L'histoire du convoi du 6 juillet 1942, écrite en 1994 par Claudine Cardon-Hamet dans le cadre d'une thèse de doctorat, prend
le relais des premières recherches menées entre 1970 et 1986 par Roger Arnould
déporté résistant et ancien documentaliste de la Fédération Nationale des Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP)


BLOCH Lucien

Lucien Bloch est né le 28 juin 1908 à Haguenau (département du Bas-Rhin), alors Hagenau en territoire allemand annexé en 1871 (1).
Il est le fils d'Anna Strauss et de Léon (2) Bloch, représentant de commerçe, son époux.
En septembre 1939, ses parents qui habitent au 10 rue des Bonnes gens à Strasbourg, sont évacués d’Alsace pour Bergerac, en Dordogne, au 13 rue Candillac, chez madame Rosenstein. Bergerac se situera en "zone libre".
Lucien Bloch, domicilié avant guerre à Strasbourg au 10 rue des Bonnes gens, habite à Bordeaux au moment de son arrestation, au 44 rue Mauville chez madame Laroche. Il a été embauché le 1er février 1939 comme maître d'hôtel à l'aéroport de Bordeaux-Mérignac (attestation du 31 décembre 1940).
Le 28 juin 1940, l'armée allemande entre dans Bordeaux, ville ouverte, et le 29 le gouvernement français quitte Bordeaux et part s'installer à Vichy. Les départements de la côte atlantique font partie de la zone occupée.  En juin 1941, le deuxième statut des Juifs est promulgué. Le 20 juillet 1941, Lucien écrit à ses parents : "suis sans travail. Ai envoyé un mandat de 500 F". Début août 1941, Lucien effectue un voyage à Paris pour chercher du travail. Il écrit à son père (le 4 août) :"Depuis quelques jours à Paris pour chercher du travail. Rencontré beaucoup d'Alsaciens bien installés. Vais faire des démarches pour rentrer en zone libre".
Selon son père et sa fiche au DAVCC (3), Lucien Bloch est arrêté le 22 septembre 1941 à 10 h 15 à Castillon-sur-Dordogne (aujourd'hui Castillon-la-Bataille en Gironde), pour avoir tenté de franchir la ligne de démarcation (le poste frontière qui sépare la zone occupée de la zone libre est situé sur le pont franchissant la Lidoire à Castillon). Il est condamné à 8 jours d’emprisonnement et une amende par le Haupptmann Kreiskommandant de Mérignac et est écroué à Libourne le 23 septembre. Il est libérable le 2 octobre 1941 à 10 h. Mais à cette date, il est interné au camp de Mérignac-Beau-Désert (4) selon sa fiche au DAVCC.
Son père multiplie les démarches pour obtenir des nouvelles de son fils, auprès du Kreiskommandant de Bordeaux en Schriftdeutsh (langue allemande), le 14 octobre, puis auprès du maire de Bordeaux le 23 octobre et le 1er novembre, en Schriftdeutsh à la Kreiskommandantur du fort du Hâ. Cette lettre lui est retournée avec « mention inconnu ». Le 4 novembre il écrit à M. Cohen grand Rabbin à Bordeaux pour lui demander un signe de vie « de notre malheureux fils ». Le 5 novembre à Pierre Pucheu, ministre secrétaire d’Etat à l’Intérieur pour lui demander un signe de vie « de notre seul et pauvre fils ». Le 6 novembre 1941, le chef du secrétariat particulier du Ministre de l’Intérieur écrit à Léonce Bloch « pas de sanction très sévère, détention et amende ».
Deux autres habitants de Bordeaux déportés à Auschwitz le 6 juillet 1942, Louis Abel et Robert Levillon, arrêtés pour motifs politiques (l’un Louis Abel pour aide au passage de la ligne de démarcation et l’autre Robert Levillon pour propos anti-allemands) furent eux aussi internés à Mérignac-Beau-Désert (et au Fort du Hâ), puis transférés à Compiègne mais à des dates différentes.
A la demande des autorités allemandes, Lucien Bloch est transféré au camp allemand de Royalieu à Compiègne (Front Stalag 122) en vue de sa déportation comme otage. Il arrive à Compiègne le 9 mai 42 où il reçoit le matricule « 5526 ». Il écrit à son père qu'il a retrouvé des Alsaciens. Il cite le nom de Sommer qui sera déporté avec lui
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
à Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942) et «une déportation d’otages».
Lorsqu'il a connaissance de son départ en déportation, il prépare une carte - lettre affranchie adressée à son père. Comme de très nombreux déportés du convoi, il jette sa carte sur le ballast depuis le train qui les emmène en déportation : ramassée et postée sans doute par un cheminot, le tampon de la poste est daté du 6 juillet 1942. Lire dans le blog Les lettres jetées du train par les déportés.
Carte-lettre jetée le 6 juillet 1942, cachet de la poste

