt par représailles, sur ordre de la Feldkommandantur caennaise. J'étais l'un deux. 
J'avais à peine vingt ans. 
J'ai connu tous les visages de mes soixante-dix-neuf compagnons et beaucoup de leurs noms, soit pendant les jours qui ont suivi à Caen, début mai 42 nos arrestations et notre rassemblement, en particulier dans le bâtiment dit alors du "petit lycée" soit lors des deux mois de notre internement au camp de Royallieu à Compiègne dans le bâtiment C5, séparés de nos camarades Juifs restés proches mais enfermés derrière d'autres barbelés. 
A Auschwitz, notre convoi a été dispersé dans de multiples kommandos : la moitié environ à Auschwitz I, le camp principal, l'autre moitié à Birkenau, le camp annexe où la mortalité a atteint un monstrueux sommet : à peine 5 % de survivants ! Le groupe des Caennais et Calvadosiens n'a pas été épargné et a été décimé dans les mêmes proportions que l'ensemble du convoi : dix d'entre nous seulement survivaient au début de l'été 1943, un an après notre arrivée à 80. Deux encore de ces dix-là ont disparu avant la libération des camps, au printemps 1945. Huit seulement ont donc connu la joie de la liberté retrouvée. 
Il n'y a plus aujourd'hui que deux survivants. Je suis l'un de ces deux-là, l'autre est notre camarade Jules Polosecki, maintenant âgé de 92 ans. Il vit aux Baléares et ne nous a pas donné de ses nouvelles depuis quelque temps. Tout près de soixante années ont passé depuis cette tragédie et le temps a fait son oeuvre : ma mémoire est défaillante lorsqu'il s'agit aujourd'hui d'évoquer le souvenir de la plupart de mes compagnons. De quelques-uns cependant j'ai encore une image assez précise. Je pense d'abord à ceux d'entre eux qui sont morts au camp,  leurs corps brûlés dans les crématoires de Birkenau. Je leur dédie ces vers du poète de langue allemande Paul Célan : Alors vous montez en fumée dans les airs Alors vous avez une tombe au creux des nuages Là où l'on n'est pas serré (traduction)
Je voudrais donc évoquer simplement la mémoire de ceux-là dont je me souviens : 