Lettre du train
On y lit : "Je pars en déportation en Allemagne. Penserai toujours à vous et bon courage et le moral est bon. Lucien". Il a ajouté : "merci pour la personne qui trouvera ce mot". 
Lucien Bloch est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Le 8 juillet 1942, Lucien Bloch est immatriculé à Auchwitz : sur la liste du convoi que j'ai  reconstituée, composée de 4 listes alphabétiques, il existe trois possibilités. Soit le matricule « 45 258 » (première liste des otages politiques), soit le « 46 220 » (deuxième liste des otages politiques). Sur la liste des 50 Juifs du convoi déportés en tant que tels, les seuls numéros non identifiés dans les « B », le placeraient après Chaim Blumenfeld. Toutefois une mauvaise transcription de son nom reste possible. Voir dans le blog la Liste des déportés juifs du convoi
Dessin de Franz Reisz, 1946
Son matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard.
Lire dans le blog le récit de leur premier jour à Auschwitz : L'arrivée au camp principal, 8 juillet 1942. et 8 juillet 1942 : Tonte, désinfection, paquetage, "visite médicale". Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal.  Ils sont interrogés sur leurs professions le 13 juillet : les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et sont ramenés à Auschwitz I (approximativement la moitié), les autres restent à Birkenau où ils sont employés pour le terrassement et le montage des baraques.
En mars 1943, il écrit à son père par l'intermédiaire de l'UGIF(5).  Son acte de décès transmis à Strasbourg en 1947 porte la mention « décédé à Auschwitz-Birkenau » en octobre 1944. Toutefois selon le témoignage effectué devant notaire par un ancien déporté d'Auschwitz, Jean Scheller, mécanicien à Wolfisheim, qui l'a bien connu dans l'un des camps d'Auschwitz (Birkenau-Ost est-il écrit) à l'été 1943 et 1944, Lucien Bloch est transféré depuis Auschwitz avec un groupe de 180 déportés en octobre 1944 pour une destination inconnue... Jean Scheller ajoute : « et les gardiens ont déclaré que toutes ces personnes ont été assassinées » (Umgelect). La date du certificat de décès de 1947 correspondrait alors à la date de ce départ. Lire dans le blog : Les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945) et Itinéraires des survivants du convoi à partir d'Auschwitz (1944-1945). Sur sa fiche de renseignements de « non rentré » au Ministère des Anciens Combattants (dossier au DAVCC) datée de mai 1947 est portée la mention « déporté politique et racial ». Toutefois, concernant la deuxième mention, elle n'est pas avérée : en effet, selon les recherches effectuées auprès du ministère des ACVG en octobre 1947 par l'UNC (Union des combattants des deux guerres) à laquelle le père de Lucien Bloch est adhérent, la préfecture de police répond que Lucien Bloch est « inconnu au service des affaires israëlites », ce qui aurait dû être le cas en cas de déportation raciale, et mentionne une déportation en Allemagne "depuis Compiègne le 7 août 1942". Si cette date est certainement erronée (aucun convoi n'est parti de Compiègne en 1942 après celui du 6 juillet 1942), il convient de noter que les 43 convois raciaux à destination d'Auschwitz de l'année 1942 partent depuis Drancy, Beaune-la Rolande et Pithiviers, après le dernier convoi parti de Compiègne le 5 juin 1942 et qu'aucun départ n'a lieu le 7 août.
  • Note 1 : Bezirkspraesidium des Unter-Elsass qui correspond à la Préfecture du Bas-Rhin.
  • Note 2 : Léo est le prénom porté en Schriftdeutsh sur le registre d'état civil d'Hagenau en 1908. C'est le prénom de Léon qui est inscrit dans un extrait de naissance envoyé à son père par la Mairie d'Haguenau le 7 mai 1947, et celui de Léonce dans une demande qu'il adresse au ministère des ACVG le 27 mai 1947. C'est également le prénom porté sur la carte du 6 juillet 1942 par son fils.
  • Note 3 : Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la défense, Caen.
  • Note 4 : Le camp de Mérignac : à compter du 21 mars 1941, y sont transférés les prisonniers politiques arrêtés en application du décret relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux, pour la défense nationale ou la sécurité publique.
  • Note 5 : l’UGIF, Union générale des Israélites de France est créée - à la suite d’une demande des autorités allemandes - par la loi française, le 29 novembre 1941, auprès du « commissariat aux questions juives ». « La mission de l'UGIF est d'assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics, notamment pour les questions d'assistance, de prévoyance et de reclassement social. Tous les Juifs demeurant en France sont tenus d'y adhérer, les autres associations juives ayant été dissoutes et leurs biens donnés à l'UGIF ». (Wikipedia). Son rôle est très controversé. Aux deux extrêmes on lira les ouvrages de Maurice Rajsfus « Des Juifs dans la collaboration, L'U.G.I.F. 1941-1944, préface de Pierre Vidal-Naquet", EDI, 1980 et Asher Cohen « Persécutions et sauvetages, Juifs et Français sous l'occupation et sous Vichy » Ed. du Cerf 1993. 
Sources
  • Courriel de Mme Karen Taïeb (responsable du Service Archives du Mémorial de la Shoah) adressé à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation à propos de Lucien Bloch.
  • Envoi de Mme Taieb de la photo de la carte-lettre de Compiègne et d'un récapitulatif des documents retrouvés dans le grenier de la famille Bloch à Strasbourg par la famille Scherrer qui les ont transmis au Mémorial de la Shoah.
  • Echange de courriels avec Arnaud Boulligny (responsable de l'équipe FMD Caen) : dossier "Mort en déportation" de Lucien Bloch conservé à Caen sous la cote 21 P 426.835.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la défense, Caen.
  • Etat civil en ligne du Bas-Rhin. 
  • © Dessin de Franz Reisz, in « Témoignages sur Auschwitz », ouvrage édité par l’Amicale des déportés d’Auschwitz (1946).
Biographie provisoire rédigée en juillet et août 2016 par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005), et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) qui reproduit ma thèse de doctorat. Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie. Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com * Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

NIVAULT, Camille, Armand


Matricule "45928" à Auschwitz

Rescapé

Camille Nivault est né le 3 septembre 1906 à Paris (17ème). Il habite 6 avenue des maronniers à Saint-Ouen (ancien département de la Seine, aujourd'hui Seine-St-Denis) au moment de son arrestation.

Son père est employé à la STCRP (qui deviendra RATP).
Camille Nivault épouse Suzanne, Germaine Nalis le 24 mai 1930 à Saint-Ouen. Elle est née le 4 mai 1910 à Reims. Camille Nivault est père de deux enfants.
Il est menuisier à la STCRP, puis employé.
Il a été secrétaire des Jeunesses communistes du 17ème (rapport de la Sûreté Nationale). Sa femme est adhérente à l'UFF (Union des femmes française). Il est sportif (il joue au handball) et féru d'histoire.
Conscrit de la classe 1926, Camille Nivault est incorporé au 8ème régiment du Génie à Tours le 8 novembre 1926. Il effectue un stage de colombophilie au 18ème régiment du Génie à Nancy. Il est renvoyé à la vie civile le 16 avril 1928. Il effectuera les deux périodes de réserve auxquelles il est appelé. 
Il adhère au Parti communiste en 1938. Après l’interdiction du Parti communiste, il demeure un "communiste notoire" selon la formule policière.
Le 4 septembre 1939 il est « rappelé à l’activité » par le décret de mobilisation générale. Il est affecté au 8ème régiment du Génie. Camille Nivault est démobilisé le 17 juillet 1940.
Il est possible qu'il ait été "affecté spécial" et de ce fait mobilisé sur son poste de travail.
Le Trait d'Union n°1, 1940
Une perquisition menée par les Renseignements généraux le 7 mars 1940 amène à la découverte du n°1 du "Trait d'Union" s'adressant en particulier aux soldats « et de nature à favoriser les entreprises de l’ennemi ». Il est arrêté avec sa femme, mais sont relaxés faute de preuves.
Son épouse sera également engagée dans la Résistance (un dossier d'homologation a été déposé à son nom après guerre). 
Un rapport de police d'octobre 1941 signale que Camille Nivault "n'a cessé de poursuivre une activité révolutionnaire en dépit du décret de dissolution des groupements contrôlés par la IIIème  Internationale.".
Camille Nivault participe de façon effective à la formation de la 5ème région Nord du Front National, créé à l’initiative du Parti communiste clandestin.
Il transporte et diffuse du matériel de propagande anti-nazie à l'intérieur de son usine, et fait des distributions "massives" de tracts.
Camille Nivault est arrêté le 27 juin 1941 par la police française, en application du décret de novembre 1939. 

Extrait de la liste des RG du 27 juin 1941, montage à partir du début de la liste
La liste des Renseignements généraux répertoriant les communistes internés administrativement le 27 juin 1941, mentionne pour Camille Nivault : « Meneur communiste très actif. Ex secrétaire du comité des JC ».
Son arrestation a lieu dans le cadre d’une grande rafle concernant les milieux syndicaux et communistes. En effet, le 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, sous le nom «d’Aktion Theoderich», les Allemands arrêtent plus de mille communistes dans la zone occupée, avec l’aide de la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy (ici le Fort de Romainville), ils sont envoyés en vue de leur déportation comme otages, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), le Frontstalag 122 administré par la Wehrmacht.
Depuis ce camp, il va être déporté à destination d’Auschwitz. Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».

Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation

Camille Nivault est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941. Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Camille Nivault est enregistré à son arrivée à Auschwitz le 8 juillet 1942 sous le numéro « 45928 ». Ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard.
Fiche de la D.A.W. en date du 23 février 1944 recto
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau (Brzezinka), situé à 4 km du camp principal. 
Le 13 juillet : Nous sommes interrogés sur nos professions. Les spécialistes dont ils ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et s'en retournent à Auschwitz I, ils sont approximativement la moitié de ceux qui restaient de notre convoi. Les autres, dont je suis nous restons à Birkenau où nous sommes employés pour le terrassement et pour monter des baraques appelées Block. (…) Pierre Monjault.
Fiche de la D.A.W. d'Auschwitz récapitulant ses fonctions et Kommandos 
Compte tenu de son métier de menuisier, Camille Nivault est affecté affecté au Block 18A et au Kommando de travail de la D.A.W. (Deutsche Ausrüstungswerke) : Il y travaille avec Robert Lambotte, Charles Limousin, Lucien Penner, Raymond Montégut et Lucien Matte, notamment au démontage des ferrures de ski pour en récupérer le métal. 
Il est témoin de l'horreur au quotidien, décrite minutieusement par René Maquenhen (lire dans le blog, La journée-type d'un déporté d'Auschwitz)
A la fin de l'année 1942, ils ne sont plus que 220 survivants et 150 environ en mars 1943 !
Camille Nivault, comme les autres détenus politiques français d’Auschwitz reçoit en juillet 1943 l’autorisation d’échanger des lettres avec sa famille - rédigées en allemand et soumises à la censure - et de recevoir des colis contenant des aliments (en application d’une directive de la Gestapo datée du 21 juin 1943 accordant aux détenus des KL en provenance d’Europe occidentale la possibilité de correspondre avec leur famille et de recevoir des colis renfermant des vivres). Ce droit leur est signifié le 4 juillet 1943. Lire dans le blog : Le droit d'écrire pour les détenus politiques français.
Entre le 14 août 1943 et le 12 décembre 1943, il est en quarantaine au Block 11 avec la quasi totalité des Français survivants. Lire l'article du blog "les 45000 au block 11.  Le 12 décembre, les Français quittent le Block 11 et retournent dans leurs anciens Kommandos.
Le 3 août 1944, il est à nouveau placé en “quarantaine”, au Block 10, avec les trois quarts des “45000” d’Auschwitz pour être transférés vers d’autres camps (ce qu’ils ignorent). Lire dans le blog , "les itinéraires suivis par les survivants".
Camille Nivault le 23 février 1944
Le 23 février 1944, Camille Nivault est transféré avec 3 autres « 45000 » à Buchenwald dans un convoi de détenus travaillant pour la D.AW. Il est immatriculé à Buchenwald au Block 14 sous le numéro matricule « 34191 ». Robert Lambotte a le matricule « 34 150 », Raymond Montégut  le « 34 162 », et Lucien Penner le « 34 161 ». Camille Nivault y est apprécié, entre autres par Roger Arnould, qui l'y a connu, comme "un homme calme, bon camarade" et "digne de confiance" « il était très brun et avait un bon regard ». Alexandre Briand se souvient que Camille Niveau lui avait dit « avoir vu tellement d’actes horribles à l’arrivée des déportés raciaux alors qu’il était chargé du déchargement des wagons à Auschwitz, qu’il s’étonnait qu’on l’ait transféré à Buchenwald » .
Grille d'entrée de Buchenwald
"A chacun son dû"
Le 26 octobre 1944, Robert Lambotte est transféré à Neuengamme et affecté dans un kommando de la D.A.W., près de Kiel.
Camille Nivault et ses deux camarades restent à Buchenwald, avec d’autres déportés français (Gaston Roger ancien maire de Garges, Roger Arnould, Volat, ancien maire d’Achères, Guerneau de Pont-Labbé, jusqu'à la libération du camp, le 11 avril 1945. 
Camille Nivault fait partie de la Brigade française d’action libératrice du camp de Buchenwald, homologué du 15 janvier 1945 au 15 avril 1945 (la brigade française a été classée « unité combattante » le 26 novembre 1947 par la commission de l’Etat major général, 3ème bureau, n° 10776 bis). Il est affecté au bataillon Saint-Just (commandant Artous, de la Garde républicaine de Paris) à la 3ème compagnie (capitaine Dangelle). 
Camille Nivault regagne Paris-Orsay le 29 avril. Il souffre de dysenterie grave et chronique dont il ne guérira jamais. Il est titulaire d’une pension d’invalidité définitive au taux de 100 % + 1. 
Camille Nivault qui habite Saint-Ouen, boulevard Victor Hugo, est élu conseiller municipal de Saint-Ouen en mai 1953 sur la liste communiste. On le voit sur la photo ci-contre en visite à la colonie de vacances de Chaudon (au château de Mormoulins acheté par la ville de Saint-Ouen en 1947).
En 1963 à Chaudon (Eure et Loir)
Château de Mormoulins
colonie de vacances de Saint-Ouen 
A sa retraite, il se retire en Touraine au Bourg à Rivière près de Chinon. 
Il milite à la FNDIRP. Lors d’un Comité national de la FNDIRP se tenant à Valence, il cherche à avoir une dédicade de Roger Arnould pour son livre « les témoins de la nuit »… demande que Roger Arnould ne trouvera que plus tard. Il demandera alors à Marceau Lannoy, qui habite Chinon, de rechercher Camille Nivault, qu’il écrit Niveau.
ll finit ses jours à Gap, où il décède le 13 décembre 1982. 
Comme de nombreux déportés, il n'a jamais vraiment parlé de sa déportation à sa famille. 
Il est homologué "Déporté politique "le 4/12/1953. 
Il est titulaire de la Croix du combattant volontaire de la Résistance (16/12/1960), de la Croix du combattant volontaire 1939-1945 (4/05/1963) et de la Croix du combattant

Sources
  • Rapport de la Sûreté Nationale octobre 1941.
  • Homologation comme sergent FFI (7 août 1948).
  • Certificat d'appartenance au Front National.
  • Témoignages de Roger Arnould, d’Alexandre Briand ( "d'un très grand calme"), et de Roger Gaston (élu communiste après la Libération).
  • Mairie du 17°, archives consultées le 9 mars 1994.
  • Archives de la Préfecture de police de Paris. Renseignements généraux, Liste des militants communistes internés le 27 juin 1941.
  • Fichier national de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC) consulté en novembre 1993.
  • Le Trait d'Union. In ©  BNF Gallica
  • © Documents et photos transmis par son fils P. Nivault en 2010. Il est né le premier décembre 1948.
Biographie rédigée en juin 1997 (modifications en août 2010 et juin 2016) par Claudine Cardon-Hamet (docteur en Histoire, auteur des ouvrages "Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Autrement, Paris 2005), et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé) qui reproduit ma thèse de doctorat.
Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com * Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

PRIMEL Pierre


Une première notice biographique de Pierre Primel a été réalisée en mai 2007 par Claudine Cardon-Hamet (1). Elle est complétée en 2016 à partir des témoignages et documents fournis par sa fille Yvette et sa petite fille Marie-Christine Frare à l’association « Mémoire vive des convois des 45.000 et 31.000» et à M. Julien Meneau, « citoyen engagé et diplômé de l'Université Paris VIII ». Ces témoignages et document sont publiés sur le site de l’association et sur le blog de M. Menau.