Jean Doktor (46316) dont j'ai découvert en étudiant il y a vingt ans la "Chronique des événements d'Auschwitz" qu'il avait été abattu (assassiné !) au cours d'une soi-disant "tentative de fuite" (auf der Flucht erschossen). Mort le 28 juillet 1942, vingt jours après notre arrivée au camp. Il avait 32 ans.
Docteur Raphaël Pecker (46304) : son domicile à Caen, rue des Jacobins, était tout proche du nôtre. Nous avons été amenés ensemble au Commissariat central dans la nuit du 1er au 2 mai. Son épouse avait été mon institutrice à l'Ecole Primaire de la S.M.N. à Mondeville. J'ai l'impression de l'avoir toujours connu. Il est décédé le le Août 1942, âgé de 51 ans.
André Ridel (46057 ?) de Mézidon : arrêté pour d'obscures raisons, c'était un personnage truculent, sympathique, inoubliable. Décédé le 20 août 1942, âgé de 37 ans.
Emmanuel Desbiot (45459 ?) : mon professeur d'anglais à l'Ecole Primaire Supérieure de Caen de 1935 à 1939. De santé fragile il a été emporté dès le 25 août 1942, âgé de 43 ans.
Joseph Besnier (45238) et Raymond Guillard (45641) : mes deux camarades. impliqués comme moi en 1941 dans la même affaire des Jeunesses communistes clandestines et comme moi condamnés à de longs mois de prison. Joseph, le doux, le gentil cordonnier de Mondeville est décédé le 19 septembre 1942. Il n'avait que 21 ans. Raymond, Caennais, handicapé léger, ne pouvait survivre aux conditions de Birkenau où il est mort à une date imprécisée, sûrement courant octobre 1942. Il avait 25 ans.
André Félix (45533) de Fleury-sur-Orne : son petit-fils Didier a un tel culte pour sa mémoire, il m'en a tant parlé et j'ai si souvent vu sa photo que tout se passe comme si je l'avais bien connu. Il est mort le 17 octobre 1942, âgé de 38 ans.
Etienne Cardin (45329) : responsable à Caen de l'Union locale des syndicats CGT, je l'ai souvent rencontré au cours des mois qui ont précédé la guerre en accompagnant mon père, lui-même militant syndicaliste chassé de la S.M.N. pour avoir été l'un des meneurs de la grève historique du 30 novembre 1938. Décédé le 19 octobre 1942, il était âgé de 47 ans.
Marcel (45379) et Lucien (45378) Colin : les deux fils du directeur de l'Ecole Primaire Supérieure de Caen à la place duquel ils auraient, semble-t-il, été arrêtés. Je les ai bien connus à la Sup' avant la guerre. Ils étaient deux charmants garçons dont la disparition a été une tragédie pour leurs parents. Morts respectivement le 4 novembre 1942 et le 18 janvier 1943. Marcel à 22 ans. Lucien n'avait pas vingt ans.
Marcel Nonnet (45929) : très sympathique cheminot de Mézidon que j'ai beaucoup fréquenté à Compiègne. Ses descendants, filles et petits-fils cultivent pieusement sa mémoire. Agé de 32 ans, il est mort à Birkenau le 16 janvier 1943.
Adolphe Vasnier (46178) de Caen : j'ai le souvenir d'un bon vieux camarade. Pourtant je vois qu'il n'avait que 40 ans quand je l'ai connu, malade, au block 20 du Krankenbau (l'hôpital !) d'Auschwitz I.  Il avait fait, comme marin une campagne au Groenland sur le célèbre "Pourquoi pas ? " du commandant Charcot. Il est mort le 15 mars 1943 à deux paillasses de la mienne. Je lui ai fermé les yeux.
Roger Pourvendier (46008), né et domicilié à Caen : il était des 140 survivants du convoi rassemblés en quarantaine au block 11 de la mi-août à la mi-décembre 1943. Souffrant de la malaria, il a été transféré plus loin encore à l'Est au camp de Lublin - Maïdanek - où il est mort le 23 janvier 1944, âgé de 38 ans.
Maurice Le Gal (45767) de Mondeville : nous avons été très proches pendant les cinq premiers mois de notre déportation. Tous deux affectés au kommando des électriciens et travaillant souvent ensemble. En particulier, à Birkenau en 1942. Fin août début septembre (?), nous avons installé ensemble la ligne destinée à alimenter en énergie électrique le chantier de construction du Krématorium III (celui dont les ruines sont aujourd'hui à droite du Monument International). Acteurs et complices malgré nous de la Shoah puisque nous étions totalement ignorants de la destination criminelle du bâtiment à venir où, pendant près de deux ans, des milliers et des milliers d'innocents de tous âges ont été amenés pour être gazés et réduits en cendres. Il a fait partie de la trentaine de 45000 transférés d'Auschwitz à Sachsenhausen fin août 1944, puis à Heinkel en février 1945, puis ensuite à Trebnitz. Au début mai, dans les tous derniers jours de la guerre, il meurt dans des circonstances inconnues au cours de l'évacuation vers Hambourg. Après trois ans de déportation, il disparaît à la veille de sa libération. Je ne sais pas de fin plus triste. Elle m'a beaucoup peiné. Maurice était alors âgé de 47 ans.