Pierre Primel est né le 21 mars 1901 à Plourac'h dans les Côtes-du-Nord (aujourd’hui Côtes d'Armor) au lieu-dit Penvern, quartier du Menez. Il habite dans le département de la Seine, au 5 rue Liant à Saint-Denis (aujourd’hui en Seine-Saint-Denis) au moment de son arrestation.
Il est le fils de Marie Denmat, 26 ans et de François, Louis Primel, 27 ans, laboureur, son époux.
Conscrit de la classe 1921, Pierre Primel devance l’appel et signe un engagement de trois ans à la Marie de Brest en septembre 1919. Le 22 septembre, il est incorporé au 2ème dépôt des équipages de la Flotte à Brest. Il est affecté à l’escadre de Méditerranée. Du 13 février au 1er avril 1920, il est à bord du cuirassé « Patrie », qui sert de navire-école. Pierre Primel est apprenti à l’école des « mécaniciens et chauffeurs » de Toulon. Il est breveté Chauffeur le 1er octobre 1920, puis Quartier-maître chauffeur le 1er juillet 1922.  Le 16 août 1922, Pierre Primel est renvoyé à la vie civile : il se retire à Kerninec Huella en Bolazec, Finistère, à quelques kilomètres de son village de naissance Plourac’h.
L'usine à gaz du Landy avant guerre
Le 19 décembre 1923, il est embauché comme gazier journalier par la Société du Gaz de Paris. Pierre Primel a suivi une filière d’embauche de bretons mise en place par le Marquis Oswen de Keroüartz (2) au profit de l’entreprise au sein de laquelle il était ingénieur. L'usine emploie plusieurs centaines d'ouvriers bretons qui effectuent un travail difficile et peu qualifié. « Gaz de Paris » fournissait en gaz d’éclairage et de chauffage sur l’ensemble du territoire de la commune de Paris. Ses énormes gazomètres télescopiques hauts de 65 mètres s'élèvent et s'abaissent en fonction de la quantité de gaz qu'ils contiennent, sont situés à La Plaine Saint-Denis.
Pierre et Marie Primel
Le 30 juillet 1924 à Saint-Denis Pierre Primel épouse Marie-Philomène Le Guilloux, une payse née à Plourac’h la même années que lui. Le couple a une fille, Yvette qui naît le 1er mai 1925 à Saint-Denis. Ils habitent au rez-de-chaussée du 5 de la rue Riant.
Militant à la CGTU, Pierre Primel est représentant du personnel en 1926. En 1931, il est délégué adjoint du comité de vigilance pour le chantier à coke (ancêtre des comités d’hygiène et de sécurité contemporains).
En 1934, il est secrétaire-adjoint au groupe unitaire du Landy et sera délégué responsable jusqu’en 1939.
Comme nombre d'ouvriers de Saint-Denis, il loue un jardin dans les anciennes douves du Fort de l'Est. 
Pierre Primel et sa fille à Etables
Il est photographe amateur. Avec les congés payés de 1936, la famille ira en vacances en juillet à Étables-sur- Mer.
Pierre Primel travaille à l’usine à gaz du Landy, à Saint Denis, au moment de son arrestation.
Militant communiste et délégué syndical CGT, il aurait été arrêté à Saint-Denis le 9 novembre 1940, selon le témoignage de Fernand Devaux arrêté ce même jour à Saint-Denis, par des policiers français, lors d’une rafle qui touche des dizaines de communistes du département de la Seine. Ce même jour est également arrêté Aristide Mandron délégué CGT dans la même entreprise que Pierre Primel. 
Liste des RG, 24 juin 1941, montage avec l'entête de la liste
Néanmoins, nous n’avons qu’une seule date d’arrestation officielle (Renseignements généraux et certificat du Ministère des Anciens combattants en 1946) : celle du 24 juin 1941. Cette date est confirmée par sa fille. Fernand Devaux a donc vraisemblablement confondu Pierre Primel et Aristide Mandron. 
L'arrestation de Pierre Primel a lieu à 6 heures du matin à son domicile, effectuée par des hommes du commissariat de Saint-Denis. 
Sur le document des RG on lit comme cause de l’arrestation « Communiste notoire, meneur actif et dangereux ». 
L'arrestation de Pierre Primel s’inscrit dans le cadre d’une grande rafle concernant les milieux syndicaux et communistes. En effet, à partir du 22 juin 1941, jour de l’attaque hitlérienne contre l’Union soviétique, les Allemands arrêtent plus de mille communistes avec l’aide de la police française (nom de code de l’opération : «Aktion Theoderich»). D’abord amenés à l’Hôtel Matignon (un lieu d’incarcération contrôlé par le régime de Vichy) ils sont envoyés au Fort de Romainville, où ils sont remis aux autorités allemandes. Ils passent la nuit dans des casemates du fort transformées en cachots. 
Dessin de Pierre Primel, reconstitué
Sa femme et sa fille ont inséré leurs portraits
dans ce dessin de Pierre Primel