Des 80 Caennais et Calvadosiens déportés à Auschwitz début juillet 1942, huit seulement (un sur dix !) ont dont échappé à la barbarie des SS. Six d'entre eux sont disparus depuis leur retour des camps. Evoquons-les :
Marcel Cimier (45371), né en 1916 et domicilié à Caen. Je l'ai bien connu et j'ai de lui un souvenir tout particulier qui date de l'automne 1943 quand les survivants de notre convoi (140 alors) ont été rassemblés au block 11 pour une quarantaine qui a duré quatre mois et dont les raisons restent mystérieuses. Un soir, alors que nous étions déjà allongés sur nos châlits, Marcel Cimier qui s'était procuré un accordéon - je me demande toujours comment - nous a joué quelques-uns des airs classiques du bal musette : puissante et nostalgique évocation des bals populaires de la France. Plus d'un alors, j'en suis sûr, a versé une larme. Depuis, j'adore l'accordéon que je n'aimais pas avant ces moments inoubliables et je suis toujours ému quand j'entends "Reine de Muselle", "Perles de Cristal", "Le Dénicheur", etc. Il est décédé le 11 octobre 1962.
Eugène Beaudouin (45207), né en 1907, il avait été docker au port de Caen. Il habitait Mondeville. C'était le genre d'homme qu'on n'oublie pas : "grande gueule" et coeur d'or. Une force de la nature, pétri de bonté. Je ne l'ai revu malheureusement qu'une seule fois à Caen, après la guerre, en 1950, peut-être. Il se serait mis en quatre pour aider, pour faire plaisir. Je ne l'oublierai pas. Il est décédé le 25 février 1963, âgé de 56 ans.
Charles Lelandais (45774) né à Colombes en 1909. Je ne connais qu'un épisode de son parcours d'homme libre. Autour des années 60-70, j'ai eu la surprise d'apprendre qu'il était employé de bureau dans une entreprise parisienne très connue d'organisation de concerts classiques et de conférences dont le siège était à la Salle Pleyel, entreprise avec laquelle j'étais professionnellement en rapport. Je ne me souviens pas avoir eu un contact direct avec lui. Je ne sais pas où il est décédé le 7 février 1982, âgé de 73 ans.
Pierre Lelogeais (45775), né à Cabourg en 1911, il y demeurait au moment de son arrestation le 2 mai 1942. Je me souviens bien de lui, physiquement. Un garçon sympathique dont je n'ai rien su pendant de longues années après notre libération. J'ai difficilement retrouvé sa trace au milieu des années 80 en recherchant son témoignage de survivant. Il habitait alors un département de l'Est ou du Sud-Est, je ne sais plus. Je l'ai entendu au téléphone, mais il était très malade, s'exprimant avec difficulté. Il est décédé le 15 février 1987 à l'âge de 76 ans.
Emmanuel Michel (45878), né à Trouville en 1901 et y demeurant le jour de son arrestation (2 mai 1942). Cheminot. Il a été parmi les tous premiers à témoigner et à dénoncer la barbarie nazie dont il venait de souffrir en publiant une plaquette qui a eu localement un certain retentissement. Il est resté un militant de la mémoire aussi longtemps que le lui a permis sa santé. Malgré de douloureuses séquelles de la déportation, il a survécu jusqu'à un âge très avancé puisqu'il avait 91 ans quand il est décédé le 22 février 1992.
David Badache (46267), né en 1913 à Wilno, capitale de la Lituanie. Il vient en France entre les deux guerres. En 1939, quand débutent les hostilités, il est déjà un commerçant estimé. Il est polyglotte ce qui lui permettra de suivre, pendant sa déportation. Un parcours original jusqu'à son évasion pendant l'évacuation en janvier 45 et à Cracovie libérée. De retour en France, il réanime son commerce et le conduit à la prospérité. Il devient rapidement une personnalité de la ville, préside une association de déportés, appartient à la direction du Consistoire caennais (n'en a-t-il pas été le Président ?). Bref, un notable écouté, estimé. Il est fait Chevalier de la Légion d'Honneur. C'est lui qui obtient des édiles caennais, sans difficulté, la pose sur le mur du "petit lycée" de la plaque commémorative de notre déportation dont je lui avais suggéré l'idée. C'était quelqu'un d'une grande gentillesse, d'une grande générosité et d'une fidélité sans faille à notre histoire et à ceux qui l'avaient vécue avec lui. Je l'aimais beaucoup. Il le méritait bien. Il est décédé le 3 octobre 1999 après une longue maladie handicapante. Il était alors âgé de 86 ans.