Et à partir du 27 juin ils sont transférés vers le camp allemand de Compiègne, via la gare du Bourget dans des wagons gardés par des hommes en armes, en vue de leur déportation comme otages. Le Frontstalag 122 à Compiègne, administré par la Wehrmacht, est un camp destiné à l’internement des «ennemis actifs du Reich», alors seul camp en France sous contrôle direct de l’armée allemande. 
A Compiègne, son épouse et leur fille auront droit à une visite : elles pourront voir Pierre Primel pendant une heure, surveillés par deux soldats allemands. À cette occasion, il remet à Yvette le dessin d’un mirador du camp.
Cf Article du blog : Les wagons de la Déportation
Pierre Primel est déporté à Auschwitz dans le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 ». Pour comprendre la politique de l’Occupant qui mène à sa déportation, voir les deux articles du blog : La politique allemande des otages (août 1941-octobre 1942)  et «une déportation d’otages».
Ce convoi d’otages composé, pour l’essentiel, d’un millier de communistes (responsables politiques du parti et syndicalistes de la CGT) et d’une cinquantaine d’otages juifs (1170 hommes au moment de leur enregistrement à Auschwitz) faisait partie des mesures de représailles allemandes destinées à combattre, en France, les « judéo-bolcheviks » responsables, aux yeux de Hitler, des actions armées organisées par le parti communiste clandestin contre des officiers et des soldats de la Wehrmacht, à partir d’août 1941.
Lire dans le blog le récit des deux jours du transport : Compiègne-Auschwitz : 6, 7, 8 juillet 1942.
Son numéro d’immatriculation à Auschwitz n’est pas connu. Le numéro 46017 figurant dans mes deux premiers ouvrages sur le convoi du 6 juillet 1942 (éditions de 1997 et 2000) et signalé comme incertain (voir l’avertissement précédant la liste alphabétique) correspond à une tentative de reconstitution de la liste du convoi par matricules. Elle avait notamment pour objectif de faciliter l’identification des 524 photos anthropométriques de « 45000 » préservées de la destruction par des résistants du camp et retrouvées après la libération d’Auschwitz. Cependant, cette reconstitution n’a pu aboutir en raison de l’existence de quatre listes alphabétiques successives, de la persistance de lacunes pour plus d’une dizaine de noms et d’incertitudes sur plusieurs centaines de numéros matricules. Il serait donc imprudent d’attribuer ce numéro à Pierre Primel en l’absence de nouvelles preuves.
Après l’enregistrement, il passe la nuit au Block 13 (les 1170 déportés du convoi y sont entassés dans deux pièces). Le 9 juillet tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau, situé à 4 km du camp principal. Le 13 juillet il est interrogé sur sa profession. Les spécialistes dont les SS ont besoin pour leurs ateliers sont sélectionnés et vont retourner à Auschwitz I (approximativement la moitié du convoi. Les autres, restent à Birkenau, employés au terrassement et à la construction des Blocks.
Certificat du Ministère des Anciens combattants
Pierre Primel meurt le 20 septembre 1942, d’après le certificat de décès établi au camp d’Auschwitz (in Death Books from Auschwitz Tome 3 page 965). Ce certificat porte comme cause du décès « Herzwassersucht » (œdème cardiaque). L’historienne polonaise Héléna Kubica a révélé comment les médecins du camp signaient en blanc des piles de certificats de décès avec «l’historique médicale et les causes fictives du décès de déportés tués par injection létale de phénol ou dans les chambres à gaz». Il convient de souligner que cent quarante-huit «45000» ont été déclarés décédés à l’état civil d’Auschwitz les 18, 19, 20 ou 21 septembre 1942, ainsi qu’un nombre important d’autres détenus du camp ont été enregistrés à ces mêmes dates. D’après les témoignages des rescapés, ils ont tous été gazés à la suite d’une vaste sélection interne des inaptes au travail, opérée dans les blocks d’infirmerie. Lire dans le blog : Des causes de décès fictives.
Hommage aux déportés du Gaz de Paris
Après la guerre, une cérémonie commémorative sera célébrée dans l'enceinte de l'usine en la mémoire des salariés de Gaz de Paris déportés pendant la guerre. Le maire de Saint-Denis de l'époque, Auguste Gillot, ainsi que les familles et le personnel de l'usine y assistent. 
Le titre de "Déporté politique" lui a été attribué en 1962 ainsi que la mention « Mort pour la France » en 1975.
La plaque commémorative apposée à son domicile, brisée, a été réinstallée en 2013.

Note 1 : Claudine Cardon-Hamet, docteur en Histoire, auteur des ouvrages : Triangles rouges à Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Autrement, Paris 2005 et de Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942 dit des «45000», éditions Graphein, Paris 1997 et 2000 (épuisé).
Note 2 : Ingénieur à Gaz de Paris, homme politique (député du département des Côtes du Nord de 1930 à 1936, inscrit au groupe indépendant d'action économique, paysanne et sociale. En 1935, il est maire de Bulat-Pestivien et conseiller général du canton de Callac. Résistant, il retrouve son siège de maire de Bulat-Pestivien en 1945 (Wikipédia).

Sources 
  • Témoignage de Fernand Devaux, déporté dans ce convoi.
  • Archives municipales de Saint-Denis (consultées en 1988 par Fernand Devaux).
  • Liste de la mission néerlandaise de recherche établie à partir des déclarations de décès du camp d'Auschwitz (Bureau des archives des victimes des conflits contemporains, Caen, archives du ministère de la Défense).
  • Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 (basé essentiellement sur les registres - incomplets - de l’état civil de la ville d’Auschwitz ayant enregistré du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943 le décès des détenus immatriculés).
  • Archives de la Préfecture de police de Paris. Renseignements généraux, listes des militants communistes arretés le 24 juin 1941.
  • Photos de famille © Yvette Porato et Marie-Christine Frare, in site internet "Mémoire Vive" et blog de M. Julien Meneau.
Prière de mentionner ces références (auteur et coordonnées de ce blog et des autres site et blog) en cas de reproduction ou d’utilisation totale ou partielle de cette biographie.
Pour compléter ou corriger cette biographie, vous pouvez me faire un courriel à deportes.politiques.auschwitz@gmail.com Pensez à indiquer les sources et éventuellement les documents dont vous disposez pour confirmer ces renseignements et illustrer cette biographie.

Les « 45.000 » dans les « marches de la mort ».

L’évacuation de Mauthausen, récit de René Petitjean.

Carte des évacuations des 45.000.  © Claudine Cardon-Hamet
La dispersion des survivants du convoi du 6 juillet 1942, commencée en 1944, augmente au fil des mois, à mesure que se multiplient les évacuations des camps dans lesquels ils sont affectés. Comme pour la période précédente, l'éparpillement des survivants rend vaine toute tentative de reconstitution détaillée de leur histoire. Toutefois, leurs témoignages permettent de rendre compte de l'effroyable tragédie dans laquelle furent plongés les "45 000", à l'égal des autres déportés. Contrairement à ce qu'ils redoutaient, les détenus des camps de concentration ne furent pas tous exterminés à l'approche des armées libératrices. A partir de janvier 1945, les détenus valides furent conduits par les SS vers le centre de l'Allemagne. D'après plusieurs témoignages, Hitler aurait ordonné de liquider tous ceux qui ne pourraient être évacués afin qu'ils ne tombent pas entre les mains des Alliés. Bien souvent, ces transferts furent précédés par l'exécution totale ou partielle des malades et des plus faibles, et par celle d'un certain nombre de Juifs et de détenus considérés comme dangereux.
Ces évacuations furent, en outre, réalisées dans des conditions inhumaines qui entraînèrent une mortalité extrêmement élevée. Cela en raison du chaos dans lequel était plongé le Reich, de la précipitation dans laquelle elles s'effectuèrent et du mépris que les SS avaient toujours affiché pour la vie des détenus. L'historien allemand Martin Broszat estime que, dans les mois et les semaines qui précédèrent la fin de la guerre, au moins un tiers des quelque sept cent mille détenus enregistrés en janvier 1945 perdirent la vie du fait de ces évacuations. Lire dans le blog : Les évacuations : les 45000 pris dans le chaos des évacuations (janvier-mai 1945)

Claudine Cardon- Hamet
Le camp de Sachsenhausen

Le 21 avril 1945, le camp de Sachsenhausen est évacué en direction de la mer Baltique. Commence une terrible "Marche de la Mort" : 240 km vers l'Est. René Petitjean, et ses camarades, Henri Mathiaud (un clichois comme lui) et René Maquenhen, vont finalement se retrouver dans la région de Schwerin. Ce récit décrit les dix premiers jours de cette « marche de la mort » a été publié en 1946 dans le livre édité par l’Amicale d’Auschwitz, "Témoignages sur Auschwitz" (pages 33 à 38).