Il y aurait sûrement à dire plus et mieux de ce groupe condamné par des barbares à disparaître dans "la nuit et le brouillard". Le travail de mémoire auquel ce texte veut en tout cas participer est utile et nécessaire. Merci à ceux, jeunes et éducateurs, qui l'ont entrepris. Je le leur dis avec reconnaissance et affection.

Caen 2002. André Montagne - 45912

1 : In « avant-propos » du livre "De Caen à Auschwitz" ouvrage collectif réalisé par les professeurs et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, du lycée Malherbe de Caen et de l’association « Mémoire Vive », pages 5 à 7.


André Montagne est mort le 12 mai 2017. Lire dans le blog : Hommage à André Montagne

Guillard Raymond

Raymond Guillard le 8 juillet 1942

Matricule "45641" à Auschwitz

Raymond Guillard est né le 12 mars 1917 à Caen (Calvados) où il habite 74 rue de Falaise au moment de son arrestation. Il a une sœur, Marcelle.

Raymond Guillard est célibataire. Il est employé comme comptable.
L'Ouest-Eclair 30 janvier 1941
Militant des jeunesses communistes clandestines, il subit une première arrestation par la police française en janvier 1941, à son domicile, (avec André Montagne et Joseph Besnier). 
Motif invoqué «reconstitution de ligue dissoute, propagation des mots d’ordre de la IIIe Internationale, détention de tracts et collage de papillons», il est détenu à la prison de Caen en attente de leur procès qui a lieu le 14 mars 1941. C'est un tribunal français qui les condamne pour infraction aux articles 1 et 3 du décret du 26 septembre 1939 (dissolution du Parti communiste). 
Condamnations le 14 mars 1941.
 6 mois de prison  pour Raymond Guillard
Raymond Guillard est condamné à 6 mois de prison, qu'il effectue à la maison d'arrêt de Caen. Il est libéré le 6 juillet 1941. 
Mais il est désormais dans les fichiers de la police.
Sa seconde arrestation se produit dans la nuit du 1er mai 1942 : il est arrêté à son domicile par un inspecteur de police, accompagné d’agents et de Feldgendarmen. 
Il figure en effet sur la liste de 120 otages « communistes et Juifs » établie par les autorités allemandes. Son arrestation a lieu en représailles au déraillement de deux trains de permissionnaires allemands à Moult-Argences (38 morts et 41 blessés parmi les permissionnaires de la Marine allemande à la suite des sabotages par la Résistance, les 16 et 30 avril 1942, de la voie ferrée Maastricht-Cherbourg où circulaient deux trains militaires allemands. Des dizaines d’arrestations sont effectuées à la demande des occupants.  Lire dans le blog : 14 - Calvados Le double déraillement de Moult-Argences et les otages du Calvados (avril-mai 1942).
Il est emmené de nuit à la Maison centrale de la Maladrerie de Caen (dite également prison de Beaulieu), entassé avec d’autres militants caennais arrêtés le même jour, au sous-sol dans des cellules exiguës.  A la demande des autorités allemandes, Raymond Guillard et ses camarades sont conduits en autocars le 3 mai au «Petit lycée» de Caen occupé par la police allemande, où sont regroupés les otages du Calvados. On leur annonce qu'ils seront fusillés. Par la suite, un sous-officier allemand apprend aux détenus qu’ils ne seront pas fusillés mais déportés. Après interrogatoire, ils sont transportés le 4 mai 1942 en cars et camions à la gare de marchandises de Caen. Le train démarre vers 22 h 30 pour le camp allemand de Royallieu à Compiègne le Frontstalag 122 (témoignage André Montagne). Raymond Guillard y est interné le lendemain soir en vue de sa déportation comme otage.
Celles-ci l’internent au camp de Royallieu à Compiègne, le 4 mai, en vue de sa déportation comme otage.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Raymond Guillard est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6-8 juillet 1942.
Il est immatriculé le 8 juillet 1942
Raymond Guillard est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45641 ». Sa photo à Auschwitz a été identifiée par André Montagne.
Il est affecté à Birkenau au kommando d’épluchage des pommes de terre, en raison de son handicap (il avait un pied-bot).
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Raymond Guillard meurt à Birkenau, à une date mal établie. André Montagne l’a rencontré en septembre 1942 : « à cette période, il était mal en point » écrit-il.
Son nom ne figure pas dans « Les livres des Mort d’Auschwitz » qui comportent des lacunes à partir du 12 novembre 1942. Aucun document des archives SS préservées de la destruction ne permet de connaître la date de son décès.
Une plaque commémorative du Train des 80 déportés où figure son nom a été inaugurée en 1987 par André Montagne et David Badache.
Celui-ci, un des 8 rescapés caennais et calvadosiens du convoi du 6 juillet 1942 à destination d’Auschwitz a rédigé de nombreux témoignages concernant la mort de ses 72 camarades à l’intention de leurs familles. Il se souvenait de beaucoup d’entre eux. Voici ce qu’il écrit de Joseph Besnier (45238) et de Raymond Guillard (45641) : mes deux camarades. impliqués comme moi en 1941 dans la même affaire des Jeunesses communistes clandestines et comme moi condamnés à de longs mois de prison. Joseph, le doux, le gentil cordonnier de Mondeville est décédé le 19 septembre 1942. Il n'avait que 21 ans. Raymond, Caennais, handicapé léger, ne pouvait survivre aux conditions de Birkenau où il est mort à une date imprécisée, sûrement courant octobre 1942. Il avait 25 ans

Sources
 
  • Fiche FNDIRP établie par son père : N° 8145.
  • Questionnaire rempli par sa sœur, Mme Marcelle Brichet (17 octobre 87)
  • Une lettre bouleversante de sa sœur à André Montagne (24-7-45).
  • Lettre de son père (6 janvier 46). Très amer, il évoque la situation politique, écrivant "les ennemis de classe relèvent la tête", ce qui lui rend encore plus douloureux le sacrifice de son fils.
  • Listes - incomplètes - du convoi établies par la FNDIRP après la guerre (archives de la F.N.D.I.R.P).
  • Fichier national du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BACC), Ministère de la Défense, Caen.
  • Articles d'Ouest-Eclair in sgmcaen.free.fr/resistance/guillard-raymond.htm
Biographie rédigée en janvier 2001 (complétée en 2017) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) et de Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005) à l’occasion de l’exposition organisée par des enseignants et élèves du collège Paul Verlaine d’Evrecy, le lycée Malherbe de Caen et l’association "Mémoire Vive". Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.comPensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.