« C’est l’évacuation ! Des groupes de cinq cents à huit cents sont formés sur la grand-place, et notre groupe part sur les grandes routes d’Allemagne, à pied, avec une couverture. Nous marchons, les premiers jours, allégrement. Nous couchons dans les taillis, les bois, les fossés par tous les temps. Les nuits sont froides et détrempent nos couvertures ; nos couches par temps de pluie sont intenables. Lorsqu’on peut avoir des branchages et des feuilles, c’est mieux qu’à même le sol. Nous repartons souvent sans manger. Nous mangeons quelques feuilles d’arbres, tendres et vertes, mais les étapes sont longues, nous sommes harassés de fatigue. La faim oblige à chaparder des pommes de terre ou rutabagas lorsqu’on passe près de silos sur le bord de la route, des épis de blé ou de seigle dont nous extrairons les grains que nous ferons cuire à la halte prochaine. Mais, attention, les S.S. sont sans pitié, ils tirent sur les Häftlingen (déportés) que nous sommes.
Nous touchons cinq pommes de terre ce jour pour calmer notre faim. On parle beaucoup de colis de la Croix-Rouge qui est dans les parages et nous sommes harassés par la marche, mais il faut quand même aller. Les S.S., derrière notre colonne, nous poussent.
Les Russes sont derrière. Ils avancent vite, avec leurs motorisés. Beaucoup de camarades, à bout, abandonnent, se laissent glisser à terre, sur le bas côté de la route ; sans pitié, c’est le coup fatal. Fusillé à la mitraillette. Le revolver de l’officier claque derrière la nuque. Toutes les colonnes voient ce sort réservé aux faibles, aux malades, aux blessés. Des centaines, des milliers de corps jalonnent les routes, visages tuméfiés, contractés, dont le sang coule de la petite plaie. Les étapes successives de jour et même de nuit maintenant nous affaiblissent. Nous portons les malades, les blessés aux pieds ; nous nous secourons dans la limite de nos forces, malgré tout, des camarades français abandonnent cette marche forcée, désespérée, sachant comme elle se termine.
Nous traversons Newripen, Wittstock, et les Russes nous poursuivent. Les S.S. nous brutalisent à coups de crosse, à coups de poing. Il faut avancer vite ; nous venons de couvrir 45 kilomètres, et pas un arrêt. Les cadavres s’échelonnent, tout homme qui s’arrête, qui ne peut marcher, est un homme mort. Les silos de pommes de terre ont aussi leurs morts, ceux qui ne voulaient pas mourir de faim.
Enfin, un arrêt qui nous comble de joie ! Nous cantonnons dans une ferme. Nous allons pouvoir nous reposer sur un bon lit de paille, que je m’apprêtais à faire pour moi et mes amis, mais je suis arrêté par un S.S. qui me met un coup de poing en plein visage. Mon nez saigne et j’ai un œil au beurre noir ; ça ne fait rien.
Le commandant fait dire par le Dolmetscher (traducteur) : «  Vous n’avez pas eu à manger hier, ce soir vous aurez un kilo de pommes de terre chacun »  !
Un gîte et à manger ! C’est vraiment trop nous combler, nous autres bagnards. Chacun se pourlèche en préparant sa couche moelleuse et captivante. Que d’invectives pour faire reculer le voisin qui empiète le terrain. Il y a si peu de place pour tous. Hélas ! Que d’efforts superflus ! Un agent de liaison arrive en moto, tout poussiéreux et en sueur. Il est 9 heures du soir. Un commandement rauque s’élève : «  Antreten  » (rassemblement) ! Il faut partir, et vite… Les «  Rouskis  » sont là, tout près, à vingt kilomètres.
Adieu, lit et pommes de terre ! Et nous voilà de nouveau, cette fois, non plus sur la route, mais à travers chemins de terre, à travers champs, prés, bois, taillis, poussés, battus, mais avec cet ultime espoir qui nous réchauffe le cour. «  Ils  » sont là, derrière, «  Ils  » viennent, qu’« ils » viennent vite avant que d’autres ne tombent !
Nous allons plus lentement, simulons des efforts. On s’engueule entre nous : « Tu vas trop vite, hé, ballot ! ». « Ta gueule, toi, j’marche moins vite que toi ! »
Eux, ces messieurs les « Schleus », sont agités, nerveux, mauvais. Les voitures à bras que nous traînons ne vont pas assez vite à leur gré. Le commandant nous fait arrêter pour que chaque S.S. reprenne son sac sur le dos. Les voitures n’avancent pas plus vite. Doucement, les «  potes » sont derrière et il est minuit. C’est le 1er mai. On avance difficilement dans les trous et les bosses des champs par cette nuit noire, sans lune. On ne voit pas à 4 mètres devant soi. On marche par petits groupes de cinquante à quatre-vingts. Défense de parler.
Les jantes crissent dans les ornières. Les bras sont tendus, mais les forces « contraires ». Les voitures s’embourbent, nous n’avançons plus qu’à peine et un sourire inonde de joie notre visage ; mais un coup de crosse dans le visage nous rappelle à l’ordre, dent cassée, et ce maudit nez qui saigne encore. C’est une vache ! Mais « Ils » viennent, « Ils  » sont derrière, pas très loin, et les tirs s’opèrent devant nous, sur la gauche. On nous fait stopper. On revient sur nos pas. Les S.S. ne savent plus quoi faire, car des lueurs de flammes jaillissent des lance-flammes, sans doute encore loin. Les S.S. parlent entre eux. Nous essayons vainement de surprendre leurs dialogues. Nous voyons que toutes les colonnes s’arrêtent derrière nous. Les avions survolent au petit jour. Nous attendons dans un bois, près d’un pont de pierre du chemin de fer.
Après trois heures de repos, nous repartons. Le commandant de notre groupe ne sait plus quoi faire. Nous marchons toujours vers le nord ».

Ils voient deux camions de la Croix Rouge internationale qui leur donnent des vivres et des cigarettes et les informent qu'ils seront sans doute libérés la nuit : les Russes ne sont pas loin. Ils se réfugient la nuit du 2 au 3 mai dans les hangars du château de Traumark, où René Petitjean, René Maquenhen et Henri Mathiaud vont vivre ce que René Petitjean décrit comme "des moments rocambolesques".
La canonnade est proche. Les gardiens SS se sont enfuis pendant la nuit. Les Soviétiques qui les libèrent les installent au château de Traumark "le château est à vous dit le Russe, prenez ce dont vous avez besoin, aménagez une salle pour les malades, d'autres pour vous coucher. Vous avez en face vous 100 bêtes à tuer, plus que vous ne pourrez en manger (…)". C'est la "vie de château" comme l'écrit René Maquenhen. Certains succombent à ce brutal changement de régime, la "suralimentation" succédant sans transition à la famine Après quelques déboires à cause de chevaux, ils sont conduits le 10 mai par les Russes à la caserne "Adolf Hitler" à Schwerin. Le 12, ils sont remis aux troupes américaines. Le 27 mai, ils sont rapatriés, par le chemin de fer, via Bréda, Anvers et Bruxelles.